t, d'Astier, Philip, ont été visiter les troupes de la
I re Armée et les départements du Midi. Massigli s'est rendu à
Londres lors de la libération de Paris pour entretenir plus
facilement nos rapports avec l'extérieur. Pleven a pu me
rejoindre. Mais les autres ont été amenés à différer leur dé-
part. Quant à ceux que je choisis dans la Métropole, plusieurs
sortent à peine de la clandestinité et ne peuvent être aussitôt
à Paris. C'est seulement le 9 septembre, soit deux semaines
après mon arrivée rue Saint- Dominique, que le gouvernement
reçoit sa composition nouvelle.
Il comprend deux ministres d'État : le président Jeanneney
et le général Catroux, Le premier, qu'on est allé chercher à
LA LIBÉRATION 5
Grenoble d'où l'ennemi vient de s'enfuir, aura pour tâche
d'élaborer les mesures successives qui dirigeront vers l'ordre
normal les pouvoirs de la République ; le second restera
chargé à la fois de la coordination des Affaires musulmanes
et du gouvernement général de l'Algérie. François de Men-
thon conserve la Justice, André Diethelm la Guerre, Louis
Jacquinot la Marine, René Pleven les Colonies, René Mayer
les Transports et les Travaux publics, René Capitant l'Édu-
cation nationale, Paul Giacobbi le Ravitaillement, Henri
Frenay les Prisonniers, Déportés et Réfugiés. D'autre part,
l'Économie nationale devient le domaine de Pierre Mendès-
France, l'Intérieur celui d'Adrien Tixier, la Santé publique
celui de François Billoux. Huit ministères sont confiés à des
hommes qui viennent d'émerger de la lutte : Affaires étran-
gères à Georges Bidault, Finances à Aimé Lepercq, Air à
Charles Tillon, Production à Robert Lacoste, Agriculture à
François Tanguy- Prigent, Travail à Alexandre Parodi, Postes
à Augustin Laurent, Information à Pierre- Henri Teitgen.
Par contre, huit des commissaires nationaux d'Alger
cessent de faire partie du Conseil : Henri Queuille a demandé
à le quitter ; René Massigli va nous représenter à Londres, où
Pierre Viénot est mort à la peine en juillet ; Henri Bonnet
prendra à Washington la charge de notre ambassade, re-
connue enfin comme telle par les États-Unis ; André
Le Troquer devient président du Conseil municipal de Paris ;
Emmanuel d'Astier, que j'aurais souhaité détourner des jeux
politiques, a décliné le poste diplomatique qui lui était offert ;
André Philip, dont les bouillantes aptitudes s'accommodent
mal du cadre administratif, n'a pu garder de portefeuille ;
Fernand Grenier non plus, qu'une manœuvre de son parti à
l'occasion des combats du Vercors avait conduit à prendre à
Alger, — quitte à s'en excuser ensuite, — une attitude pu-
blique contraire à la solidarité du gouvernement ; Jean Monnet
dont la mission de négociateur économique aux États-Unis
devient incompatible avec une fonction ministérielle, dès lors
qu'est créé le département de l'Économie nationale.
Autour de moi 21 ministres se mettent à l'œuvre avec le
sentiment que celle-ci n'a pas de limites. Il est d'autant plus
nécessaire d'en préciser le but. Depuis juin 1940, c'est vers
la libération que j'avais conduit la France et c'est la résis-
tance qui en était le moyen. Il s'agit, maintenant, d'entre-
prendre une étape nouvelle qui, celle-là, implique l'effort de
toute la nation.
MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
Le 12 septembre, au palais de Chaillot, une réunion de
8 000 assistants : conseil de la résistance, comités directeurs
des mouvements et des réseaux, conseil municipal, corps de
l'État, principaux fonctionnaires, Université de Paris, re-
présentants de l'économie, du syndicalisme, de la presse, du
barreau, etc., me donne l'occasion d'exposer ma politique. Je
le fais d'autant plus nettement que, dans un air où, déjà,
s'élèvent les vols des chimères, je me sens tenu, quant à moi,
de dire les choses telles qu'elles sont.
Ayant évoqué « la vague de joie, de fierté, d'espérance »
qui soulève la nation et salué la résistance, les alliés, l'armée
française, c'est sur les obstacles à vaincre et les efforts à
fournir que je dirige le projecteur. Point de facilité ni de dis-
persion qui tiennent 1 Aucune latitude accordée à aucune or-
ganisation qui prétendrait, indépendamment de l'État, in-
tervenir dans la justice et dans l'administration. Et de poser
la brûlante question des « milices ». « Nous faisons la guerre ! »
m'écrié-je. « A la bataille en cours et à celles qui suivront nous
entendons participer dans la plus large mesure possible. Il
en sera de même, plus tard, de l'occupation de l'Allemagne...
Pour cela, nous avons besoin de grandes unités, aptes à
manoeuvrer, à combattre et à vaincre, où sera incorporée
l'ardente jeunesse qui s'est groupée dans nos forces de l'inté-
rieur... Tous les soldats de France font partie de l'armée
française et celle-ci doit, comme la France, rester une et in-
divisible. »
Abordant la question de nos relations extérieures, je ne
manque pas de mettre l'accent sur les difficultés, quelque
choc qu'en doivent éprouver ceux qui, chez nous, préfèrent
l'illusion à la lucidité. « Nous voulons croire, dis- je, que le
droit qu'a la France de prendre part au règlement futur du
conflit ne lui sera plus, finalement, contesté et que l'espèce
de relégation officielle qui lui est infligée au dehors va faire
place à la même sorte de relations que nous avons, depuis
quelques siècles, l'honneur et l'habitude d'entretenir avec
les autres grandes nations... Nous croyons qu'il est de l'in-
térêt supérieur des hommes que les dispositions qui régleront
demain le sort de l'Allemagne ne soient pas discutées et
adoptées sans la France... Nous croyons que décider sans la
France de quoi que ce soit qui concerne l'Europe serait une
grave erreur... Nous croyons que déterminer sans la France
les conditions politiques, économiques, morales, dans les-
quelles les habitants de la terre auront à vivre après le drame,
LA LIBERATION 1
serait assez aventuré,... car, après tout, 100 millions d'hommes
vivent sous notre drapeau et toute grande construction
humaine serait arbitraire et fragile s'il y manquait le sceau
de la France. »
Ce n'est pas tout de reprendre son rang. Encore faut-il
être capable de le tenir. Cela non plus, cela surtout, n'ira pas
sans peines et sans rigueurs. Ayant fait le tableau des ravages
que nous avons subis et des conditions qui entravent notre
relèvement, je déclare que « nous nous trouvons dans une
période très difficile, où la libération ne nous permet nulle-
ment l'aisance mais comporte, au contraire, le maintien de
sévères restrictions et exige de grands efforts de travail et
d'organisation en même temps que de discipline. » J'ajoute
que « le gouvernement entend, à cet égard, imposer les règles
nécessaires. » Puis, je précise les objectifs que se fixe le pou-
voir : « Faire en sorte que le niveau de vie des travailleurs
monte à mesure que montera le taux de la production ; placer,
par réquisition ou par séquestre, à la disposition directe de
l'État l'activité de certains services publics et de certaines
entreprises ; faire verser à la collectivité nationale les enri-
chissements coupables obtenus par ceux qui travaillaient
pour l'ennemi ; fixer les prix des denrées et contrôler les
échanges aussi longtemps que ce qui est produit et transpor-
table n'équivaut point aux demandes de la consommation... »
Ce sont là, sans doute, des mesures de circonstance. Mais
elles s'accordent avec les principes de rénovation que la ré-
sistance a, dans son combat, rêvé de voir réaliser : « Faire
en sorte que l'intérêt particulier soit contraint de céder à
l'intérêt général ; que les grandes ressources de la richesse
commune soient exploitées et dirigées à l'avantage de tous ;
que les coalitions d'intérêts soient abolies, une fois pour
toutes ; qu'enfin chacun des fils et chacune des filles de la
France puissent vivre, travailler, élever leurs enfants dans la
sécurité et dans la dignité. »
Pour terminer, j'en appelle « aux hommes et aux femmes
de la résistance. » — « Et vous, croisés, à la croix de Lorraine !
Vous qui êtes le ferment de la nation dans son combat pour
l'honneur et pour la liberté, il vous appartiendra, demain,
de l'entraîner vers l'effort et vers la grandeur. C'est alors, et
alors seulement, que sera remportée la grande victoire de la
France. »
Cette fois, j'avais parlé, non plus d'intentions formulées
en vue de l'avenir, mais de mesures qui engageaient immé-
8 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
diatement les intérêts et les personnes. Hier, à Londres ou
en Afrique, il était question de ce qu'un jour on pourrait
faire. Maintenant, à Paris, il s'agissait de ce qu'on faisait.
La mystique avait inspiré les élans de la France Libre. Elle
s'était, par force, estompée dans les projets du Comité d'Alger.
A présent, c'est la politique qui dominait les actes du gouver-
nement. Mais les mêmes réalités impérieuses et contradic-
toires, auxquelles, désormais, étaient en proie les dirigeants,
n'aliaient-elles pas partager en courants séparés les ambitions
et les groupes? Cette cohésion du sentiment qui s'était fina-
lement établie dans la résistance pourrait-elle se maintenir
dès lors que s'éloignait le grand péril national? Les impres-
sions que j'emportais de la réunion de Chaillot m'amenaient
à en douter.
11 est vrai, qu'entrant dans la salle, prenant place, pronon-
çant mon discours après l'allocution éloquente de Georges
Bidault, j'avais été l'objet d'ovations retentissantes. A
n'écouter que les vivats, j'aurais pu me croire reporté aux
assemblées unanimes de l'Albert Hall et de Brazzaville ou
aux auditoires bien accordés d'Alger, de Tunis, d'Ajaccio.
Pourtant, je ne sais quelle tonalité différente de l'enthou-
siasme, une sorte de dosage des applaudissements, les signes
et les coups d'œil échangés entre les assistants, les jeux de
physionomie calculés suivant mes propos, m'avaient fait
sentir que les « politiques », qu'ils fussent anciens ou nouveaux,
nuançaient leur approbation. On discernait que, de ce côté,
l'action commune irait se compliquant de réserves et de con-
ditions.
Plus que jamais, il me fallait donc prendre appui dans le
peuple plutôt que dans les o élites » qui, entre lui et moi, ten-
daient à s'interposer. Ma popularité était comme un capital
qui solderait les déboires, inévitables au milieu des ruines.
Pour commencer, j'avais à m'en servir pour établir dans les
provinces, comme je l'avais fait à Paris, l'autorité de l'État.
Or, les nouvelles parvenues d'un grand nombre de dépar-
tements y révélaient une vaste confusion. Sans doute les
commissaires de la République et les préfets nommés d'avance
occupaient-ils partout leur poste. Mais ils avaient le plus
grand mal à mettre gens et choses à leur place. Trop d'indi-
gnations, accumulées depuis quatre ans, fermentaient sous le
couvercle pour qu'il n'y eût pas d'explosion dans le boule-
versement qui suivait la fuite de l'ennemi et la déconfiture
de ses complices. Beaucoup d'éléments de la résistance enten-
LA LIBÉRATION 9
daient procéder eux-mêmes aux sanctions et à l'épuration.
Des groupes armés, sortant des maquis, cédaient à l'impul-
sion de faire justice, sans forme de procès, à rencontre de
leurs persécuteurs. En maints endroits, la colère publique
débordait en réactions brutales. Bien entendu, les calculs po-
litiques, les concurrences professionnelles, les représailles per-
sonnelles, utilisaient les circonstances. Bref, des arrestations
irrégulières, des amendes arbitraires, des exécutions som-
maires, venaient ajouter leur trouble à celui qui résultait de
la pénurie générale.
Les autorités locales avaient d'autant plus de peine à
dominer la situation que la force publique leur faisait grave-
ment défaut. De toute façon, la garde mobile et la gendar-
merie, eussent-elles été complètes et sûres d'elles-mêmes, n'au-
raient pu faire face à tout. A fortiori n'y suffisaient-elles pas,
réduites comme elles l'étaient par le départ au maquis de
bon nombre de leurs éléments et, en outre, moralement gênées
par l'emploi que Vichy avait fait d'elles. Là où passaient les
corps de l'armée : en Normandie, en Provence, à Paris, le
long du Rhône, de la Saône, du Doubs, la seule présence
des troupes empêchait la plupart des incidents fâcheux. Mais,
dans les régions où ne pénétraient pas les unités régulières,
commissaires de la République et préfets se trouvaient dé-
pourvus des moyens d'assurer l'ordre. J'aurais pu, certes,
les leur donner en répartissant à l'intérieur du territoire les
forces venues d'Afrique. Mais c'eût été soustraire l'armée
française à la bataille et, du même coup, compromettre la
participation de nos armes à la victoire. A ce renoncement
désastreux je préférai le risque de bouillonnements plus ou
moins violents.
Ce risque eût été, à vrai dire, limité si le parti communiste
n'avait pas pris à tâche d'exploiter le tumulte afin de saisir
le pouvoir en province comme il avait essayé de le faire à
Paris. Tandis que les ordonnances du gouvernement pres-
crivaient la formation, dans chaque département, d'un seul
comité de libération destiné à assister provisoirement le
préfet et composé de représentants de tous les mouvements,
partis et syndicats, on avait vu paraître, dans les localités,
les entreprises, les services publics, les administrations, un
foisonnement de comités qui prétendaient donner l'impul-
sion, contrôler les maires, les patrons, les directeurs, re-
chercher coupables et suspects. Les communistes, habiles et
cohérents, revêtant des étiquettes variées, utilisant les sym-
10 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
pathies et les camaraderies que beaucoup d'entre eux avaient,
au cours de la lutte, acquises dans tous les milieux, ne man-
quaient pas de susciter et d'inspirer ces organismes appuyés
par des groupes armés. Le « Cornac », jouant de l'équivoque
quant aux pouvoirs respectifs du gouvernement et du conseil
de la résistance, continuait secrètement de déléguer des
chargés de mission, de donner des ordres, de conférer des
grades. Je décidai de me rendre tout de suite aux points les
plus sensibles pour mettre la machine en route dans le sens
qui convenait. Pendant deux mois, une série de déplacements
allait me mettre en contact avec les provinces, tandis que
dans les intervalles je dirigeais, à Paris, le travail du gouver-
nement.
Le 14 septembre, j'atterris sur l'aérodrome de Bron couvert
de la ferraille de ses hangars démolis. André Diethelm, mi-
nistre de la Guerre, se trouvait à mes côtés. Dix jours aupa-
ravant, la ville de Lyon avait été libérée par la I re Armée
française et par les Américains. Elle s'efforçait maintenant
de revivre. C'était un problème ardu. Tous les ponts lyonnais
de la Saône et du Rhône avaient été détruits, sauf celui de
l'Homme de la Roche, seul intact, et celui de la Guillotière
utilisable par les seuls piétons. Les gares de Vaise, des Brot-
teaux, de Perrache et les voies ferrées desservant la cité se
trouvaient hors d'usage. Les faubourgs industriels, en parti-
culier Villeurbanne, étalaient leurs usines éventrées. Mais l'en-
thousiasme de la population faisait contraste avec ces ruines.
Le commissaire de la République, Yves Farge, l'un des chefs
de la résistance dans une région qui venait de s'y distinguer,
était bien à son affaire. Imaginatif et ardent, il s'accom-
modait volontiers de ce que la situation avait de révolu-
tionnaire, mais se gardait des actes extrêmes. Je lui pres-
crivis de les interdire aux autres. Au reste, recueillant au
long des rues les acclamations de toutes les catégories, re-
cevant à la Préfecture fonctionnaires et corps constitués que
me présentait le préfet Longchambon, prenant contact, à
l'Hôtel de ville, avec Justin Godart maire « provisoire », —
« en attendant, me dit-il, le retour d'Edouard Herriot », —
le Conseil municipal, le cardinal Gerlier, les représentants de
l'industrie, du commerce, des syndicats ouvriers, des pro-
fessions libérales, de l'artisanat, je constatai que, dans leur
ensemble, les Lyonnais ne méditaient nullement de boule-
verser la vie nationale. Sous réserve de certains changements,
spectaculaires mais mal définis, et de quelques châtiments,
LA LIBÉRATION 11
exemplaires mais imprécis, ils souhaitaient au contraire
l'équilibre.
Le lendemain, je passai en revue les forces de l'intérieur.
Le colonel Descour, qui s'était signalé dans les combats des
maquis et, tout récemment, lors de la reprise de Lyon et qui,
maintenant, commandait la région militaire, fit défiler devant
moi des troupes aussi émues qu'émouvantes. Il était touchant
de les voir, en dépit de leur disparate, s'efforcer de prendre
l'aspect d'unités régulières. La tradition militaire impré-
gnait cette force qui s'était créée elle-même. Je quittai
Lyon, convaincu que le gouvernement, à condition de gou-
verner, y surmonterait les obstacles et laissant la ville dans
l'impression que l'ordre avait de l'avenir puisque l'État
reparaissait à la tête de la nation.
A Marseille, cependant, l'atmosphère était très lourde. J'y
arrivai le matin du 15, accompagné de trois ministres :
Diethelm, Jacquinot et Billoux. La destruction par les Alle-
mands du quartier du Vieux-Port en 1943, puis les bombar-
dements alliés, enfin la bataille du mois d'août, avaient dé-
moli complètement de larges secteurs de la ville, les bassins
et les jetées. Il faut ajouter que la rade était remplie de mines
et que, sur les quais effondrés, tous les moyens de levage
avaient été sabotés par l'ennemi. Sans doute les services
publics, aidés par les Américains qui désiraient utiliser cette
base, s'employaient-ils à déblayer. Mais les dégâts étaient
tels qu'en les voyant on doutait que, de longtemps, le port
se ranimât. Quant à la population, ravitaillée à grand-peine
et très mal, elle végétait dans la misère. En outre, il flottait
sur Marseille un air de tension et presque d'oppression qu'en-
tretenaient des actes abusifs. Les communistes, en effet,
exploitant d'anciennes divisions locales et faisant état des
persécutions auxquelles s'étaient acharnés les agents de Vichy,
avaient établi à Marseille une dictature anonyme. Celle-ci pre-
nait à son compte des arrestations, procédait même à des
exécutions, sans que l'autorité publique s'y opposât avec
vigueur.
A cet égard, le commissaire de la République Raymond
Aubrac, qui s'était prodigué dans la résistance, adoptait ma-
laisément la psychologie du haut fonctionnaire. A lui, aux
préfets de la région, à leurs collaborateurs, réunis à la Pré-
fecture, je marquai sur le ton voulu que le gouvernement
attendait d'eux qu'ils fassent leur métier, qu'il s'agissait
désormais d'appliquer les lois et ordonnances, en un mot
12 MÉMOIRES DE GUSRR1 — LE SALUT
d'administrer, qu'ils en étaient responsables à l'exclusion de
tous les tiers. Les forces de l'intérieur avaient vaillamment
aidé les troupes de Monsabert à s'emparer de Marseille. Je
les en félicitai en en passant l'inspection. Il était facile de
voir quelles unités, — c'était le plus grand nombre, — souhai-
taient d'être portées à la bataille en Alsace et quelles fractions,
soumises à une obédience cachée, voulaient demeurer sur
place. Je prescrivis au général Chadebec de Lavalade, appelé
du Levant pour commander la région militaire, de donner
au plus tôt satisfaction aux premières et de dissoudre les
secondes et au ministre de îa Guerre d'envoyer tout de suite
à Marseille un régiment d'Algérie pour faciliter les choses.
Nulle part, mieux que dans cette grande cité tumultueuse
et blessée, je n'ai senti que seul le mouvement de la résistance
pouvait déterminer le renouveau de la France, mais que cette
espérance suprême ne manquerait pas de sombrer si la libé-
ration se confondait avec le désordre. Au reste, les mêmes
autorités qui, à Marseille, pratiquaient le compromis se mon-
traient fort satisfaites de ma propre fermeté. Il faut dire que
l'apparition du général de Gaulle parlant à la foule rassemblée
place du Muy et rue Saint-Ferréol, ou parcourant la Cane-
bière, ou reçu à l'Hôtel de ville par le maire Gaston Deiferre,
soulevait une vague d'adhésion populaire qui donnait aux
problèmes l'apparence d'être simplifiés. Sans doute l'étaient-
ils. en effet, dès lors qu'ils en avaient l'air.
Au cours de l'après-midi, un vol rapide m'amena à Toulon.
En fait de désolation, rien ne dépassait le spectacle offert par
l'arsenal, le quai Gronstadt, les quartiers voisins, ruinés de
fond en comble, et la vue des épaves des navires sabordés
en rade ou au bassin. Mais rien, par comparaison, n'était
plus réconfortant que l'aspect de l'escadre rangée au large
pour la revue. Trois divisions m'étaient présentées, respec-
tivement aux ordres des amiraux Auboyneau et Jaujard et
du capitaine de vaisseau Lancelot. Elles comprenaient, au
total : le cuirassé Lorraine; les croiseurs : Georges Leygues,
Duguay-Trouin, Emile Berlin, Jeanne d'Arc, Montcalm,
Gloire; les croiseurs légers : Fantasque, Malin, Terrible;
une trentaine de torpilleurs, sous-marins, escorteurs, dra-
gueurs. Accompagné de Louis Jacquinot ministre de la Ma-
rine, de l'amiral Lemonnier chef d'état-major général et
commandant les forces navales, de l'amiral Lambert préfet
maritime, je montai à bord de l'escorteur La Pique et lon-
geai lentement la ligne. Passant devant les 40 bâtiments qui
LA LIBÉRATION 18
arboraient le grand pavois, recevant les saluts que, des pas-
serelles, m'adressaient les états-majors, entendant les hourras
poussés par les équipages alignés à la bande des navires, je
sentais que notre marine avait dévoré ses chagrins et re-
trouvé ses espérances.
Le 16 septembre, j'étais à Toulouse, ville passablement
agitée. Dans le Sud-Ouest, de tous temps, les divisions étaient
vives. Mais la politique de Vichy et le drame de l'occupation
les avaient exaspérées. En outre, il s'était trouvé que les
maquis, nombreux dans la région, avaient mené une lutte
très dure. De là de profonds remous et beaucoup de comptes
à régler. D'autant plus que les troupes ennemies qui opéraient
en Aquitaine s'étaient livrées à des sévices particulièrement
cruels, non sans d'odieuses complicités. Encore, parmi les
forces de l'intérieur, les meilleures unités couraient déjà vers
la Bourgogne pour rejoindre la I re Armée. Restaient sur place
des groupes plus mélangés. Enfin, la proximité immédiate
de l'Espagne rendait la tension plus aiguë. Car beaucoup
d'Espagnols, réfugiés depuis la guerre civile dans le Gers,
l'Ariège, la Haute-Garonne, avaient naguère gagné le maquis.
Ils en sortaient, à présent, affichant le projet de rentrer en
armes dans leur pays. Naturellement, les communistes, bien
placés et bien organisés, attisaient les foyers de trouble afin
de prendre en main les affaires. Ils y avaient en partie réussi.
Je trouvai le commissaire de la République en proie aux
empiétements de certains chefs des forces de l'intérieur. Pierre
Bertaux, qui dans la résistance dirigeait un important réseau,
s'était vu désigné pour occuper le poste quand le titulaire,
Jean Gassou, avait été grièvement blessé au milieu des ba-
garres marquant la fuite des Allemands. A présent, Bertaux
s'efforçait de tenir les leviers de commande. Mais le colonnel
Asher, alias Ravanel, chef des maquis de la Haute-Garonne,
avait pris le commandement de la région militaire et exerçait
une autorité aussi vaste que mal définie.
Autour de Ravanel, des chefs de fractions armées consti-
tuaient comme un soviet. Les membres de ce conseil préten-
daient assurer eux-mêmes avec leurs hommes l'épuration,
tandis que la gendarmerie et la garde mobile étaient con-
signées dans des casernes éloignées. Il est vrai que le chef
d'état-major, colonel Noetinger, officier de grande expérience,
s'appliquait à égarer les abus dans le dédale administratif.
Mais il n'y réussissait pas toujours. En outre, une « divi-
sion » espagnole se formait dans la région avec le but, haute-
14 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
ment publié, de marcher sur Barcelone. Pour comble, un
général anglais, intitulé « colonel H il aire » et introduit dans
les maquis du Gers par les services britanniques, tenait sous
sa coupe des unités qui n'attendaient d'ordres que de Londres.
Le 17 au matin, avec une solennité calculée, je passai la
revue de tous les éléments. En prenant le contact direct des
maquisards je comptais susciter en chacun d'eux le soldat
qu'il voulait être. A mesure que j'abordais les rangs, un cer-
tain frémissement me faisait voir qu'on m'avait compris.
Puis, le colonel Ravanel fit défiler tout le monde. Le cortège
était pittoresque. En tête, baïonnettes croisées, marchait un
bataillon russe formé d'hommes de « l'armée Vlassov » en-
gagés, naguère, chez les Allemands et qui avaient déserté à
temps pour rejoindre notre résistance. Venaient ensuite les
Espagnols, conduits par leurs généraux. Après quoi, passèrent
les forces françaises de l'intérieur. La vue de leurs drapeaux
et fanions improvisés, leur souci de s'organiser en sections,
compagnies, bataillons réglementaires, l'effort qu'elles avaient
fait pour donner à leurs vêtements une apparence uniforme,
par-dessus tout les attitudes, les regards, les larmes des
hommes qui défilaient devant moi, montraient combien la
règle militaire a de vertu et d'efficacité. Mais, aussi, il y avait
là, à mon égard, la même sorte de plébiscite qui se manifes-
tait partout.
J'avais pu, la veille, recueillir un témoignage semblable à
la Préfecture et à l'Hôtel de ville où je recevais les cadres et
les notables, au premier rang desquels se tenait le vaillant
archevêque Mgr Saliège. Quant à la foule, criant sa joie sur
la place du Capitole où elle s'était massée pour m'entendre,
ou bien rangée dans les rues en deux haies d'acclamations,
elle avait fourni la même démonstration. J'étais, certes, rien
moins que sûr que cette adhésion suppléerait à tout ce qui
manquait pour assurer l'ordre public. Du moins pouvais- je
compter qu'elle permettrait d'empêcher, soit la dictature de
certains, soit l'anarchie générale.
Avant de quitter Toulouse, je fis lever la consigne qui re-
léguait les gendarmes et remettre ces braves gens à leur ser-
vice normal. Je décidai de nommer le général Collet, appelé
du Maroc, au commandement de la région militaire. Je fis
connaître aux chefs espagnols que le gouvernement français
n'oublierait pas les services qu'eux-mêmes et leurs hommes
avaient rendus dans nos maquis, mais que l'accès de la fron-
tière des Pyrénées leur était interdit. D'ailleurs, suivant mes
LA LIBERATION 15
instructions, la I re Armée avait détaché vers Tarbes et Per-
pignan un solide groupement pour affermir le service d'ordre
aux passages des Pyrénées. Quant au « colonel Hilaire »,
il fut, dans les deux heures, dirigé sur Lyon, pour regagner
aussitôt l'Angleterre.
A Bordeaux, le 17 septembre, je trouvai les esprits tendus.
Les Allemands avant d'atteindre
le pays ennemi.
En effet, dans les Pays-Bas, PArdenne, la Lorraine, les
Vosges, l'adversaire trouvait moyen de rétablir sa ligne de
bataille. Hitler lui-même, qui avait souffert dans son pres-
tige comme dans son état physique de l'attentat commis
contre lui en juillet, reprenait maintenant le dessus. Escomp-
tant l'effet des « armes secrètes » : avions à réaction, fusées V 2,
chars nouveaux, peut-être même bombes atomiques, que le
Reich préparait fébrilement, le Fiihrer méditait de reprendre
l'offensive et obtenait du peuple allemand un suprême crédit
de confiance. D'ailleurs, les alliés, réduits à des ravitaille-
ments précaires à mesure de leur avance, voyaient le manque
24 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de carburants, d'obus et de rechanges contrarier leurs opé-
rations.
C'était, notamment, le cas pour notre I re Armée. En ce
qui concernait les forces marchant du Midi vers le Nord, le
commandement allié avait prévu une progression difficile. On
admettait que les ensembles fortifiés de Toulon et de Marseille
ne pourraient être pris qu'après plusieurs semaines d'efforts,
qu'ensuite la nécessité de se couvrir tout au long de la
frontière italienne imposerait à Patch et à de Lattre des
servitudes et des retards, enfin que les XIX e et I re Armées
allemandes, totalisant 10 divisions et occupant, l'une la
Provence, l'autre l'Aquitaine, le Languedoc et le Limousin,
seraient en mesure de tenir longtemps en échec les Français
et les Américains sur les contreforts des Alpes, en maints
endroits du couloir du Rhône et dans le Massif Central. C'est
pourquoi les plans de transport des troupes et du matériel
depuis l'Afrique, la Corse et l'Italie, puis des approvisionne-
ments à partir de la côte et jusqu'aux grandes unités, compor-
taient des délais prolongés. Or, il se trouva que les forces des
généraux de Lattre et Patch avancèrent à une cadence qui
infirma tous les calculs. Le revers de la médaille fut, pour les
combattants, une continuelle pénurie d'essence et de muni-
tions.
La I re Armée française, qui avait débarqué ses premiers
éléments à Saint-Tropez et aux environs dans la journée du
15 août, était, dès le 28, en possession complète de Toulon
et, le 30, maîtresse de la totalité de Marseille. Quarante mille
prisonniers et des monceaux d'armes et de matériel étaient
tombés entre ses mains. Or, l'intention initiale du général
Patch, chargé de coordonner les forces dans le Midi, consis-
tait à faire marcher les Américains droit vers le Nord, tandis
que les Français, une fois repris par eux les deux grands
ports de la Méditerranée, assureraient, aux débouchés des
Alpes, la couverture de leurs alliés. Mais le général de Lattre,
fort des succès remportés à Toulon et à Marseille, ne s'était
pas contenté de la mission secondaire que l'on envisageait
pour lui. Il entendait encadrer à droite et à gauche les Amé-
ricains et progresser à leur hauteur. J'avais, bien entendu,
appuyé cette manière de voir. Quant à Patch, désormais
rempli de considération pour la I re Armée française, il s'était,
de bonne grâce, rangé à notre avis.
C'est ainsi que notre 2 e Corps, commandé par Monsabert
et comprenant d'abord essentiellement les Divisions du Vigier
LA LIBÉRATION 25
et Brosset, franchissait le Rhône à Avignon, puis, opérant
par la rive droite, chassait Pennemi de Lyon les 2 et 3 sep-
tembre. Peu après, dans la région d'Autun, la gauche de ce
corps d'armée barrait le passage aux arrière-gardes de la
I re Armée allemande, qui, fuyant par le Massif Central,
essayaient de se frayer la route de la Bourgogne. Mais la porte
était fermée par la Division du Vigier, tant celle-ci avait
marché vite. Après quatre jours de combats désespérés, les
derniers échelons ennemis, ayant à leurs trousses les forces
de l'intérieur du Sud-Ouest, ainsi que celles du Berri et d'Au-
vergne, ne pouvaient trouver d'issue et finissaient par capi-
tuler. Toutefois, leur chef, le général Elster, se sentant la cons-
cience lourde et épouvanté à l'idée de se rendre aux Français,
était entré en contact avec des officiers américains détachés à
Orléans. Le 11 septembre, il leur remettait les 22 000 hommes
valides qu'il avait encore sous ses ordres. Le même jour,
du Vigier libérait Dijon. Le lendemain, la Division Brosset,
devenue la gauche de l'armée de Lattre, prenait, à Mont-
bard, la liaison avec Leclerc qui arrivait de Paris à la droite
des forces de Bradley. Le 13 septembre, Langres était pris
par des troupes du 2 e Corps et les maquis de la Haute-Marne.
Après quoi, les avant-gardes du général de Monsabert abor-
daient la haute Saône de Jussey et de Port-sur-Saône.
Pendant ce temps, les Américains avaient marché à la
même allure suivant l'axe : Grenoble-Bourg-Besançon, for-
çant le passage du Rhône entre Lyon et Ambérieu. Mais il
avait fallu couvrir sur les Alpes l'ensemble du dispositif.
C'est qu'en effet les troupes du maréchal Kesselring, tenant
toujours en Italie du Nord, occupaient les passages vers la
France, débordaient dans les Hautes-Alpes, la Savoie, la
Haute-Savoie et menaçaient nos communications. Il est vrai
que les forces de l'intérieur de la région escarmouchaient
sans relâche contre les détachements allemands et les élé-
ments fascistes italiens qui opéraient sur le versant français.
Mais cette action de flanc-garde devait être complétée. Y
avaient été employées : une division américaine et la 2 e Divi-
sion marocaine de Dody. Celle-ci, aidée par les forces de l'in-
térieur et par les tabors marocains, s'était emparée de Brian-
çon, de Modane, de Bourg-Saint-Maurice.
Dès lors, le général Béthouart pouvait, le 5 septembre,
prendre le commandement du 1 er Corps d'armée et le déployer
sur le Rhône entre Ambérieu et la frontière suisse, à la droite
des Américains. Disposant, pour commencer, de la 3 e Divi-
26 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
sion nord-africaine de Guillaume et de la 9 e Division colo-
niale de Magnan, il poussait à travers le Jura et, le 12 sep-
tembre, atteignait la vallée du Doubs.
Ainsi s'achevait l'extraordinaire poursuite que Français et
Américains avaient menée en trois semaines sur 700 kilo-
mètres. Ils eussent été plus vite encore si le manque de car-
burants ne les avait constamment retardés. C'est à Marseille,
à Toulon, à Nice que l'essence débarquait à grand-peine. Il
fallait aller l'y chercher. Comme les voies ferrées étaient dé-
truites sur les deux rives du Rhône, seuls des convois de ca-
mions assuraient les ravitaillements, soit, pour la I re Armée
française, 1 500 tonnes en moyenne par jour. Encore les
services américains, qui répartissaient les choses entre Patch
et de Lattre, se montraient-ils, comme c'était humain, assez
portés à pourvoir nos alliés par priorité. On imagine par
quelles crises d'impatience, succédant aux heures d'enthou-
siasme, passaient les troupes, les états-majors, le général
commandant l'armée, quand ils se voyaient frustrés de suc-
cès dont ils discernaient l'occasion. La même pénurie de car-
burants fit que trois grandes unités : 9 e Division coloniale,
4 e Division marocaine, 5 e Division blindée, ainsi que de nom-
breux éléments de réserve générale, ne purent rattraper le
gros de la I re Armée qu'après des retards prolongés.
Ces servitudes doivent entrer en compte pour juger à sa
valeur le record que représenta la progression accomplie
depuis la Méditerranée jusqu'à l'entrée de l'Alsace. En re-
vanche, la marche en avant fut grandement facilitée par
l'action des maquisards. L'usure à laquelle ceux-ci avaient
soumis l'ennemi, le fait qu'ils s'étaient, à mesure, rendus
maîtres d'une grande partie des itinéraires à suivre, le ren-
fort qu'ils apportaient aux unités régulières, avaient compté
pour beaucoup dans ce résultat foudroyant. Le 12 septembre,
au terme de la grande poursuite, 120 000 Allemands se trou-
vaient en captivité française, pris tant par la I re Armée que
par les forces de l'intérieur et par la 2 e Division blindée.
C'était le tiers du total des prisonniers faits par l'ensemble
des armées alliées.
Le 13 septembre, le général John Lewis, détaché auprès
de moi par Eisenhower, m'apportait une lettre du Comman-
dant en chef. Celui-ci m'annonçait que le dispositif des
alliés était maintenant soudé depuis la Suisse jusqu'à la
mer du Nord, la I re Armée française et la VII e Armée amé-
ricaine constituant, désormais, le Groupe d'armées du Sud.
LA LIBÉRATION 27
A l'intérieur de ce Groupe, ies Américains devaient former
la gauche et prendre pour direction Saverne, plus tard Stras-
bourg. Quant aux Français, ils avaient à se regrouper sur la
droite dans la région de Vesoul, puis à s'emparer de Belfort
et, ultérieurement, de Colmar. Eisenhower me demandait
mon agrément quant à cet emploi de nos forces. Je le lui
donnai, dans l'ensemble, le 21 septembre, estimant satis-
faisant que les Français eussent leur propre zone d'action,
tout comme les Britanniques et les Américains avaient res-
pectivement la leur, et trouvant bon que cette zone fût l'Al-
sace. Cependant, je faisais connaître au Commandant en
chef que je plaçais une hypothèque sur la I re Division fran-
çaise libre, me réservant de la faire venir à Paris en cas de
nécessité. D'autre part, j'invitais Eisenhower à diriger sur
Bordeaux, dès que possible, une de nos divisions afin de
prendre Royan et Grave. Par là le grand port serait dégagé
et nous pourrions l'utiliser au ravitaillement de la France.
Enfin, j'indiquais au Commandant en chef qu'il y avait lieu
de placer une grande unité française sur la direction de Stras-
bourg.
Ce devait être la Division Leclerc. Après l'avoir main-
tenue quelques jours à Paris, je l'avais, le 6 septembre, re-
mise à la disposition du haut commandement allié. A pré-
sent, je tenais à la voir opérer avec la VII e Armée américaine.
En effet, la capitale alsacienne était l'objectif de Patch. Pour
d'évidentes raisons nationales, je voulais qu'elle fût, un jour,
libérée par des troupes françaises et je ne doutais pas que
Leclerc, dès lors qu'il serait axé comme il fallait, saurait en
trouver l'occasion. La 2 e Division blindée continua donc
d'agir dans le secteur américain.
Mais tout faisait prévoir que l'affaire de Strasbourg ne
serait pas pour demain. Sur les pentes des Vosges, la
XIX e Armée allemande avait pris solidement position. Son
chef, le général Wiese, reprenant en main les troupes qu'il
ramenait de Provence et renforcé d'éléments qui lui venaient
de l'intérieur, faisait tête dans toute sa zone. Pour les nôtres,
une dure bataille allait, sans transition, succéder à une
triomphale poursuite. Il en était, du reste, ainsi d'un bout à
l'autre du front allié. A l'embouchure de la Meuse, l'offen-
sive déclenchée le 20 septembre par Montgomery se termi-
nait par un échec. En Lorraine et dans le Luxembourg,
Bradley devait, lui aussi, s'arrêter. Il était clair, qu'à l'Ouest,
l'issue se trouvait reportée à plusieurs mois. A l'Est, on devait
28 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
penser qu'elle ne viendrait pas plus tôt. Car, si les Russes
avaient occupé la Roumanie et la Bulgarie, refoulé les Alle-
mands d'une grande partie de la Pologne et de la Yougo-
slavie, pris pied en Hongrie et dans les Pays Baltes, nulle
part encore ils ne pénétraient sur le territoire du Reich.
Que la guerre dût se poursuivre, c'était assurément dou-
loureux sous le rapport des pertes, des dommages, des dé-
penses que nous, Français, aurions encore à supporter. Mais,
à considérer l'intérêt supérieur de la France, — lequel est
tout autre chose que l'avantage immédiat des Français, —
je ne le regrettais pas. Car, les combats se prolongeant, notre
concours serait nécessaire dans la bataille du Rhin et du
Danube, comme c'avait été le cas en Afrique et en Italie.
Notre rang dans le monde et, plus encore, l'opinion que notre
peuple aurait de lui-même pour de longues générations en
dépendaient essentiellement. D'autre part, le délai à courir
avant la fin des hostilités allait nous permettre de faire
valoir à temps ce qui nous était dû. Quelle chance, enfin,
offrait à l'unité nationale cette phase suprême où tous les
Français traverseraient l'épreuve, non plus séparés, comme
ils l'étaient hier, entre l'Empire libre et la Métropole opprimée
mais désormais placés dans des conditions identiques et régis
par un seul pouvoir ! Pour commencer, il nous était possible
de résoudre en temps voulu le problème de notre organisation
militaire, si chargé d'hypothèques politiques, bref de fondre
en un tout nos forces de toutes origines.
A la I re Armée, des dispositions fragmentaires avaient été
prises dans ce sens. Tant bien que mal, un certain jumelage
s'était établi entre les divisions d'Afrique et les groupements
de maquisards. Déjà, vers le 20 septembre, plus de
50 000 hommes des forces de l'intérieur prenaient part aux
opérations du général de Lattre. Cinquante mille autres s'ap-
prêtaient à en faire autant. S'étaient ainsi accolés aux troupes
régulières : 13 bataillons alpins formés en Savoie, dans l'Isère,
l'Ain, la Drôme, l'Ardèche ; les « maquis » dits : de Provence,
de Chambarrand, de la Haute-Marne, du Morvan, des Ar-
dennes ; les « groupements » du Charolais, du Lomont, de
l'Yonne, de Franche-Comté ; des « commandos » aux noms
divers ; beaucoup de menus groupes et un grand nombre
d'isolés. Mais, aussi, voici qu'arrivaient les imposantes co-
lonnes de maquisards du Centre et de l'Aquitaine.
A la fin du mois d'août, j'avais reçu à Paris le général
Chevance-Bertin, délégué militaire dans le Sud-Ouest, et lui
LA LIBERATION 29
avais donné la mission de porter vers la I re Armée la plus
grande partie possible des forces de l'intérieur de sa région.
Chevance-Bertin l'avait fait et confié à son adjoint, Schneider,
la conduite de ce vaste et tumultueux groupement. Tant bien
que mal, Schneider amenait en Bourgogne la « Division légère
de Toulouse » comprenant, en particulier, le « Corps franc des
Pyrénées », la « Brigade Alsace-Lorraine », des contingents du
Tarn, du Tarn-et-Garonne, de l'Aveyron. Il en faisait autant
des « Brigades » du Languedoc, du Lot-et-Garonne, de la
Gorrèze. Enfin, il dirigeait vers la même destination les « Bri-
gades du Massif Central », 1' « Artillerie du Puy-de-Dôme »,
voire les « Gardes mobiles de Vichy », formant ensemble le
« Groupe d'Auvergne ».
L'afflux de ces éléments, si divers à tous égards, réjouis-
sait évidemment le commandement de la I re Armée, les états-
majors, les services, mais les plongeait d'autre part dans de
grandes difficultés. Il est vrai que les questions de subordi-
nation étaient bientôt résolues. Le général Cochet, chargé
par moi des forces de l'intérieur au sud de la Loire, avait
coupé court aux velléités d'indépendance que manifestaient
certains chefs et mis directement aux ordres du général
de Lattre tous les éléments parvenus dans sa zone d'action.
Mais, ces forces, comment les organiser, les équiper, les em-
ployer dans des conditions normales? Il fallait que les règles
fussent posées et les moyens fournis par le gouvernement
lui-même, suivant le plan qu'il avait adopté pour cette ultime
phase de la guerre.
Une certaine démagogie nous requérait alors bruyamment
de mobiliser les classes en âge de porter les armes. Cette
levée en masse, renouvelée de l'époque révolutionnaire, eût
procuré, assurément, des effectifs considérables, en dépit du
fait que 2 millions et demi d'hommes étaient aux mains de
l'ennemi comme prisonniers de guerre, déportés de la résis-
tance ou requis du travail et que 300 000 autres avaient été
tués ou gravement blessés depuis le début du conflit. Mais
on n'était plus au temps où le nombre comptait plus que tout.
Qu'eussions-nous fait de la foule des appelés, quand nous
n'avions à lui donner ni armes, ni cadres, ni équipement et
qu'il eût été à la fois criminel et dérisoire de la pousser telle
quelle, en rase campagne, devant les canons, les chars, les
mitrailleuses, les avions de l'armée allemande? Tirant des
circonstances ce qu'elles offraient mais prenant les choses
comme elles étaient, j'avais fixé mes intentions.
30 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Organiser pour la bataille la bouillante et vaillante jeu-
nesse qui avait mené la lutte clandestine et la joindre aux
troupes venues d'Afrique, voilà ce qui me paraissait réali-
sable au point de vue militaire et nécessaire au point de vue
national. Dans l'état d'extrême dénuement matériel où nous
nous trouvions, ce serait là tout le possible pour l'automne et
l'hiver. S'il arrivait que la guerre parût devoir durer plus
longtemps, on aviserait au moment voulu. En pratique, je
comptais incorporer à la I re Armée autant de maquisards
qu'elle pourrait en absorber et constituer, avec le reliquat,
de grandes unités nouvelles.
Dès que nous avions pu connaître avec assez de précision
la situation réelle des éléments paramilitaires, c'est-à-dire au
retour de mon voyage sur le Rhône et dans le Midi, j'avais
arrêté, en Comité de Défense nationale, le plan de cette trans-
formation. Quatre cent mille, tel était le total approximatif
des hommes comptant aux forces de l'intérieur. On peut
penser qu'un pareil flot de combattants, surgis volontaire-
ment pour courir les risques des maquis, faisait honneur à
la France, étant donné le nombre des jeunes gens qui se
trouvaient hors de combat et le fait que l'appareil officiel
de Vichy avait, jusqu'à sa dernière heure, traqué et con-
damné ceux qui luttaient contre l'ennemi. Nous décidâmes
d'abord, par décret du 23 septembre, que les hommes res-
tant sous les armes auraient à contracter un engagement en
bonne et due forme pour la durée de la guerre. De ce fait,
la situation des maquisards se trouvait légalement réglée.
Quarante mille d'entre eux étaient versés dans la Marine ou
l'armée de l'Air. Pour aider le ministre de l'Intérieur à main-
tenir l'ordre public, les gendarmes et les gardes mobiles passés
aux maquis retournaient, d'office, à leur corps d'origine ;
étaient, en outre, formées 60 « Compagnies républicaines de
sécurité », innovation qui, sur le moment, fut blâmée de
toutes parts mais qui dure encore aujourd'hui. Enfin, cer-
tains spécialistes, dont l'économie du pays avait le plus
extrême besoin : mineurs, cheminots, etc., étaient invités à
reprendre leur profession. En définitive, l'armée de terre
garda, pour son seul compte, plus de 300 000 soldats venus
spontanément des forces de l'intérieur.
De ceux-là, suivant ma décision, de Lattre prendrait aus-
sitôt une centaine de mille en charge. Les autres constitue-
raient 7 nouvelles divisions. Déjà, étaient en formation :
dans les Alpes la 27 e Division sous les ordres de Valette d'Ozia,
LA LIBERATIOxN 31
à Paris la 10 e ayant à sa tête Billotte, en Bretagne la 19 e que
commandait Borgnis-Desbordes. Les maquisards qui se trou-
vaient au contact des réduits allemands de Saint-Nazaire, La
Rochelle, Royan, la pointe de Grave devraient former la
25 e avec Chomel et la 23 e sous d'Anselme. Au début du prin-
temps, la l re confiée à Caillies et la 14 e aux ordres de Salan
seraient mises sur pied respectivement dans le Berri et en
Alsace. En dehors de ces grandes unités, le ministre de la
Guerre recréerait des régiments de toutes armes, afin d'as-
surer l'instruction dans les régions de l'intérieur et de combler
les pertes sur le front. En décembre, la classe 1943 devait
être appelée sous les drapeaux. En avril, ce serait le tour
des classes 1940, 1941, 1942, pour autant que les jeunes gens
qui en faisaient partie ne se fussent pas engagés déjà. Quant
aux écoles militaires, elles étaient rouvertes sans délai.
Ce programme fut réalisé. Mais le problème était moins de
créer des corps de troupe que de les armer et de les équiper.
Les fusils de tous modèles, les rares mitrailleuses et mortiers,
les quelques touchantes autos, que détenaient les maquisards
et qu'ils avaient utilisés aux escarmouches et embuscades,
n'étaient plus que dérisoires s'il s'agissait de prendre part
à des batailles rangées. En regroupant ces moyens de fortune,
en faisant venir d'Afrique les quelques disponibilités qui s'y
trouvaient encore en fait d'armement français, en collec-
tant et réparant le matériel pris en France à l'ennemi et
même celui que, naguère, nous avions pu ramasser en Tunisie
et en Italie, on parviendrait à assurer une dotation élémen-
taire aux unités de formation. Mais ce n'était pas suffisant
pour qu'elles puissent se mesurer avec les forces de la Wehr-
macht. Il leur fallait de l'armement lourd. Or, il n'existait
plus, en France, un seul établissement capable d'en fabriquer.
Installations et outillages de nos usines spécialisées avaient
été démontés et emportés par les Allemands, les ateliers qui
subsistaient n'ayant gardé que ce qu'il fallait pour des tra-
vaux accessoires exécutés au compte de l'ennemi. En atten-
dant que nous ayons remis des fabrications en marche, —
ce qui durerait de longs mois, — nous étions donc contraints
de recourir au bon vouloir des États-Unis.
Ce bon vouloir était mince. Il faut dire que nos alliés
éprouvaient d'incontestables difficultés à transporter, depuis
l'Amérique, l'énorme tonnage de matériel qui alimentait la
bataille. Ils se souciaient donc fort peu d'y ajouter, à l'im-
proviste, des lots à livrer aux Français. D'autant plus que
32 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
c'eût été au profit d'unités tirées de nos forces de l'intérieur.
Or, pour les Anglo-Saxons, celles-ci ne laissaient pas de pa-
raître choquantes aux états-majors et inquiétantes aux poli-
tiques. Sans doute avait-on, lors des combats de la libération,
fait passer quelques moyens aux « troupes de la révolte ».
Mais, à Washington et à Londres, il n'était pas question,
maintenant, de leur fournir de l'armement lourd qu'on de-
vrait faire venir d'Amérique en surchargeant les convois. Et
qui pouvait assurer qu'un jour ces forces hors série n'emploie-
raient pas à des fins subversives la puissance qu'elles auraient
acquise? Surtout, en remettant au gouvernement du général
de Gaulle de quoi équiper 8 ou 10 divisions nouvelles, il fau-
drait prévoir qu'à la fin de l'hiver l'armée française aurait
doublé, qu'elle jouerait dans la bataille un rôle accru, peut-
être décisif, et qu'alors on devrait admettre la France au
règlement de l'armistice, ce que voulait éviter Roosevelt.
Ces motifs firent que nos démarches auprès des gouverne-
ments américain et britannique n'obtinrent aucun résultat.
Depuis le jour du débarquement jusqu'à celui de la capitu-
lation allemande, nos alliés ne nous procurèrent pas de quoi
équiper une seule grande unité de plus. Dès octobre, le général
Marshall, passant nous voir à Paris, ne nous avait sur ce
point laissé aucune illusion.
Les alliés accepteraient-ils, au moins, de pourvoir les
100 000 hommes de renfort que notre I re Armée tâchait d'ab-
sorber dans ses divisions, ses services et ses réserves? Pas
davantage. Se référant aux plans d'approvisionnement que
leurs bureaux avaient établis, ils se refusèrent toujours à
tenir compte de cet accroissement. Pour ce qui était des
vivres et de l'habillement, notre Intendance fournit à la
I re Armée les suppléments nécessaires. Mais, pour le reste,
il nous fallut recourir à des expédients.
Comme l'hiver dans les Vosges comportait des risques pour
l'état sanitaire des Noirs, nous envoyâmes dans le Midi les
20 000 soldats originaires d'Afrique centrale et d'Afrique oc-
cidentale qui servaient à la I re Division française libre et à la
9 e Division coloniale. Ils y furent remplacés par autant de
maquisards qui se trouvèrent équipés du coup. Plusieurs ré-
giments nord-africains, particulièrement éprouvés par deux
années de combat, retournèrent dans leurs garnisons de dé-
part, tandis que des corps tirés des forces de l'intérieur héri-
taient de leurs armes et de leur rang dans l'ordre de bataille.
De Lattre, jouant avec art des volants de matériel alloués
LA LIBÉRATION 33
d'avance à son armée, en répartit le contenu entre de nou-
veaux éléments. Enfin, l'ingéniosité déployée à tous les éche-
lons, soit pour tirer des parcs américains un peu de matériel
neuf en compensation d'engins déclarés hors d'usage, remettre
ceux-ci en état et, ensuite, les aligner à côté des remplace-
ments, soit pour adopter, sans souci d'état-civil, tous blindés,
canons, véhicules alliés qui traînaient à portée des nôtres,
procura certaines ressources. Hélas ! dans notre misère, tous
les moyens nous étaient bons pour redresser notre force qui
avait, au long des siècles, souvent connu le superflu, voire
pratiqué le gaspillage, et se trouvait à présent si affreusement
démunie. Au total, la I re Armée fut, vaille que vaille, dotée
du nécessaire pour ses effectifs renforcés.
J'allai la voir, le 23 septembre. Avec Diethelm et Juin,
j'atterris à Tavaux près de Dole. Nous gagnâmes d'abord le
quartier général à Besançon et, le lendemain, parcourûmes
le terrain. C'était le moment où la I re Armée resserrait le
contact avec les positions allemandes. Le général de Lattre,
encore tout chaud de son avance rapide depuis la Médi-
terranée, croyait pouvoir déboucher en Alsace, tambour bat-
tant, par sa gauche qui franchirait les Vosges. Dans ce sec-
teur, — celui du 2 e Corps, — le général de Monsabert menait
de vives actions sur les contreforts du massif, vers Servance
et vers Ronchamp. Optimiste et gaillard, payant beaucoup
de sa personne, promenant, de secteur en secteur, un élan,
un coup d'œil, un sens du combat, qui n'étaient jamais en
défaut, il employait chacun au maximum. Au demeurant,
dévoué aux siens de toute son âme et complètement désin-
téressé en ce qui concernait sa personne. En un temps où
il m'appartenait d'attribuer ce qui se donne, je l'entendis
souvent me faire valoir les mérites des autres ; jamais il
ne me parla de lui.
Le 1 er Corps formait la droite de la I re Armée depuis Lure
jusqu'au Lomont. Je le trouvai en train d'organiser sa base
pour forcer la trouée de Belfort. L'entreprise serait ardue,
étant donné l'étroitesse du terrain où il faudrait l'engager
et la puissance des organisations allemandes. Mais le chef
qui en était chargé semblait fait pour la mener à bien. Le
général Béthouart ne laissait rien au hasard. Il était l'homme
des plans conçus méthodiquement et poursuivis d'une âme
égale. Cela lui valait la confiance de ses subordonnés et
aussi, quelquefois, l'impatience de son supérieur.
Seule une réussite parfaite aurait pu, en effet, satisfaire le
t. m. 3
34 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
générai de Lattre. Ardent jusqu'à l'effervescence, susceptible
autant que brillant, il était tendu à l'extrême dans le désir
que rien ne manquât et dans l'impression que les péripéties
lui étaient affaires personnelles. Ceux qui dépendaient de lui
en recevaient maintes rebuffades ou coups d'aiguillon. Mais
leur rancune ne durait pas tant sa valeur en imposait.
A l'occasion de mes inspections je pris maintes fois contact
avec le général de Lattre dans l'exercice de son commande-
ment. En dépit des travers qu'on lui reprochait et qui étaient
surtout les excès de ses qualités, je le jugeai toujours comme
qualifié par excellence pour diriger les opérations. Sans me
laisser aller aux préventions favorables de mon amitié pour
lui et tout en intervenant parfois dans son domaine quand
des raisons d'intérêt national l'exigeaient, je ne cesserais pas
de lui faire confiance dans la tâche à laquelle je l'avais appelé.
Au reste, il ne manqua jamais de marquer, dans ses rapports
avec moi et tant que je fus en place, non seulement son loya-
lisme, mais encore sa conviction quant au caractère insigne
de la mission dont je portais la charge.
Ce jour-là, en sa compagnie, je rendis visite aux troupes
et aux services. Tous y faisaient plaisir à voir. Certes, après
la poursuite victorieuse, ils avaient de quoi être fiers. Mais,
en outre, ils rayonnaient, littéralement, de bonne humeur.
Au reste, techniquement parlant, ils ne le cédaient à personne.
On vérifiait aisément que les Français obtenaient, toutes
choses égales d'ailleurs, des succès au moins comparables à
ceux que remportaient Britanniques et Américains. Les Alle-
mands étaient, bien entendu, les derniers à l'ignorer, qui op-
posaient aux nôtres une proportion de forces relativement
très élevée.
Mais je constatai aussi que l'amalgame des troupes venues
d'Afrique et des forces de l'intérieur pourrait être mené à
bien. Non point que les préventions réciproques eussent dis-
paru entre éléments d'origines diverses. Les a Français libres »
conservaient, vis-à-vis de quiconque, une fierté assez exclu-
sive. Les hommes de la clandestinité, longtemps traqués,
fiévreux, miséreux, auraient volontiers prétendu au mono-
pole de la résistance. Les régiments d'Algérie, du Maroc, de
Tunisie, bien qu'ils aient été naguère partagés en tendances
variées, se montraient unanimement ombrageux de leur esprit
de corps. Mais, quels que fussent les détours par où le destin
avait mené les uns et les autres, la satisfaction de se trouver
côte à côte, engagés dans le même combat, l'emportait sur
LA LIBÉRATION 35
tout le reste dans l'âme des soldats, des officiers, des généraux.
Il faut dire que, dans les villes et les villages traversés, l'ac-
cueil de la population ne laissait pas le moindre doute sur le
sentiment public. En vérité, l'armée française, dans les pro-
portions malheureusement réduites où il était possible de la
refaire, montrait une qualité qu'elle n'avait jamais dépassée.
C'était le cas, au premier chef, pour la 2 e Division blindée.
Le 25 septembre, quittant la zone du général de Lattre, j'allai
la voir à Moyen, Vathiménil, Gerbéviller. Pendant son court
séjour à Paris, cette division avait recruté plusieurs milliers
de jeunes engagés. D'autre part, elle attirait naturellement le
matériel comme l'aimant attire le fer. Bref, il ne lui manquait
rien. Le 10 septembre, elle avait franchi la Marne au nord
de Chaumont, puis, au cours des journées suivantes, atteint,
en combattant, Andelot et Vittel, repoussé vers Dompaire
les contre-attaques de nombreux chars allemands, enfin abordé
la Meurthe pour y tenir un secteur du front. Leclerc et ses
lieutenants s'accommodaient mal de cette stabilisation. Je
fis appel à leur sagesse. Car, tout comme le génie, l'action
d'éclat est une longue patience. Dès lors, Leclerc, voyant
devant lui Baccarat, ville prisonnière, concentra sur elle ses
désirs, pour la prendre au bon moment.
Un mois plus tard, revenant voir nos troupes, je les trouvai
prêtes à l'offensive générale qu'Eisenhower entamerait sous
peu. En cette fin d'octobre, dans le secteur français, on se
montrait impatient. D'autant plus que, des Vosges, de Bel-
fort, d'Alsace, arrivaient, soit par la Suisse, soit à travers
les lignes, des émissaires adjurant les nôtres de se porter en
avant. Je rendis d'abord visite à notre Groupement d'avia-
tion, que commandait Gérardot, et m'assurai qu'il avait
reçu, comme nous y avions invité le commandement allié,
la mission d'appuyer principalement l'armée française. Sur
les positions de départ que je parcourus ensuite, tout le
monde baignait dans l'optimisme. « Lors du désastre », me
demanda de Lattre, « imaginiez- vous cela? » — « C'est, ré-
pondisse, parce que j'y comptais, que nous sommes ici tous
les deux. »
Mes déplacements à travers le pays et mes visites aux
armées avaient pu produire leur effet. Mais celui-ci serait épi-
sodique si des dispositions pratiques ne suivaient pas. Or, à
cet égard, notre plan était fixé depuis Alger. Nous pouvions
nous en féliciter. Car, en dépit des conditions confuses où le
pouvoir s'installait à Paris, les Conseils que je réunis au cours
36 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
d'un automne surchargé ne se perdirent pas en tergiversa-
tions. En l'espace de quelques semaines, le gouvernement
prit un ensemble de mesures qui empêchèrent que la nation
s'en allât à la dérive.
Plus le trouble est grand, plus il faut gouverner. Sortant
d'un immense tumulte, ce qui s'impose, d'abord, c'est de
remettre le pays au travail. Mais la première condition est
que les travailleurs puissent vivre. Le 16 juillet, à Alger, le
gouvernement avait décidé « qu'à la libération il y aurait
lieu de procéder à une majoration immédiate et substan-
tielle des salaires. » Le 28 août, surlendemain de la libération
de Paris, une réunion des secrétaires généraux des ministères,
présidée par Le Troquer ministre délégué dans les territoires
libérés, propose que la majoration soit de l'ordre de 40 %.
C'est ce coefficient moyen que le Conseil des ministres adopte
le 13 septembre. Le 17 octobre, une ordonnance procède, en
outre, à la refonte des allocations familiales et les accroît
de 50%. Cette augmentation des salaires et des allocations,
pour massive qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins mo-
deste puisqu'elle porte à 225, par rapport à l'indice 100 d'oc-
tobre 1938, le niveau moyen de rémunération, alors que, dans
le même temps, les prix officiels ont monté de 100 à 300 et
que certains prix réels s'élèvent jusqu'à 1 000.
Mais à quoi bon mieux payer les gens si la monnaie s'ef-
fondre et si l'État fait faillite? A ce point de vue, nous nous
faisons l'effet de marcher au bord d'un gouffre. Il est vrai
qu'ont cessé les prélèvements, — 520 milliards ! — opérés
par l'ennemi sur les fonds publics. Mais, en revanche, il faut
financer l'effort de guerre et payer, à mesure, la reconstruc-
tion des chemins de fer, des ports, des canaux, des centrales,
des ouvrages d'art, sans laquelle aucune reprise ne saurait
être imaginée. En regard d'écrasantes dépenses s'alignent des
recettes gravement insuffisantes. L'activité économique du
pays est tombée, au mois de septembre, à environ 40% du
niveau de 1938. D'autre part, la circulation fiduciaire et la
dette à court terme atteignent respectivement 630 et 602 mil-
liards, soit trois fois plus qu'avant la guerre. Cet énorme total
de moyens de paiements, complètement disproportionné à une
production très réduite, entretient une poussée des prix qui
menace de devenir, d'un jour à l'autre, irrésistible. Pour
procurer des fonds au Trésor et, en même temps, maîtriser
l'inflation, il faut un grand emprunt public.
C'est « l'emprunt de la libération ». Aimé Lepercq, mi-
LA LIBÉRATION 37
nistre des Finances, nous en fait adopter les modalités :
rentes perpétuelles 3 % et au pair. L'émission, ouverte le
6 novembre, est close le 20. L'opération fait une victime
en la personne de celui-là même qui la dirige. Aimé Lepercq,
homme de foi et d'espérance, est tué dans un accident au
cours d'une tournée qu'il accomplit dans le Nord pour pousser
les souscriptions. Le 19 novembre, trente heures avant la
fin de l'émission, j'annonce au pays par radio que les chiffres
déjà atteints équivalent à une réussite, mais j'ajoute : « C'est
un triomphe que je demande ! »
Tous comptes faits, l'emprunt de la libération produit
165 milliards qui en feraient 1 200 d'aujourd'hui. Là-dessus,
127 milliards sont en « argent frais », le reste en bons du tré-
sor. Un tiers du total a été souscrit au cours de la dernière
journée. Si l'on songe à l'immense détresse économique où
le pays se trouve alors plongé et qui limite à l'extrême les
possibilités de presque tous les Français, si l'on note que,
depuis la Grande Guerre, jamais aucune opération de crédit
n'avait rapporté autant et qu'aucune de celles qui suivront
n'approchera de ce résultat, on peut penser que c'est, en
effet, un triomphe de la confiance que les Français ont en la
France. La circulation des billets va être ramenée aussitôt
de 630 à 560 milliards et la dette à court terme de 601 à 555.
La catastrophe qu'eût entraînée une inflation effrénée se
trouve écartée, du coup. D'autre part, les fonds fournis au
trésor par l'emprunt, ainsi que par la confiscation des profits
illicites ordonnée le 18 octobre, nous procurent ce qu'il faut
pour financer, tant bien que mal, les dépenses exceptionnelles :
effort de guerre et remise en état de nos sources d'énergie et
de nos communications. Compte tenu du rendement des
impôts, l'État a donc de quoi payer ce qui doit l'être.
Encore faut-il qu'il soit maître chez lui. Au milieu des
courants qui soulèvent les passions et, au moindre fléchisse-
ment, emporteraient son autorité, il lui faut s'acquitter de
deux devoirs impératifs : que la justice soit rendue et l'ordre
public assuré. Cela doit être fait vigoureusement et sans tarder
sous peine qu'on ne le fasse jamais. Les mesures nécessaires
sont prises.
Dès le 13 septembre, le gouvernement prescrit de constituer
les cours spéciales de justice prévues par l'ordonnance du
24 juin. Dans chaque région va siéger un tribunal présidé
par un magistrat et comprenant un jury désigné par le pré-
sident de la Cour d'appel. La liste des citoyens qui peuvent
38 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
en faire partie est établie par le commissaire de la République.
Ce tribunal doit juger les actes d'intelligence avec l'ennemi,
sous les formes et garanties légales : droits de la défense,
possibilité d'instance auprès de la Cour de cassation, recours
au chef de l'État. A mesure que les cours de justice font leur
office, les autorités locales achèvent de dissoudre les cours
martiales constituées au cours de la lutte par les forces de
l'intérieur; les arrestations arbitraires deviennent formelle-
ment illicites; les amendes doivent être tenues pour de
simples escroqueries; les exécutions sommaires ne sont plus
que des crimes qualifiés. Peu à peu, cessent les représailles où
la résistance risquait d'être déshonorée. Il y aura encore
quelques séquestrations, pillages ou assassinats, dont les
auteurs subiront, d'ailleurs, la rigueur des lois. Mais ces
derniers soubresauts seront très exceptionnels.
Parmi les Français qui ont, par le meurtre ou par la déla-
tion, causé la mort de combattants de la résistance, il en
aura été tué, sans procès régulier, 10 842, dont 6 675 pendant
les combats des maquis avant la libération, le reste après,
au cours de représailles. D'autre part, 779 auront été exécutés
en vertu de jugements normalement rendus par les cours de
justice et les tribunaux militaires. Total en soi douloureux,
très limité, il est vrai, par rapport au nombre des crimes
commis et à leurs affreuses conséquences, très éloigné, bien
entendu, des chiffres extravagants qu'avanceront plus tard
les amants inconsolables de la défaite et de la collaboration,
mais attristant par le fait qu'il s'agissait d'hommes dont la
conduite ne fut pas toujours inspirée par des motifs de bas
étage. De ces miliciens, fonctionnaires, policiers, propagan-
distes, il en fut qui répondirent aveuglément au postulat de
l'obéissance. Certains se laissèrent entraîner par le mirage de
l'aventure. Quelques-uns crurent défendre une cause assez
haute pour justifier tout. S'ils furent des coupables, nombre
d'entre eux n'ont pas été des lâches. Une fois de plus, dans
le drame national, le sang français coula des deux côtés. La
patrie vit les meilleurs des siens mourir en la défendant.
Avec honneur, avec amour, elle les berce en son chagrin.
Hélas 1 certains de ses fils tombèrent dans le camp opposé.
Elle approuve leur châtiment, mais pleure tout bas ces en-
fants morts. Voici que le temps fait son œuvre. Un jour, les
larmes seront taries, les fureurs éteintes, les tombes effacées.
Mais il restera la France.
Dès lors que la justice fonctionne, il ne subsiste aucun
LA LIBÉRATION 39
prétexte au maintien des forces armées qui ne sont pas
régulières. Or, en dépit des instructions données, plusieurs
organisations, avant tout le « Front national », s'obstinent à
conserver à leur disposition des éléments paramilitaires. Ces
« milices patriotiques » prétendent empêcher « un retour of-
fensif du fascisme. » Mais, aussi, on les sent prêtes à appuyer
une pression qui serait tentée sur le pouvoir pour le con-
traindre ou pour le conquérir. Bien entendu, sous le camou-
flage, c'est le « Cornac » qui tient les commandes. L'ultime
équivoque doit cesser. Passant outre aux objectifs de plu-
sieurs ministres et aux démarches de divers comités, j'amène
le gouvernement à ordonner formellement la dissolution des
milices. Le 28 octobre, c'est fait, notifié et publié.
Comme je m'y attends, les réactions sont vives. Le di-
manche 29, le Conseil national de la résistance me demande
audience. Je reçois à mon domicile, avec égard et amitié,
ces compagnons de la lutte d'hier. Mais, aux objurgations
qu'ils m'adressent unanimement de revenir sur la décision
prise, je ne puis qu'opposer une fin de non-recevoir. Est-ce
l'effet de l'intimidation qu'exercent les communistes ou celui
des illusions fréquentes chez les « bien-pensants »? les plus
ardents à protester sont ceux qui représentent les formations
modérées. Au contraire, les mandataires du « parti » gardent,
au cours de l'entrevue, une attitude réservée, soit qu'ils dis-
cernent que l'issue est fixée d'avance, soit qu'ils méditent
de manifester leur irritation d'une autre manière. Le 31, des
dispositions détaillées sont arrêtées en conseil des ministres.
Toute force qui ne fait pas partie de l'armée ou de la police
doit être immédiatement dissoute, au besoin par voie d'au-
torité. Il est interdit, sous peine de sanctions graves, de dé-
tenir des armes sans autorisation motivée des préfets. Tout
l'armement qui se trouve en possession des particuliers est
à verser, dans le délai d'une semaine, aux commissariats de
police et aux brigades de gendarmerie. Sont invités à s'y
inscrire, — mais il s'en inscrira fort peu, — « les citoyens
qui désirent contribuer à la défense des institutions et li-
bertés républicaines », afin que les autorités puissent, éven-
tuellement, faire appel à leur concours.
Coïncidence ou provocation, le lendemain, 1 er novembre,
un train de munitions fait explosion à Vitry-sur-Seine. On
relève une trentaine de tués et une centaine de blessés. Le
sinistre s'est produit pendant la matinée même où je me suis
rendu au mont Valérien, au cimetière d'Ivry et au château
40 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de Vincennes pour rendre l'hommage de la Toussaint aux morts
de la résistance. Les communistes ne manquent pas d'af-
firmer que c'est là « un méfait de la 5 e colonne fasciste. »
Le 2 novembre, le bureau politique du « parti », évoquant
« l'attentat de Vitry », attaque vivement dans un communiqué
le général de Gaulle qui veut dissoudre les milices. « Une fois
de plus, déclare le bureau, le président du gouvernement a
pris la responsabilité de traiter comme quantité négligeable
la résistance française. » Deux jours après, au Vélodrome
d'Hiver, se tient une réunion publique organisée par le Front
national. Les orateurs y clament leurs protestations. Le 25 no-
vembre, dans le Vaucluse, au château de la Timone où can-
tonne une compagnie républicaine de sécurité, une bombe
éclate, tuant 32 gardes. L'enquête ne réussira pas à découvrir
les auteurs. Mais tout se passe comme si c'était là l'épilogue
de l'affaire des milices. Les derniers groupes indûment armés
ont disparu. Nulle explosion mystérieuse n'aura plus lieu, dé-
sormais.
Pourtant, il est d'intérêt national que les hommes qui ont
mené la lutte au premier rang participent également à l'œuvre
du redressement. Or, mis à part les dirigeants communistes
qui visent un but très défini, les résistants, dans leur ensemble,
sont quelque peu désorientés. Tandis que l'ennemi fuyait et
que Vichy s'anéantissait, ils avaient été tentés de dire, comme
le Faust de Goethe : « Instant 1 arrête-toi. Tu es si beau l » La
libération, en effet, retire à leur activité ses principaux points
d'application. Pour eux, la nostalgie commence. Et d'autant
plus que ces hommes ardents et aventureux ont éprouvé, au
plus fort du danger, les sombres attraits de la lutte clandes-
tine dont ils ne se déprendront plus. Ceux d'entre eux qui
sont, surtout, des combattants vont s'absorber dans les rangs
de l'armée. Mais la plupart des « politiques », qu'ils le fussent
naguère ou qu'ils le soient devenus, ont hâte de voir renaître
la vie publique. Ils aspirent à trouver une enceinte où ils
puissent se faire entendre et, pour certains, se ménager l'accès
aux postes de commande.
De mon côté, je tiens à placer en contact avec le ministère
une assemblée aussi représentative que possible. Les or-
donnances réglant l'établissement des pouvoirs dans la Métro-
pole prévoient, d'ailleurs, que l'assemblée d'Alger viendra
siéger à Paris après avoir été élargie. Ce n'est pas que je prête
à un tel collège la capacité d'agir. N'ignorant pas que les as-
semblées, sous le tranchant des mots, sont dominées par la
LA LIBÉRATION 41
crainte des actes et connaissant les rivalités qui, déjà, di-
visent les résistants, je ne m'attends nullement à ce que leurs
mandataires appuient effectivement une politique déterminée.
Mais, tout au moins, j'espère qu'ils soutiendront une mys-
tique du renouveau dont s'inspirera notre peuple. En tout
cas, il me paraît bon d'offrir un exutoire à leurs bouillonne-
ments. Et puis, comment négliger les suggestions qu'une as-
semblée de cette sorte fournira au gouvernement et le crédit
extérieur qu'elle pourra lui procurer? Le 12 octobre, une ordon-
nance fixe la composition de l'Assemblée consultative nouvelle.
Celle-ci comprend 248 membres, dont 173 représentants des
organisations de résistance, 60 parlementaires, 12 conseillers
généraux d'outre-mer. En font partie, notamment, les
18 membres du Conseil national de la résistance. L'assemblée
se réunit le 7 novembre. Elle siège au Luxembourg, car, sym-
boliquement, j'ai tenu à réserver le Palais-Bourbon à la future
Assemblée nationale. Félix Gouin est élu président, comme il
l'avait été à Alger. Le 9, je viens inaugurer la première séance
de travail.
De la tribune, où je suis monté pour adresser à l'assemblée
le salut du gouvernement, je vois l'hémicycle rempli de com-
pagnons délégués par tous les mouvements de la résistance
nationale et appartenant à toutes les tendances de l'opinion.
D'un bout à l'autre des travées, tous me font l'honneur d'ap-
plaudir. Les assistants sont, comme moi-même, pénétrés du
sentiment que leur réunion consacre une grande réussite
française succédant à un malheur démesuré. Voici, en effet,
le terme de l'oppression de la France, mais aussi le dénoue-
ment de la dramatique secousse que fut sa libération. Des
faits sont accomplis qui rouvrent au vaisseau la mer libre,
après lui avoir évité d'être coulé au départ.
Depuis que Paris est repris, dix semaines se sont écoulées.
Que de choses auront dépendu de ce qui put être fait dans
ce court espace de temps ! Entre le peuple et son guide le
contact s'est établi. Par là, se trouve tranchée toute espèce
de contestation, quant à l'autorité nationale. L'État exerce
ses pouvoirs. Le gouvernement est à l'œuvre. L'armée, réu-
nifiée, accrue, plus ardente que jamais, combat aux portes
de l'Alsace, dans les Alpes, sur la côte atlantique, coude à
coude avec nos alliés. L'administration fonctionne. La jus-
tice fait son office. L'ordre public s'établit. De vastes réformes
sont en cours, écartant la menace du bouleversement qui
pesait sur la nation. La banqueroute est conjurée ; le trésor
42 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
passablement rempli» la monnaie sauvée pour un temps.
Surtout, la France reprend conscience d'elle-même et regarde
vers l'avenir.
L'avenir? Il va se préparer à travers les épreuves qui nous
séparent de la victoire et, plus tard, du renouveau. Tant que
dure la guerre, j'en réponds. Mais, ensuite, l'essentiel dé-
pendra de ceux-là même qui sont, aujourd'hui, assemblés
autour de moi dans cette salle du Luxembourg. Car, demain,
le peuple fera d'eux ses mandataires élus et légaux. Qu'ils
restent unis pour le redressement, comme ils le sont encore
pour le combat, tous les espoirs resteront permis. Qu'ils me
quittent et se divisent pour s'arracher les uns aux autres les
apparences du pouvoir, le déclin reprendra son cours.
Mais nous ne sommes qu'au présent. La France en guerre
se retrouve chez elle. Il s'agit, maintenant, qu'elle reparaisse
au dehors.
LE RANG
Vers la France libérée tous les États portaient leurs regards.
Cette nation, que depuis tant de siècles on voyait à la première
place, qui hier s'était effondrée dans un désastre invraisem-
blable mais pour qui certains de ses fils n'avaient pas cessé
de combattre, qui aujourd'hui se déclarait souveraine et bel-
ligérante, dans quel état reparaissait-elle, quelle route allait-
elle prendre, à quel rang la reverrait-on ?
Sans doute croyait-on que le général de Gaulle, maintenant
installé à Paris, s'y maintiendrait pour un temps à la tête
de quelque exécutif. Mais sur qui et sur quoi, au juste, s'exer-
cerait son autorité? Ce chef, que n'avaient investi nul sou-
verain, nul parlement, nul plébiscite, et qui ne disposait en
propre d'aucune organisation politique, serait-il longtemps
suivi par le peuple le plus mobile et indocile de la terre?
Sur un territoire ravagé, au milieu d'une population recrue
de privations, en face d'une opinion profondément divisée,
n'allait-il pas se heurter à des difficultés telles qu'il se trou-
verait impuissant? Enfin, qui pouvait dire si les communistes,
grandis dans la résistance et n'ayant devant eux que des
lambeaux de partis et des débris de police, de justice, d'ad-
ministration, ne s'empareraient pas du pouvoir? Avant de
prendre, à l'égard du Gouvernement provisoire, une atti-
tude déterminée, les chancelleries voulaient voir comment
tournerait la France.
Or, on devait convenir qu'elle tournait bien. Point de
guerre civile, de soulèvement social, de désordre militaire,
de déroute économique, d'anarchie gouvernementale. Au
contraire 1 Un pays retrouvant l'équilibre malgré sa misère,
empressé à se reconstruire, développant son effort de guerre,
sous la conduite d'un gouvernement pratiquement incontesté,
voilà, en dépit des ombres, le spectacle que nous offrions aux
autres. Les alliés et les neutres ne pouvaient plus tarder da-
48
44 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
vantage à donner une forme normale à leurs relations avec
nous.
Certes, en le faisant plus tôt, celles des grandes puissances
qui combattaient à nos côtés auraient pu nous apporter un
important appui moral dans la situation critique que nous
venions de surmonter. Mais les susceptibilités du Président
des États-Unis et les griefs du Premier Ministre anglais avaient
tenu en suspens la décision jusqu'à l'extrême limite. A pré-
sent, plus moyen d'attendre 1 D'ailleurs, Franklin Roosevelt
lui-même était contraint de régler l'affaire, en considération
des électeurs américains auxquels il allait demander un nou-
veau mandat présidentiel et qui s'impatientaient d'une atti-
tude injustifiable vis-à-vis de la France amie. L'élection devait
avoir lieu le 7 novembre. C'est le 23 octobre que Washington,
Londres et Moscou reconnurent, en bonne et due forme, le
Gouvernement provisoire de la République française. A la
Maison-Blanche et à Downing Street, on allégua, pour sauver
la face, qu'Eisenhower jugeait maintenant possible de « trans-
mettre son autorité sur le territoire français au gouvernement
de Gaulle », comme si, cette autorité, le Commandant en chef
l'avait jamais exercée, fût-ce une seule minute, sur d'autres
que ses soldats. Voyant que les « grands » s'inclinaient devant
l'inévitable, tous les États retardataires se mirent en règle à
leur tour. Nous nous gardâmes, naturellement, de remercier
qui que ce fût pour cette formalité accomplie in extremis.
Lors d'une conférence de presse que je fis, précisément, le
25 octobre, comme on me demandait « quelles étaient mes
impressions quant à la reconnaissance du gouvernement par
les alliés? » je me bornai à répondre : « Le gouvernement
français est satisfait qu'on veuille bien l'appeler par son nom. »
Paris vit, alors, se rouvrir toutes grandes les portes des
ambassades qui s'étaient tenues fermées pendant l'occupa-
tion et seulement entrebâillées depuis. Les mêmes diplomates
qui avaient été délégués auprès de nous à Alger, défilèrent
devant moi pour me remettre leurs lettres de créance, mais,
cette fois, sous des titres qui n'étaient plus ambigus. M. Jef-
ferson Caffery, envoyé par Washington pour remplacer
M. Edwin Wilson, fut, parmi les alliés, le seul ambassadeur
que nous ne connaissions pas encore. Quant aux neutres, on
vit s'évanouir le corps diplomatique qu'ils constituaient à
Vichy et c'est avec bonhomie que le gouvernement français
accueillit leurs nouveaux mandataires. Il n'y eut de diffi-
culté qu'au sujet du Nonce apostolique. Le Vatican, en effet,
LE RANG 45
eût souhaité que Mgr Valerio Valeri fût accrédité auprès du
général de Gaulle après l'avoir été auprès du maréchal Pétain.
C'était, à nos yeux, impossible. Après diverses péripéties, le
Saint-Siège demanda notre agrément pour Mgr Roncalli.
Nous le lui donnâmes tout de suite, non sans que j'eusse
exprimé à Mgr Valerio Valeri, au moment de son départ,
notre haute considération pour sa personne.
De notre côté, nous eûmes à compléter et à remanier notre
représentation dans les capitales étrangères. René Massigli
s'installa à Londres, Henri Bonnet à Washington, Jacques
Maritain au Vatican, le général Pechkoff à Tchoung-King.
Auprès des alliés, nos représentants portèrent, désormais, les
titres traditionnels, tandis qu'à Madrid, Ankara, Berne, Stoc-
kholm, Lisbonne, etc., nos ambassadeurs prenaient officiel-
lement leurs fonctions. Le quai d'Orsay, longtemps château
de la Belle au bois dormant, s'éveillait à l'activité. Le mi-
nistre, Georges Bidault, secondé par le secrétaire général
Raymond Brugère, prenait contact avec les affaires, posées
soudain toutes à la fois.
Qu'adviendrait-il de l'Europe après la défaite de l'Alle-
magne et quel sort serait fait à celle-ci? C'était le problème
capital que les événements allaient poser d'un jour à l'autre
et dont, on peut le croire, je m'occupais avant tout.
En l'espace d'une vie d'homme, la France avait subi trois
guerres par le fait du voisin d'outre- Rhin. La première s'était
terminée par la mutilation du territoire national et une écra-
sante humiliation. Victorieux dans la seconde, nous avions,
il est vrai, repris l'Alsace et la Lorraine, mais au prix de
pertes et de destructions qui nous laissaient exsangues et
ruinés. Encore, la malveillance des puissances anglo-saxonnes
utilisant l'inconsistance de notre régime, nous amenait-enctionnement,
ses états-majors à l'ouvrage, ses généraux bien assurés; le
tout prêt à l'attaque qui serait, précisément, déclenchée le
lendemain. Il en parut impressionné et déclara que, plus
que jamais, il se sentait justifié de faire confiance à la
France.
Cette confiance de Churchill ne suffisait pas, cependant, à
lui faire adopter, à notre égard, la politique de franche soli-
darité qui aurait pu rétablir l'Europe et maintenir, en Orient,
en Asie, en Afrique, le prestige de l'Occident. La visite qu'il
noua rendait était peut-être l'ultime occasion de ramener à
52 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
résipiscence. Je ne me fis pas faute de l'essayer au cours des
entretiens que nous eûmes en tête à tête.
Je répétais à Churchill : « Vous le voyez, la France se re-
prend. Mais, quelle que soit ma foi en elle, je sais qu'elle ne
retrouvera pas de sitôt sa puissance d'autrefois. Vous, Anglais,
de votre côté, terminerez cette guerre couverts de gloire. Ce-
pendant, dans quelle mesure, — si injuste que cela soit, —
votre situation relative risque-t-elle d'être diminuée, étant
donné vos pertes et vos dépenses, les forces centrifuges qui
travaillent le Commonwealth et, surtout, l'ascension de
l'Amérique et de la Russie, en attendant celle de la Chine !
Voilà donc que, pour affronter un monde tout nouveau, nos
deux anciens pays se trouvent affaiblis simultanément. S'ils
demeurent, en outre, séparés, pour combien comptera cha-
cun d'eux? Au contraire, que l'Angleterre et la France s'ac-
cordent et agissent ensemble dans les règlements de demain,
elles pèseront assez lourd pour que rien ne se fasse qu'elles
n'aient elles-mêmes accepté ou décidé. C'est cette commune
volonté qui doit être à la base de l'alliance que vous nous
proposez. Sinon, à quoi bon signer un document qui serait
ambigu? »
« L'équilibre de l'Europe, ajoutais-je, la paix garantie sur
le Rhin, l'indépendance des États de la Vistule, du Danube,
des Balkans, le maintien à nos côtés, sous forme d'associa-
tion, des peuples que nous avons ouverts à la civilisation
dans toutes les parties du monde, une organisation des na-
tions qui soit autre chose que le champ des querelles de l'Amé-
rique et de la Russie, enfin la primauté reconnue dans la
politique à une certaine conception de l'homme en dépit de
la mécanisation progressive des sociétés, voilà bien, n'est-il
pas vrai? ce que sont nos grands intérêts dans l'univers qui
s'annonce. Ces intérêts, mettons-nous d'accord pour les sou-
tenir de concert. Si vous le voulez, j'y suis prêt. Nos deux
pays nous suivront. L'Amérique et la Russie, entravées par
leur rivalité, ne pourront pas passer outre. D'ailleurs, nous
aurons l'appui de beaucoup d'États et de l'opinion mondiale
qui, d'instinct, redoutent les colosses. En fin de compte,
l'Angleterre et la France façonneront ensemble la paix,
comme deux fois, en trente ans, elles ont ensemble affronté
la guerre. »
Winston Churchill me répondait : a Je n'envisage pas,
soyez-en sûr ! que la France et la Grande-Bretagne se sé-
parent. Vous êtes le témoin et la preuve de ce que j'ai fait
LE RANG 53
pour l'empêcher, quand c'était le plus difficile. Aujourd'hui
même, je vous propose de conclure avec nous une alliance de
principe. Mais, dans la politique aussi bien que dans la stra-
tégie, mieux vaut persuader les plus forts que de marcher
à leur encontre. C'est à quoi je tâche de réussir. Les Améri-
cains ont d'immenses ressources. Ils ne les emploient pas
toujours à bon escient. J'essaie de les éclairer, sans oublier,
naturellement, d'être utile à mon pays. J'ai noué avec Roose-
velt des relations personnelles étroites. Avec lui, je procède
par suggestions afin de diriger les choses dans le sens voulu.
Pour la Russie, c'est un gros animal qui a eu faim très long-
temps. Il n'est pas possible aujourd'hui de l'empêcher de
manger, d'autant plus qu'il est parvenu en plein milieu du
troupeau des victimes. Mais il s'agit qu'il ne mange pas tout.
Je tâche de modérer Staline qui, d'ailleurs, s'il a grand appétit,
ne manque pas de sens pratique. Et puis, après le repas, il y a
la digestion. Quand l'heure viendra de digérer, ce sera, pour
les Russes assoupis, le moment des difficultés. Saint Nicolas
pourra peut-être, alors, ressusciter les pauvres enfants que
l'ogre aura mis au saloir. En attendant, je suis présent à
toutes les affaires, ne consens à rien pour rien et touche
quelques dividendes. »
« Quant à la France », répétait Churchill, « grâce à vous,
elle reparaît. Ne vous impatientez pas ! Déjà, les portes s'en-
trebâillent. Plus tard, elles vous seront ouvertes. On vous
verra, tout naturellement, prendre un fauteuil à la table du
Conseil d'administration. Rien n'empêchera, alors, que nous
opérions ensemble. Jusque-là, laissez-moi faire ! »
Le Premier Ministre prit congé de moi, le 14 novembre,
pour aller inspecter le secteur britannique du front. Eden
était déjà rentré à Londres. De ce qu'ils nous avaient exposé
il ressortait que l'Angleterre était favorable à la réapparition
politique de la France, qu'elle le serait chaque jour davantage
pour des raisons d'équilibre, de tradition et de sécurité, qu'elle
souhaitait une alliance de forme avec nous, mais qu'elle ne
consentirait pas à lier son jeu au nôtre, se croyant en mesure
de jouer seule le sien entre Moscou et Washington, de limiter
leurs exigences mais aussi d'en tirer profit. La paix que nous,
Français, voulions aider à bâtir d'après ce qui nous semblait
être la logique et la justice, les Anglais, eux, jugeaient ex-
pédient de la traiter suivant les recettes de l'empirisme et
du compromis. Au demeurant, ils poursuivaient certains ob-
jectifs précis, là où l'assiette des États et les situations ac-
54 MéHOIRES DB GUEBRB — LE SALUT
quises, n'étant pas encore fixées, offraient à l'ambition bri-
tannique des possibilités de manœuvre et d'extension.
C'était le cas, avant tout, pou? la Méditerranée. Athènes,
Belgrade, Beyrouth, Damas, Tripoli, devraient demain, sui-
vant les plans de Londres, y compléter sous des formules
diverses la prépondérance britannique antérieurement ap-
puyée sur Gibraltar, Malte, Chypre, Le Caire, Amman et
Bagdad. Ainsi trouveraient leur contrepartie les concessions
que la Grande-Bretagne ne pouvait éviter de faire à la vora-
cité des Russes et à l'idéologie capitaliste des Américains.
Aucune épreuve ne change la nature de l'homme ; aucune
crise, celle des États.
En somme, au club des grands, nous trouvions, assis aux
bonnes places, autant d'égoismes sacrés qu'il y avait de
membres inscrits. A Washington, Roosevelt s'était ouvert à
moi des ambitions américaines, drapées d'idéalisme mais pra-
tiques en réalité. Les dirigeants de Londres venaient de nous
démontrer qu'ils visaient à atteindre des buts spécifiquement
britanniques. Et, maintenant, les maîtres du Kremlin allaient
nous faire voir qu'ils servaient les seuls intérêts de la Russie
soviétique.
En effet, M. Bogomolov, aussitôt après la visite en France
de MM. Churchill et Eden, fit d'activés démarches pour me
presser de me rendre à Moscou. Puisque la France reparais-
sait libre et vivante et que son gouvernement habitait à nou-
veau Paris, il était dans mes intentions de prendre un contact
direct avec Staline et ses ministres. J'acceptai donc leur in-
vitation, ainsi que le programme établi par M. Molotov et
notre ambassadeur Roger Garreau. Il fut convenu que j'irais,
en compagnie de Georges Bidault, passer une semaine dans
la capitale soviétique. On pourrait ainsi s'informer mutuelle-
ment de la façon dont, de part et d'autre, on concevait le
règlement futur de la paix. Peut-être serait-il possible de
renouveler de quelque façon la solidarité franco-russe qui,
pour méconnue et trahie qu'elle avait été souvent, n'en de-
meurait pas moins conforme à l'ordre naturel des choses,
tant vis-à-vis du danger allemand que des tentatives d'hégé-
monie anglo-saxonne. J'envisageais même le projet d'un
pacte, en vertu duquel la France et la Russie s'engageraient
à agir en commun s'il devait arriver qu'un jour l'Alle-
magne redevînt menaçante. Cette dangereuse hypothèse ne
se produirait, sans doute, pas de sitôt. Mais la conclusion
d'un traité franco-russe pourrait nous aider, tout de suite,
LE RANG 55
à déboucher dans le champ des règlements européens.
Avant de prendre la route du Kremlin, je tins à formuler
en public les conditions de la France pour les règlements fu-
turs. L'Assemblée consultative avait ouvert un débat sur les
Affaires étrangères. Suivant l'usage, les orateurs y déployèrent
des généralités où palpitait l'idéalisme, mais qui restaient
dans le vague quant aux objectifs pratiques. Tous condam-
naient l'hitlérisme, mais s'abstenaient de préciser ce qu'il
faudrait faire de l'Allemagne. Ils prodiguaient à nos alliés des
témoignages chaleureux, mais ne réclamaient d'eux pas autre
chose que leur amitié. Ils tenaient pour nécessaire que la
France reprît son rang, mais évitaient d'indiquer suivant
quelle voie et par quels moyens. Dans la déclaration que je
fis, le 22 novembre, je ne m'en appliquai que mieux à dire
ce que nous voulions.
J'observai, d'abord, que a nous recommencions à disposer
des moyens d'une action diplomatique qui soit à la mesure
de la France. » — « Presque tous les gouvernements étrangers,
dis- je, ont maintenant reconnu le gouvernement de la Répu-
blique. Quant à l'Allemagne, nos canons, en Alsace et ail-
leurs, sont en train de le lui faire reconnaître de la seule
manière convenable, c'est-à-dire par la victoire... D'autre
part, nous siégeons à la Commission européenne de Londres
et à celle des Affaires italiennes... Nous venons d'avoir avec
le Premier Ministre et le secrétaire d'État aux Affaires étran-
gères britanniques des entretiens francs, larges et amicaux...
Nous nous proposons d'en avoir de la même sorte avec le
gouvernement soviétique pendant notre prochain voyage à
Moscou... Nous comptons discuter, un jour, dans des con-
ditions semblables, avec le Président des États-Unis d'Amé-
rique. » Je faisais voir, ainsi, que la France retrouvait l'au-
dience qu'il lui fallait pour jouer à nouveau son rôle.
Ce rôle devait être celui d'un des plus grands États. Je
l'affirmais en évoquant la future organisation des Nations
Unies et notre volonté d'y faire partie du Conseil dirigeant.
« Nous pensons, disais- je, que les puissances qui sont en me-
sure d'agir matériellement et moralement dans les diverses
parties du monde devront exercer en commun le devoir
d'impulsion et d'orientation... A nos yeux, la France est,
sans nul doute possible, l'une de ces puissances-là. » J'ajou-
tais : « Nous sommes prêts à porter, une fois de plus, la part
des charges que comportent des devoirs prépondérants. En
revanche, nous estimons n'être engagés par aucune mesure
56 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
concernant l'Europe et par aucune grande disposition con-
cernant d'autres parties du monde, dont nous n'aurions pas
eu à délibérer dans les mêmes conditions que ceux qui les
auraient prises. »
C'était le cas, avant tout, pour ce qui était de l'Allemagne.
« Qu'il s'agisse de l'occupation du territoire allemand, ou
du système d'administration à appliquer aux peuples alle-
mands occupés, ou du régime futur à déterminer pour eux,
ou des frontières, ouest, est, sud, nord, à leur fixer, ou des
mesures de contrôle militaire, économique, moral qui devront
leur être imposées, ou du destin des populations qui pour-
ront être détachées de l'État allemand, la France ne sera
partie que si elle a été jugée. » Je précisais : « Ce règlement,
nous ne pourrons le concevoir que s'il nous assure la sécu-
rité élémentaire que la nature a placée sur les bords du Rhin,
pour nous comme pour la Belgique, la Hollande et, dans une
large mesure, l'Angleterre. » Mais j'affirmais, qu'en fixant
ainsi à l'Allemagne un destin obligatoirement pacifique, il
s'agissait, aux yeux de la France, de permettre enfin cette
féconde construction que serait l'unité de l'Europe. « Nous
y croyons ! » proclamais- je, « et nous espérons qu'elle se
traduira, pour commencer, en actes précis reliant les trois
pôles : Moscou, Londres et Paris. »
Après avoir manifesté notre intention de régler avec
l'Italie « la réparation des torts qui nous furent causés » et
notre désir « de nouer ensuite, avec le gouvernement et le
peuple italiens, les relations dont pourra sortir une franche
réconciliation » ; puis, ayant mentionné les événements du
Pacifique, notre décision « d'y prendre une part grandis-
sante à l'effort de guerre commun », notre volonté « d'y
recouvrer tout ce que l'ennemi nous a arraché », je concluais :
« Peut-être la France se trouve-t-elle devant l'une de ces oc-
casions de l'Histoire où un peuple voit s'offrir à lui un destin
d'autant plus grand que ses épreuves ont été pires. Mais nous
ne saurions ni soutenir nos droits, ni accomplir nos devoirs,
si nous renoncions à devenir puissants... Malgré les pertes
et les douleurs, malgré la fatigue des hommes, rebâtissons
notre puissance I Voilà quelle est, désormais, la grande que-
relle de la Fiance ! »
L'Assemblée applaudit chaleureusement mon discours. Elle
vota, à l'unanimité, un ordre du jour approuvant l'action
extérieure du gouvernement. Dans ce domaine, pourtant, il
y avait, entre les « politiques » et moi, des différences d'état
LE RANG 57
d'esprit. Ce n'est point que ces parlementaires d'hier ou de
demain fissent des réserves sur les buts concrets que je leur
avais montrés. Mais ils les saluaient de loin et, au fond, ne
s'y attachaient guère. Plutôt que des problèmes qui se po-
saient aux États : frontières, sécurité, équilibre des forces, ils se
souciaient d'attitudes doctrinales faisant effet sur l'opinion.
Encore les choisissaient-ils nébuleuses autant qu'émouvantes.
Qu'on célébrât, par exemple, « le triomphe prochain de la
justice et de la liberté par l'écrasement du fascisme », ou « la
mission révolutionnaire de la France », ou « la solidarité des
démocraties », ou « la paix à établir sur la coopération des
peuples », alors les délégués se trouvaient en état de récep-
tivité. Mais, que l'on traitât explicitement du Rhin, de la
Sarre, de la Ruhr, de la Silésie, de la Galicie, du Levant, de
l'Indochine ; que l'on dît : « Non ! » par avance, à ce que nos
alliés décideraient en dehors de nous ; qu'on fît entendre que,
si nous unissions notre sort à leur sort ce n'était pas, à tout
prendre, pour la raison que l'Angleterre était parlementaire,
l'Amérique, démocratique, la Russie, soviétique, mais parce
que toutes les trois combattaient nos envahisseurs, l'audi-
toire, tout en se montrant attentif et approbateur, faisait
sentir par divers signes qu'il trouvait la lumière trop vive.
Dans l'immédiat, cependant, l'idée que j'aille à Moscou et
que, même, j'y conclue un pacte recueillait l'adhésion des
membres de l'Assemblée. Ils lui étaient favorables dans la
mesure où ils n'y voulaient voir qu'un geste amical à l'égard
d'un allié.
Le 24 novembre, je m'envolai vers la Russie. M. Georges
Bidault était avec moi. Nous étions accompagnés par le gé-
néral Juin, MM. Palewski, Dejean, etc., tandis que M. Bogo-
molov allait nous servir de guide. En passant au Caire, je
fis visite au roi Farouk. Prudent, bien informé, d'esprit agile,
le jeune souverain me laissa voir l'anxiété où le plongeait
la situation de l'Egypte. Bien que son pays ne prît pas part
directement au conflit mondial, le roi se réjouissait de la
défaite prochaine d'Hitler. Mais il n'en redoutait pas moins
que la victoire de l'Occident n'ébranlât, dans les États
arabes d'Orient, un équilibre déjà précaire. Il prévoyait que
l'union du Soudan et de l'Egypte pourrait en être empêchée
et, surtout, que serait créé un État juif en Palestine. Consé-
quences chez les Arabes : déferlement d'une vague de natio-
nalisme outrancier, crise grave des relations extérieures, rudes
secousses à l'intérieur.
58 MÉMOIRES DE QUBRRB — LE SALUT
Le souverain, d'ailleurs, attestait sa sympathie et celle
de son peuple à l'égard de la France. « Nous avons confiance
en votre avenir, dit-il, parce que nous en avons besoin. »
Comme je lui faisais observer que, pourtant, son gouverne-
ment s'en prenait âprement à nous au sujet des conditions
dans lesquelles la Syrie et le Liban accédaient à l'indépen-
dance, il déclara en souriant : « Ce n'est là que de la poli-
tique I » Je savais que, personnellement, il n'appréciait pas
Nahas Pacha que les Anglais lui avaient imposé comme
Premier ministre. Pour finir, Farouk I er m'assura de son
estime pour la colonie française qui contribuait, au premier-
chef, au progrès de son pays.
Téhéran fut l'étape suivante de notre voyage. La capitale
de l'Iran offrait l'aspect tendu d'une ville soumise à une triple
occupation. Britanniques, Russes et Américains s'y cou-
doyaient et s'y observaient au milieu d'une foule misérable,
tandis que l'élite persane s'enveloppait de mélancolie. Par
contraste, l'inclination que les milieux cultivés éprouvaient à
l'égard de la France était au plus haut degré. J'en recueillis
des preuves touchantes en recevant à notre légation maints
personnages distingués qu'y avait conviés l'ambassadeur
Pierre Lafond.
Le Shah, lors de la visite que je lui fis, se montra aussi
amical que possible. Avec tristesse, il m'exposa la situation
faite à son Empire et à lui-même par la présence et les exi-
gences de trois grandes puissances dont les rivalités mena-
çaient de déchirer l'État et le territoire national. Le souverain,
qui laissait voir un profond découragement, me demanda
conseil. « Vous voyez, dit-il, où nous en sommes. A votre
avis, quelle attitude dois-je prendre? Vous, qui avez assumé
le destin de votre pays au moment le plus difficile, êtes qua-
lifié pour me le dire. »
Je répondis à Mohammed Reza Pahlavi que, s'il avait
jamais été nécessaire que l'Iran eût un empereur pour sym-
boliser la souveraineté et l'unité du pays, ce l'était, à présent,
plus qu'à aucune autre époque. Il fallait donc que lui-même
ne quittât le trône sous aucun prétexte, a Quant aux puis-
sances étrangères, affirmai-je, Votre Majesté ne peut être,
vis-à-vis d'elles, que l'indépendance personnifiée. Vous pouvez
vous trouver contraint de subir des empiétements. Vous devez
toujours les condamner. Si l'un ou l'autre des trois occupants
tente d'obtenir votre concours à son profit, qu'il vous trouve
inaccessible, lors même que cette attitude entraînerait pour
LE RANG 59
vous de grandes épreuves ! La souveraineté peut n'être plus
qu'une flamme sous le boisseau ; pour peu qu'elle brûle, elle
sera, tôt ou tard, ranimée. » J'assurai le Shah que, dans la
mesure où la France retrouvait ses forces et son poids, elle
ne manquerait pas d'appuyer les efforts que ferait l'Iran pour
obtenir le départ des troupes alliées, dès lors que la menace
allemande était écartée du pays. L'empereur m'en remercia,
en ajoutant que l'avis personnel que je lui avais donné lui
était un réconfort.
Le 26 novembre, nous atterrîmes à Bakou. Sur le terrain,
ayant écouté les souhaits de bienvenue des autorités sovié-
tiques, je reçus le salut et assistai au défilé, — baïonnettes
basses, torses bombés, pas martelés, — d'un très beau déta-
chement de troupes. C'était bien là l'éternelle armée russe.
Après quoi, à grande vitesse, nous fûmes conduits en ville,
dans une maison où nos hôtes, à la tête desquels s'empres-
sait M. Bogomolov, nous prodiguèrent les prévenances. Mais,
tandis que nous aurions voulu poursuivre le voyage au plus
tôt, les Soviétiques nous indiquèrent, d'abord, que l'équi-
page de notre avion ne connaissant ni la route, ni les signaux,
ce seraient des appareils russes qui devraient nous trans-
porter; ensuite, que le mauvais temps rendrait le vol trop
aléatoire en ce commencement d'hiver ; enfin, qu'un train
spécial nous était réservé et arrivait pour nous prendre. Bref,
nous dûmes passer à Bakou deux jours que remplirent, tant
bien que mal, la visite de la ville à demi déserte, une repré-
sentation au théâtre municipal, la lecture des dépêches de
l'agence Tass et des repas où se déployaient un luxe et une
abondance incroyables.
Le train spécial était dit « du grand-duc », parce qu'il
avait servi au grand-duc Nicolas pendant la première guerre
mondiale. Dans des wagons bien aménagés nous fîmes, à la
faible vitesse qu'imposait l'état des voies ferrées, un trajet
qui dura quatre jours. Descendant aux stations, nous nous
trouvions, invariablement, entourés d'une foule silencieuse
mais évidemment cordiale.
J'avais demandé à passer par Stalingrad, geste d'hommage
à l'égard des armées russes qui y avaient remporté la vic-
toire décisive de la guerre. Nous trouvâmes la cité complè-
tement démolie. Dans les ruines travaillait, cependant, une
population nombreuse, les autorités appliquant, d'une ma-
nière spectaculaire, le mot d'ordre de la reconstruction. Après
nous avoir fait faire le tour du champ de bataille, nos guides
60 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
nous conduisirent à une fonderie écroulée, où, d'un four à
peine réparé, recommençait à couler la fonte. Mais la grande
usine de tanks, que nous visitâmes ensuite, avait été entière-
ment rebâtie et rééquipée. A notre entrée dans les ateliers,
les ouvriers se groupaient pour échanger avec nous les propos
de l'amitié. Au retour, nous croisâmes une colonne d'hommes
escortés de soldats en armes. C'étaient, nous expliqua-t-on,
des prisonniers russes qui allaient aux chantiers. Je dois dire
que, par rapport aux travailleurs « en liberté », ces condamnés
nous parurent ni plus ni moins passifs, ni mieux ni plus mal
vêtus. Ayant remis à la municipalité l'épée d'honneur que
j'avais apportée de France pour la ville de Stalingrad et
pris part à un banquet dont le menu faisait contraste avec
la misère des habitants, nous regagnâmes le train « du grand-
duc ». Le samedi 2 décembre, à midi, nous arrivions à Moscou.
Sur le quai de la gare, nous accueillit M. Molotov. Il était
entouré de commissaires du peuple, de fonctionnaires et de
généraux. Le corps diplomatique, au grand complet, était
présent. Les hymnes retentirent. Un bataillon de « cadets »
défila magnifiquement. En sortant du bâtiment, je vis,
massée sur la place, une foule considérable d'où s'éleva, à
mon adresse, une rumeur de sympathie. Puis, je gagnai
l'ambassade de France, où je voulais résider afin de me tenir
personnellement à l'écart des allées et venues que les négo-
ciations ne manqueraient pas de provoquer. Bidault, Juin,
Dejean, s'installèrent dans la maison que le gouvernement
soviétique mettait à leur disposition.
Nous séjournâmes huit jours à Moscou. Pendant ce temps,
beaucoup d'idées, d'informations, de suggestions furent
échangées entre les Russes et nous. Bidault et Dejean eurent,
en compagnie de Garreau et de Laloy, — qui, l'un et l'autre,
parlaient bien le russe, — divers entretiens avec Molotov
et ses fonctionnaires. Juin, qu'accompagnait Petit, chef de
notre mission militaire, conversa longuement avec l'état-
major et son chef le général Antonov. Mais, comme il était
naturel, ce qui allait être dit et fait d'essentiel le serait entre
Staline et moi. En sa personne et sur tous les sujets, j'eus
l'impression d'avoir devant moi le champion rusé et impla-
cable d'une Russie recrue de souffrance et de tyrannie, mais
brûlant d'ambition nationale.
Staline était possédé de la volonté de puissance. Rompu
par une vie de complots à masquer ses traits et son âme, à se
passer d'illusions, de pitié, de sincérité, à voir en chaque
LE RANG 61
homme un obstacle ou un danger, tout chez lui était ma-
nœuvre, méfiance et obstination. La révolution, le parti,
l'État, la guerre, lui avaient offert les occasions et les moyens
de dominer. Il y était parvenu, usant à fond des détours de
l'exégèse marxiste et des rigueurs totalitaires, mettant au
jeu une audace et une astuce surhumaines, subjuguant ou
liquidant les autres.
Dès lors, seul en face de la Russie, Staline la vit mysté-
rieuse, plus forte et plus durable que toutes les théories et
que tous les régimes. Il l'aima à sa manière. Elle-même l'ac-
cepta comme un tsar pour le temps d'une période terrible
et supporta le bolchevisme pour s'en servir comme d'un ins-
trument. Rassembler les Slaves, écraser les Germaniques,
s'étendre en Asie, accéder aux mers libres, c'étaient les rêves
de la patrie, ce furent les buts du despote. Deux conditions,
pour y réussir : faire du pays une grande puissance moderne,
c'est-à-dire industrielle, et, le moment venu, l'emporter dans
une guerre mondiale. La première avait été remplie, au prix
d'une dépense inouïe de souffrances et de pertes humaines.
Staline, quand je le vis, achevait d'accomplir la seconde au
milieu des tombes et des ruines. Sa chance fut qu'il ait trouvé
un peuple à ce point vivant et patient que la pire servitude
ne le paralysait pas, une terre pleine de telles ressources que
les plus affreux gaspillages ne pouvaient pas les tarir, des
alliés sans lesquels il n'eût pas vaincu l'adversaire mais qui,
sans lui, ne l'eussent point abattu.
Pendant les quelque quinze heures que durèrent, au total,
mes entretiens avec Staline, j'aperçus sa politique, grandiose
et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur
tapi dans sa ruse, conquérant à l'air bonhomme, il s'appli-
quait à donner le change. Mais, si âpre était sa passion
qu'elle transparaissait souvent, non sans une sorte de charme
ténébreux.
Notre première conversation eut lieu au Kremlin, le
soir du 2 décembre. Un ascenseur porta les Français jusqu'à
l'entrée d'un long corridor que jalonnaient, en nombre im-
posant, les policiers de service et au bout duquel s'ouvrit
une grande pièce meublée d'une table et de chaises. Molotov
nous introduisit et le « maréchal » parut. Après des compli-
ments banals, on s'assit autour de la table. Qu'il parlât, ou
non, Staline, les yeux baissés, crayonnait des hiéroglyphes.
Nous abordâmes, tout de suite, l'affaire allemande. Aucun
de ceux qui étaient là ne doutait que le Reich dût s'écrouler
62 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
à bref délai sous les coups des armées alliées ; le maréchal
soulignant que, de ces coups, les plus rades étaient portés
par les Russes. On fut aussitôt d'accord sur le principe qu'il
faudrait mettre l'Allemagne hors d'état de nuire. Mais, comme
je notais à quel point le fait que la Russie et la France s'étaient
séparées l'une de l'autre avait influé sur le déchaînement des
ambitions germaniques, puis sur le désastre français et, par
voie de conséquence, sur l'invasion du territoire soviétique,
comme j'esquissais la perspective d'une entente directe entre
les gouvernements de Moscou et de Paris pour fixer les bases
d'un règlement qu'ils proposeraient en commun aux autres
alliés, Staline se montra réticent. Il insista, au contraire, sur
la nécessité d'étudier chaque question avec les États-Unis et
la Grande-Bretagne, d'où j'inférai qu'il avait déjà de bonnes
raisons d'escompter l'accord de Roosevelt et de Churchill
quant à ce qu'il voulait obtenir.
Cependant, il me demanda quelles étaient les garanties
que la France souhaitait à l'Ouest. Mais, quand je lui parlai
du Rhin, de la Sarre et de la Ruhr, il déclara que, sur ces
points, les solutions ne pouvaient être étudiées que dans des
négociations à quatre. Par contre, à la question que je posai
au sujet de la frontière allemande de l'Est, il répondit caté-
goriquement : « Les anciennes terres polonaises de la Prusse
orientale, de la Poméranie, de la Silésie doivent être restituées
à la Pologne. » — « En somme, dis-je, la frontière de l'Oder? »
— « L'Oder et la Neisse », précisa-t-il. « En outre, des rectifi-
cations sont à faire en faveur de la Tchécoslovaquie. »
J'observai que nous n'élevions pas d'objection de prin-
cipe à l'encontre de ces changements territoriaux qui, au
surplus, pourraient permettre de régler, par compensation,
l'affaire de la frontière orientale de la Pologne. Mais j'ajoutai :
« Laissez-moi constater que si, à vos yeux, la question du Rhin
ne saurait être dès à présent tranchée, celle de l'Oder l'est
déjà. » Staline garda le silence, tout en traçant des barres et
des ronds. Mais bientôt, levant la tête, il me fit cette propo-
sition : « Étudions ensemble un pacte franco-russe, afin que
nos deux pays se prémunissent en commun contre une nou-
velle agression allemande. »
« Nous y sommes disposés », répondis-je, « pour les mêmes
raisons qui amenèrent la conclusion de l'ancienne alliance
franco-russe et, même », ajoutai- je non sans malignité, « du
pacte de 1935. » Staline et Molotov, piqués au vif, s'excla-
mèrent que le pacte de 1935, signé par eux et par Laval,
LE RANG 63
n'avait, du fait de celui-ci, jamais été appliqué dans son esprit
ni dans sa lettre. J'indiquai, alors, qu'en évoquant le traité
de 1935 et l'alliance de 1892, je voulais souligner que, face au
danger germanique, l'action commune de la Russie et de la
France était dans la nature des choses. Quant à la manière
dont serait, éventuellement, appliqué un pacte nouveau, je
croyais que les douloureuses expériences du passé pourraient
servir de leçons aux dirigeants de l'un et de l'autre pays.
« Pour ce qui est de moi, ajoutai- je, je ne suis pas Pierre
Laval. » On convint que Bidault et Molotov élaboreraient
le texte d'un traité.
Au cours des journées qui suivirent, les deux ministres se
réunirent plusieurs fois. Ils échangèrent des projets qui,
d'ailleurs, se ressemblaient fort. En même temps, se dérou-
lait une série de réceptions, visites et excursions. Il y eut no-
tamment, à la Spiridonovka, un déjeuner offert par Molotov,
entouré de Dekanozov, Litvinov, Lozovski, vice-ministres des
Affaires étrangères, Staline était présent. Au dessert, levant
son verre, il célébra l'alliance que nous allions conclure. « Il
s'agit, s'écria-t-il, d'une alliance qui soit réelle, non point du
tout à la Laval ! » Nous conversâmes longuement tous les
deux. Aux compliments que je lui adressai sur les succès de
l'armée russe, dont le centre, commandé par Tolboukine, ve-
nait d'effectuer une forte avance en Hongrie, il rétorqua :
« Peuh 1 quelques villes I C'est à Berlin et à Vienne qu'il nous
faut aller. » Par moments, il se montrait détendu, voire plai-
sant. « Ce doit être bien difficile, me dit-il, de gouverner un
pays comme la France où tout le monde est si remuant 1 »
— « Oui ! répondis- je. Et, pour le faire, je ne puis prendre
exemple sur vous, car vous êtes inimitable. » Il prononça
le nom de Thorez, à qui le gouvernement français avait permis
de regagner Paris. Devant mon silence mécontent : « Ne vous
fâchez pas de mon indiscrétion ! » déclara le maréchal. « Je
me permets seulement de vous dire que je connais Thorez et,
qu'à mon avis, il est un bon Français. Si j'étais à votre place,
je ne le mettrais pas en prison. » Il ajouta, avec un sourire :
« Du moins, pas tout de suite I » — « Le gouvernement fran-
çais, répondis- je, traite les Français d'après les services qu'il
attend d'eux. »
Une autre fois, nos hôtes nous donnèrent à admirer un
beau ballet dansé au Grand-Théâtre. Ils offrirent un soir en
notre honneur, à la Spiridonovka, une réception de vaste
envergure où se pressaient nombre de commissaires du peuple,
64 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de hauts fonctionnaires, de généraux, leurs femmes, et tout
ce que Moscou comptait de diplomates étrangers et d'offi-
ciers alliés. Ils nous firent encore assister, à la Maison de
l'Armée rouge, à une imposante séance de chants et de danses
folkloriques. Pendant ces cérémonies, M. Molotov ne nous
quittait pas, toujours précis dans ses paroles et circonspect
quant au fond des choses. Il nous laissa, pourtant, à d'autres
guides pour assister à la messe de Saint-Louis des Français,
seule église catholique qui fût ouverte dans la capitale, pour
aller voir le Mont des moineaux d'où Napoléon découvrit
Moscou, pour visiter l'exposition de guerre où s'accumulaient
les trophées, pour descendre dans le métro, parcourir di-
verses usines, inspecter un hôpital militaire et une école de
transmissions. Par les rues, dans le froid, sur la neige, glis-
saient les passants muets et absorbés. Ceux des Russes avec
qui nous prenions contact, qu'ils fussent une foule ou une
élite, nous donnaient l'impression d'être très désireux de
montrer leur sympathie, mais bridés par des consignes qui
écrasaient leur spontanéité.
Nous, Français, n'en marquions que mieux, à l'égard de
ce grand peuple, notre amicale admiration, utilisant l'occa-
sion des réunions et rites protocolaires. A l'ambassade, je
reçus à ma table une cohorte d'intellectuels et d'écrivains,
officiellement catalogués comme « amis de la France » par
l'autorité soviétique. Étaient du nombre, en particulier, Victor
Fink et Ilya Ehrenburg, tous deux remplis de talent mais ap-
pliqués à ne s'en servir que dans le sens et sur le ton prescrits.
Le général comte Ignatiev, qui avait été, à Paris, attaché mi-
litaire du tsar, puis, pendant longtemps, une des têtes de
l'émigration, se trouvait parmi les convives, défiant les années,
portant l'uniforme à ravir et prodiguant les grandes manières,
mais gêné de son personnage. Jean- Richard Bloch, « réfugié »
en Russie, me présentait les uns et les autres avec une bonne
grâce contrainte. Tous, piaffants et contrariés, faisaient l'effet
de pur-sang entravés. Un soir, nous réunîmes à l'ambassade
tout le Moscou officiel. En fait de cordialité, rien ne manquait
dans les propos. Mais on sentait peser sur l'assistance une
inquiétude diffuse. Par système, la personnalité de chacun
s'estompait dans une grisaille qui était le refuge commun.
Cependant, l'affaire du pacte allait en se compliquant. A
vrai dire, les menues divergences qui séparaient le texte de
Bidault et celui de Molotov pouvaient être réglées en un
instant. Mais, peu à peu, les Soviétiques découvraient leur
LE RANG 65
intention d'un marchandage. Ils cherchèrent, d'abord, à
prendre barre sur nous en soulevant la question de la rati-
fication. « Étant donné que votre gouvernement est provi-
soire, qui donc a, chez vous, qualité pour ratifier? » demandait
M. Molotov à Dejean, puis à Bidault. En fin de compte, le
ministre des Affaires étrangères soviétique se tourna vers
moi. Je mis un terme à ses scrupules. « Vous avez, lui dis-je,
signé un pacte avec Benès. Or son gouvernement est, que je
sache, provisoire. Au surplus, il réside à Londres. » Dès lors,
on ne parla plus de la ratification.
Là-dessus, vint au jour le véritable enjeu du débat. Comme
nous nous y attendions, il s'agissait de la Pologne. Voulant
savoir ce que, décidément, les Russes projetaient de faire à
Varsovie quand leurs troupes y seraient entrées, je posai net-
tement la question à Staline, au cours d'une conférence que
nous tînmes au Kremlin, le 6 décembre. Bidault, Garreau et
Dejean étaient à mes côtés ; Molotov, Bogomolov et l'excel-
lent interprète Podzerov se tenaient auprès de Staline.
Je rappelai que, de tous temps, la France avait voulu et
soutenu l'indépendance polonaise. Après la première guerre
mondiale, nous avions fortement contribué à la faire renaître.
Sans doute la politique suivie ensuite par Varsovie, celle de
Beck en particulier, nous avait-elle mécontentés et, finale-
ment, mis en danger, tandis qu'elle poussait l'Union Sovié-
tique à rester éloignée de nous. Cependant, nous tenions
pour nécessaire que reparaisse une Pologne maîtresse de ses
destinées, pourvu qu'elle soit amicale envers la France et
envers la Russie. Ce que nous pouvions avoir d'influence sur
les Polonais, — je précisai : « sur tous les Polonais », — nous
étions résolus à l'exercer dans ce sens. J'ajoutai que la solu-
tion du problème des frontières, telle que Staline nous l'avait
lui-même exposée, à savoir : « La ligne Curzon » à l'est et
« l'Oder-Neisse » à l'ouest, nous paraissait acceptable. Mais
je répétai qu'à nos yeux il fallait que la Pologne fût un État
réellement indépendant. C'est donc au peuple polonais qu'il
appartenait de choisir son futur gouvernement. Il ne pour-
rait le faire qu'après la libération et par des élections libres.
Pour le moment, le gouvernement français était en relations
avec le gouvernement polonais de Londres, lequel n'avait
jamais cessé de combattre les Allemands. S'il devait arriver
qu'un jour la France fût amenée à changer cela, elle ne le
ferait que d'accord avec ses trois alliés.
Prenant la parole à son tour, le maréchal Staline s'échauffa.
T. m. 5
66 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
A l'entendre, grondant, mordant, éloquent, on sentait que l'af-
faire polonaise était l'objet principal de sa passion et le centre
de sa politique. Il déclara que la Russie avait pris « un grand
tournant » vis-à-vis de cette nation qui était son ennemie
depuis des siècles et en laquelle, désormais, elle voulait voir
une amie. Mais il y avait des conditions. « La Pologne, dit-il,
a toujours servi de couloir aux Allemands pour attaquer la
Russie. Ce couloir, il faut qu'il soit fermé, et fermé par la
Pologne elle-même. » Pour cela, le fait de placer sa frontière
sur l'Oder et sur la Neisse pourrait être décisif, dès lors que
l'État polonais serait fort et « démocratique ». Car, proclamait
le maréchal, « il n'y a pas d'État fort qui ne soit démocra-
tique. »
Staline aborda, alors, la question du gouvernement à
instaurer à Varsovie. Il le fit avec brutalité, tenant des
propos pleins de haine et de mépris à l'égard des « gens de
Londres », louant hautement le « Comité de Lublin », formé
sous l'égide des Soviets, et affirmant qu'en Pologne celui-ci
était seul attendu et désiré. Il donnait à ce choix, qu'à l'en
croire aurait fait le peuple polonais, des raisons qui ne démon-
traient que son propre parti pris. « Dans la bataille qui libère
leur pays, déclara-t-il, les Polonais ne voient pas à quoi
servent le gouvernement réactionnaire de Londres et l'armée
d'Anders. Au contraire, ils constatent la présence et l'action
du « Comité de la libération nationale » et des troupes du
général Berling. Ils savent, d'ailleurs, que ce sont les agents
du gouvernement de Londres qui furent causes de l'échec
de l'insurrection de Varsovie, parce qu'ils la déclenchèrent
avec la pire légèreté, sans consulter le commandement sovié-
tique et au moment où les troupes russes n'étaient pas en
mesure d'intervenir. En outre, le Comité polonais de la libé-
ration nationale a commencé d'accomplir sur le territoire
libéré une réforme agraire qui lui vaut l'adhésion enthousiaste
de la population. Les terres appartenant aux réactionnaires
émigrés sont distribuées aux paysans. C'est de là que la
Pologne de demain tirera sa force, comme la France de la
Révolution tira la sienne de la vente des biens nationaux. »
Staline, alors, m'interpella : « Vous avez dit que la France
a de l'influence sur le peuple polonais. C'est vrai ! Mais pour-
quoi n'en usez-vous pas pour lui recommander la solution
nécessaire? Pourquoi prenez-vous la même position stérile que
l'Amérique et l'Angleterre ont adoptée jusqu'à présent? Nous
attendons de vous, je dois le dire, que vous agissiez avec réa-
LE RANG 67
lisme et dans le même sens que nous. » Il ajouta, en sourdine :
« D'autant plus que Londres et Washington n'ont pas dit
leur dernier mot. » — « Je prends note, dis-je, de votre posi-
tion. J'en aperçois les vastes conséquences. Mais je dois vous
répéter que le futur gouvernement de la Pologne est l'affaire
du peuple polonais et que celui-ci, suivant nous, doit pouvoir
s'exprimer par le suffrage universel. » Je m'attendais à quelque
vive réaction du maréchal. Mais, au contraire, il sourit et mur-
mura doucement : « Bah ! nous nous entendrons tout de
même. »
Voulant achever l'exploration, je demandai à Staline quel
sort il envisageait pour les États balkaniques. Il répondit
que la Bulgarie, ayant accepté les conditions d'armistice des
alliés, garderait son indépendance, mais « qu'elle recevrait le
châtiment mérité » et qu'elle devrait, elle aussi, devenir « dé-
mocratique. » Il en serait de même pour la Roumanie. La
Hongrie avait été sur le point de se rendre aux alliés. Mais
les Allemands, l'ayant appris, — « je ne sais comment », dit
Staline, — avaient arrêté le régent Horthy. « S'il se forme en
Hongrie, ajouta le maréchal, un gouvernement démocratique,
nous l'aiderons à se tourner contre l'Allemagne. » Point de
problème de cette sorte pour la Yougoslavie, « puisqu'elle
était rassemblée et dressée contre le fascisme. » Staline parla
avec fureur de Mikhaïlovitch, dont il semblait croire que les
Anglais le tenaient caché au Caire. Quant à la Grèce, « les
Russes n'y ont pas pénétré, laissant la place aux troupes et
aux navires britanniques. Pour savoir ce qui se passe en Grèce,
c'est donc aux Britanniques qu'il y a lieu de s'adresser. »
De cette séance, il ressortait que les Soviétiques étaient
résolus à traiter suivant leur gré et à leur façon les États
et les territoires occupés par leurs forces ou qui le seraient.
On devait donc s'attendre, de leur part, à une terrible op-
pression politique en Europe centrale et balkanique. Il ap-
paraissait qu'à cet égard Moscou ne croyait guère à une op-
position déterminée de Washington et de Londres. Enfin,
on discernait que Staline allait tâcher de nous vendre le
pacte contre notre approbation publique de son opération
polonaise.
Gomme dans un drame bien monté, où l'intrigue demeure
en suspens tandis que les péripéties se mêlent et se multiplient
jusqu'à l'instant du dénouement, le problème du pacte prit
soudain un aspect inattendu. M. Churchill s'était manifesté.
« Je suppose », avait-il télégraphié en substance au maréchal
68 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Staline, « qu'à l'occasion de la visite du général de Gaulle,
vous pensez à faire avec lui un pacte de sécurité analogue
à celui que votre gouvernement et le mien ont conclu en 1942.
Dans ce cas, pourquoi ne signerions-nous pas, à trois, un
seul et même traité pour la Russie, la Grande-Bretagne et
la France? J'y suis, pour ma part, disposé. » Les Soviétiques
nous communiquèrent la proposition anglaise qu'ils sem-
blaient trouver satisfaisante. Mais ce n'était pas mon avis.
Tout d'abord, la forme que Churchill adoptait ne pouvait
être admise par nous. Pourquoi s'adressait-il exclusivement à
Staline dans une affaire qui concernait la France au même
titre que Londres et Moscou? Surtout, j'estimais que, vis-à-
vis du danger allemand, la Russie et la France devaient con-
tracter entre elles un accord particulier, parce qu'elles étaient
les plus directement et immédiatement menacées. Les évé-
nements l'avaient prouvé, et à quel prix ! En cas de menace
germanique, l'intervention britannique risquait de ne se pro-
duire ni dans le délai, ni sur l'échelle, qu'il faudrait. D'au-
tant que l'Angleterre ne pourrait, éventuellement, rien faire
sans l'assentiment, — aléatoire, — des autres États du Com-
monwealth. Paris et Moscou devraient-ils attendre pour agir
que Londres voulût le faire? Enfin, si j'étais désireux de re-
nouveler et de préciser, quelque jour, l'alliance de fait qui
unissait Français et Anglais, je ne voulais l'entreprendre
qu'après avoir réglé avec Londres des questions fondamen-
tales : sort de l'Allemagne, Rhin, Orient, etc., sur lesquelles
l'accord n'existait pas. Bref, nous n'agréions pas le projet
d'un pacte tripartite. D'autre part, nous estimions que le
moment était venu de mettre un terme, positif ou non, à la
négociation engagée avec les Russes. En compagnie de
Bidault, Garreau et Dejean je me rendis au Kremlin, le 8 dé-
cembre, pour y tenir avec Staline, Molotov et Bogomolov une
ultime séance de travail.
Je commençai par rappeler de quelle manière la France
envisageait le règlement du sort de l'Allemagne : sur la rive
gauche du Rhin, plus de souveraineté de l'État central germa-
nique ; les territoires ainsi détachés conservant leur caractère
allemand mais recevant leur autonomie et faisant partie, au
point de vue économique, de la zone occidentale ; le bassin
de la Ruhr placé sous contrôle international ; la frontière
allemande de l'est marquée par l'Oder et la Neisse. Nous
regrettions que la Russie ne consentît pas à conclure dès à
présent avec la France, au sujet de ces conditions, un accord
LE RANG 6y
qui serait ensuite proposé à l'Angleterre et aux États-Unis.
Mais notre position n'en serait pas modifiée.
Quant aux alliances, nous pensions qu'elles devaient être
construites « en trois étages » : un traité franco-russe procu-
rant une première sécurité ; le pacte anglo-soviétique et un
accord à conclure entre la France et la Grande-Bretagne cons-
tituant un second degré ; le futur pacte des Nations Unies,
dont l'Amérique serait un élément capital, couronnant le tout
et servant d'ultime recours. Je répétai les raisons qui nous
déterminaient à ne pas adopter la proposition Churchill d'un
pacte unique anglo-franco-russe. Enfin, je confirmai que nous
quitterions Moscou dans la matinée du 10 décembre, comme
il avait été prévu.
Staline ne releva rien de ce que je formulais, une fois de
plus, à propos des frontières allemandes. Il fit valoir les avan-
tages que pourrait, à son sens, comporter un pacte tripartite.
Mais, soudain, changeant de direction : « Après tout, s'écria-
t-il, vous avez raison ! Je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas un pacte à nous deux. Mais il faut que vous compreniez
que la Russie a, dans l'affaire polonaise, un intérêt essentiel.
Nous voulons une Pologne amie des alliés et résolument anti-
allemande. Gela n'est pas possible avec le gouvernement qui
est à Londres et qui représente l'esprit antirusse, virulent
depuis toujours. Au contraire, nous pourrions nous entendre
avec une autre Pologne, grande, forte, démocratique. Si vous
partagez la même manière de voir, reconnaissez publiquement
le Comité de Lublin et faites avec lui un arrangement officiel.
Alors, nous pourrons conclure un pacte avec vous. Observez,
au demeurant, que nous, Russes, avons reconnu le Comité
polonais de la libération nationale, que ce Comité gouverne
et administre la Pologne à mesure que l'ennemi en est chassé
par nos troupes et que, par conséquent, c'est à Lublin que
vous devrez vous adresser pour tout ce qui concerne vos in-
térêts dans le pays, notamment le sort des prisonniers et
des déportés français que les Allemands en retraite laissent
sur place. Quant à Churchill, je vais lui télégraphier que
son projet n'est pas agréé. Il en sera certainement froissé.
Ce ne sera qu'une fois de plus. Lui-même m'a froissé bien
souvent. »
Désormais, tout était clair. Je déclarai nettement à Staline
que la France était prête à conclure avec la Russie un pacte
de sécurité ; qu'elle n'éprouvait aucune malveillance à l'égard
du Comité de Lublin ; mais qu'elle n'avait pas l'intention de
70 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
le reconnaître comme gouvernement de la Pologne ni de
traiter officiellement avec lui. Les questions pratiques rela-
tives aux prisonniers français pouvaient être réglées, à mesure,
par un simple délégué que nous enverrions à Lublin sans qu'il
ait le caractère d'un représentant diplomatique. J'ajoutai :
« La France et la Russie ont un intérêt commun à voir pa-
raître une Pologne indépendante, unie et réelle, non point une
Pologne artificielle en laquelle la France, pour sa part, n'au-
rait pas confiance. Selon nous, la question du futur gouverne-
ment polonais ne pourra être réglée que par les Polonais eux-
mêmes, après la libération du pays et avec l'accord des quatre
alliés. » Staline ne fit, là-dessus, aucune observation nouvelle.
Il dit seulement, avec bonne grâce, qu'il se réjouissait de nous
retrouver, le lendemain, au dîner que lui-même offrirait en
notre honneur.
L'atmosphère fut lourde dans la journée du 9 décembre.
Molotov avait confirmé à Bidault la condition posée par
Staline à la conclusion du traité. Bien plus ! Il avait été jusqu'à
lui remettre le texte d'un projet d'accord, entre le gouverne-
ment français et Lublin, en vertu duquel Paris reconnaissait
officiellement le Comité polonais de la libération. Les Russes
poussaient leurs bons offices jusqu'à nous proposer, en même
temps, les termes d'un communiqué annonçant la nouvelle
au monde. Le ministre des Affaires étrangères français fit,
naturellement, savoir au commissaire du peuple soviétique
que cette suggestion était inacceptable. Quant à moi, j'at-
tribuai l'attitude de nos partenaires, non seulement au désir
qu'ils avaient de voir la France s'associer à leur politique
polonaise, mais aussi à l'opinion qu'ils s'étaient formée quant
à nos intentions. Pour procéder de cette manière, ils devaient
se figurer, quoi que j'aie pu leur dire, que nous tenions, par-
dessus tout, à signer finalement le pacte, faute de quoi le
général de Gaulle risquait de trouver à Paris une situation
fâcheuse. Mais c'était là, de leur part, une erreur et j'étais
bien décidé à en faire la démonstration.
Cependant, les principaux membres du Comité de Lublin,
arrivés de Galicie depuis quelques jours, multipliaient les
démarches auprès de l'ambassade de France pour être reçus,
« à titre d'information », par le général de Gaulle. Ils l'avaient
été, deux mois auparavant, par MM. Churchill et Eden lors
du voyage de ceux-ci à Moscou. Ils s'étaient, au même mo-
ment, rencontrés avec M. Mikolajczyk, chef du gouvernement
polonais de Londres, et plusieurs de ses ministres, venus dans
LE RANG 71
la capitale russe à la demande conjointe des Anglais et des
Soviétiques. Je n'avais pas de raison de refuser leur visite.
Convoqués à l'ambassade, ils furent introduits chez moi dans
l'après-midi du 9.
Il y avait là, notamment, M. Bierut leur président,
M. Osuska-Morawski chargé des « Affaires étrangères » et
le général Rola-Zymiersky responsable de la « Défense na-
tionale. » Au cours de la conversation, j'eus de leur groupe
une impression médiocre. Comme je leur exprimais la pro-
fonde sympathie de la France pour leur pays, si éprouvé et
qui n'avait jamais cessé de prendre part, partout en Europe,
à la guerre contre l'Allemagne ; la volonté du gouvernement
français de voir reparaître la Pologne, indépendante, amie
de la France et de ses alliés ; le fait que, sans vouloir nous
mêler à leurs affaires intérieures, nous souhaitions que les
Polonais se mettent d'accord entre eux pour rétablir leurs
pouvoirs publics, ils me répondirent sur un ton de partisans,
tendus dans leur querelle et dans leur ambition, soumis à
une évidente appartenance communiste et tenus à répéter
des couplets préparés pour eux.
M. Bierut ne dit rien de la guerre. Il parla de la réforme
agraire, exposa ce qu'il en attendait au point de vue politique
et se répandit en reproches amers à l'égard du gouvernement
« émigré » de Londres. M. Osuska-Morawski voulut bien dé-
clarer que la Pologne, ayant été de tous temps l'amie de la
France, l'était aujourd'hui plus que jamais. Aussi demandait-
il, dans les mêmes termes dont Staline et Molotov s'étaient
servis à ce sujet, qu'un accord fût signé entre le Comité
polonais et le gouvernement français, qu'on décidât d'échanger
des représentants diplomatiques et que l'on publiât, pour l'an-
noncer, un communiqué commun. Le général Rola-Zymierski
affirma que le Comité de la libération avait sous son obé-
dience 10 divisions bien équipées et exprima sa totale con-
fiance dans le commandement soviétique. En dépit de mes
invites, il ne fit aucune allusion à ce que l'armée polonaise
avait accompli, en Pologne en 1939, en France en 1940, en
Italie, en France, dans les Pays-Bas, en 1944, ni aux combats
menés par la résistance nationale. Entre les propos stéréo-
typés de mes interlocuteurs et la façon dont la « Pravda »
traitait chaque jour de l'affaire polonaise il y avait trop de
ressemblance pour que je fusse porté à reconnaître la Pologne
indépendante dans le Comité de Lublin.
Je dis à MM. Bierut, Morawski et Zymiersky que le gou-
92 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
vernement français était disposé à déléguer un officier, le
commandant Christian Fouchet, pour régler en territoire
contrôlé par eux les questions pratiques intéressant des Fran-
çais, nos prisonniers en particulier. Nous ne nous opposions
pas à la présence à Paris d'un membre de leur organisation
pour s'occuper d'affaires analogues, s'il y en avait. Mais nous
restions en relations officielles, comme presque tous les alliés,
avec le gouvernement polonais résidant à Londres et nous
n'envisagions ni accord, ni protocole, ni échange de repré-
sentants diplomatiques, avec le Comité de la libération. Je
dois dire que M. Osuska-Morawski déclara alors, avec quelque
dignité, que dans ces conditions mieux valait différer l'envoi
à Lublin du commandant Fouchet. « Comme vous voudrez ! »
répondis-je. Les visiteurs prirent congé.
Entre temps, étaient venus me voir, à mon invitation,
MM. Averell Harriman ambassadeur des États-Unis et John
Balfour chargé d'affaires de Grande-Bretagne. Je tenais, en
effet, à les mettre au courant de ce qui se passait entre nous
et les Soviétiques et à les informer que nous n'acceptions pas
de reconnaître le Comité de Lublin. Ils en parurent satis-
faits. Harriman, toutefois, me dit : « Quant à nous, Améri-
cains, nous avons pris le parti de jouer la confiance vis-à-vis
de Moscou. » Entendant ces propos et, d'autre part, ayant à
l'esprit ce que Staline m'avait laissé deviner au sujet du
changement d'attitude de l'Amérique et de l'Angleterre sur
le problème polonais, j'invitai les deux diplomates à faire
savoir de ma part, respectivement à MM. Roosevelt et Chur-
chill, que, s'ils devaient un jour modifier leur position, j'at-
tendais d'eux qu'ils nous en avertissent avec la même dili-
gence dont j'usais à leur égard.
Dans cette journée consacrée à l'escrime diplomatique il
y eut une heure émouvante, celle où je passai la revue des
aviateurs du régiment « Normandie-Niémen ». Il avait été
d'abord convenu avec les Russes que j'irais inspecter le ré-
giment dans le région d'Insterburg où il était en opérations.
Mais, ainsi que cela s'était passé pour le voyage Bakou-
Moscou, nos alliés me demandèrent de renoncer au déplace-
ment par air en raison du mauvais temps. D'autre part,
l'aller et retour par route ou par voie ferrée eût duré trois
jours et trois nuits. Alors Staline, mis au courant, avait
fait amener à Moscou, dans un train, tout le régiment. Je pus
ainsi saluer cette magnifique unité, — seule force occidentale
qui combattît sur le front russe, — et prendre contact avec
! B RANfl 73
chacun de ceux qui y servaient si vaillamment la France. Je
mis leur présence à profit pour décorer, en même temps que
nombre d'entre eux, des généraux et officiers russes venus
du front pour la circonstance.
A l'heure de nous rendre au dîner offert par Staline, les
négociations étaient toujours au point mort. Jusqu'au dernier
moment, les Russes s'étaient acharnés à obtenir de nous tout
au moins un communiqué qui proclamerait l'établissement de
relations officielles entre le gouvernement français et le Comité
de Lublin et qui serait publié en même temps que l'annonce
du traité franco-russe. Nous n'y avions pas consenti. Si j'étais
décidé à ne pas engager la responsabilité de la France dans
l'entreprise d'asservissement de la nation polonaise, ce n'était
pas que j'eusse d'illusions sur ce que ce refus pourrait avoir
d'efficacité pratique. Nous n'avions évidemment pas les
moyens d'empêcher les Soviets de mettre leur plan à exé-
cution. D'autre part, je pressentais que l'Amérique et la
Grande-Bretagne laisseraient faire. Mais, de si peu de poids
que fût, dans l'immédiat, l'attitude de la France, il pourrait
être, plus tard, important qu'elle l'eût prise à ce moment-là.
L'avenir dure longtemps. Tout peut, un jour, arriver, même
ceci qu'un acte conforme à l'honneur et à l'honnêteté appa-
raisse, en fin de compte, comme un bon placement politique.
Quarante Russes : commissaires du peuple, diplomates,
généraux, hauts fonctionnaires, presque tous en brillant uni-
forme, se trouvaient réunis dans le salon du Kremlin où
les Français furent introduits. L'ambassadeur des États-
Unis et le chargé d'affaires britannique étaient présents.
Nous étions montés par l'escalier monumental, décoré des
mêmes tableaux qu'au temps du tsar. On y voyait repré-
sentés quelques sujets terrifiants : la furieuse bataille de
l'Irtych, Ivan le Terrible étranglant son fils, etc. Le maréchal
serra les mains et conduisit ses invités à la salle à manger.
La table étincelait d'un luxe inimaginable. On servit un repas
stupéfiant.
Staline et moi, assis l'un près de l'autre, causâmes à bâtons
rompus. M. Podzerov et M. Laloy traduisaient ce que nous
disions, à mesure et mot pour mot. Les opérations en cours,
la vie que nous menions dans nos fonctions respectives, les
appréciations que nous portions sur les principaux person-
nages ennemis ou alliés, furent les sujets de la conversation.
Il ne fut pas question du pacte. Tout au plus le maréchal
me demanda-t-il, d'un ton détaché, quelle impression
74 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
m'avaient faite les gens du Comité de Lublin. A quoi j'avais
répondu qu'ils me semblaient être un groupe utilisable, mais
certainement pas la Pologne indépendante. Staline tenait
des propos directs et simples. Il se donnait l'air d'un rustique,
d'une culture rudimentaire, appliquant aux plus vastes pro-
blèmes les jugements d'un fruste bon sens. Il mangeait
copieusement de tout et se servait force rasades d'une bou-
teille de vin de Crimée qu'on renouvelait devant lui. Mais,
sous ces apparences débonnaires, on discernait le cham-
pion engagé dans une lutte sans merci. D'ailleurs, autour
de la table, tous les Russes, attentifs et contraints, ne ces-
saient pas de l'épier. De leur part une soumission et une
crainte manifestes, de la sienne une autorité concentrée et
vigilante, tels étaient, autant qu'on pût le voir, les rapports
de cet état-major politique et militaire avec ce chef humaine-
ment tout seul.
Soudain, le tableau changea. L'heure des toasts était
arrivée. Staline se mit à jouer une scène extraordinaire.
Il eut, d'abord, des mots chaleureux pour la France et
aimables à mon intention. J'en prononçai de la même sorte
à son adresse et à celle de la Russie. Il salua les États-Unis
et le président Roosevelt, puis l'Angleterre et M. Churchill,
et écouta avec componction les réponses de Harriman et de
Balfour. Il fit honneur à Bidault, à Juin, à chacun des Fran-
çais qui étaient là, à l'armée française, au régiment « Nor-
mandie-Niémen ». Puis, ces formalités remplies, il entreprit
une grande parade.
Trente fois, Staline se leva pour boire à la santé des Russes
présents. L'un après l'autre, il les désignait. Molotov, Beria,
Boulganine, Vorochilov, Mikoyan, Kaganovitch, etc., com-
missaires du peuple, eurent les premiers l'apostrophe du
maître. Il passa ensuite aux généraux et aux fonctionnaires.
Pour chacun d'eux, le maréchal indiquait avec emphase
quels étaient son mérite et sa charge. Mais, toujours, il affir-
mait et exaltait la puissance de la Russie. Il criait, par
exemple, à l'inspecteur de l'artillerie : « Voronov ! A ta santé !
C'est toi qui as la mission de déployer sur les champs de
bataille le système de nos calibres. C'est grâce à ce système-
là que l'ennemi est écrasé en largeur et en profondeur. Vas-y !
Hardi pour tes canons ! » S'adressant au chef d'état-major
de la marine : « Amiral Kouznetzov ! On ne sait pas assez
tout ce que fait notre flotte. Patience ! Un jour nous domi-
nerons les mers 1 » Interpellant l'ingénieur de l'aéronautique
LE RANG 75
Yackovlev qui avait mis au point l'excellent appareil de
chasse Yack : « Je te salue ! Tes avions balaient le ciel. Mais
il nous en faut encore bien plus et de meilleurs. A toi de les
faire ! » Parfois, Staline mêlait la menace à l'éloge. Il s'en
prenait à Novikov, chef d'état-major de l'air : « Nos avions,
c'est toi qui les emploies. Si tu les emploies mal, tu doi3
savoir ce qui t'attend. » Pointant le doigt vers l'un des assis-
tants : « Le voilà ! C'est le directeur des arrières. A lui d'ame-
ner au front le matériel et les hommes. Qu'il tâche de le
faire comme il faut 1 Sinon, il sera pendu, comme on fait dans
ce pays. » En terminant chaque toast Staline criait : « Viens 1 »
au personnage qu'il avait nommé. Celui-ci, quittant sa place,
accourait pour choquer son verre contre le verre du maréchal,
sous les regards des autres Russes rigides et silencieux.
Cette scène de tragi-comédie ne pouvait avoir pour but
que d'impressionner les Français, en faisant étalage de la
force soviétique et de la domination de celui qui en disposait.
Mais, pour y avoir assisté, j'étais moins enclin que jamais à
prêter mon concours au sacrifice de la Pologne. Aussi fut-ce
avec froideur qu'au salon, après le dîner, je regardai, assis
autour de Staline et de moi, le chœur obstiné des diplomates :
Molotov, Bekanozov et Bogomolov d'un côté ; Bidault, Car-
reau et Dejean de l'autre. Les Russes reprenaient inlassa-
blement la délibération sur la reconnaissance du Comité de
Lublin. Mais, comme la question était, pour moi, tranchée
et que je l'avais fait savoir, je tenais pour oiseuse cette
nouvelle discussion. Même, connaissant la propension des
techniciens de la diplomatie à négocier dans tous les cas,
fût-ce aux dépens des buts politiques, et me défiant de la
chaleur communicative d'une réunion prolongée, j'appréhen-
dais que notre équipe n'en vînt à faire quelques fâcheuses
concessions de termes. Certes, l'issue n'en serait pas changée
car ma décision était prise. Mais il eût été regrettable que la
délégation française parût manquer de cohésion.
J'affectai donc ostensiblement de ne pas prendre intérêt
aux débats de l'aréopage. Ce que voyant, Staline surenchérit :
« Ah ! ces diplomates, criait-il. Quels bavards I Pour les faire
taire, un seul moyen : les abattre à la mitrailleuse. Boul-
ganine ! Va en chercher une ! » Puis, laissant là les négocia-
teurs et suivi des autres assistants, il m'emmena dans une
salle proche voir un film soviétique tourné pour la propagande
en l'année 1938. C'était très conformiste et passablement naïf.
On y voyait les Allemands envahir traîtreusement la Russie.
76 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Mais bientôt, devant l'élan du peuple russe, le courage de
son armée, la valeur de ses généraux, il leur fallait battre
en retraite. A leur tour, ils étaient envahis. Alors, la révolution
éclatait dans toute l'Allemagne. Elle triomphait à Berlin où,
sur les ruines du fascisme et grâce à l'aide des Soviets, s'ou-
vrait une ère de paix et de prospérité. Staline riait, battait
des mains. « Je crains, dit-il, que la fin de l'histoire ne plaise
pas à M. de Gaulle. » Je ripostai, quelque peu agacé : « Votre
victoire, en tout cas, me plaît. Et d'autant plus, qu'au début
de la véritable guerre, ce n'est pas comme dans ce film que
les choses se sont passées entre vous et les Allemands. »
Entre temps, j'avais fait appeler auprès de moi Georges
Bidault pour lui demander si, oui ou non, les Soviets étaient
prêts à signer le pacte. Le ministre des Affaires étrangères
me répondit que tout restait suspendu à l'acceptation par
nous-mêmes d'une déclaration conjointe du gouvernement
français et du Comité polonais, déclaration qui serait publiée
en même temps que le communiqué relatif au traité franco-
russe. « Dans ces conditions, déclarai-je à Bidault, il est inu-
tile et il devient inconvenant d'éterniser la négociation. Je
vais donc y mettre un terme. » A minuit, le film étant passé
et la lumière revenue, je me levai et dis à Staline : « Je prends
congé de vous. Le train va m'emmener tout à l'heure. Je
ne saurais trop vous remercier de la façon dont vous-même
et le gouvernement soviétique m'avez reçu dans votre vail-
lant pays. Nous nous y sommes mutuellement informés de
nos points de vue respectifs. Nous avons constaté notre ac-
cord sur l'essentiel, qui est que la France et la Russie pour-
suivent ensemble la guerre jusqu'à la victoire complète. Au
revoir, monsieur le Maréchal 1 » Staline, d'abord, parut ne
pas comprendre : « Restez donc, murmurait-il. On va pro-
jeter un autre film. » Mais, comme je lui tendais la main,
il la serra et me laissa partir. Je gagnai la porte en saluant
l'assistance qui semblait frappée de stupeur.
M. Molotov accourut. Livide, il m'accompagna jusqu'à ma
voiture. A lui aussi, j'exprimai ma satisfaction au sujet de
mon séjour. Il balbutia quelques syllabes, sans pouvoir cacher
son désarroi. Sans nul doute, le ministre soviétique était pro-
fondément marri de voir s'évanouir un projet poursuivi avec
ténacité. Maintenant, pour changer de front, il restait bien
peu de temps avant que les Français ne quittassent la capi-
tale. La reconnaissance de Lublin par Paris était évidem-
ment manquée. Mais en outre, au point où en étaient les
LE RANG 77
choses, on risquait fort que de Gaulle rentrât en France sans
avoir conclu le pacte. Quel effet produirait un pareil aboutis-
sement? Et ne serait-ce pas à lui, Molotov, que Staline s'en
prendrait de l'échec? Quant à moi, bien résolu à l'emporter,
je rentrai tranquillement à l'ambassade de France. Voyant
que Bidault ne m'avait pas suivi, je lui envoyai quelqu'un
pour l'inviter à le faire. Nous laissions sur place Garreau et
Dejean. Ils maintiendraient des contacts qui pourraient être
utiles mais ne nous engageraient pas.
Au fond, je ne doutais guère de la suite. En effet, vers
2 heures du matin, Maurice Dejean vint rendre compte d'un
fait nouveau. Après un long entretien de Staline avec Molotov,
les Russes s'étaient déclarés disposés à s'accommoder, quant
aux relations entre Paris et Lublin, d'un texte de déclaration
profondément édulcoré. Garreau et Dejean crurent alors pou-
voir suggérer une rédaction de ce genre : « Par accord entre le
gouvernement français et le Comité polonais de la libération
nationale, M. Christian Fouchet est envoyé à Lublin, M. X...
est envoyé à Paris. » Sur quoi, M. Molotov avait indiqué que,
« si le générai de Gaulle acceptait cette conclusion de l'affaire
polonaise, le pacte franco-russe pouvait être signé à l'instant. »
Je refusai, naturellement, toute mention d'un « accord »
avec le Comité de Lublin. La seule nouvelle qui, dans quelques
jours, pût être conforme à la politique de la France et à la
vérité serait tout bonnement celle-ci : « Le comman-
dant Fouchet est arrivé à Lublin. » Dejean alla le dire à
Molotov qui, ayant conféré de nouveau avec Staline, fit con-
naître qu'il se contentait de cela. Il s'accrocha, cependant,
à une dernière condition à propos de la date à laquelle serait
publiée l'arrivée de Fouchet à Lublin. Le ministre sovié-
tique demandait avec insistance que ce fût fait en même
temps qu'on annoncerait la conclusion du traité franco-
russe, c'est-à-dire dans les vingt-quatre heures. Mais, jus-
tement, je ne voulais pas de cette coïncidence et l'envoyai
dire formellement. Nous étions le 10 décembre. Ce serait la
date du pacte. Quant à la présence de Fouchet en Galicie,
on ne la ferait connaître que le 28, au plus tôt. C'est ce qui
fut entendu.
Bidault s'était, entre temps, rendu au Kremlin pour
mettre au point avec nos partenaires le texte définitif du
pacte. Celui-ci m'étant présenté, je l'approuvai intégrale-
ment. Était spécifié l'engagement des deux parties de pour-
suivre la guerre jusqu'à la victoire complète, de ne pas
78 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
conclure de paix séparée avec l'Allemagne et, ultérieurement,
de prendre en commun toutes mesures destinées à s'opposer
à une nouvelle menace allemande. Était mentionnée la par-
ticipation des deux pays à l'organisation des Nations Unies.
Le traité serait valable pour une durée de vingt ans.
On me rapporta que les tractations ultimes s'étaient dé-
roulées, au Kremlin, dans une pièce voisine de celles où
continuaient d'aller et venir les invités de la soirée. Au cours
de ces heures difficiles, Staline se tenait constamment au
courant de la négociation et l'arbitrait, à mesure, du côté
russe. Mais cela ne l'empêchait pas de parcourir les salons
pour causer et trinquer avec l'un ou avec l'autre. En par-
ticulier, le colonel Pouyade, commandant le régiment « Nor-
mandie », fut l'objet de ses prévenances. Finalement, on
vint m'annoncer que tout était prêt pour la signature du
pacte. Celle-ci aurait lieu dans le bureau de M. Molotov. Je
m'y rendis à 4 heures du matin.
La cérémonie revêtit une certaine solennité. Des photo-
graphes russes opéraient, muets et sans exigences. Les deux
ministres des Affaires étrangères, entourés des deux délé-
gations, signèrent les exemplaires rédigés en français et en
russe. Staline et moi nous tenions derrière eux. « De cette
façon, lui dis-je, voilà le traité ratifié. Sur ce point, je le
suppose, votre inquiétude est dissipée. » Puis, nous nous
serrâmes la main. « Il faut fêter cela I » déclara le maréchal.
En un instant, des tables furent dressées et l'on se mit à
souper.
Staline se montra beau joueur. D'une voix douce, il me fit
son compliment : « Vous avez tenu bon. A la bonne heure 1
J'aime avoir affaire à quelqu'un qui sache ce qu'il veut, même
s'il n'entre pas dans mes vues. » Par contraste avec la scène
virulente qu'il avait jouée quelques heures auparavant en
portant des toasts à ses collaborateurs, il parlait de tout, à
présent, d'une façon détachée, comme s'il considérait les
autres, la guerre, l'Histoire, et se regardait lui-même, du
haut d'une cime de sérénité. « Après tout, disait-il, il n'y a
que la mort qui gagne. » Il plaignait Hitler. « pauvre homme
qui ne s'en tirera pas. » A mon invite : « Viend riez-vous nous
voir à Paris? » il répondit : « Comment le faire? Je suis vieux.
Je mourrai bientôt. »
Il leva son verre en l'honneur de la France, « qui avait
maintenant des chefs résolus, intraitables, et qu'il souhaitait
grande et puissante parce qu'il fallait à la Russie un allié
LE RANG 79
grand et puissant. » Enfin, il but à. a Pologne, bien qu'il n'y
eût aucun Polonais présent et comme s'il tenait à me prendre
à témoin de ses intentions. « Les tsars, dit-il, faisaient une
mauvaise politique en voulant dominer les autres peuples
slaves. Nous avons, nous, une politique nouvelle. Que les
Slaves soient, partout, indépendants et libres 1 C'est ainsi
qu'ils seront nos amis. Vive la Pologne, forte, indépendante,
démocratique I Vive l'amitié de la France, de la Pologne et
de la Russie ! » Il me regardait : « Qu'en pense M. de Gaulle? »
En écoutant Staline, je mesurais l'abîme qui, pour le monde
soviétique, sépare les paroles et les actes. Je ripostai : « Je
suis d'accord avec ce que M. Staline a dit de la Pologne ». et
soulignai : « Oui, d'accord avec ce qu'il a dit. »
Les adieux prirent, de son fait, une allure d'effusion.
« Comptez sur moi ! » déclara-t-il. « Si vous, si la France, avez
besoin de nous, nous partagerons avec vous jusqu'à notre
dernière soupe. » Soudain, avisant près de lui Podzerov, l'in-
terprète russe qui avait assisté à tous les entretiens et traduit
tous les propos, le maréchal lui dit, l'air sombre, la voix dure :
« Tu en sais trop long, toi ! J'ai bien envie de t'envoyer en
Sibérie. » Avec les miens, je quittai la pièce. Me retournant
sur le seuil, j'aperçus Staline assis, seul, à table. Il s'était
remis à manger.
Notre départ de Moscou eut lieu ce même matin. Le retour
se fit, comme l'aller, par Téhéran. En route, je me demandais
comment l'opinion française accueillerait le pacte du Kremlin,
étant donné les avatars subis depuis trente ans par l'alliance
franco-russe et les batailles de propagande qui, par le fait
du communisme, avaient longuement faussé le problème. A
notre passage au Caire, j'eus une première indication. L'am-
bassadeur Lescuyer m'y présenta la colonie française, ras-
semblée cette fois tout entière dans l'enthousiasme alors
qu'à l'occasion de mes précédents séjours, en 1941 et en 1942,
elle se trouvait divisée. On vérifiait, là comme ailleurs, que
de toutes les influences la plus forte est celle du succès.
L'étape de Tunis fut marquée par une imposante réception,
que le Bey tint à m'offrir au palais du Bardo. Aux côtés de
ce sage souverain, en contact avec des Tunisiens de qualité,
dans cette résidence remplie des souvenirs de l'Histoire, je
voyais se révéler les éléments nécessaires au fonctionnement
d'un État. Celui-ci, préparé par notre protectorat, semblait
pouvoir bientôt voler de ses propres ailes moyennant le
concours de la France. Le 16 décembre, nous étions à Paris.
80 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
On s'y montrait très satisfait de la signature du pacte.
Le public voyait dans l'affaire un signe de notre rentrée
dans le concert des grands États. Les milieux politiques
l'appréciaient comme un anneau rassurant de la chaîne qui
liait les Nations Unies. Certains professionnels — ou ma-
niaques — des combinaisons chuchotaient que le traité avait
dû être accompagné d'un arrangement au sujet du parti
communiste français, de sa modération dans la lutte poli-
tique et sociale et de sa participation au redressement du
pays. En somme, pour des raisons diverses, les jugements
portés sur l'accord de Moscou étaient partout favorables.
L'Assemblée consultative, elle aussi, exprima très hautement
son approbation. Bidault ouvrit le débat, le 21 décembre,
par l'exposé des stipulations que comportait effectivement
le pacte. Je le clôturai en montrant « ce qu'avait été, ce
qu'était, ce que serait la philosophie de l'alliance franco-
russe que nous venions de conclure. »
Cependant, l'euphorie générale ne détournait pas mon
esprit de ce que les entretiens de Moscou m'avaient l'ait
prévoir de fâcheux. Il fallait s'attendre à ce que la Russie,
l'Amérique et l'Angleterre concluent entre elles un marché
où les droits de la France, la liberté des peuples, l'équilibre
de l'Europe, risquaient fort d'avoir à souffrir.
En effet, dès le début de janvier, sans qu'aucune commu-
nication diplomatique nous ait été faite, la presse anglo-
saxonne annonça qu'une conférence réunirait incessamment
MM. Roosevelt, Staline et Churchill. Ces « Trois » décideraient
de ce qu'on ferait en Allemagne quand le Reich se serait
« rendu sans conditions. » Ils arrêteraient leur conduite à
l'égard des peuples de l'Europe centrale et balkanique. Ils
prépareraient, enfin, la convocation d'une assemblée en vue
d'organiser les Nations Unies.
Qu'on s'abstînt de nous inviter me désobligeait, sans nul
doute, mais ne m 'étonnait aucunement. Quels qu'aient été
les progrès accomplis dans la voie qui conduirait la France
jusqu'à sa place, je savais trop d'où nous étions partis pour
nous croire déjà arrivés. D'ailleurs, l'exclusion dont nous
étions l'objet devait, suivant toutes vraisemblances, entraîner
une démonstration qui serait à notre avantage. Car les choses
avaient assez mûri pour qu'on ne pût nous tenir à l'écart de
ce qui allait être fait. Quoi que MM. Roosevelt, Staline et
Churchill pussent décider à propos de l'Allemagne et de
l'Italie, ils seraient, pour l'appliquer, amenés à demander
LE RANG 81
l'accord du général de Gaulle. Quant à la Vistule, au Danube,
aux Balkans, l'Amérique et l'Angleterre les abandonneraient
sans doute à la discrétion des Soviets. Mais, alors, le monde
constaterait qu'il y avait corrélation entre l'absence de la
France et le nouveau déchirement de l'Europe. Enfin, ju-
geant le moment venu de marquer que la France n'admettait
pas la façon dont elle était traitée, je voulais saisir, pour le
faire, cette exceptionnelle occasion.
A vrai dire, parmi les « Trois », un seul s'opposait à notre
présence. Pour nous le faire comprendre, Britanniques et
Russes recoururent aussitôt aux informateurs officieux. Je
ne croyais évidemment pas que le maréchal Staline, qui
connaissait ma position à l'égard de la Pologne, et M. Chur-
chill, qui comptait bien obtenir de ses partenaires carte
blanche en Orient, eussent beaucoup insisté pour que de Gaulle
fût à leurs côtés. Mais je ne pouvais douter que le refus expli-
cite vînt du président Roosevelt. Lui-même, d'ailleurs, crut
devoir s'en expliquer. Il délégua à Paris dans ce but, à titre
d' « envoyé spécial », son premier conseiller et ami intime
Harry Hopkins.
Celui-ci arriva quelques jours avant que s'ouvrît la confé-
rence de Yalta. Je le reçus le 27 janvier. Hopkins, accom-
pagné de l'ambassadeur Caffery, avait pour mission de
« faire passer la pilule ». Mais, comme il était un esprit élevé
et un homme habile, il prit l'affaire par le haut et demanda
d'aborder la question fondamentale des relations franco-
américaines. C'était ainsi, effectivement, que les choses pou-
vaient être éclairées. Hopkins s'exprima avec une grande
franchise. « Il y a, dit-il, un malaise entre Paris et Washing-
ton. Or, la guerre approche de son terme. L'avenir du monde
dépendra dans une certaine mesure de l'action concertée des
États-Unis et de la France. Comment faire sortir leurs rap-
ports de l'impasse où ils sont engagés? »
Je demandai à Hopkins quelle était, du fait de l'Amérique,
la cause de l'état fâcheux des relations entre les deux pays.
« Cette cause, me répondit-il, c'est avant tout la déception
stupéfaite que nous a infligée la France quand nous la vîmes,
en 1940, s'effondrer dans le désastre, puis dans la capitula-
tion. L'idée que, de tous temps, nous nous étions faite de sa
valeur et de son énergie fut bouleversée en un instant. Ajoutez
à cela que ceux des grands chefs politiques ou militaires
français à qui nous fîmes tour à tour confiance, parce qu'ils
nous semblaient symboliques de cette France en laquelle
t. m. 6
82 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
nous avions cru, ne se sont pas montrés, — c'est le moins
qu'on puisse dire, — à la hauteur de nos espoirs. Ne cherchez
pas ailleurs la raison profonde de l'attitude que nous avons
adoptée à l'égard de votre pays. Jugeant que la France
n'était plus ce qu'elle avait été, nous ne pouvions avoir foi
en elle pour tenir un des grands rôles. »
« Il est vrai que vous-même, général de Gaulle, êtes ap-
paru ; qu'une résistance française s'est formée autour de
vous ; que des forces françaises sont retournées au combat ;
qu'aujourd'hui la France entière vous acclame et reconnaît
votre gouvernement. Comme nous n'avions d'abord aucun
motif de croire en ce prodige, comme ensuite vous êtes de-
venu la preuve vivante de notre erreur, comme vous-même
enfin ne nous ménagiez pas, nous ne vous avons pas favorisé
jusqu'à présent. Mais nous rendons justice à ce que vous
avez accompli et nous nous félicitons de voir la France re-
paraître. Gomment pourrions-nous, cependant, oublier ce que,
de son fait, nous avons vécu? D'autre part, connaissant l'in-
constance politique qui la ronge, quelles raisons aurions-nous
de penser que le général de Gaulle sera en mesure de la
conduire longtemps? Ne sommes-nous donc pas justifiés à
user de circonspection quant à ce que nous attendons d'elle
pour porter avec nous le poids de la paix de demain? »
En écoutant Harry Hopkins, je croyais entendre, de nou-
veau, ce que le président Roosevelt m'avait dit de la France,
à Washington, six mois plus tôt. Mais, alors, la libération
n'avait pas encore eu lieu. Moi-même et mon gouvernement
siégions en Algérie. Il restait aux Américains quelques pré-
textes pour mettre en doute l'état d'esprit de la Métropole
française. A présent, tout était éclairci. On savait que notre
peuple voulait prendre part à la victoire. On mesurait ce que
valait son armée renaissante. On me voyait installé à Paris
et entouré par la ferveur nationale. Mais les États-Unis en
étaient-ils plus convaincus que la France fût capable de rede-
venir une grande puissance? Voulaient-ils l'y aider vraiment?
Voilà les questions qui, du point de vue français, comman-
daient le présent et l'avenir de nos relations avec eux.
Je le déclarai à l'envoyé spécial du Président. « Vous
m'avez précisé pourquoi, de votre fait, nos rapports se
trouvent altérés. Je vais vous indiquer ce qui, de notre part,
contribue au même résultat. Passons sur les frictions épi-
sodiques et secondaires qui tiennent aux conditions anor-
males dans lesquelles fonctionne notre alliance. Pour nous,
LE RANG 83
voici l'essentiel : dans les périls mortels que nous, Français,
traversons depuis le début du siècle, les États-Unis ne nous
donnent pas l'impression qu'ils tiennent leur destin comme
lié à celui de la France, qu'ils la veuillent grande et forte,
qu'ils fassent ce qu'ils pourraient faire pour l'aider à le
rester ou à le redevenir. Peut-être, en effet, n'en valons-nous
pas la peine. Dans ce cas, vous avez raison. Mais peut-être
nous redresserons-nous. Alors, vous aurez eu tort. De toute
façon, votre comportement tend à nous éloigner de vous. »
Je rappelai que le malheur de 1940 était l'aboutissement
des épreuves excessives que les Français avaient subies. Or,
pendant la première guerre mondiale, les États-Unis n'étaient
intervenus qu'après trois années de lutte où nous nous étions
épuisés à repousser l'agression allemande. Encore entraient-
ils en ligne pour le seul motif des entraves apportées à leur
commerce par les sous-marins allemands et après avoir été
tentés de faire admettre une paix de compromis où la France
n'eût même pas recouvré l'Alsace et la Lorraine. Le Reich
une fois vaincu, on avait vu les Américains refuser à la France
les garanties de sécurité qu'ils lui avaient formellement pro-
mises, exercer sur elle une pression obstinée pour qu'elle
renonce aux gages qu'elle détenait et aux réparations qui
lui étaient dues, enfin fournir à l'Allemagne toute l'aide
nécessaire au redressement de sa puissance. « Le résultat,
dis-je, ce fut Hitler. »
J'évoquai l'immobilité qu'avaient observée les États-Unis
quand le III e Reich entreprit de dominer l'Europe; la neu-
tralité où ils s'étaient cantonnés tandis que la France subis-
sait le désastre de 1940; la fin de non-recevoir opposée par
Franklin Roosevelt à l'appel de Paul Reynaud alors qu'il eût
suffi d'une simple promesse de secours, fût-elle secrète et à
échéance, pour décider nos pouvoirs publics à continuer la
guerre ; le soutien longtemps accordé par Washington aux
chefs français qui avaient souscrit à la capitulation et les
rebuffades prodiguées à ceux qui poursuivaient le combat.
« Il est vrai, ajoutai-je, que vous vous êtes trouvés contraints
d'entrer dans la lutte, lorsque à Pearl Harbour les Japonais,
alliés des Allemands, eurent envoyé vos navires par le fond.
L'effort colossal que vous fournissez, depuis lors, est en train
d'assurer la victoire. Soyez assurés que la France le recon-
naît hautement. Elle n'oubliera jamais que, sans vous, sa
libération n'eût pas été possible. Cependant, tandis qu'elle
se relève, il ne peut lui échapper que l'Amérique ne compte
84 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
sur elle qu'accessoirement. A preuve, le fait que Washington
ne fournit d'armement à l'armée française que dans une
mesure restreinte. A preuve, aussi, ce que vous-même venez
de me dire. »
— « Vous avez », observa M. Harry Hopkins, « expliqué le
passé d'une manière incisive mais exacte. Maintenant, l'Amé-
rique et la France se trouvent devant l'avenir. Encore une
fois, comment faire pour que, désormais, elles agissent d'ac-
cord et en pleine confiance réciproque? »
— « Si telle est, répondis-je. l'intention des États-Unis,
je ne puis comprendre qu'ils entreprennent de régler le sort
de l'Europe en l'absence de la Frarjce. Je le comprends d'au-
tant moins, qu'après avoir affecté de l'ignorer dans les dis-
cussions imminentes des « Trois », il leur faudra se tourner
vers Paris pour demander son agrément à ce qu'on aura
décidé. »
MM. Hopkins et Cafîery en convinrent. Ils déclarèrent que
leur gouvernement attachait, dès à présent, la plus haute
importance à la participation de la France à la « Commission
européenne » de Londres, sur le même pied que l'Amérique,
la Russie et la Grande-Bretagne. Ils ajoutèrent même, qu'en
ce qui concernait le Rhin, les États-Unis étaient plus dis-
posés que nos deux autres grands alliés à régler la question
comme nous le souhaitions. Sur ce dernier point, j'observai
que la question du Rhin ne serait pas réglée par l'Amérique,
non plus que par la Russie ou par la Grande-Bretagne. La
solution, s'il y en avait une, ne pourrait être trouvée un
jour que par la France ou par l'Allemagne. Toutes deux
l'avaient longtemps cherchée l'une contre l'autre. Demain,
elles la découvriraient, peut-être, en s'assoeiant.
Pour conclure l'entretien, je dis aux deux ambassadeurs :
« Vous êtes venus, de la part du président des États-Unis,
afin d'éclaircir avec moi le fond des choses au sujet de nos
relations. Je crois que nous l'avons fait. Les Français ont
l'impression que vous ne considérez plus la grandeur de la
France comme nécessaire au monde et à vous-mêmes. De
là le souffle froid que vous sentez à notre abord et jusque dans
ce bureau. Si vous avez le désir que les rapports de l'Amérique
et de la France s'établissent sur des bases différentes, c'est
à vous de faire ce qu'il faut. En attendant que vous choi-
sissiez, j'adresse au Président Roosevelt le salut de mon
amitié à la veille de la conférence où il se rei)d en Europe. »
Tandis que les « Trois » se trouvaient ensemble à Yalta,
LE RANG H't
je crus devoir rappeler publiquement la France à leur atten-
tion, si tant est qu'ils l'eussent oubliée. Le 5 février, parlant
à la radio, je formulai cet avertissement : « Quant au règle-
ment de la paix future, nous avons fait connaître à nos
alliés que la France ne serait, bien entendu, engagée par
absolument rien qu'elle n'aurait été à même de discuter et
d'approuver au même titre que les autres... Je précise que
la présence de la force française d'un bout à l'autre du Rhin,
la séparation des territoires de la rive gauche du fleuve et
du bassin de la Ruhr de ce que sera l'État allemand, l'indé-
pendance des nations polonaise, tchécoslovaque, autrichienne
et balkaniques, sont des conditions que la France juge essen-
tielles... Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la
possibilité que nous aurons de réaliser certaines d'entre elles,
puisque nous sommes 100 millions d'hommes, bien rassemblés
sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui
nous intéresse le plus directement. »
Le 12 février, les « Trois », en se séparant, publièrent un
communiqué qui proclamait les principes sur lesquels ils
s'étaient mis d'accord. Il y était déclaré que la guerre serait
poursuivie jusqu'à ce que le Reich ait capitulé sans condi-
tions ; que les trois grandes puissances occuperaient son ter-
ritoire, chacune dans une région différente ; que l'adminis-
tration et le contrôle de l'Allemagne seraient exercés par une
commission militaire formée des commandants en chef et
siégeant à Berlin. Mais, aux termes du communiqué, la
France était invitée à se joindre à l'Amérique, à l'Angleterre
et à la Russie, à occuper elle aussi une zone du territoire alle-
mand et à être le quatrième membre du gouvernement de
l'Allemagne. D'autre part, le communiqué affirmait la vo-
lonté des « Trois » de dissoudre toutes les forces allemandes,
de détruire à jamais l'état-major allemand, de châtier les
criminels de guerre, enfin de faire payer à l'Allemagne, dans
toute la mesure du possible, la réparation des dommages
qu'elle avait causés.
Pour maintenir dans le monde la paix et la sécurité, une
« Organisation générale internationale », devait être créée. A
cet effet, une conférence de tous les États signataires de la
Charte de l'Atlantique serait convoquée à San Francisco,
le 25 avril, et prendrait pour bases de 1' « Organisation »
celles qu'avait définies la conférence de Dumbarton Oaks.
Bien que la France n'eût pas pris part à cette dernière con-
férence, il était spécifié qu'elle allait être aussitôt consultée
86 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
par les trois « grands » afin d'arrêter avec eux les dispositions
définitives, ce qui signifiait évidemment qu'elle siégerait
comme eux au « Conseil de sécurité ».
Le communiqué comportait également une « Déclaration
sur l'Europe libérée ». Il s'agissait, en fait, de la Hongrie,
de la Roumanie et de la Bulgarie qui avaient marché avec
l'Allemagne et se trouvaient, maintenant, occupées par la
Russie. A leur sujet, la Déclaration proclamait le droit des
peuples à disposer d'eux-mêmes, le rétablissement de la dé-
mocratie, la liberté des élections d'où procéderaient les gou-
vernements, mais restait dans le vague quant aux mesures
pratiques qui devraient être appliquées, ce qui revenait à
laisser les occupants soviétiques s'y prendre comme ils l'en-
tendaient. Les trois grandes puissances exprimaient leur
espoir que « le gouvernement de la République française
voudrait bien s'associer à elles pour la procédure proposée. »
Les « Trois » faisaient connaître, enfin, qu'ils s'étaient
« accordés » sur la question polonaise. Ils décidaient que la
Pologne serait limitée, à l'Est, par la ligne Curzon et rece-
vrait, au Nord et à l'Ouest, « un substantiel accroissement
de territoire. » Quant au régime politique, il n'était fait aucune
allusion à des élections libres. Un gouvernement, qu'on dé-
nommait « d'unité nationale », devrait être formé « à par-
tir du gouvernement provisoire fonctionnant déjà dans le
pays », c'est-à-dire le Comité polonais de la libération, dit
« de Lublin ». Sans doute était-il indiqué que celui-ci aurait
à s'élargir « en incluant les chefs démocratiques résidant en
Pologne et à l'étranger. » Mais, comme il n'était pas question
du gouvernement siégeant à Londres, que la composition des
pouvoirs publics restait dans une imprécision complète, qu'au-
cun contrôle n'était prévu de la part des Occidentaux, on
ne pouvait avoir de doute sur le genre de gouvernement que
recevrait la Pologne. On n'en pouvait avoir davantage au
sujet de l'autorité qui s'exercerait en Yougoslavie. Bien qu'à
propos de ce pays le communiqué des « Trois » invoquât la
ratification par une future « Assemblée nationale », en fait
la dictature de Tito se trouvait reconnue sans conditions.
Ainsi était accordé à Staline tout ce qu'il réclamait pour
Varsovie et pour Belgrade. A cela et à cela seulement, la
France n'était pas — et pour cause ! — invitée à contribuer.
Au cours de la même journée où les chefs des gouverne-
ments américain, britannique et russe publiaient leur com-
muniqué, l'ambassadeur Jefferson Calîery me transmit, de
LE RANG 87
leur part, deux « communications ». La première était l'invi-
tation formelle adressée à la France de se joindre aux trois
alliés pour ce qui concernait l'Allemagne. La seconde, im-
putant aux « circonstances » le fait que la France n'avait pas
eu à discuter les termes de la « Déclaration relative à l'Eu-
rope libérée », exprimait l'espoir que le gouvernement fran-
çais accepterait, néanmoins, d'assumer en commun avec les
trois autres les obligations éventuelles que comportait cette
déclaration. En même temps, M. Cafîery me remettait un
mémorandum que le président des États-Unis m'adressait
au nom des « Trois ». Le Président demandait à la France
d'être, avec l'Amérique, la Grande-Bretagne, la Russie et
la Chine, « puissance invitante » à la prochaine conférence
des Nations Unies et de prendre part aux consultations que
les gouvernements de Washington, Londres, Moscou et
Tchoung-King allaient engager entre eux pour mettre au
point les bases d'organisation établies à Dumbarton Oaks.
En somme, s'il demeurait, à nos yeux, inadmissible que
nos trois alliés eussent tenu sans nous leur conférence de
Crimée, par contre, les démarches qu'ils faisaient, à présent,
auprès de nous n'étaient nullement désobligeantes. Certes,
plusieurs de leurs conclusions pouvaient nous paraître fâ-
cheuses et les propositions dont ils nous saisissaient devaient
être étudiées avec soin avant que nous y donnions suite. Mais,
sur certains points essentiels, leurs communications compor-
taient pour nous d'importantes satisfactions. C'est ainsi que
j'en jugeai en prenant, le 12 février, connaissance des docu-
ments apportés par M. Calïery.
Mais, au cours de l'après-midi, l'ambassadeur me rede-
manda audience. Il m'apportait un message personnel du
président Rooseveit. Celui-ci me faisait connaître son désir
de me rencontrer. Lui-même fixait le lieu de notre entrevue.
Ce serait Alger. Si j'acceptais de m'y rendre, il fixerait aussi
la date.
L'invitation de Rooseveit me parut intempestive. A
M. Harry Hopkins, qui l'avait donné à prévoir lors de son
passage à Paris, Georges Bidault avait fait entendre qu'il
vaudrait mieux ne pas l'adresser. Aller voir le Président au
lendemain d'une conférence où il s'était opposé à ma présence
ne me convenait vraiment pas. D'autant moins que ma visite
ne présenterait, pratiquement, aucun avantage, puisque les
décisions de Yalta étaient prises, mais qu'elle pourrait, au
contraire, donner à croire que j'entérinais tout ce qu'on y
88 MÉMOIRES DE GT ERHE — LE SALUT
avait réglé. Or, nous n'approuvions pas le sort arbitrairement
imposé, non seulement à la Hongrie, à la Roumanie, à la
Bulgarie, qui s'étaient jointes à l'Allemagne, mais aussi à la
Pologne et à la Yougoslavie qui étaient nos alliées. Encore
soupçonnais-je que, sur certaines questions : Syrie, Liban,
Indochine, intéressant directement la France, les « Trois »
avaient conclu entre eux quelque arrangement incompatible
avec nos intérêts. Si c'était pour le bon motif que Roosevelt
souhaitait voir de Gaulle, que ne l'avait-il laissé venir en
Crimée ?
Et puis, à quel titre le Président américain invitait-il le
Président français à lui faire visite en France? Je l'avais,
moi, convié dans les premiers jours de novembre à venir me
voir à Paris. Bien qu'il ne s'y fût pas rendu, il ne tenait qu'à
lui de le faire ou de me demander de choisir un autre endroit.
Mais comment accepterais- je d'être convoqué en un point du
territoire national par un chef d'État étranger? Il est vrai
que, pour Franklin Roosevelt, Alger, peut-être, n'était pas
la France. Raison de plus pour le lui rappeler. Au surplus,
le Président commençait son voyage de retour par les Etats
arabes d'Orient. A bord de son cuirassé mouillé dans leurs
eaux, il appelait leurs rois et chefs d'État, y compris les
présidents des Républiques syrienne et libanaise placées
sous le mandat français. Ce qu'il offrait au général de Gaulle,
c'était de le recevoir sur le même navire et dans les mêmes
conditions. Je trouvai la chose exagérée, quel que fût le
rapport actuel des forces. La souveraineté, la dignité, d'une
grande nation doivent être intangibles. J'étais en charge de
celles de la France.
Après avoir pris l'avis des ministres, je priai, le 13 février,
M. Jefîerson Cafîery de faire savoir de ma part au président
des États-Unis « qu'il m'était impossible de me rendre à
Alger en ce moment et à l'improviste et que, par conséquent,
je ne pourrais, à mon grand regret, l'y recevoir; que le gou-
vernement français l'avait invité, en novembre, à se rendre
à Paris et beaucoup regretté qu'il n'ait pu s'y rendre alors,
mais que nous serions heureux de l'accueillir dans la capi-
tale, s'il voulait y venir à n'importe quelle date ; que, s'il
souhaitait, au cours de son voyage, faire, néanmoins, escale
à Alger, il ait l'obligeance de nous en prévenir, afin que nous
adressions au gouverneur-général de l'Algérie les instructions
nécessaires pour que tout y soit fait suivant ses désirs. »
Cet incident souleva dans l'opinion mondiale une émotion
LE RANG 89
considérable. J'aurais, pour ma part, préféré qu'on s'abstint
de le gonfler. Mais les journaux américains, évidemment
orientés, s'appliquèrent à présenter l'affaire comme un ca-
mouflet que le général de Gaulle avait délibérément infligé
au Président. Celui-ci ne crut pas, d'ailleurs, devoir cacher
sa déconvenue. A son retour à Washington, il publia, au
sujet de la rencontre manquée, un communiqué où perçait
l'acrimonie. Dans le discours qu'il prononça, le 3 mars, devant
le Congrès, pour exposer les résultats de la conférence de
Yalta, il fit une allusion transparente à de Gaulle, en évo-
quant telle « prima donna » à qui son caprice de vedette avait
fait manquer un utile rendez-vous. De mon côté, je me bornai
à remettre à la presse une note exposant les faits.
Les propos amers de Roosevelt pouvaient, certes, m'of-
fenser. Mais j'étais persuadé qu'ils manifestaient sa mau-
vaise humeur plutôt que le sentiment profond qui l'animait
à mon égard. S'il avait vécu davantage et qu'une fois la
guerre gagnée nous eussions trouvé l'occasion de nous ex-
pliquer à loisir, je crois qu'il eût compris et apprécié les
raisons qui me guidaient dans mon action à la tête de la
France. Quant à moi, il n'est point d'incidents qui aient pu
m'amener à méconnaître ni l'envergure de son esprit, ni ses
mérites, ni son courage. Quand la mort vint, le 12 avril,
l'arracher à sa tâche gigantesque, au moment même où il
allait en voir le terme victorieux, c'est d'un cœur sincère
que je portai vers sa mémoire mon regret et mon admiration.
En France, pourtant, la plupart des éléments organisés
pour se faire entendre ne manquèrent pas de désapprouver
la façon dont j'avais accueilli Y « invitation » à me rendre à
Alger. Nombre de « politiques », faisant profession de voir en
Roosevelt l'infaillible champion de la démocratie et vivant
dans un univers passablement éloigné des motifs d'intérêt su-
périeur et de dignité nationale auxquels j'avais obéi, s'offus-
quaient de mon attitude. Les communistes la condamnaient
parce qu'elle marquait ma réserve vis-à-vis des concessions
excessives faites aux Soviets par le Président. Beaucoup de
gens d'affaires s'inquiétaient de mon geste qui dérangeait
leurs perspectives de concours américain. Les notables
étaient portés, en général, à donner raison à l'étranger,
pourvu qu'il fût riche et fort, et à blâmer, du côté français,
ce qui pouvait sembler résolu. Au reste et en dépit des pré-
cautions de forme, toutes ces catégories commençaient à
s'écarter de moi, à mesure qu'elles voyaient se dessiner au
90 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
loin le retour aux jeux savoureux des illusions et du déni-
grement.
Il me fallait donc constater que l'idée que je me faisais
du rang et des droits de la France n'était guère partagée
par beaucoup de ceux qui agissaient sur l'opinion. Pour
soutenir ma politique, celle de l'ambition nationale, je de-
vrais de moins en moins compter sur les voix, les plumes,
les influences. J'avoue avoir ressenti profondément ce début
de dissentiment, qui, demain, à mesure des peines, compro-
mettrait mon effort.
Mais ce qui était acquis l'était bien. Au dehors aucune op-
position, au dedans aucune discordance, ne pourraient, do-
rénavant, empêcher que la France reprît son rang. Après
tout, la conférence de Yalta venait elle-même de le démontrer.
Puisqu'on nous demandait de devenir, tout de suite, un des
membres de l'aréopage formé par les grands États pour
régler le sort des ennemis et pour organiser la paix, c'est
qu'on nous considérait comme une des principales puissances
belligérantes et, bientôt, victorieuses. Sur le plan de la politique
mondiale, rien ne subsisterait bientôt plus de la situation
de nation vaincue où la France avait paru tomber, ni de la
légitimité de Vichy qu'on avait affecté d'admettre. Le succès
de l'entreprise engagée le 18 juin 1940 se trouvait assuré
dans l'ordre international, tout comme il l'était aussi dans
le domaine des armes et dans l'âme du peuple français. Le
but allait être atteint, parce que l'action s'était inspirée
d'une France qui resterait la France pour ses enfants et
pour le monde. Or, en dépit des malheurs subis et des renon-
cements affichés, c'est cela qui était vrai. Il n'y a de réussite
qu'à partir de la vérité.
L'ORDRE
S'il n'est de style, suivant Bufïon, que par l'ordre et le
mouvement, c'est aussi vrai de la politique. Le vent du
changement souffle en rafales sur la France libérée. Mais la
règle doit s'y imposer, sous peine que rien ne vaille rien. Or,
si graves sont les blessures subies par notre pays, si pénibles
les conditions de vie dans lesquelles le maintiennent les
destructions et la guerre, si grand le bouleversement de ce
qui était établi : État, hiérarchies, familles, traditions, qu'il
est plongé dans une crise à la fois diffuse et générale. La joie
de la libération a pu momentanément dissimuler aux Fran-
çais le véritable état des choses. A présent, les réalités n'en
paraissent que plus amères. Pour moi, quand je regarde au
loin, j'aperçois bien l'azur du ciel. Mais, de près, voyant
bouillir d'affreux éléments de trouble dans le creuset des
affaires publiques, je me fais l'effet de Macbeth devant la
marmite des sorcières.
D'abord, il manque ce qu'il faudrait pour satisfaire les
besoins de l'existence des Français. Douze cents calories
par jour, c'est tout ce que les rations officielles accordent à
l'alimentation de chacun. Quant à se procurer les complé-
ments indispensables, on ne peut y parvenir qu'en allant
au marché noir, ce qui est ruineux et démoralisant. Comme
il n'y a pas de laine, pas de coton et guère de cuir, beaucoup
s'habillent de vêtements élimés et vont sur des semelles de
bois. Dans les villes, point de chauffage 1 Car, le peu de char-
bon qui sort des mines est réservé aux armées, aux chemins
de fer, aux centrales, aux industries de base, aux hôpitaux.
Rien n'en arrive jusqu'aux particuliers. Or, il se trouve que
cet hiver-là est l'un des plus rudes qu'on ait connus. A la
maison, à l'atelier, au bureau, à l'école, tout le monde gre-
lotte. Sauf une heure de temps en temps, le gaz n'a pas de
pression, l'éiectricité est coupée. Comme les trains sont rares,
91
MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
que ies cars ont disparu, que l'essence est introuvable, les
citadins prolongent leur journée de travail par des heures
de marche ou, au mieux, de bicyclette, tandis que les cam-
pagnards ne quittent pas les villages. La reprise de la vie
normale est, de surcroît, entravée par l'absence de 4 millions
de jeunes hommes : mobilisés, prisonniers, déportés, requis
en Allemagne, et par le déracinement d'un quart de la popu-
lation : sinistrés ou réfugiés qui campent chez les autres, sou-
vent dans des ruines ou bien dans des baraques.
De tant de gêne et de privations, bien des Français
s'étonnent et s'irritent, d'autant plus qu'ils avaient supposé
en être, comme par enchantement, débarrassés à la libération.
Cependant, le moment est proche où ces mécontentements
commenceront à s'atténuer. Il est acquis que ies hostilités
se termineront dans quelques mois, que les importations re-
prendront aussitôt après, que les hommes détenus en Alle-
magne et bon nombre de mobilisés retourneront au travail,
que les communications seront peu à peu rétablies, que la
production se développera de nouveau. Certes, il faudra des
années avant qu'on puisse en revenir aux conditions d'exis-
tence de naguère. Malgré tout, on aperçoit la sortie du tunnel.
Par rapport à ce qu'on vient de vivre, les épreuves qui restent
à subir ne seront plus, par elles-mêmes, assez dures ni assez
prolongées pour mettre l'avenir en question. Mais, ce qui
rend la situation grave, c'est qu'elles s'ajoutent au profond
ébranlement social, moral et politique, où se trouve plongé le
pays.
Cette crise nationale occupe ma vie de tous les jours. Non
que je me laisse absorber par les difficultés de détail, les avis,
les doléances, les critiques, qui affluent de toutes parts. Tout
en ressentant, autant que personne, les épreuves quotidiennes
de la population, tout en tenant les services en haleine, je
sais que les problèmes sont actuellement insolubles. Mais,
si le présent se traîne dans les séquelles du malheur, l'avenir
est à bâtir. Il y faut une politique. J'en ai une, dont je tâche
qu'elle soit à la dimension du sujet. Renouveler les conditions
sociales, afin que le travail reprenne et qu'échoue la subver-
sion. Tout préparer pour qu'au moment voulu le peuple re-
çoive la parole, sans permettre que, jusque-là, rien n'entame
mon autorité. Assurer l'action de la justice, de telle sorte
que les fautes commises soient sanctionnées rapidement, que
la répression échappe aux partisans, qu'une fois les jugements
rendus rien n'empêche la réconciliation. Remettre la presse
l'ordre
en liberté, en liquidant, toutefois, les organes qui ont servi
l'ennemi. Ramener le pays vers l'équilibre économique et
financier, en suscitant son activité et en lui épargnant d'ex-
cessives secousses. Gouverner à coups d'initiatives, de risques,
d'inconvénients. Voilà ce que je veux faire.
A mes yeux, il est clair que l'enjeu du conflit c'est, non
seulement le sort des nations et des États, mais aussi la
condition humaine. Il n'y a là, d'ailleurs, rien que de très
naturel. Toujours, la guerre, sous son aspect technique, est
un mouvement des sociétés. Les passions qui l'animent et
les prétextes qu'elle invoque ne manquent jamais d'enrober
une querelle concernant la destinée matérielle ou spirituelle
des hommes. Les victoires d'Alexandre étaient celles d'une
civilisation. C'est le désir tremblant du barbare qui fit crouler
l'Empire de Rome. Point d^invasions arabes sans le Coran.
Point de croisades sans l'Évangile. L'Europe de l'Ancien
Régime se dressa contre la France, quand l'Assemblée pro-
clama : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. »
Comme tout le monde, je constate que, de nos jours, le
machinisme domine l'univers. De là s'élève le grand débat
du siècle : la classe ouvrière sera-t-elle victime ou bénéfi-
ciaire du progrès mécanique en cours? De là sont sortis,
hier, les vastes mouvements : socialisme, communisme, fas-
cisme, qui s'emparèrent de plusieurs grands peuples et divi-
sèrent tous les autres. De là vient, qu'en ce moment, les
étendards des idéologies adverses : libérale, marxiste, hitlé-
rienne, flottent dans le ciel des batailles et que tant d'hommes
et tant de femmes, emportés par le cataclysme, sont hantés
par la pensée de ce qu'il adviendra d'eux-mêmes et de leurs
enfants. De là résulte cette évidence que le flot de passions,
d'espoirs, de douleurs, répandus sur les belligérants, l'im-
mense brassage humain auquel ils se trouvent soumis, l'effort
requis par la reconstruction, placent la question sociale au
premier rang de toutes celles qu'ont à résoudre les pouvoirs
publics. Je suis sûr que, sans des changements profonds et
rapides dans ce domaine, il n'y aura pas d'ordre qui tienne.
Combien est-ce vrai pour la France ! La guerre l'avait
saisie en pleine lutte des classes, celle-ci d'autant plus vive
que notre économie, gravement retardataire, répugnait aux
changements et que le régime politique, dépourvu de vigueur
et de foi, ne pouvait les imposer. Sans doute, à cette stagna-
tion y avait-il des causes de force majeure. Contrairement à
d'autres, nous n'avions pas la fortune de posséder en abon-
94 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
dance le charbon et le pétrole qui nourrissent la grande in-
dustrie. Avant la première guerre mondiale, la paix armée
nous contraignait à consacrer aux forces militaires une large
part de nos ressources. Ensuite, faute d'avoir obtenu le rè-
glement des réparations, nous avions été accablés par le
fardeau de la reconstruction. Enfin, devant la menace alle-
mande réapparue, il nous avait fallu reprendre l'effort d'ar-
mement. Dans de pareilles conditions, les investissements
productifs restaient trop souvent négligés, les outillages ne
se transformaient guère, les richesses demeuraient étales,
tandis que les budgets publics se bouclaient péniblement et
que fondait la monnaie. Tant de retards et d'embarras,
joints aux routines et aux égoïsmes, disposaient mal l'éco-
nomie et, avec elle, les pouvoirs à entreprendre les réformes
qui eussent donné leur part aux travailleurs. Il est vrai
qu'en 1936 la pression populaire imposait quelques conces-
sions. Mais l'élan s'enlisait vite dans la vase parlementaire.
Quand la France aborda la guerre, un lourd malaise social
tenait son peuple divisé.
Pendant le drame, sous le faix du malheur, un grand travail
s'était opéré dans les esprits. Le désastre de 1940 apparaissait
à beaucoup comme la faillite, dans tous les domaines, du
système et du monde dirigeants. On était donc porté à vouloir
les remplacer par d'autres. D'autant plus que la collabora-
tion d'une partie des milieux d'affaires avec les occupants,
l'étalage du mercantilisme, le contraste entre la pénurie où
presque tous étaient plongés et le luxe de quelques-uns, exas-
péraient la masse française. Et puis, cette guerre, où Hitler
luttait à la fois contre les démocraties et contre les Soviets,
jetait toute la classe ouvrière du côté de la résistance. La
nation voyait les travailleurs reparaître en patriotes en
même temps qu'en insurgés, comme c'avait été le cas à
l'époque de la Révolution, des journées de 1830, du soulève-
ment de 1848, des barricades de la Commune. Mais, cette
fois, c'est contre l'ennemi qu'ils faisaient grève ou allaient
au maquis. Aussi, l'idée que les ouvriers pourraient de nou-
veau s'écarter de la communauté nationale était-elle odieuse
au pays. Bref, rénover l'économie afin qu'elle serve la collec-
tivité avant de fournir des profits aux intérêts particuliers
et, du même coup, rehausser la condition des classes labo-
rieuses, c'est ce que souhaitait le sentiment général.
Le régime de Vichy avait essayé d'y répondre. Si, dans le
domaine financier et économique, ses technocrates s'étaient
l'ordre 95
conduits, malgré toutes les traverses, avec une incontestable
habileté, d'autre part, les doctrines sociales de la « révolution
nationale » : organisation corporative, charte du travail, pri-
vilèges de la famille, comportaient des idées qui n'étaient
pas sans attraits. Mais le fait que cette entreprise se confon-
dait avec la capitulation ne pouvait que rejeter les masses
vers une tout autre mystique.
Celle du communisme s'offre à leur colère et à leur espé-
rance. L'aversion à l'égard des structures d'autrefois s'est
exaspérée dans la misère, concentrée dans la résistance, exaltée
à la libération. Voilà donc, pour le « parti », une extraordinaire
occasion. Confondant à dessein l'insurrection contre l'ennemi
avec la lutte des classes et se posant comme le champion de
ces deux sortes de révolte, il a toutes chances de prendre la
tête du pays grâce à la surenchère sociale, lors même qu'il
ne pourrait le faire par la voie du Conseil de la résistance, des
comités et des milices. A moins, toutefois, que de Gaulle,
saisissant l'initiative, ne réalise des réformes telles qu'il puisse
regrouper les esprits, obtenir le concours des travailleurs et
assurer, sur de nouvelles bases, le démarrage économique.
C'est à quoi, sans délai, j'attelle le gouvernement. Le plan
est arrêté de longue date. Car, dès l'origine, je me suis mis
d'accord avec mes arrière-pensées et les résistants, quels
qu'ils soient, sont unanimes dans leurs intentions. Les mou-
vements ont pris position. Les comités d'étude, travaillant
en France dans la clandestinité, ou au grand jour à Londres
et en Afrique, ont préparé les projets. Les délégués, notam-
ment ceux qui siégeaient à l'Assemblée consultative d'Alger,
en ont approuvé les grandes lignes. On peut dire qu'un trait
essentiel de la résistance française est la volonté de rénovation
sociale. Mais il faut la traduire en actes. Or, en raison de mes
pouvoirs et du crédit que m'ouvre l'opinion, j'ai les moyens
de le faire. En l'espace d'une année, les ordonnances et les
lois promulguées sous ma responsabilité apporteront à la
structure de l'économie française et à la condition des tra-
vailleurs des changements d'une portée immense, dont le
régime d'avant-guerre avait délibéré en vain pendant plus
d'un demi-siècle. La construction est, semble-t-il, solide
puisque ensuite rien n'y sera, ni ajouté, ni retranché.
C'est ainsi que les sources principales de l'énergie sont
mises aux mains de l'État. Dès 1944, est institué le « Grou-
pement national des houillères du Nord et du Pas-de-Calais »,
auquel s'ajouteront bientôt celles de la Loire. Un peu plus
96 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
tard, le gouvernement décidera de prendre sous son contrôle
la production et la distribution de l'électricité et du gaz. La
réalisation suivra à mesure que les dispositions auront été
précisées. En 1945, sera créé le « Bureau des pétroles », chargé
de susciter, de mettre en œuvre, de coordonner, tout ce qui
concerne la recherche et l'industrie des carburants et des
lubrifiants. A la fin de l'année, le Haut-Commissariat à
l'énergie atomique verra le jour. Étant donné que l'activité
du pays dépend du charbon, du courant électrique, du gaz,
du pétrole et dépendra un jour de la fission de l'atome, que
pour porter l'économie française au niveau qu'exige le progrès
ces sources doivent être développées dans les plus vastes
proportions, qu'il y faut des dépenses et des travaux que
seule la collectivité est en mesure d'accomplir, la nationalisa-
tion s'impose.
Dans le même ordre d'idées, l'État se voit attribuer la
direction du crédit. En effet, dès lors qu'il lui incombe de
financer lui-même les investissements les plus lourds, il doit
en recevoir directement les moyens. Ce sera fait par la natio-
nalisation de la Banque de France et des grands établisse-
ments de crédit. Comme la mise en valeur des territoires de
l'Union française devient une des chances principales et,
peut-être, suprêmes de la France, l'ancienne « Caisse centrale
de la France Libre » est transformée en « Caisse centrale
de^ la France d'outre-mer » et organise la participation de
l'État au développement de ces pays neufs. C'est d'une ins-
piration semblable que procède la décision de grouper en un
seul réseau, — Air-France, — les lignes aériennes exploitées
avant la guerre par des sociétés subventionnées. L'année 1945
ne se terminera pas sans qu'on ait vu nos avions de transport
reparaître dans les cinq parties du monde. Quant à la cons-
titution des Établissements Renault en une régie nationale,
prononcée, il est vrai, non par principe, mais comme une
sanction, elle a pour conséquence de placer sous la coupe de
l'État « i'usine-pilote » par excellence. Enfin, pour amener
l'économie nouvelle à investir, c'est-à-dire à prélever sur le
présent afin de bâtir l'avenir, le « Haut-Commissariat au
Plan d'équipement et de modernisation » sera créé pendant
cette même année.
Mais il n'y a pas de progrès véritable si ceux qui le font
de leurs mains ne doivent pas y trouver leur compte. Le
gouvernement de la libération entend qu'il en soit ainsi,
non point seulement par des augmentations de salaires, mais
L ORDRE 97
surtout par des institutions qui modifient profondément la
condition ouvrière. L'année 1945 voit refondre entièrement et
étendre à des domaines multiples le régime des assurances
sociales. Tout salarié en sera obligatoirement couvert. Ainsi
disparaît l'angoisse, aussi ancienne que l'espèce humaine,
que la maladie, l'accident, la vieillesse, le chômage, faisaient
peser sur les laborieux. « Il y aura toujours des pauvres
parmi nous », mais non plus de misérables. D'autre part, un
système complet d'allocations familiales est alors mis en
vigueur. La nation donne aux familles un soutien propor-
tionné au nombre de leurs enfants et qui dure, pour chacun
d'eux, depuis le jour où s'annonce sa naissance jusqu'à celui
où il devient capable de subvenir à ses besoins. De ce fait,
va se redresser la natalité française, si riche jadis qu'elle
nourrissait l'esprit d'entreprise et la grandeur de notre race,
mais qui avait, en cent ans, décliné au point que la France
n'était plus qu'un pays statique et clairsemé. Dans le même
temps, le statut du fermage est renouvelé de fond en comble.
Désormais, l'agriculteur qui exploite une terre louée est assuré
d'y demeurer aussi longtemps qu'il le voudra, pourvu qu'il
remplisse les conditions de son bail. En outre, il a, sur cette
terre, un droit de préemption, s'il arrive qu'elle soit mise en
vente. Ainsi est-il porté remède à une cause virulente d'agi-
tation paysanne et de désertion des campagnes.
Encore, le plan que je me suis formé va-t-il bien au delà
de ces réformes d'ordre matériel. Il vise à attribuer aux tra-
vailleurs, dans l'économie nationale, des responsabilités qui
rehaussent de beaucoup le rôle d'instruments où ils étaient,
jusqu'alors, confinés. Qu'ils soient associés à la marche des
entreprises, que leur travail y ait les mêmes droits que dé-
tient le capital, que leur rémunération soit liée, comme le
revenu des actionnaires, aux résultats de l'exploitation, c'est
à quoi je projette d'aboutir. Afin de préparer cette promotion
ouvrière, les Comités d'entreprise voient le jour en fé-
vrier 1945. Chaque comité réunit le directeur de l'établis-
sement avec les représentants des ouvriers, des employés et
des cadres. Il est tenu au courant de l'activité commune. Il
formule son avis sur tout ce qui concerne la productivité.
Il gère lui-même les fonds consacrés, en dehors des traite-
ments et salaires, à la vie matérielle et sociale du personnel.
En rapprochant les uns des autres tous ceux, quels que soient
les échelons, qui participent à la même œuvre, en les amenant
à en étudier ensemble la marche, les progrès, les lacunes, en
T. III. 7
98 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
suscitant le sentiment et organisant la pratique de leur soli-
darité, je compte qu'un pas est fait vers l'association du ca-
pital, du travail et de la technique, où je vois la structure
humaine de l'économie de demain.
Ces transformations, si étendues qu'elles puissent être, sont
réalisées sans secousses. Certes, les privilégiés les accueillent
mélancoliquement. Certains s'en feront même de secrets
griefs pour plus tard. Mais, sur le moment tous, mesurant la
force du courant, s'y résignent aussitôt et d'autant plus
volontiers qu'ils avaient redouté bien pire. Du côté des com-
munistes, on affecte naturellement de tenir ce qui est fait
pour trop peu et d'alléguer que le gouvernement est empêché
d'aller plus loin par ses attaches réactionnaires. Mais on se
garde de s'y opposer. Quant aux « politiques », ils ne manquent
pas, suivant les règles de leur art, de formuler des réserves
dans l'un ou dans l'autre sens, mais ils approuvent en gros
l'œuvre qui s'accomplit et lui accordent, au sein de l'As-
semblée, des majorités massives. Beaucoup d'entre eux y
adhèrent parce qu'elle répond, dans l'ensemble, à d'anciennes
revendications. D'autres l'acceptent comme une concession
accordée à la paix sociale. Tous comptent s'en targuer demain
devant le corps électoral. Une fois de plus, je constate que
si, pour eux et pour moi, le but peut être le même, les rai-
sons qui les poussent ne sont pas identiques aux miennes.
Alors qu'ils règlent leur attitude d'après les préjugés de
leurs tendances respectives, ces considérations me touchent
peu. Par contre, je les vois médiocrement sensibles au mobile
dont je m'inspire et qui est la puissance de la France.
Car, aujourd'hui, comme il en fut toujours, c'est à l'État
qu'il incombe de bâtir la puissance nationale, laquelle, désor-
mais, dépend de l'économie. Celle-ci doit donc être dirigée,
d'autant mieux qu'elle est déficiente, qu'il lui faut se re-
nouveler et qu'elle ne le fera pas à moins qu'on ne l'y dé-
termine. Tel est, à mes yeux, le principal motif des mesures
de nationalisation, de contrôle, de modernisation, prises par
mon gouvernement. Mais cette conception d'un pouvoir armé
pour agir fortement dans le domaine économique est direc-
tement liée à l'idée que je me fais de l'État. Je vois en lui,
non point, comme il l'était hier et comme les partis vou-
draient qu'il le redevienne, une juxtaposition d'intérêts par-
ticuliers d'où ne peuvent sortir jamais que de faibles com-
promis, mais bien une institution de décision, d'action,
d'ambition, n'exprimant et ne servant que l'intérêt national.
99
Pour concevoir et pour décider, il lui faut des pouvoirs ayant
à leur tête un arbitre qualifié. Pour exécuter, il lui faut des
serviteurs recrutés et formés de manière à constituer un
corps valable et homogène dans tout l'ensemble de la fonc-
tion publique. De ces deux conditions, la première est actuel-
lement remplie et je suis prêt à réemployer à ce qu'elle le
soit demain. La seconde me conduit à créer, en août 1945,
l'École nationale d'administration. Que la structure ainsi
dessinée devienne définitive, alors les leviers nouveaux qui
sont placés dans les mains de l'État lui donneront assez de
prise sur l'activité française pour qu'il puisse faire le pays plus
fort et plus rayonnant.
Indépendamment de l'esprit de justice et de l'opportu-
nité, c'est la même intention qui me conduit à promouvoir
les travailleurs au rang d'associés responsables. La cohésion
de la France exige qu'ils réintègrent moralement la commu-
nauté nationale, dont, par révolte ou par désespoir, beau-
coup tendent à s'écarter. Si, au surplus, la classe ouvrière
applique d'elle-même au rendement les ressources de sa
capacité, quel ressort sera mis en œuvre dans l'activité pro-
ductrice et, par là, dans la puissance française I
Mais il faudra du temps pour que la structure nouvelle
puisse produire ses effets. En attendant, il s'agit de vivre.
Or, la reprise du travail dans les usines et dans les mines,
la reconstruction des ponts, des ports, des voies ferrées, des
canaux, des centrales, la remise en marche des trains, des
camions, des péniches, exigent que tout le monde s'y mette.
Les choses étant ce qu'elles sont, j'entends employer au salut
public tout ce qui en est capable. Bien entendu, les com-
munistes ne sauraient en être exclus, dans cette période où
la substance de la France serait gravement compromise si
le peuple tout entier ne se mettait à la besogne, a fortiori
si la guerre sociale le déchirait. Non point que je me fasse
d'illusion au sujet du loyalisme du « parti ». Je sais très bien
qu'il vise à saisir le pouvoir total et que, s'il m'arrivait de
fléchir, il monterait tout de suite à l'assaut. Mais la partici-
pation qu'il a prise à la résistance, l'influence qu'il exerce
sur la classe ouvrière, le désir qu'éprouve l'opinion et que je
ressens moi-même de le voir revenir à la nation, me déter-
minent à lui donner sa place dans le travail de redressement.
Ruant, mordant, se cabrant, mais attelé entre les brancards
et subissant le mors et la bride, il va donc, lui aussi, tirer la
lourde charrette. C'est mon affaire de tenir les rênes. J'en
100 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
ai la force, de par la confiance que me fait le peuple français.
Cette politique d'unité m'a amené, dès Alger, à introduire
des communistes parmi les membres de mon gouvernement.
J'en ai fait autant à Paris, En outre, un commissaire de la
République, trois préfets, plusieurs hauts fonctionnaires, pro-
venant du « parti », ont été pris à l'essai. Dans la composition
de l'Assemblée consultative, j'ai attribué aux communistes
une représentation correspondant à leur importance. Et
voici, qu'en novembre 1944, j'approuve la proposition du
garde des Sceaux tendant à accorder à M. Maurice Thorez,
condamné pour désertion cinq ans plus tôt, le bénéfice de la
grâce amnistiante. Celle-ci est prononcée par le Conseil des
ministres. Le secrétaire général du « parti » peut, dès lors,
quitter Moscou et rentrer dans sa patrie. Il y a beau temps,
d'ailleurs, qu'à son sujet et des côtés les plus divers on in-
voque mon indulgence. L'intéressé lui-même m'a adressé
maintes requêtes. Pourtant, si je crois devoir adopter cette
mesure de clémence, et justement à ce moment-là, c'est
très délibérément. Compte tenu des circonstances d'antan,
des événements survenus depuis, des nécessités d'aujourd'hui,
je considère que le retour de Maurice Thorez à la tête du
Parti communiste peut comporter, actuellement, plus d'avan-
tages que d'inconvénients.
Ce sera en effet le cas, aussi longtemps que je me trouverai
moi-même à la tête de l'État et de la nation. Assurément,
jour après jour, les communistes prodigueront les surenchères
et les invectives. Cependant, ils n'essaieront aucun mouve-
ment insurrectionnel. Bien mieux, tant que je gouvernerai,
il n'y aura pas une seule grève. Il est vrai que le « parti »
ne ménagera rien pour diriger la conjoncture, politique, syn-
dicale et électorale, et dominer les autres formations en
exploitant leur secret désir d'amener de Gaulle au départ
et le complexe d'infériorité que leur inspire leur propre in-
consistance. Mais, dès lors qu'au lieu de la révolution les
communistes prennent pour but la prépondérance dans un
régime parlementaire, la société court moins de risques. Il
est vrai que, sur ma route, ils multiplieront les aspérités et
mèneront, à la cantonade, une campagne de dénigrement.
Pourtant, jusqu'à mon départ, ils se garderont toujours de
méconnaître mon autorité ou d'insulter ma personne. Par-
tout où je paraîtrai, leurs représentants seront là pour me
rendre hommage et leurs électeurs, dans la foule, crieront,
eux aussi : a Vive de Gaulle 1 »
101
Quant à Thorez, tout en s'efforçant d'avancer les affaires
du communisme, il va rendre, en plusieurs occasions, service à
l'intérêt public. Dès le lendemain de son retour en France, il
aide à mettre fin aux dernières séquelles des « milices patrio-
tiques » que certains, parmi les siens, s'obstinent à main-
tenir dans une nouvelle clandestinité. Dans la mesure où le
lui permet la sombre et dure rigidité de son parti, il s'op-
pose aux tentatives d'empiétement des comités de libération
et aux actes de violence auxquels cherchent à se livrer des
équipes surexcitées. A ceux, — nombreux, — des ouvriers,
en particulier des mineurs, qui écoutent ses harangues, il ne
cesse de donner pour consigne de travailler autant que pos-
sible et de produire coûte que coûte. Est-ce simplement par
tactique politique? Je n'ai pas à le démêler. Il me suffît que
la France soit servie.
Au fond, les dirigeants du « parti », renonçant pour l'heure
à s'imposer, visaient surtout à préparer ce qui suivrait la
victoire. Il en était de même des autres fractions politiques.
A mesure que se précisait la perspective électorale, chacune
s'occupait d'elle-même, s'organisait pour son compte, dres-
sait un programme séparé. On avait vu, d'abord, les comités
de libération se réunir, ici et là, pour réclamer « les États
généraux de la résistance française ». Mais la tentative tour-
nait court en raison de l'opposition immédiatement apparente
entre les éléments inspirés par les communistes et ceux qui
ne l'étaient pas. Dès lors, le branle était donné aux congrès
des différents partis. Dès novembre, les socialistes avaient
tenu le leur. En janvier, c'était le tour du « Mouvement de
libération nationale », puis celui du « Front national ». En
février, se retrouvaient les délégués de la « Fédération répu-
blicaine », bientôt imités par ceux de l'ancien « Parti social
français », tandis que se constituait le « Mouvement répu-
blicain populaire ». Dans le courant du même mois, socialistes
et communistes décidaient d'opérer de concert et formaient
un « comité d'entente » pour diriger leur action commune.
En avril, les « Jeunesses communistes » tenaient leurs assises.
Pendant ce temps, les cadres du Parti radical entamaient
leur regroupement. Bref, toutes sortes d'instruments, qui
depuis des années n'avaient joué qu'en sourdine, déployaient
leur sonorité.
Il va de soi que je ne me mêlais directement à l'activité
d'aucun groupe. Mais j'observais avec soin cette gestation
des forces politiques. Dans l'immédiat, il est vrai, les congrès
102 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
et leurs motions n'avaient qu'une importance restreinte
puisque de Gaulle gouvernait et continuerait de le faire
jusqu'à ce qu'il rende la parole au pays. Mais il la lui rendrait
bientôt. Ce qui adviendrait, alors, dépendrait dans une large
mesure de ce qui était justement en train de s'élaborer. Je
dois dire que les ferments à l'œuvre me paraissaient décevants.
Ce qui me frappait surtout, dans les partis qui se refor-
maient, c'était leur désir passionné de s'attribuer en propre,
dès qu'ils en auraient l'occasion, tous les pouvoirs de la Répu-
blique et leur incapacité, qu'ils étalaient par avance, de les
exercer efficacement. A cet égard, rien ne laissait prévoir une
amélioration quelconque par rapport au vain manège en
quoi consistait avant guerre le fonctionnement du régime
et qui avait mené le pays à un désastre épouvantable. Ver-
balement, on reniait à l'envi ces pratiques. « Révolution ! »
c'était le slogan qui dominait les discours. Mais nul ne pré-
cisait ce que cela signifiait au juste, quels changements
effectifs devaient être apportés de gré ou de force à ce qui
existait naguère, surtout quelle autorité, et dotée de quels pou-
voirs, aurait à les accomplir. Les communistes, eux, savaient ce
qu'ils voulaient. Mais ils se gardaient de tout dire. Les fractions
qui sous une phraséologie d'audace étaient au fond modérées,
abritaient leur circonspection sous la formule de Georges
Bidault : « La révolution par la loi ! » Quant aux groupes et
aux hommes de gauche, ou qui se donnaient pour tels, ils
se montraient rigoureux dans la critique et l'exclusive, mais
chimériques et désaccordés dans tout ce qui était constructif.
Recevant les délégations, lisant les journaux, écoutant les
orateurs, j'en venais à penser que la révolution était, pour
les partis renaissants, non pas une entreprise visant des
buts définis et impliquant l'action et le risque, mais bien
une attitude de constante insatisfaction vis-à-vis de toute
politique, même s'ils l'avaient préconisée.
Je ne cache pas que ces indices me causaient beaucoup
d'appréhensions. Alors que la confusion et l'impuissance des
pouvoirs avaient été les causes directes du désordre social
et moral, de la faiblesse diplomatique, de la faillite straté-
gique, enfin du renoncement national, qui nous avaient jetés
aux abîmes, quel génie malfaisant, quel Roi des aulnes, nous
entraînait vers les mêmes brouillards? Quand on pensait
aux problèmes écrasants qui se dressaient devant la France,
comment imaginer qu'ils pourraient être résolus, sinon sous
l'égide d'un État impartial et fort? Mais il me fallait bien
103
voir que l'idée que je m'en faisais était rarement partagée.
Pour moi, la séparation des pouvoirs, l'autorité d'un chef
de l'État qui en soit un, le recours au peuple par la voie du
référendum chaque fois qu'il s'agirait de son destin ou de ses
institutions, c'étaient, dans un pays tel que le nôtre, les bases
nécessaires de la démocratie. Or, il n'était que trop clair que
tout ce qui comptait ou allait compter dans la politique
penchait dans un sens opposé. Le futur personnel dirigeant
concevait les pouvoirs de demain comme confondus organi-
quement à la discrétion des partis, le chef de l'État, — à
condition qu'il y en ait un, — comme un figurant mandaté
par des groupes parlementaires, le suffrage universel comme
destiné exclusivement à élire des députés. Pour ce qui était
de moi-même, tout en admettant ma primauté dans le sys-
tème provisoire, tout en inscrivant à mon crédit services
rendus et popularité, tout en me marquant, à l'occasion, une
adhésion spectaculaire, on ne dissimulait pas l'impatience que
suscitait l'étendue de mon autorité, ni la méfiance qu'ins-
pirait le pouvoir dit « personnel ». Ainsi, bien qu'il n'y eût
pas encore d'opposition directe à mon action, je voyais à
l'horizon s'amonceler les nuages et je marchais, dès à pré-
sent, dans une atmosphère alourdie de critiques et d'objec-
tions.
A l'Assemblée consultative, cette façon de considérer
de Gaulle, à la fois sous un angle favorable et sous un autre
qui ne l'était guère, apparaissait clairement. Je m'y rendais
souvent, tenant à recueillir les idées à la source et à utiliser
l'auditoire pour exposer publiquement mon action et mes
raisons. Mais aussi, j'étais, de nature, attiré par ce que le
corps parlementaire contient de vie profonde et contrariée,
d'humanité ardente et voilée, de passions actives et con-
traintes, et qui, tantôt s'assoupit comme pour donner le
change, tantôt éclate en heurts retentissants. Par conve-
nances de protocole, mon entrée et mon départ s'effectuaient
avec quelque solennité. Mais, tout le temps que je participais
aux travaux de l'Assemblée, je faisais en sorte de ne la con-
traindre en rien, respectant son ordre du jour, prenant place
à l'un de ses bancs, parlant à la même tribune que ses
membres, devisant avec eux dans les couloirs. Les séances,
il faut le dire, étaient souvent assez ternes, la plupart des
orateurs lisant un texte monocorde qui dévidait des géné-
ralités et accrochait peu l'attention. Cependant, de temps
en temps, le talent de certains, ministres ou non, tels
104 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
MM. Auriol, Bastid, Bidault, Boncour, Cot, Denais, Duclos,
Hervé, Laniel, Marin, Mendès-France, Philip, Pleven, Schu-
mann, Teitgen, etc., donnait du relief aux débats. Parfois,
sur un sujet brûlant, les sentiments s'échauffaient, une vive
émotion collective planait au-dessus des travées. Alors, des
phrases éloquentes, fusant dans l'atmosphère tendue, pro-
voquaient des remous de colère ou d'enthousiasme.
A maintes reprises, je pris la parole à l'Assemblée consul-
tative. Ce fut parfois pour des exposés concernant de vastes
sujets, par exemple : le 22 novembre les plans d'ensemble du
gouvernement, le 21 décembre le pacte franco-russe qui
venait d'être conclu, le 2 mars la politique à suivre à l'in-
térieur, le 20 mars l'Indochine où les Japonais attaquaient,
le 15 mai les leçons à tirer de la guerre après la victoire.
Dans d'autres cas, j'intervenais à l'improviste au cours du
débat. En chacune de ces occasions, il s'opérait dans l'assis-
tance un rassemblement des esprits que traduisait, momen-
tanément, quelque imposante manifestation. La grandeur des
sujets traités, l'effet des mots, le contact humain pris avec
de Gaulle, rappelaient aux délégués la solidarité qui nous
liait tous ensemble et leur faisaient sentir l'attrait de la com-
munauté nationale. Pour un instant, nous nous sentions alors
plus unis, c'est-à-dire meilleurs.
Mais, s'il était entendu qu'on applaudissait de Gaulle, on
ne se faisait pas faute de s'en prendre à son gouvernement.
A travers les observations qui s'adressaient au pouvoir, l'ai-
greur coulait à flots pressés. En certains cas, elle débordait
en des attaques en règle contre l'un ou l'autre des ministres.
Un jour, Jules Jeanneney, ministre d'État, fut assailli d'in-
vectives à propos de paroles déférentes qu'il avait prononcées,
en juillet 1940, à l'adresse du Maréchal. Pourtant, depuis
cette époque, il n'avait jamais cessé d'adhérer à la résistance.
Dans les premiers mois de 1945, le budget étant soumis,
pour avis, à la Consultative, il y eut de houleux débats.
Comme on examinait les crédits de la Justice, l'épuration
vint sur le tapis. Le ministre, François de Menthon, dut
subir un feu roulant d'implacables réquisitoires. Une énorme
majorité prétendit sanctionner « sa criminelle faiblesse » en
lui refusant la confiance, manifestation platonique, sans doute,
mais qui donnait la mesure de l'excitation. Peu après, Pierre-
Henri Teitgen, ministre de l'Information, fut pris à son tour
comme cible. Les embarras dans lesquels le manque de papier
plongeait alors la presse de toutes tendances lui étaient im-
105
pûtes dans des termes extravagants : « Pornographe, protec-
teur des agents de l'Allemagne, représentant des trusts, af-
fairiste, contempteur des Droits de l'Homme, persécuteur des
journaux de la résistance, responsable de l'absence de la
France à Yalta, tels sont les traits sous lesquels on vient de
me représenter », pouvait déclarer Teitgen en répondant aux
accusateurs. Quand on passa à l'examen du budget des
Prisonniers, le ministre, Henri Frenay, fut de tous les côtés
l'objet de furieux reproches, bien qu'à cette date, les pri-
sonniers étant encore aux mains de l'ennemi, nul ne pût dire
ce que vaudraient les mesures préparées en vue de leur
retour.
Cette agitation bouillonnante recouvrait, en réalité, une
revendication précise. L'Assemblée ne se résignait pas à n'être
que consultative. Elle aurait voulu que le pouvoir dépendît
d'elle. La prétention fut bientôt affirmée. Le 19 mars, je
reçus une délégation envoyée par tous les groupes. « Nous
venons, — me dirent les mandataires, « vous faire connaître
qu'à l'Assemblée il existe un grave malaise. La raison en
est le rôle étroit où celle-ci est confinée et le fait que le gou-
vernement agit sans se croire lié par nos avis et par nos
votes. Nous demandons que, désormais, le pouvoir exécutif
ne prenne plus de décisions contraires aux positions adoptées
par l'Assemblée. »
Céder à cette mise en demeure c'eût été, évidemment, s'en-
foncer dans la confusion. « Seul, le peuple est souverain »,
répondis-je aux délégués. « En attendant qu'il soit en mesure
d'exprimer sa volonté, j'ai pris sur moi de le conduire. Vous
avez bien voulu m'y aider en répondant à mon appel. Ce
fut votre rôle et ce sera votre gloire. Mais ma responsabilité
n'en reste pas moins entière. Même la démarche que vous
faites en ce moment prouve que tout le pouvoir m'est en
charge, puisque c'est à moi que vous demandez qu'il vous
en soit remis une part. Mais la situation de la France ne
permet pas cette dispersion. »
— « Pourtant ! » s'écrièrent les délégués, « nous repré-
sentons la résistance. N'est-ce pas à elle qu'il appartient
d'exprimer la volonté du peuple en l'absence de pouvoirs
légaux? »
— « Vous êtes, dis-je, mandatés par les mouvements et
les partis résistants. Cela vous donne, assurément, le droit
de vous faire entendre. C'est bien pourquoi j'ai institué l'As-
semblée consultative et vous ai désignés pour en faire partie.
106 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
Tous les problèmes vous y sont soumis. Moi-même et mes
ministres participons à vos débats. Vous êtes associés à
l'action du gouvernement par les questions que vous lui
posez, les explications qu'il vous fournit, les avis que vous
formulez. Mais je n'irai pas au delà. Veuillez, d'ailleurs,
considérer que la résistance française a été plus large que les
mouvements et que la France est plus large que la résistance.
Or, c'est au nom de la France tout entière, non d'une fraction,
si valable soit-elle, que j'accomplis ma mission. Jusqu'aux
futures élections générales, j'ai à répondre du destin du pays
devant lui et devant lui seul. »
Les délégués se retirèrent sans cacher leur mécontentement.
A la suite de leur visite il y eut, cependant, une détente à
l'Assemblée. S'accommodant de ce qui était fixé aussi net-
tement, elle se remit à son travail. Au total, celui-ci fut utile.
L'étude par les commissions et la discussion en séance pu-
blique des projets concernant les réformes économiques et
sociales, la justice, l'administration, l'enseignement, les ter-
ritoires d'outre-mer, apportèrent au ministre, non seule-
ment l'appui de votes massifs, mais encore d'heureuses sug-
gestions. L'attention portée et l'hommage rendu à l'action
des armées par des hommes eux-mêmes éprouvés encou-
ragea chefs et combattants. A l'étranger, le spectacle d'une
préfiguration parlementaire dans l'hémicycle du Luxembourg,
les idées qui s'y exprimaient sans entraves, le fait que la
politique suivie par le gouvernement y était, somme toute,
approuvée, renforcèrent l'audience de la France. Enfin, dans
le public, l'impression que les principales mesures arrêtées
par le pouvoir étaient débattues au grand jour, qu'il y avait
un exutoire aux requêtes et aux critiques, qu'on s'acheminait
ainsi vers un état de choses où le peuple serait remis en pos-
session de ses droits, contribuèrent certainement à rétablir
le libre cours des opinions et des sentiments qui est, en pro-
fondeur, une condition essentielle de l'ordre.
Une autre est la démonstration que la justice est rendue.
Or, sous ce rapport, on assistait à un déferlement d'exi-
gences vindicatives. Après ce qui s'était passé, cette réac-
tion était trop explicable. La collaboration avait revêtu, sous
les formes variées des décisions politiques, de l'action poli-
cière et quelquefois militaire, des mesures administratives,
des publications et des discours de propagande, non seule-
ment le caractère de l'abaissement national, mais encore
celui de la persécution à l'encontre d'une foule de Français.
107
Avec le concours de bon nombre d'officiels et d'une masse de
délateurs, excités et applaudis par un ramas de folliculaires,
60 000 personnes avaient été exécutées, plus de 200 000 dé-
portées dont à peine 50 000 survivraient. En outre,
35 000 hommes et femmes s'étaient vus condamnés par les
tribunaux de Vichy ; 70 000 « suspects », internés ; 35 000 fonc-
tionnaires, révoqués ; 15 000 militaires, dégradés, sous l'incul-
pation d'être des résistants. Maintenant, les fureurs débor-
daient. Sans doute le gouvernement avait-il le devoir de
garder la tête froide. Mais passer l'éponge sur tant de crimes
et d'abus c'eût été laisser un monstrueux abcès infecter pour
toujours le pays. Il fallait que la justice passe.
Elle passa. Pendant l'hiver, les cours formées pour juger
les faits de collaboration firent activement leur office. Certes,
la rigueur des condamnations se trouva être assez variable
suivant la composition des jurys. L'ambiance locale se fît
sentir. Parfois, les audiences furent troublées par des mani-
festations de foule. Il y eut même, en plusieurs régions, des
émeutes pour arracher aux tribunaux des condamnations à
mort. Ce fut le cas, par exemple, à Nîmes, à Maubeuge, à
Bourges, à Annecy, à Aies, à Rodez. Même, une vingtaine
de malheureux prévenus furent, ici ou là, massacrés. Le
gouvernement dut, à plusieurs reprises, réprimer ces explo-
sions. J'eus à rappeler à la vigilance et à la fermeté les mi-
nistres de l'Intérieur et de la Justice, à imposer des sanctions
contre des fonctionnaires coupables de mollesse dans le main-
tien de l'ordre, à exiger l'inculpation des gens qui l'avaient
troublé. Cependant, l'œuvre de la Justice fut accomplie
aussi impartialement qu'il était humainement possible au
milieu des passions en éveil. Rares ont été les jugements qu'il
fallut, après coup, reconnaître pour mal fondés.
2 071 condamnations à mort furent prononcées par les
cours, en dehors des contumaces. Les dossiers m'étaient en-
suite soumis, après examen et avis de la commission des
grâces au ministère de la Justice et appréciation motivée
du garde des Sceaux. Je les ai tous étudiés, directement assisté
que j'étais par le conseiller Patin, directeur des affaires cri-
minelles et des grâces à la Chancellerie, et recevant les avocats
chaque fois qu'ils en faisaient la demande. Rien au monde
ne m'a paru plus triste que l'étalage des meurtres, des tor-
tures, des délations, des appels à la trahison, qui venaient
ainsi sous mes yeux. En conscience j'atteste, qu'à part une
centaine de cas, tous les condamnés avaient mérité d'être
108 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
exécutés. Pourtant, j'accordai la grâce à 1 303 d'entre eux,
commuant, en particulier, la peine de toutes les femmes, de
presque tous les mineurs et, parmi les hommes, de la plupart
de ceux qui avaient agi d'après un ordre formel et en exposant
leur vie. Je dus rejeter 768 recours. C'est qu'alors il s'agis-
sait de condamnés dont l'action personnelle et spontanée
avait causé la mort d'autres Français ou servi directement
l'ennemi.
Quant aux 39 900 condamnations à la détention que pro-
noncèrent les cours de Justice, elles furent, dans leur ensemble,
équitables et modérées. Il y en eut, dans le même temps,
55 000 en Belgique, plus de 50 000 en Hollande. Encore, par
des remises de peine, le gouvernement atténua-t-il l'effet d'un
grand nombre de jugements. C'est ce qu'il fit, en particulier,
pour beaucoup de malheureux jeunes gens qui s'étaient laissé
attirer dans la « Milice », la « Légion des volontaires français »
ou la « Phalange africaine », et qui reçurent la possibilité de
s'engager dans le Corps expéditionnaire d'Indochine. Il faut
ajouter que les juges d'instruction rendirent 18 000 non-lieu.
Au milieu de 1945, parmi les 60 000 coupables ou suspects
arrêtés à la libération, il n'y en avait plus un seul qui fût
encore détenu, à moins d'avoir été inculpé suivant les règles.
Compte tenu de la masse des faits de collaboration, des flots
d'atrocités commises à l'encontre des résistants, et si l'on
évoque le torrent des colères qui se répandit en tous sens dès
que l'ennemi tourna les talons, on peut dire que l'épuration
par la voie des tribunaux comporta autant d'indulgence que
possible.
Il en fut de même dans la fonction publique. Là, pourtant,
les rancœurs étaient particulièrement vives, car Vichy avait
rayé des cadres plus de 50 000 personnes et, d'autre part,
on avait vu s'étaler chez certains détenteurs de l'autorité
publique un zèle odieux au service de l'envahisseur. Le Gou-
vernement provisoire décida de consulter les administrations
elles-mêmes pour éclairer les sanctions à prendre. Dans chaque
département ministériel, une commission d'épuration recueil-
lait les informations, le ministre statuant ensuite par arrêté
ou le gouvernement par décret. Le recours en Conseil d'Etat
restait, naturellement, ouvert. En fait, l'immense majorité
des fonctionnaires s'était honorablement comportée. Même,
beaucoup d'entre eux avaient, dans l'exercice de leurs attri-
butions, aidé à la lutte contre l'ennemi et ses complices. Sur
un effectif de plus de 800 000, les enquêtes ne constituèrent
109
qu'environ 20 000 dossiers, au vu desquels furent prononcées
14 000 sanctions dont à peine 5 000 révocations. C'est en
connaissance de cause que je déclarai, par la radio, le 18 jan-
vier : « Ceux qui ont l'honneur de servir l'État le servent,
j'en réponds, avec ardeur et discipline et méritent d'être en-
couragés par l'estime des citoyens. »
La Haute-Cour, destinée à juger les actes d'intelligence
avec l'ennemi et d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État
commis aux postes les plus élevés, commença à siéger au
mois de mars. Elle était présidée par le Premier président de
la cour de Cassation M. Mongibeaux, assisté du Président
de la Chambre criminelle M. Donat-Guigne, et du Premier
président de la cour d'Appel de Paris M. Picard. Le jury,
tiré au sort sur deux listes de 50 noms établis par l'Assemblée
consultative, comprenait 24 membres, dont 12 étaient en 1940
députés ou sénateurs. Le président Mornet occupait le siège
du Ministère public. Quant à l'instruction des procès, elle
incombait à la « commission d'instruction » formée de 5 ma-
gistrats et de 6 membres de l'Assemblée.
Il m'avait paru nécessaire que les hommes qui avaient
pris, dans les plus hautes fonctions, la responsabilité des
actes du régime de Vichy eussent à comparaître devant une
juridiction instaurée à cet effet. Ni les tribunaux ordinaires,
ni les cours de justice, ni les conseils de guerre, ne se tou-
vaient au plan de telles causes. Comme les personnages visés
avaient, soit comme ministres, soit comme hauts-commis-
saires, résidents généraux ou secrétaires généraux, joué un
rôle politique, il fallait une capacité politique à la cour qui les
jugerait. Pour tous les cas du même ordre, en tous temps,
dans tous les pays, cette condition s'était imposée. C'est
pour l'observer moi-même que j'instituai la Haute-Cour par
ordonnance du 18 novembre 1944.
Cette création avait lieu dans des conditions juridiques à
coup sûr exceptionnelles. On eût pu imaginer que je laisse
aux pouvoirs publics qui seraient plus tard établis en vertu
d'une légalité formelle le soin de faire le nécessaire. Mais
l'ordre intérieur et la position extérieure de la France exi-
geaient que la capitulation, la rupture des alliances, la colla-
boration délibérée avec l'ennemi, fussent jugées sans tarder
dans la personne des dirigeants qui s'en étaient rendus res-
ponsables. Sans cela, comment, au nom de quoi, châtier les
exécutants? Comment, au nom de quoi, prétendre pour la
France à un rang de grande puissance belligérante et victo-
110 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
rieuse? En cette matière, comme en tant d'autres, je pris
sur moi de faire ce qu'il fallait. Il appartiendrait ensuite à
l'Assemblée nationale, quand elle serait réunie, d'entériner
la procédure. C'est ce qu'elle ne manqua pas de faire. Bien
entendu, une fois la Haute-Cour créée, je me gardai de tout
ce qui eût pu, de mon chef, influencer les poursuites, les ins-
tructions, les jugements, m'abstenant de toute déposition et
ne recevant aucune commission rogatoire. Comme je voulais
que les débats eussent lieu dans la sérénité, sans risque d'être
troublés par des manifestations ou par des mouvements d'as-
sistance, je refusai de fixer dans le vaisseau du Palais-Bourbon
le siège de la Haute-Cour, — ce que beaucoup réclamaient ;
— je la fis installer tout bonnement au palais de Justice et lui
assurai la garde d'un service d'ordre important.
Le premier procès qui vint devant la Haute-Cour fut
celui de l'amiral Esteva. Au moment de l'arrivée des alliés
en Afrique du Nord, il occupait le poste de résident-général
en Tunisie. Conformément aux ordres de Pétain, l'infortuné
avait laissé débarquer les Allemands, prescrit qu'on leur
ouvrît les voies, interdit aux forces françaises dans la Régence
de rejoindre celles qui combattaient l'ennemi. Mais l'occupa-
tion du territoire tunisien, en particulier de Bizerte, par les
troupes de l'Axe contraignit Américains, Français et Bri-
tanniques à y livrer une longue bataille. D'autre part, la
présence des Allemands et des Italiens dans le royaume de
Tunis y fournit aux agitateurs l'occasion de se dresser contre
la France. D'où de lourdes conséquences dans le domaine
politique.
L'amiral Esteva fut condamné à la réclusion. Au terme
d'une carrière qui, jusqu'à ces événements, avait été exem-
plaire, ce vieux marin, égaré par une fausse discipline,
s'était trouvé complice, puis victime, d'une néfaste en-
treprise.
Le général Dentz lui succéda au banc des accusés. Dans
les fonctions de haut-commissaire au Levant, il avait, au
printemps de 1941, permis à des escadrilles allemandes d'at-
terrir sur les terrains de Syrie comme l'exigeait Vichy, fixé
les points où la Wehrmacht pourrait éventuellement débarquer
et, en fin de compte, fait combattre les forces qu'il commandait
contre les Français Libres et contre les Britanniques. Après
une première résistance qui pouvait passer pour un « baroud
d'honneur », Dentz avait demandé à quelles conditions un
armistice lui serait accordé. Ces conditions, arrêtées par moi-
111
même d'accord avec le commandement anglais, comportaient
la transmission des pouvoirs du haut-commissaire de Vichy à
celui de la France Libre et, pour tous les militaires et fonc-
tionnaires français, la possibilité de se rallier à moi. Je faisais
savoir, qu'en cas d'acceptation de ce que nous proposions,
aucune poursuite judiciaire ne serait engagée contre le haut-
commissaire et ses subordonnés.
Mais, au lieu de souscrire à la conciliation, le général
Dentz s'était lancé dans une lutte à outrance qui ne pouvait
profiter qu'à l'ennemi. Le malheureux alla jusqu'à demander
l'appui direct de l'aviation allemande. Amené à déposer les
armes après que de grandes pertes eurent été subies de
part et d'autre, il avait conclu avec les Britanniques une
convention qui, assurément, faisait l'affaire de l'Angleterre,
mais pas du tout celle de la France. En effet, c'est aux Bri-
tanniques, et non point à la France Libre, que^ le haut-
commissaire de Vichy abandonnait le sort des États sous
mandat français. Il obtenait, en même temps, que les troupes
et les cadres sous ses ordres fussent soustraits au contact
des « gaullistes » et immédiatement embarqués pour la Métro-
pole sur des navires qu'envoyait Vichy, d'accord avec les
Allemands. Ainsi, rien ne justifiait plus l'immunité que
j'avais pu, naguère, envisager à son sujet.
Le général Dentz fut condamné à la peine de mort. Mais,
tenant compte des loyaux et beaux services qu'il avait rendus
en d'autres temps et compatissant à ce drame du soldat
perdu, je le graciai aussitôt.
Les procès faits aux serviteurs du triste régime de Vichy
déterminèrent bientôt la Haute-Cour à ouvrir celui du maître.
Le 17 mars, elle décida que le maréchal Pétain serait jugé
par contumace. C'était là une échéance lamentable et iné-
vitable. Mais, autant il était à mes yeux nécessaire, du point
de vue national et international, que la justice française
rendît un verdict solennel, autant je souhaitais que quelque
péripétie tînt éloigné du sol de la France cet accusé de quatre-
vingt-neuf ans, ce chef naguère revêtu d'une insigne dignité,
ce vieillard en qui, lors de la catastrophe, nombre de Français
avaient mis leur confiance et pour qui, en dépit de tout, beau-
coup éprouvaient encore du respect ou de la pitié. Au général
de Lattre, qui me demandait quelle conduite il devrait tenir
s'il advenait que ses troupes, approchant de Sigmaringen,
trouvassent là ou ailleurs Pétain et ses anciens ministres
j'avais répondu que tous devraient être arrêtés, mais que,
112 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
pour ce qui était du Maréchal lui-même, je ne désirais pas
qu'on eût à le rencontrer.
Or, le 23 avril, Pétain arrivait en Suisse. Il avait obtenu
des Allemands qu'ils l'y mènent et des Suisses qu'ils l'y
accueillent. M. Karl Burckhardt, ambassadeur de la Confédé-
ration, étant venu me l'annoncer, je lui dis que le gouverne-
ment français n'était aucunement pressé de voir extrader
Pétain. Mais, quelques heures plus tard, reparaissait Karl
Burckhardt. « Le Maréchal, me déclara-t-il, demande à re-
gagner la France. Mon gouvernement ne peut s'y opposer.
Philippe Pétain va donc être conduit à votre frontière. »
Les dés étaient jetés. Le vieux Maréchal ne pouvait douter
qu'il allait être condamné. Mais il entendait comparaître en
personne devant la justice française et subir la peine, quelle
qu'elle fût, qui lui serait infligée. Cette décision était coura-
geuse. Le général Kœnig prit Pétain en charge à Vallorbe.
Voyageant en train spécial et protégé par une solide escorte
contre les voies de fait que certains voulaient exercer contre
lui, le Maréchal fut interné au fort de Montrouge.
Tandis que la justice accomplissait son œuvre, il eût été
désirable que l'opinion fût tenue au courant des raisons de
ses jugements. Certes, l'étalage excessif des procès dans la
presse aurait été scandaleux. Mais, sur des sujets qui mettaient
les passions à vif, une information objective eût mis de l'ordre
dans les esprits. Malheureusement, les cours fonctionnaient
dans le temps où les journaux, réduits à des formats infimes,
ne pouvaient consacrer aux débats judiciaires que de très
sommaires comptes rendus. C'est, d'ailleurs, la même indi-
gence qui empêchait que le public fût suffisamment ren-
seigné sur les opérations militaires, les affaires diplomatiques,
l'état de l'économie, la vie des pays alliés. Les épisodes es-
sentiels de cette période échappaient largement à la connais-
sance des Français. Nombre d'entre eux pensaient que la
censure arrêtait les nouvelles. Mais beaucoup, imaginant les
problèmes posés et les événements en cours et ignorant ce
qui était fait pour diriger ceux-ci et résoudre ceux-là, en
concluaient tristement que la France n'y pouvait rien.
Une affreuse pénurie de papier étranglait, en effet, la
presse. En la matière, notre industrie se trouvait dans le
pire état, tandis que, faute de devises, nous ne pouvions
passer à l'étranger que de maigres commandes et, qu'au
surplus, les convois alliés assuraient de tout autres transports.
Tl avait donc fallu rationner étroitement les journaux, ce
113
qui les limitait à des dimensions dérisoires. Comme, en outre,
presque tous appartenaient à des tendances en ébullition, la
propagande s'emparait de ce qui s'y trouvait de place au
détriment de l'information. Combien la réalité était-elle
éloignée des projets caressés au temps de la résistance 1
Créer une grande presse, c'avait été le rêve des clandestins.
Ils la voulaient honnête et sincère, affranchie des puissances
d'argent, d'autant plus que l'indignation provoquée par les
feuilles de l'occupation était venue s'ajouter au mauvais
souvenir laissé par les journaux d'avant-guerre quant à
l'indépendance et à la véracité. Au demeurant, la plupart des
mouvements et des partis résistants s'étaient dotés dans
l'ombre de quotidiens et d'hebdomadaires. Ils estimaient, à
présent, avoir le droit de les faire paraître au grand jour et
par priorité.
Dès Alger, le gouvernement avait réglé par avance la
situation de la presse lors de la libération. L'Ordonnance du
6 mai 1944 prescrivait que les journaux publiés dans l'une
ou l'autre zone quand l'ennemi y faisait la loi ne pourraient
plus reparaître. Leurs biens seraient placés sous séquestre
et les organes de la clandestinité recevraient la faculté de
louer leurs installations. Comme il n'était pas question de
créer un monopole, d'autres journaux, nouveaux ou anciens,
pourraient voir ou revoir le jour. D'autre part, l'Ordonnance
visait à sauvegarder l'indépendance de la presse par rapport
aux groupes financiers. Aussi les sociétés de presse et la
publicité étaient-elles réglementées. Il était, en outre, prévu
que les prix de vente des publications devraient être assez
élevés pour les faire vivre et que les comptes et bilans seraient
obligatoirement publiés.
C'est sur ces bases que la presse française avait réapparu
du jour au lendemain. Non point, on le pense bien, sans
bouillonnements et bousculades. A Paris et aux chefs-lieux
des départements, un personnel généralement nouveau et
inexpérimenté installait des feuilles péremptoires dans des
immeubles où, autrefois, s'élaboraient des organes connus.
Pourtant, si grande était la satisfaction des Français de re-
trouver en liberté les idées et les informations que les journaux
et les revues se vendaient en abondance. On assistait à une
extraordinaire floraison de publications. Chacune était, —
et pour cause, — minuscule, mais tirait beaucoup d'exem-
plaires. D'ailleurs, l'ensemble reflétait toute la gamme des
opinions.
t. m. 8
1U MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Profilant des dispositions arrêtées par l'Ordonnance, les
journaux de la résistance s'étaient jetés en avant. Bien en-
tendu, les communistes n'avaient pas été les derniers. Sous
leur coupe, deux quotidiens de Paris, L'Humanité et Ce Soir,
70 hebdomadaires, parmi lesquels Action, L'Avant- Garde,
La Terre, Les Lettres françaises, etc., et 50 feuilles de pro-
vince, prétendaient déceler partout le fascisme et ses sabo-
tages et soutenaient tous les griefs. Ils détenaient, en outre,
leur large part dans la rédaction du Front national, de
Franc-Tireur, de Libération, du Canard enchaîné, etc. Les so-
cialistes, se contentant, à Paris, du Populaire, mais disposant,
dans les départements, de nombreux journaux locaux, tels
Libération-Nord, Le Provençal, La République du Sud-
Ouest, etc., s'y consacraient à ce qui était pour eux la grande
affaire : reconstituer leur parti. Les chrétiens-sociaux sen-
taient le vent souffler en poupe de leur nacelle et s'enchan-
taient de l'importance de L'Aube, du grand tirage & Ouest-
France, du développement de Temps présent et de Témoignage
chrétien. Quant aux feuilles issues des mouvements : Combat,
Le Parisien libéré, Résistance, Défense de la France, France
libre, éclectiques et multiformes, elles prospéraient, tout
comme les régionaux venus de la même origine, La Voix du
Nord, L'Espoir, etc.
Dans la carrière où s'élançaient les feuilles naguère clan-
destines, d'autres organes tâchaient d'accéder. Il leur fallait
l'autorisation. J'intervenais pour qu'elle leur soit donnée,
chaque fois qu'il s'agissait d'une entreprise ayant assez de
moyens pour pouvoir courir sa chance. Le Figaro, qui lors
de l'occupation de la zone Sud s'était, comme on disait,
« sabordé », avait repris sa publication deux jours avant que
la capitale ait été libérée. Toutefois, son détenteur n'en avait
pas la propriété. Je fis en sorte qu'il pût, néanmoins, éditer
le journal. L'Époque, L'Ordre, qui avaient eux aussi mis
un terme à leur existence pour ne pas subir le contrôle
de l'ennemi, reçurent la permission de renaître et, par là,
leur part de papier. Pour La Croix, qui s'était quelque peu
prolongée dans la zone Sud après l'arrivée des Allemands,
mais dont nombre de rédacteurs participaient à la résistance, je
prononçai le « Nihil Obstat. » A des journaux nouveaux, tels :
Le Monde, Paris-Presse, Les Nouvelles du matin, La Dépêche
de Paris, etc., j'accordai le droit de prendre leur essor. Il me
semblait désirable que la presse française s'ouvrît largement
à des formules et à des plumes diverses et rajeunies.
115
La même tornade que les événements avaient déchaînée
sur la presse secouait les milieux littéraires et artistiques. Les
écrivains, en particulier, du fait de leur vocation de connaître
et d'exprimer l'homme, s'étaient trouvés au premier chef
sollicités par cette guerre où se heurtaient doctrines et pas-
sions. Il faut dire que la plupart et, souvent, les plus grands
d'entre eux avaient pris le parti de la France, parfois d'une
manière magnifique. Mais d'autres s'étaient, hélas 1 rangés
dans le camp opposé avec toute la puissance de leurs idées
et de leur style. Contre ceux-ci déferlait, à présent, une
vague d'indignation. D'autant plus qu'on voyait trop bien
vers quels crimes et vers quels châtiments leurs éloquentes
excitations avaient poussé de pauvres crédules. Les cours de
justice condamnèrent à mort plusieurs écrivains notoires. S'ils
n'avaient pas servi directement et passionnément l'ennemi, je
commuais leur peine, par principe. Dans un cas contraire, — le
seul, — je ne me sentis pas le droit de gracier. Car, dans les
lettres, comme en tout, le talent est un titre de responsabilité.
Le plus souvent, les cours rendaient des verdicts moins sévères.
Mais, en dehors des fautes sanctionnées, certaines légèretés ou
inconséquences étaient bruyamment reprochées à nombre de
ceux que leur réussite avait mis en vedette. Naturellement,
les rivalités ne manquaient pas d'inspirer les rumeurs, c'est-
à-dire, parfois, les erreurs. Bref, le monde de la littérature,
des arts, du théâtre, vivait sous un ciel d'orage.
L'Académie s'en préoccupait. Elle-même se voyait l'objet
de vives attaques. « Faut-il dissoudre l'Académie? » C'était
Je thème d'une campagne qui trouvait beaucoup d'échos.
De maints côtés, on mettait en lumière le coupable compor-
tement de plusieurs de ses membres et l'audience qu'ils avaient
jusqu'au bout trouvée chez des collègues. On me pressait
d'user de mes pouvoirs pour rénover l'Académie, voire pour
la supprimer. C'est dans un trouble profond qu'était plongée
cette compagnie.
Son secrétaire perpétuel, l'illustre et courageux Georges
Duhamel, me soumit les éléments de la cause. Il me peignit
les difficultés que lui-même avait dû vaincre, avec l'aide de
quelques membres, pour empêcher que, sous l'occupation,
l'Académie n'adoptât une attitude fâcheuse quand les plus
fortes pressions s'efforçaient de l'y amener. Pour reprendre
le cours de sa vie, la compagnie avait maintenant de rudes
obstacles à surmonter. Devait-elle exclure ou, tout au moins,
suspendre ceux de ses membres qui étaient condamnés ou
116 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
sous le coup de l'être? Pénibles débats à prévoir! D'autre
part, une douzaine d'académiciens étaient morts depuis 1939.
On ne les avait pas remplacés. Certes, on pouvait à présent
procéder à des élections. Mais comment atteindre le quorum,
étant donné que certains membres se souciaient peu de se
manifester? Surtout, il fallait redouter que l'institution ne
fût, désormais, si bouleversée et si divisée qu'elle eût grand
mal à se reprendre. Mais alors, comment resterait-elle l'in-
comparable représentation de la pensée, de la langue, de la
littérature françaises qu'elle devait être par destination et
qui avait, depuis trois siècles, si puissamment contribué au
rayonnement de notre pays? « Tout serait rendu plus facile »,
ajoutait mon éminent interlocuteur, « si vous-même acceptiez
d'entrer à l'Académie. »
Avec beaucoup de^ considération, j'écartai cette perspec-
tive. « Le chef de l'État », répondis-je à Georges Duhamel,
« est protecteur de l'Académie. Gomment en deviendrait-il
membre? Et puis, de Gaulle, vous le savez bien, ne saurait
appartenir à aucune catégorie, ni recevoir aucune distinction.
Cela dit, il est du plus haut intérêt français que l'Académie
joue de nouveau le rôle qui est le sien. Mon intention est de
ne rien changer à la constitution que lui donna Richelieu et,
en dehors des instances engagées contre ceux que vous savez,
de garantir à votre compagnie l'indépendance et la sécurité.
Toutefois, je pense qu'elle aurait avantage à mettre à profit
les circonstances extraordinaires dans lesquelles nous nous
trouvons pour repartir sur de nouvelles bases. Puisque beau-
coup de ses fauteuils sont vacants, pourquoi l'Académie,
usant d'une procédure exceptionnelle, ne suspendrait-elle pas,
pour un jour, la règle de la candidature? Pourquoi n'appel-
lerait-elle pas spontanément à siéger dans son sein quelques
écrivains éminents dont elle sait qu'ils en sont dignes et qui
se montrèrent, dans l'épreuve, les champions de la liberté
de l'esprit et ceux de la France? Son prestige, sa popularité,
y gagneraient, j'en suis sûr. »
Cependant, quelques jours plus tard, réunissant autour de
moi tous les académiciens en mesure de s'y trouver, je cons-
tatai que, si mes apaisantes promesses étaient très bien ac-
cueillies, ma suggestion novatrice l'était moins. En fin de
compte, l'Académie, rassurée par le bon ordre qu'elle voyait
se rétablir partout, en revint à ses habitudes. Pour ma part,
je me félicitai de voir revivre cette précieuse institution,
non sans regretter, pourtant, qu'elle n'ait pu, en corps, assez
117
hautement, rendre hommage à la libération de la France.
Ainsi, par l'effet conjugué du progrès social accompli, de
la liberté retrouvée, de la justice rendue, de l'autorité à
l'œuvre, la nation reprend ses esprits. Après tous les déchire-
ments occasionnés par la guerre, c'est le début de la con-
valescence. Celle-ci, pourtant, serait précaire, si le pays
ravagé ne retrouvait pas son équilibre physique. Qu'au mo-
ment même où la fortune recommence à nous sourire, nos
finances aillent à la faillite, notre économie à la ruine, c'en
serait fait décidément du rang, de l'ordre, de l'avenir de la
France. Au contraire, qu'en dépit des affreuses conditions
dans lesquelles nous sommes plongés, le pouvoir parvienne
à procurer à l'activité nationale une base solide de redres-
sement, tout le reste, au long des années, pourra nous venir
par surcroît. Pas question, bien entendu ! de talisman, ni
de baguette magique. Seules, des mesures catégoriques auront
de l'efficacité.
Le budget dressé par le gouvernement pour l'année 1945
porte une lumière cruelle sur nos finances, telles qu'elles sont
après plus de cinq ans de guerre et plus de quatre ans d'in-
vasion ; 390 milliards de dépenses prévues, dont 175 pour
les besoins militaires ; en regard, 176 milliards de recettes
normales ; déficit : 55 %. La dette publique se monte à
1 800 milliards, soit quatre fois plus qu'avant-guerre. Dans
ce total, la dette à court terme compte pour 800 milliards,
dont les créanciers peuvent à tout moment réclamer le rem-
boursement. Comme, au surplus, le quart des frais a été,
depuis 1939, réglé par avances de la Banque, la circulation
fiduciaire a quadruplé.
Or, cette énorme inflation des dépenses, de la dette et des
moyens de paiement est supportée par une économie terri-
blement déficiente. Quand s'ouvre l'année 1945, le taux de
production n'atteint pas la moitié du chiffre de 1938 et les
échanges extérieurs sont nuls. Sans doute, l'emprunt de la
libération, en prélevant sur les liquidités, a-t-il évité de
justesse la catastrophe qu'eût provoquée l'afflux soudain de
cette masse flottante sur des marchés vides aux trois quarts.
D'autre part, le trésor y a trouvé de quoi faire face à l'im-
médiat. Mais, pour salutaire qu'ait été l'expédient, il faut
maintenant tout autre chose : une politique de longue haleine.
A ce sujet, doctrines et experts s'opposent. En dehors du
système communiste, qui comporterait une production forcée
et une consommation misérable, et du libéralisme intégral,
118 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
suivant lequel on devrait laisser les choses s'arranger d'elles-
mêmes, nous nous trouvons devant deux théories.
Les uns déclarent : « Face à l'inflation, prenons le taureau
par les cornes. Opérons dans les liquidités une ponction ra-
dicale en décrétant tout à coup que les billets actuels n'ont
plus cours, que les porteurs doivent sans délai les échanger
aux caisses publiques, qu'il ne leur sera remis en vignettes
nouvelles que le quart de leur avoir et que le solde sera ins-
crit au crédit des propriétaires mais sans pouvoir être utilisé.
En même temps, bloquons les comptes et ne laissons à chaque
détenteur la faculté de prélever sur le sien que des sommes
très limitées. De cette façon, nous réduirons les possibilités
d'achat et, du même coup, le champ du marché noir. Quant
aux prix, bloquons-les aussi et à un niveau assez bas pour que
les consommateurs, restreints dans leurs moyens de paiement,
puissent tout de même payer ce qui leur est nécessaire. Seuls
les produits de luxe renchériront à volonté. On doit prévoir,
évidemment, que les ressources du trésor seront gravement
affectées par un pareil resserrement. Il n'est, pour y parer,
que d'instituer un grand impôt sur le capital. Ces dispo-
sitions sont dures. Mais, pour peu que le général de Gaulle y
applique son autorité, elles permettront de surmonter la
crise. »
Ainsi raisonnent les tenants de la manière forte. Ils citent
à l'appui de leur thèse l'exemple du gouvernement de
Bruxelles, où M. Camille Gutt, ministre des Finances, vient
effectivement de stabiliser le franc belge grâce au blocage
simultané des billets, des comptes en banque, des prix, des
salaires, des traitements.
D'autres disent : « L'inflation est moins la cause que l'effet
du déséquilibre. Celui-ci est inévitable. En temps de guerre
totale, rien ne peut faire que la production des denrées et des
objets de consommation soit maintenue au niveau normal,
puisque beaucoup de matières, d'outillages et de travailleurs
sont employés à d'autres fins. Rien, non plus, ne peut em-
pêcher les gouvernements de distribuer à un nombre étendu
de catégories de vastes rémunérations. Dans tous les États
belligérants, on voit donc le public pourvu de ressources
nominales supérieures à ce qu'elles étaient, les biens de
consommation insuffisants par rapport aux demandes, les
prix en pleine ascension, la monnaie battue en brèche. Si
la situation est plus grave en France qu'ailleurs, c'est parce
que notre pays est, depuis des années, coupé du monde exté-
1 1 9
rieur, que les occupants ont opéré sur ses ressources des pré-
lèvements exorbitants, que leur présence a provoqué l'arrêt
ou le ralentissement de maintes branches de l'industrie, que
maintenant le manque de matières premières et d'équipe-
ments, le défaut d'importations, la nécessité d'employer une
large part des moyens qui nous restent à des travaux urgents
de reconstruction, retardent la reprise de la production. Or,
tout dépend de cette reprise. Des artifices brutaux ajoute-
raient à notre mal en enlevant aux producteurs l'envie et
les moyens de se mettre à l'ouvrage et en ruinant décidément
le crédit de l'État et celui de la monnaie. Au contraire, pous-
sons l'économie au démarrage et à l'expansion. Quant à
l'excès des liquidités, épongeons-le par des bons du trésor
qui favorisent l'esprit d'épargne et répandent dans le public
le sentiment que chacun dispose de ce qui lui appartient.
Dans le même ordre d'idées, gardons-nous de tout impôt
systématique sur le capital. Poursuivons simplement la con-
fiscation des enrichissements coupables. Cette méthode n'est
pas miraculeuse. Mais, grâce à la confiance que le pays fait
à de Gaulle, elle nous mènera au redressement. »
C'est à moi, en dernier ressort, qu'il appartient de trancher.
Aussi suis-je saisi de la querelle par toutes les voies des rap-
ports administratifs, des avis des groupes d'intérêts, des
exposés de la presse. A l'Assemblée consultative, André
Philip, rapporteur général du budget, Jules Moch et d'autres
délégués se font, au début de mars, les apôtres éloquents du
prélèvement sur les signes monétaires, les comptes et le ca-
pital, tandis que René Pleven expose un tout autre plan.
Il faut dire que cette affaire divise le gouvernement. Les deux
thèses y ont chacune un protagoniste ardent autant que
qualifié. Mendès-France, ministre de l'Économie nationale,
s'identifie à la première. Pleven, ministre des Finances,
soutient la seconde à fond. Comme tous les deux sont des
hommes de qualité et d'ambition, que de ce fait ils rivalisent,
qu'ils se trouvent porter en la matière une responsabilité
égale, l'un pour les prix et les échanges, l'autre pour le budget
et la monnaie, que le litige concerne un problème dont dépend
le sort du peuple français, toute cote mal taillée serait, à
mes yeux, aussi vaine qu'inconvenante. Après en avoir lon-
guement débattu avec eux et en moi-même, j'opte pour la
voie progressive et je repousse le blocage.
Ce n'est point que je sois convaincu par des arguments
théoriques. En économie, non plus qu'en politique ou en
120 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
stratégie, il n'existe, à mon sens, de vérité absolue. Mais il y a
les circonstances. C'est l'idée que je m'en fais qui emporte
ma décision. Le pays est malade et blessé. Je tiens donc
pour préférable de ne pas, en ce moment, bouleverser sa sub-
sistance et son activité, d'autant que les mois à venir vont,
par la force des choses, améliorer sa condition. S'il n'était
pas d'autre moyen de le tirer d'affaire que de jouer le tout
pour le tout, je n'y manquerais certes pas. Mais pourquoi
le jeter dans de périlleuses convulsions, dès lors que, de
toute manière, il va recouvrer la santé?
Quant à l'expérience que le gouvernement de Bruxelles
a réussie, de son côté, je ne crois pas qu'elle vaille pour la
France. Car les conditions matérielles et morales sont pro-
fondément différentes chez les Belges et chez nous. La Bel-
gique a, moins que la France, souffert de l'occupation. Les
prélèvements sur ses ressources sont restés assez limités. En
vertu d'une manœuvre de la propagande allemande, ceux
de ses prisonniers qui sont de race flamande ont été depuis
longtemps renvoyés dans leurs foyers. A présent, les Belges
prennent à la guerre une part peu dispendieuse. Au surplus,
il ne s'est pas trouvé chez eux de régime semblable à Vichy ;
les communistes n'y comptent guère ; le trouble national
n'atteint pas de grandes profondeurs. Sur ce pays peu étendu,
d'une structure simple, dont les armées alliées rétablissent
elles-mêmes les communications, le contrôle de l'administra-
tion s'exerce sans difficultés. Mais, surtout, M. Camille Gutt
est en mesure d'empêcher que le blocage des prix et de la
monnaie étrangle le ravitaillement. Comme le gouvernement de
Bruxelles dispose en Amérique d'une vaste réserve de devises,
en raison des ventes de minerai et, notamment, d'uranium,
effectuées aux États-Unis par le Congo tout au long de la
guerre ; comme le port d'Anvers est la destination de la plupart
des convois alliés ; comme les Anglo-Saxons, pour des raisons à
la fois politiques et stratégiques, veulent faciliter les choses aux
autorités belges, le ministère Pierlot-Gutt-Spaak peut im-
porter de grandes quantités de denrées américaines et cana-
diennes. Ainsi, au lendemain du blocage, les producteurs belges
ayant suspendu toute livraison, le gouvernement a pu, aussi-
tôt, garnir les marchés des aliments et des objets qu'il a achetés
au Nouveau Monde et qu'il a fait vendre à bas prix. C'est
pourquoi, après maintes secousses, l'équilibre s'est rétabli
sans que la faim et le désordre aient fait leur apparition.
Mais nous, où sont nos crédits? Chez les autres, nous
L ORDRE 121
n'avons que des dettes. C'est à peine si les accords naguère
passés avec Washington et avec Ottawa pour des « importa-
tions de six mois » ont reçu, au printemps de 1945, un com-
mencement d'exécution. Indépendamment des motifs poli-
tiques qui déterminent nos alliés à nous tenir la dragée haute,
ils ne se soucient pas de surcharger leurs navires et de les
détourner vers nos ports qui sont loin des champs de bataille.
A tout prendre, l'expérience belge ne saurait donc me con-
vaincre d'adopter le système du blocage et des prélèvements.
Que la nation libérée produise le plus possible ! Que l'État
l'y aide et l'y pousse ! Qu'en échange elle lui fournisse, sous
forme d'impositions normales et de placements de l'épargne,
de quoi couvrir les dépenses qu'il assume pour le salut public !
Telle est la décision prise en mars 1945.
Celle-ci ne sera pas changée. Jusqu'au bout, elle guidera
la politique financière et économique du Gouvernement pro-
visoire. Pourtant, il faudra pourvoir, en dehors des charges
ordinaires, au déficit énorme que creuseront dans le budget
de 1945 les frais de la guerre et de la reconstruction, le retour
et le reclassement des prisonniers et des déportés, la remise
en place des réfugiés, le renvoi dans leurs foyers des hommes
démobilisés, l'expédition de nos troupes en Indochine. Mais
les excédents de recettes, la confiscation des profits illicites,
la conversion en rentes 3 % des titres 4 % de 1917 et de
1918 et 4 1/2 % de 1932, surtout les bons du trésor auxquels
le public ne cessera pas de souscrire, permettront de faire face
à tout. Sans doute procédera-t-on, au mois de juin, à l'échange
des billets de banque, ce qui rendra caduques au profit de
l'État celles des anciennes vignettes qui ne seront pas pré-
sentées. Mais l'opération se fera franc pour franc. Sans doute
devra-t-on, entre janvier et décembre, poursuivre des ajus-
tements de prix et de salaires, mais le pouvoir en restera
maître et, au total, les augmentations ne dépasseront pas
50 %. En même temps, la production ne cessera pas de
s'élever, d'autant mieux qu'à la suite d'accords passés en
février et mars avec la Belgique, la Suisse, la Grande-Bretagne
et les États-Unis, les importations reprennent. En fin de
compte, l'activité économique sera, à la fin de 1945, double
de ce qu'elle était lors de la libération et la circulation fidu-
ciaire demeurera inférieure au montant qu'elle atteignait au
moment de mon arrivée à Paris. A une époque et dans une
matière où il n'y a aucune chance que quiconque soit satis-
fait, je n'attends pas que ce résultat soulève de l'enthou-
122 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
siasme. Je m'en contente, cependant, puisqu'après avoir
chancelé sur un chemin bordé d'abîmes le pays sera, au
terme de l'année, engagé sur la route d'une nouvelle pros-
périté.
Gomme il est naturel, Pierre Mendès-France quitte le
gouvernement, sur sa demande, au mois d'avril. Il le fait
avec dignité. Aussi gardé- je mon estime à ce collaborateur
d'une exceptionnelle valeur. Au demeurant, si je n'adopte
pas la politique qu'il préconise, je n'exclus nullement de
la faire mienne un jour, les circonstances ayant changé.
Mais, pour que Mendès-France soit, éventuellement, en
mesure de l'appliquer, il faut qu'il sache rester fidèle à sa
doctrine. C'est dans ce sens que, pour un ministre, le départ
peut être un service rendu à l'État. Je réunis en un seul
ministère celui des Finances et celui de l'Économie. Pleven
en reçoit la charge. Compagnon d'un esprit brillant et étendu
qui s'applique à être modeste, commis voué aux tâches com-
pliquées qui les embrasse d'une souple étreinte, il s'acquitte
de ses fonctions sans que notre misère lui permette de spec-
taculaires succès, mais de telle façon que le pays progresse
en fait de ressources et de crédit. Bien que, parfois, je juge
ses détours superflus, sa plasticité excessive, je lui accorde
ma confiance et ne cesse de le soutenir.
J'en fais autant pour tous les ministres, obligé que je suis
de me tenir à leur égard dans la position singulière qu'exige
ma fonction d'arbitre, mais convaincu de leur mérite et sen-
sible à leur amitié. Aujourd'hui, après nombre d'années et
de changements dans les attitudes, je n'évoque pas sans
émotion la cohésion de cette équipe et le concours que ses
membres m'ont apporté dans une tâche historique. Si divers
que puissent être mes vingt collaborateurs, il est de fait que nous
n'aurons qu'une seule et même politique jusqu'au jour de la
victoire. Certes, ils se trouvent, pour la plupart, rattachés
à des partis, mais les malheurs de la patrie sont trop récents
et mes pouvoirs trop bien reconnus pour qu'aucun veuille
et puisse songer à jouer isolément. Quand on est ministre,
c'est, en fait, vis-à-vis du général de Gaulle et de lui seul
qu'on est responsable. Il en résulte, dans l'action du pouvoir,
une unité qui, d'elle-même, commande la remise en ordre de
l'État et du pays.
Je consulte souvent Jules Jeanneney, doyen austère et
mesuré de notre gouvernement. Ministre de Clemenceau lors
de la première guerre mondiale, il ne voulut, ensuite, être
L'ORDRE 123
celui de personne. A présent, il est le mien. Totalement
dévoué à la chose publique, il nous apporte une capacité
juridique et une expérience politique qui m'ont conduit à
lui confier la préparation des projets relatifs aux institutions.
Nul, plus que l'ancien président du Sénat, n'est convaincu
qu'il faut, de fond en comble, transformer le régime d'antan.
Constamment, j'ai affaire aux trois ministres « militaires ».
André Diethelm, dont je ne crois pas qu'il existe de com-
pagnon plus fidèle, ni de commis d'une conscience plus haute,
organise, encadre, équipe l'armée au moral à vif, aux élé-
ments foncièrement différents, aux moyens déficitaires, qui
sera celle de la victoire. Louis Jacquinot s'applique adroite-
ment à faire en sorte, qu'en dépit des coups de canon tirés en
sens opposés, des navires détruits ou sabordés, des décombres
des arsenaux, il renaisse une marine française. Charles Tillon,
tendu, soupçonneux, ne s'en consacre pas moins efficace-
ment à la résurrection des fabrications de l'Air. Je travaille
chaque jour avec Georges Bidault, ministre des Affaires
étrangères. Versé, depuis des années, dans l'histoire et dans
la critique des sujets qu'il doit traiter mais tout neuf
dans la pratique des choses, impatient déjà de voler de
ses propres ailes mais soucieux de ne pas s'écarter encore
de la ligne que j'ai tracée, tenté de s'absorber dans sa
tâche ministérielle mais en même temps attentif à la
gestation du mouvement politique dont il entend prendre la
tête, il surmonte ces contradictions à force d'intelligente
finesse. A maintes reprises, Adrien Tixier m'entretient de
l'ordre public. Aucune péripétie n'altère l'égalité d'âme du
ministre de l'Intérieur. Pourtant, il ne dispose que de
forces insuffisantes et ne cesse pas d'être harcelé par les
sommations des vengeurs ou, au contraire, par les adjura-
tions de certaines catégories qui voudraient que l'autorité
n'apprît rien et oubliât tout. Enfin, ce mutilé de guerre souffre
à toute heure le martyre ; dans un an, il sera mort.
Par intervalles, l'aigreur déferle à Pencontre d'autres mi-
nistres. Ainsi de François de Menthon, garde des Sceaux,
qui a dans ses attributions celle, brûlante, de constituer les
cours, les chambres civiques, la Haute-Cour et d'assurer leur
indépendance et qui le fait comme il le doit. Le jeune, idéaliste,
éloquent Pierre-Henri Teitgen se voit aussi porter des coups,
puisqu'il dirige l'Information et réglemente les affaires de
presse. Ceux qui l'attaquent trouvent, il est vrai, à qui parler.
Rien n'ébranle la lucidité robuste de Robert Lacoste, ministre
124 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de la Production. Son lot, pourtant, est ingrat. Qu'il s'agisse
de l'énergie, de l'outillage, des matières premières, que soient
en cause les mines, la métallurgie, l'industrie textile, le papier,
il n'est pour lui que déficits, impasses, goulots d'étranglement.
Mais, sans faire beaucoup de bruit, il abat beaucoup de be-
sogne et n'échoue jamais son bateau. Au ministère du Travail,
Alexandre Parodi tisse patiemment et malaisément la toile
de Pénélope que constitue l'échelle des salaires. Le retour
des Prisonniers est préparé par Henri Frenay. Comme les
partis surenchérissent d'avance sur les revendications qu'ils
élèveront au nom de ces 2 millions d'électeurs, l'orage gronde
autour du ministre. Mais, de tous les membres de mon gou-
vernement, celui qui est attelé à la tâche la plus ardue, le
plus assuré de ne pouvoir satisfaire personne, le moins mé-
nagé par les critiques et les caricatures, c'est Paul Ramadier,
en charge du Ravitaillement. Je l'y ai appelé en novembre.
Vaillamment, méthodiquement, il s'acharne et il réussit à
réunir et à distribuer les maigres rations de l'époque, opposant
au flot des brocards sa rocailleuse solidité, mais sensible à leur
injustice.
Quelques ministres sont davantage soustraits aux saccades
de l'opinion. C'est le cas pour Paul Giacobbi, esprit habile et
cœur ardent, qui a remplacé Pleven aux Colonies et pris en
compte, à ce titre, ce qui concerne l'Indochine ; pour François
Billoux, qui dirige la Santé publique sans heurts mais non
sans succès ; pour François Tanguy-Prigent, ministre et ser-
viteur de l'Agriculture française, qui s'efforce de l'organiser
et de la confédérer ; pour le sage Augustin Laurent qui remet
en état les postes, les télégraphes, les téléphones, ravagés
par la bataille. C'est également au milieu d'un calme poli-
tique relatif, pour ce qui les concerne, que René Capitant,
René Mayer, Raoul Dautry, mènent les affaires qu'ils ont
en charge. Le premier entreprend avec audace et avec bonheur
de rénover la structure et les méthodes de l'Éducation natio-
nale. Le second, responsable des Transports, trouve moyen
de résoudre les problèmes immédiats posés par la démolition
des chemins de fer, des ports, des ponts, des routes, des
canaux, des chantiers navals. Le troisième, riche d'idées et
embrassant toutes les techniques, met au travail le minis-
tère de la Reconstruction que j'ai créé au mois de décembre.
A la demande de Dautry, j'y ai joint l'Urbanisme, afin que
nos villes restaurées le soient d'après des plans d'ensemble.
Au total, à voir comment s'y prennent, dans leur domaine
l'ordre 125
respectif, tous mes collaborateurs, je m'assure que la Résis-
tance offre au pays de grandes capacités politiques et admi-
nistratives, pourvu qu'il y ait un capitaine au gouvernail de
l'État.
Gomme nous avons à faire beaucoup de choses et des plus
difficiles, c'est suivant des règles arrêtées que fonctionne le
gouvernement. Sauf dans les matières secrètes concernant les
opérations, ou quand il s'agit d'une question posée d'urgence
par la diplomatie, toutes les décisions importantes sont
adoptées en Conseil. Celui-ci se réunit, en moyenne, deux
fois par semaine. Ce n'est pas trop, étant donné le foisonne-
ment des sujets et le fait que le gouvernement doit trancher
au législatif aussi bien qu'à l'exécutif. Les séances sont pré-
parées avec le plus de soin possible. La constitution des dos-
siers, la liaison de la Présidence avec les ministères et avec
le Conseil d'État, incombent au secrétariat général dirigé
par Louis Joxe. Parlant peu et en sourdine, se tenant sous
un jour tamisé, Joxe assure sans à-coups la marche de ce
mécanisme auquel tout est suspendu.
Le Conseil siège à l'hôtel Matignon. Dans la salle aux murs
dépouillés, le ton est d'être objectif. La séance, quelque im-
portante ou émouvante qu'elle soit, se déroule suivant un
ordre établi une fois pour toutes. Sur chacun des points
traités, le ministre intéressé présente son rapport comme il
l'entend. Ceux des membres qui croient devoir formuler des
objections ou des suggestions reçoivent toujours la parole.
Il m'appartient d'éclaircir complètement le débat en posant
les questions voulues. Puis, s'il s'agit d'un problème grave,
je consulte tous les membres. Il se trouve, d'ailleurs, comme
je l'ai toujours constaté depuis cinq ans, que les principes de
notre politique donnent rarement lieu à des discussions.
L'action des armées, les buts de guerre, l'attitude à prendre
vis-à-vis des alliés, la transformation de l'Empire en Union
Française, le devoir d'assurer la justice à l'égard des « col-
laborateurs », l'obligation de maintenir l'ordre contre qui-
conque, la nécessité d'accomplir une vaste réforme sociale,
ne soulèvent pas de contestations. Là-dessus, tout le monde
est d'accord quant à la direction que de Gaulle a lui-même
tracée. Mais, dès qu'on aborde les mesures à prendre, c'est-
à-dire les intérêts à mettre en cause, le débat aussitôt s'anime.
C'est le cas, en particulier, pour les projets d'ordre écono-
mique et social, les dispositions financières, la production,
le ravitaillement, le mode de suffrage, l'éligibilité. Quand se
126 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
posent des questions de personnes, la controverse atteint son
maximum.
Au cours du débat, j'insiste pour que les opinions soient
exprimées sans réserve. En fin de compte, je fais connaître
ma propre manière de voir. Souvent, il s'est établi entre les
membres une sorte d'accord général. J'en prends acte et
tout est dit. Sinon, je formule la décision que je crois bonne.
De ce fait, elle est celle du Conseil. Je tâche, dans tous les
cas, que ce soit net et rapide. Car, une fois la cause entendue,
rien ne coûterait plus cher que l'incertitude du pouvoir.
Comme les heures sont brèves ! Comme il y en a peu dans
un jour l Ces Conseils du gouvernement, il me faut les pré-
parer. En outre, beaucoup d'affaires : défense nationale, éco-
nomie, finances, population, Indochine, Afrique du Nord,
sont examinées d'abord par des comités restreints que je
préside et où siègent les ministres responsables en la matière
avec leurs principaux seconds. Encore ai-je à m'entretenir
de ce qui est en question avec l'un ou avec l'autre des membres
du gouvernement. Je dois souvent consulter les experts,
prendre l'avis de René Cassin vice-président du Conseil
d'État, régler avec Louis Joxe l'ordre des travaux, signer les
ordonnances, les décrets, les décisions, qui en sont l'abou-
tissement.
Ce qui se passe au jour le jour m'est présenté par mes col-
laborateurs directs. Palewski m'apporte les télégrammes, mis-
sives, rapports, concernant la politique et la diplomatie, les
analyses de presse et de radio françaises et étrangères, les
messages qui arrivent de tous les points de la France et du
monde. Juin me tient au fait des événements militaires et
me remet les comptes rendus et les demandes des armées. Sur
quoi, j'écris mes propres lettres, dépêches et directives et
signe le courrier préparé par le cabinet.
Les audiences que je donne sont limitées au nécessaire.
Mais cela en fait beaucoup. En dehors des conférences avec
des membres de gouvernements alliés qui viennent négocier
à Paris, comme MM. Churchill et Eden en novembre, M. Hop-
kins en janvier, M. Spaak en février, M. van Kleffens puis
sir John Anderson en mars, MM. Ford et Evatt en avril,
je reçois les ambassadeurs. MM. DufT Cooper, Bogomolov, Caf-
fery, sont des visiteurs assidus. Mais aussi, Mgr Roncalli,
MM. Morawski, le baron Guillaume, le général Vanier, Cerny,
Burckhardt, etc., s'assoient souvent dans mon bureau. Y
ont toujours accès les grands chefs militaires alliés ou fran-
127
çais. Périodiquement, les commissaires de la République
sont convoqués à Paris et je les réunis chaque fois pour en-
tendre leur rapport et leur donner des instructions d'en-
semble. Nos représentants à l'étranger, quand ils sont de
passage en France, viennent rendre compte de leur mission.
Je reçois, à l'occasion, le gouverneur de la Banque de France,
le secrétaire général du quai d'Orsay, le préfet de police,
le directeur du service des renseignements. Il me faut prendre
contact avec divers étrangers éminents, ainsi qu'avec des
personnalités françaises : présidents d'associations, acadé-
miciens, prélats, dirigeants de l'économie, chefs syndica-
listes, etc. Bien entendu, les membres du bureau de la « Con-
sultative », les présidents de groupe, certains délégués, sont
reçus quand ils le demandent.
Jusqu'au jour de la victoire, je vais trente fois à l'Assemblée.
J'y prends vingt fois la parole. Pendant la même période, je
m'adresse fréquemment au public par la radio. Discours,
allocutions, conférences de presse, me permettent de tenir le
pays au courant de ses affaires, de lui dire ce que j'attends
de lui, et aussi de faire retentir la voix de la France au
dehors. Dans certains cas, je suis amené à improviser mes
propos. Alors, me laissant saisir par une émotion calculée, je
jette d'emblée à l'auditoire les idées et les mots qui se pressent
dans mon esprit. Mais, souvent, j'écris d'avance le texte et le
prononce ensuite sans le lire : souci de précision et amour-
propre d'orateur, lourde sujétion aussi, car, si ma mémoire
me sert bien, je n'ai pas la plume facile. Mes déplacements
sont nombreux : onze visites aux armées, des tournées dans
toutes les provinces, un voyage en Russie en passant par
l'Orient et en revenant par l'Afrique du Nord. En huit mois,
je suis soixante-dix jours absent de la capitale. Au retour,
je vois se dresser des montagnes d'instances accumulées.
C'est rue Saint-Dominique que sont installés mes bureaux.
Le vieil hôtel Brienne est central et symbolique. Depuis le
matin jusqu'au soir, j'y travaille et j'y donne audience. Là,
ont lieu, également, les réceptions présidentielles : remise de
lettres de créance, accueil de délégations, repas officiels, etc.
Là, se tiennent les comités interministériels, quelquefois le
Conseil des ministres. Pour demeure, je n'ai pas voulu du
palais de l'Elysée, marquant ainsi que je ne préjuge ni des
institutions de demain, ni de la place que j'y prendrai.
D'ailleurs, le train de vie qu'imposerait au général de Gaulle
et que coûterait à l'État l'installation à l'Elysée serait cho-
128 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
quant au milieu de ia misère nationale. Pour les mêmes rai-
sons, je ne fais aucun séjour à Rambouillet. J'ai loué, à
titre personnel, un hôtel particulier en lisière du bois de Bou-
logne sur le chemin de Bagatelle. Ma femme et moi y habi-
tons. Nos deux filles sont auprès de nous. Notre fils est au
combat. Ces soirs d'hiver et de printemps, d'aimables hôtes
étrangers et français viennent parfois s'asseoir à notre table.
Après leur départ, mes veillées sont remplies par l'étude des
dossiers, la rédaction de mes discours, l'examen, face à ma
conscience, des recours des condamnés. Le dimanche, je me
fais conduire dans une forêt proche de Paris pour y marcher
quelques heures.
Au poste où je suis, rien de ce qui est de la France ne m'est
inconnu ou caché. Or, à travers les rapports, les audiences,
les inspections, les cérémonies, mille signes me font voir que
le pays se ressaisit et, dans les contacts directs que je prends
avec le public, je sens que l'ordre l'emporte au lieu de l'agi-
tation où la nation aurait, sans nul doute, risqué de se dis-
loquer.
C'est l'impression que je recueille à Nantes, où je vais le
14 janvier, en compagnie des ministres Dautry et Tanguy-
Prigent, pour remettre entre les mains du maire Clovis
Constant la croix de la Libération. Angers, que je visite
ensuite, me fait entendre la même note de confiance et d'apai-
sement. Présidant, à Paris, l'ouverture de l'Université, je
suis frappé par l'atmosphère allègre qui enveloppe la Sor-
bonne. Les 27 et 28 janvier, je parcours la banlieue parisienne.
Les villes de Boulogne-Billancourt, Montrouge, Sceaux, Ivry,
Saint-Maur, Nogent, Neuilly, Asnières, Saint-Denis, Auber-
villiers, Montreuil, Vincennes, me voient parcourir à pied
leurs rues vibrantes et pavoisées et me reçoivent en leur
mairie. Le froid de fer qui sévit rend d'autant plus émou-
vants l'enthousiasme de la population et l'hommage des
municipalités, qu'elles soient, ou non, communistes. Entre
temps, j'ai plusieurs fois porté à l'Alsace le témoignage de
la France. Je suis à Metz le 11 février. Les cris du peuple,
les fanfares, les allocutions du préfet Rebourset, du gou-
verneur Dody, du maire Hocquard, de l'évêque Mgr Heintz,
font entendre que, comme toujours, c'est là que les triomphes
français ont le plus grand retentissement. Le 4 mars, ayant
à mes côtés Tixier et Lacoste, je me rends à Limoges. L'ac-
cueil y est magnifique. Pourtant, des troubles graves ont
agité le Limousin. Mais l'ordre a gagné la partie. Le commis-
129
saire de la République Boursicot exerce, maintenant, la
plénitude de ses pouvoirs. Chaintron, préfet du moment, le
seconde effectivement. Le maire Chaudier a fait l'union dans
son conseil municipal. Au nom de la France, j'accomplis le
pèlerinage d'Oradour-sur-Glane. Le lendemain, randonnée à
travers la campagne gasconne. A Périgueux, le voyage
s'achève par une réception éclatante de fierté patriotique.
Paris clôt, le 2 avril, la série des manifestations qui pré-
ludent à la victoire. Le matin, à la Concorde décorée de
croix de Lorraine, en présence du gouvernement, des corps
de l'État, de l'Assemblée, du corps diplomatique, je remets
solennellement 134 drapeaux et étendards aux colonels des
régiments qui viennent d'être reconstitués. Puis, depuis
l'Arc de Triomphe sous la voûte duquel flotte un gigantesque
drapeau, jusqu'à la place de la République, en suivant les
Champs-Elysées, la rue Royale, les grands boulevards, dé-
filent 60 000 hommes et un puissant matériel. Il s'agit, soit
de formations nouvelles, soit d'unités venues du front. On
ne saurait décrire les transports de la population constatant
la résurrection de notre force militaire.
L'après-midi, sur le perron de l'Hôtel de Ville, André
Le Troquer reçoit de mes mains la croix de la Libération
décernée à la ville de Paris. Auparavant, j'ai répondu à
l'éloquente allocution du président du Conseil municipal.
C'est pour parler de nos devoirs. « La France, dis-je, découvre
avec lucidité quel effort il lui faut fournir pour réparer ce que
cette guerre, commencée voici plus de trente ans, a détruit
de sa substance... Nous ne nous rétablirons que par un travail
acharné, dans une étroite discipline nationale... Silence aux
surenchères des partis ! » Évoquant « le monde durci où notre
pays se retrouve », je déclare : « Il est bon que les réalités
soient rigoureuses et incommodes. Car, pour un peuple comme
le nôtre, qui repousse les caresses infâmes de la décadence,
mieux valent les aspérités que les pc ttes molles et faciles. »
Ce jour-là, comme toujours en de telles cérémonies, je
quitte, par intervalles, le cortège officiel afin d'aborder la
foule et de m'enfoncer dans ses rangs. Serrant les mains,
écoutant les cris, je tâche que ce contact soit un échange de
pensées. « Me voilà, tel que Dieu m'a fait ! » voudrais-je faire
entendre à ceux qui m'entourent. « Comme vous voyez, je
suis votre frère, chez lui au milieu des siens, mais un chef
qui ne saurait ni composer avec son devoir, ni plier sous son far-
deau. » Inversement, sous les clameurs et à travers les regards,
t. m. 9
130 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
j'aperçois le reflet des âmes. Pour le grand nombre, il s'agit
d'émotion, suscitée par ce spectacle, exaltée par cette présence
et qui s'exprime en : « Vive de Gaulle ! » en sourires, en larmes
aux yeux. Chez beaucoup, transparait l'inquiétude que des
troubles nouveaux viennent menacer la vie de chacun. Ceux-
là semblent me dire : « Nous vous acclamons, parce que vous
êtes le pouvoir, la fermeté, la sécurité. » Mais qu'elle est
grave la question muette que je lis sur certains visages !
« De Gaulle ! cette grandeur, dont grâce à vous nous sentons
le souffle, résistera-t-elle demain au flot montant de la faci-
lité ! »
Au cœur de la multitude, je me sens pénétré de sa joie
et de ses soucis. Combien suis- je près surtout de ceux
qui, fêtant le salut de la patrie mais constatant le réveil de
ses démons intérieurs, ressentent à son sujet l'inquiétude
lucide de l'amour i
LA VICTOIRE
Après les grandes batailles du printemps et de l'été, le
front d'Occident s'était fixé près de la frontière du Reich.
C'était, de part et d'autre, pour préparer les coups décisifs.
Compte tenu de la vaste offensive que les Russes entameraient
bientôt, les alliés de l'Ouest se regroupaient, à la mi-automne,
en vue d'en finir dans le courant de l'hiver. Hitler, de son côté,
espérait encore briser par un effort suprême l'assaut de ses
ennemis et, même, ressaisir l'avantage. Quant à la France,
les chocs prochains allaient lui offrir l'occasion de gagner
sa part de victoire et de rendre du lustre à ses armes. Aussi
mes intentions étaient-elles nettement fixées. J'entendais que
nos forces fussent engagées à fond avec celles de la coalition.
J'espérais que leur gloire nouvelle ferait renaître dans le
pays la fierté dont il avait besoin. Je voulais que leur action
assurât, sur le terrain, certains résultats précis qui intéres-
saient directement la France.
Il est vrai que nos forces de campagne étaient placées, pour
les opérations, à l'intérieur du système stratégique occidental.
Le général Eisenhower, qui exerçait le commandement
suprême, s'y trouvait bien à sa place, loyal et méthodique,
assez habile pour maintenir son autorité sur ses difficiles
lieutenants et sachant faire preuve de souplesse vis-à-vis
des gouvernements qui lui confiaient leurs armées. J'étais,
pour ma part, décidé à ne pas compliquer sa tâche et à lui
laisser la disposition aussi complète que possible des grandes
unités que nous lui avions prêtées. Mais, outre l'intérêt com-
mun qui consistait à gagner la bataille pour le compte de
tout le monde, il y avait l'intérêt national français. Cela,
c'était mon affaire. Pour imposer nos conditions, je serais,
à plusieurs reprises, amené à intervenir dans le domaine
stratégique, au cours même de l'exécution.
Il n'en eût pas été de même si la France avait eu sa juste
131
132 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
place dans la direction de l'effort commun, si le gouvernement
de Paris s'était trouvé, comme ses grands alliés, à même de
faire adopter ses buts de guerre par la coalition, si l'état-
major français avait pu, lui aussi, concourir régulièrement
aux décisions militaires. Mais les gouvernements de Washing-
ton et de Londres prétendaient détenir sans partage le droit
de conduire la guerre et le commandement « combiné »
anglo-américain gardait jalousement le monopole des plans
d'opérations. Étant donné que la France mettait en jeu
tout son destin, que l'armée française allait fournir, en fin
de compte, près du quart des troupes qu'Eisenhower aurait
sous ses ordres, que la bataille avait pour base le sol français,
avec ses routes, ses chemins de fer, ses ports, ses transmissions,
l'obstination des Anglo-Saxons à détenir seuls les leviers de
commande était tout à fait excessive. Pour en compenser
l'abus, il me faudrait, à l'occasion, forcer la main au com-
mandement, voire même employer nos troupes en dehors du
cadre allié.
Dans ce que ma tâche comportait de militaire, j'étais as-
sisté par l'état-major de la Défense nationale, constitué dès
Alger. Le général Juin était à sa tête, intelligent, diligent,
sachant arrondir les angles de mes rapports avec les alliés,
s'employant à amortir les chocs auxquels, parfois, ma manière
d'être exposait les subordonnés. S'il s'agissait d'opérations,
Juin réglait les affaires quand j'en avais décidé. En matière
d'administration, d'armement, d'équipement, de personnel:
c'étaient les ministres de la Guerre, de la Marine, de l'Air ,
Diethelm, Jacquinot, Tillon, avec leurs chefs d'état-major :
Leyer, Lemonnier, Valin, qui avaient en compte l'exécution.
Mais il m'incombait d'arrêter les mesures les plus importantes.
Je le faisais en comité de la Défense nationale, en présence
des trois ministres et de leurs seconds. Après quoi, ceux-ci
allaient à leurs bureaux et à leurs téléphones, pour s'en
prendre aux difficultés inhérentes à une nation dépouillée
de ses moyens de guerre et qu'il fallait faire réapparaître,
sous l'armure, l'épée à la main.
Le plan d'ensemble, arrêté par Eisenhower dans le courant
du mois d'octobre pour la reprise de l'offensive, m'avait paru
bien inspiré. Le Commandant en chef voulait porter son
effort vers la Ruhr, en poussant jusqu'au Rhin, entre Duis-
burg et Coblence, le Groupe d'armées du général Bradley.
Celui de Montgomery avancerait dans les Pays-Bas pour ap-
puyer les Américains sur leur gauche, tandis que, pour les
LA VICTOIRE 133
couvrir à droite, les (Jeux armées du Groupe Devers débou-
cheraient en Alsace : Patch par Saverne, de Lattre par
Belfort. Il incomberait, en outre, à de Lattre d'assurer, le
long des Alpes, la couverture du dispositif.
Des opérations secondaires étaient, d'autre part, prévues.
Les ravitaillements nécessaires à la grande bataille exigeant
le débarquement d'un énorme matériel et les ports français
et belges qui avaient été libérés se trouvant dans le pire état,
le Commandant en chef projetait de débloquer Anvers. Les
Britanniques s'empareraient donc des îles à l'embouchure de
l'Escaut. Mais aussi, comme le port de Bordeaux était rela-
tivement intact et que son utilisation faciliterait grandement
le ravitaillement de la France, je pressais Eisenhower de
procurer aux Français les moyens d'enlever les réduits alle-
mands sur les deux rives de la Gironde. Il s'y était, en prin-
cipe, résolu. C'est également aux Français que reviendrait
la tâche de bloquer, — en attendant de la prendre, — les
autres poches de l'Atlantique : La Rochelle, Saint-Nazaire,
Lorient.
Au mois d'octobre, j'avais arrêté, pour nos forces, une
répartition répondant aux éventualités probables. La
I re Armée, gardant les 7 divisions : l re « française libre »,
3 e nord-africaine, 2 e et 4 e marocaines, 9 e coloniale, l re et
5 e blindées, ainsi que les 2 corps d'armée et les éléments de
réserve, qui lui avaient été affectés depuis l'Afrique et l'Italie,
absorbait en outre de nombreux renforts provenant des
forces de l'intérieur. Elle portait au maximum l'effectif de
ses unités, formait des régiments nouveaux et constituerait
bientôt une division de plus : la 14 e . C'était donc un total de
plus de 8 divisions, avec tous les soutiens, volants et services
correspondants, que le général de Lattre aurait sous ses
ordres pour atteindre et franchir le Rhin.
A la bataille d'Alsace prendrait part, également, la 2 e Divi-
sion blindée. Suivant mes intentions, celle-ci était initia-
lement rattachée à la VII e Armée américaine avec la mission
générale de libérer Strasbourg. D'autre part, la 27 e Division
alpine et deux brigades de montagne demeuraient dans les
Alpes pour couvrir la vallée du Rhône où passaient les com-
munications des Armées de Lattre et Patch. Sur la côte
de l'Atlantique, je confiai, le 14 octobre, au général de Lar-
minat le commandement des « Forces de l'Ouest » et le fis
rattacher, pour les ravitaillements en munitions et en es-
sence, au Groupe d'armées du général Devers. Larminat avait
13-i MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
devant lui 90 000 Allemands solidement retranchés. Des
maquisards se trouvant sur place, étayés de plusieurs régi-
ments nord-africains et coloniaux et de batteries d'origines
diverses, il devrait faire 3 divisions : 19 e , 23 e , 25 e . Dès qu'on
pourrait, en outre, prélever sur le front du Rhin les renforts
indispensables, les forces de l'Ouest passeraient à l'attaque
pour liquider les poches allemandes. Enfin, 2 divisions en
voie de formation : 10 e et l re , resteraient provisoirement à la
disposition du gouvernement, l'une près de Paris, l'autre
aux environs de Bourges. Elles seraient, à leur tour, engagées
dès que possible. Dans la dernière phase de la guerre, il y
aurait finalement en ligne plus de 15 divisions françaises.
C'était vraiment tout le possible, compte tenu des misères
du présent. Pour la France, hélas 1 c'était peu, relativement
au passé. « Allah! qui me rendra ma formidable armée? »
Tout ce que nous possédions d'aviation allait voler à la
bataille. Le 30 septembre, nous constituions le 1 er Corps
aérien sous les ordres du général Gérardot. Ce corps, qui com-
prenait 20 groupes, tant de chasse que de bombardement et
de reconnaissance, déployés dans la région de Dijon, appuie-
rait par priorité la I re Armée française, tout en faisant partie
des forces aériennes commandées par l'air-marshal Tedder.
D'autre part, 7 groupes restaient basés en Angleterre, dont 5
prêtaient leurs concours aux opérations alliées de Belgique
et de Hollande, tandis que 2 de bombardement lourd con-
tribuaient, avec tous ceux de l'Occident, à l'écrasement des
centres vitaux et industriels de l'Allemagne. Six groupes, sous
les ordres du général Corniglion-Molinier, achevaient de se
constituer pour appuyer nos forces de l'Ouest. Quelques
escadrilles aidaient nos éléments engagés dans les Alpes.
Quelques autres, maintenues en Afrique du Nord, parti-
cipaient à la sécurité des bases et des convois dans la Médi-
terranée. Sur le front russe, deux de nos groupes poursui-
vaient le combat aux côtés des chasseurs moscovites. Au
total, un millier d'avions français seraient en ligne à la fois.
Quant à notre marine, ses escorteurs, sous-marins, chas-
seurs, accomplissaient leur tâche incessante de protection des
convois, de destruction des sous-marins, vedettes, corsaires,
cargos allemands et de mouillage de mines sur les côtes
tenues par l'ennemi. L'amiral d'Argenlieu, fixé à Cherbourg,
dirigeait leurs opérations dans l'Atlantique, la Manche, la
mer du Nord. En même temps, une escadre formée des croi-
seurs : Montcalm, Georges Leygues, Gloire, Emile Berlin.
LA VICTOIRE 135
Jeanne d'Arc, Duguay-Trouin, de 7 croiseurs légers et de
petits bâtiments, sous les ordres successifs des amiraux
Auboyneau et Jaujard, bombardait les rivages du golfe de
Gênes, toujours aux mains des troupes de Kesselring, et
couvrait la côte méridionale française contre les raids des
derniers navires adverses. Une autre escadre, commandée
par l'amiral Rue et comprenant, notamment, le cuirassé Lor-
raine et le croiseur Duquesne, assurait le blocus des poches
allemandes de l'Atlantique en attendant d'aider à les réduire.
Plusieurs flottilles d'aéronavale opéraient dans les mêmes
parages. La marine avait, en outre, formé trois régiments
blindés de fusiliers, un régiment de canonniers, des batail-
lons de marins, des commandos, qui prenaient part aux
combats de l'armée de terre. Il faut ajouter que nos dra-
gueurs exécutaient le déminage de nos ports et de nos rades.
Enfin, dans le Pacifique, le cuirassé Richelieu, intégré dans
la flotte alliée, combattait les Japonais. Si diminuée que fût
la puissance navale des ennemis, tout dépendrait jusqu'à la
fin de ce qui se passait sur les mers. Il était donc essentiel
que notre marine y soutînt, avec ce qui lui restait, l'honneur
des armes de la France.
Le mois de novembre voit se déclencher l'offensive géné-
rale des alliés occidentaux. Du nord au sud, les armées entrent
successivement en action. Le 14, c'est au tour de la I re Armée
française. Il s'agit pour elle de forcer la trouée de Belfort et
de déboucher en Haute- Alsace.
Le général de Lattre a chargé le 1 er Corps d'armée de l'opé-
ration principale, tandis qu'au nord le 2 e Corps doit s'em-
parer des cols des Vosges. L'objectif sera atteint après quinze
jours de combats menés dans la boue, sous la neige, en dépit
de la résistance acharnée de 8 divisions allemandes ap-
partenant à la XIX e Armée. Il est vrai que Béthouart a pu
rapidement porter vers Belfort sa gauche : 2 e Division maro-
caine, 5 e Division blindée et divers groupements des forces de
l'intérieur, lui faire franchir la Lisaine en tuant à l'ennemi
beaucoup de monde, notamment le général Ochsmann com-
mandant la défense de ce secteur, puis pousser vers le Rhin
sa droite : 9 e division coloniale et l re Division blindée. Il
est vrai que le fleuve est atteint dès le 19 novembre, à Rose-
nau et à Saint-Louis, par les chars du général du Vigier et
qu'ainsi les Français sont, parmi les alliés, les premiers à
l'aborder. Il est vrai que, le 21, nos troupes libèrent Mulhouse
et Altkirch. Mais l'ennemi s'accroche, continuant à tenir les
136 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
ouvrages autour de Belfort et réussissant à couper plusieurs
fois par des contre-attaques celles de nos forces qui progressent
le long de la frontière suisse.
Finalement, ce sont les progrès du 2 e Corps dans les Vosges
qui permettent au 1 er Corps d'obtenir, en plaine, la décision.
La l re Division « française libre », formant la droite de Mon-
sabert, parvient à franchir par Giromagny et Massevaux les
contreforts sud du massif. Son chef, le général Brosset, com-
battant digne de la légende, a péri au cours de l'avance.
Mais Garbay, qui lui succède, opère sa jonction avec des
troupes de Béthouart aux abords de Burnhaupt. Par là
s'achève l'encerclement des dernières résistances allemandes
entre Belfort et Mulhouse. Plus au nord, Guillaume, avec
sa 3 e Division nord-africaine, a pu enlever Gérardmer et
Cornimont, puis les cols de la Schlucht et de Bussang. En
quinze jours, la l re Armée a tué 10 000 Allemands, fait 18 000
prisonniers, enlevé 120 canons. A la fin de novembre, de Lattre
est en mesure de porter sur Colmar tout l'effort de son armée.
Tandis qu'il mène cette dure bataille, son voisin, le général
Patch, pénètre en Basse-Alsace. Ayant brisé, sur l'axe Luné-
ville-Blamont, la première position allemande, la VII e Armée
américaine vise à atteindre le Rhin de Strasbourg à Lau-
terbourg. C'est, pour la 2 e Division blindée française, l'oc-
casion de libérer la capitale alsacienne.
Le 18 novembre, cette division reçoit l'ordre d'exploiter
dans la direction de Saverne le succès des Américains qui
ont rompu la ligne ennemie. Leclerc s'élance. Exécutant avec
logique sa mission d'exploitation et résolu à faire en sorte
que ses soldats parviennent les premiers à Strasbourg, il va
manœuvrer de manière à n'être pas accroché par les résis-
tances successives préparées par les Allemands. Aussi l'un
de ses groupements déborde-t-il au nord Sarrebourg, puis
Phalsbourg, où l'adversaire est en position. Mais, au sud, il
faut franchir les Vosges. Les itinéraires que Leclerc y choisit,
pour faire cheminer ses chars, ses canons, ses camions, sont
les moins bons, les plus risqués, mais ceux qui lui donnent le
plus de chances de passer sans coup férir. Si rapide est l'avance
des nôtres, si imprévus sont leurs axes de marche, par Cirey,
Voyer, Rehtal, Dabo, que les fractions ennemies rencontrées
sont presque partout surprises, capturées ou mises en dé-
route, au point que nos colonnes doublent souvent celles des
fuyards. Le 22 novembre, Saverne et Phalsbourg tombent
entre nos mains, ainsi que beaucoup d'Allemands, en particu-
LA VICTOIRE 137
lier le général Bruhn commandant les forcus de la région.
A présent, devant Leclerc et les siens, il y a Strasbourg.
Pour l'atteindre, il faut traverser 35 kilomètres de plaine,
puis briser aux abords et à l'intérieur de l'agglomération la
résistance d'une garnison dont l'effectif dépasse le leur et
qui s'appuie sur des ouvrages puissants. Mais les nôtres
sentent se lever le vent de la victoire. Leclerc demande
qu'on lui donne l'ordre de marcher sur Strasbourg. Or, le
général Patch sait pourquoi la 2 e Division blindée française
a été affectée à son armée. Il comprend que le fer chaud doit
être aussitôt battu. Il fixe à Leclerc l'objectif mérité.
Le 23 novembre, s'achève un des épisodes les plus brillants
de notre histoire militaire. En 5 colonnes, — autant qu'il
y a de routes, — la 2 e Division blindée charge sur Strasbourg.
Les Allemands, surpris de toutes parts, ne parviennent pas à
organiser leur défense. Seul, tient bon le réduit qu'ils ont
établi en avant des ponts de Kehl et vers lequel courent leurs
fuyards pêle-mêle avec nos voitures de combat. Les casernes
et bâtiments publics, occupés par 12 000 militaires et 20 000
civils allemands, se rendent presque aussitôt. Au milieu de
l'après-midi, nos troupes ont restitué la ville entière à la
France. La foule des habitants exulte de joie dans les rues.
Quant aux ouvrages extérieurs, ils seront pris en quarante-
huit heures. Le général von Vaterrodt, gouverneur allemand
de Strasbourg, réfugié dans le fort Ney, capitulera le 25 no-
vembre. La réussite est parfaite. Y ont concouru : de longues
prévisions, une exécution magistrale, l'attraction qu'exercent
sur les âmes françaises l'Alsace et sa capitale et qui, au mo-
ment voulu, s'est traduite chez nos soldats par un irrésistible
élan.
Un message du général Leclerc m'apprend l'entrée de ses
troupes à Strasbourg à peine y ont-elles pénétré. Au début
de la séance tenue, ce jour-là, par l'Assemblée consultative,
je viens annoncer la nouvelle. Un frisson parcourt l'assis-
tance, élevée soudain tout entière au-dessus d'un quelconque
débat. Les armes ont cette vertu de susciter, parfois, l'una-
nimité française.
Cependant, les succès des Français et des Américains
dans le Haut- Rhin et autour de Strasbourg ne déterminent
aucunement l'ennemi à abandonner l'Alsace. Au contraire,
il s'acharne à tenir ferme au sud, à l'ouest et au nord de
Colmar, en attendant de prendre l'offensive pour ressaisir
ce qu'il a perdu. Hitler intervient, donne l'ordre à Himmler
138 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
d'assumer en Alsace la direction militaire, politique et
policière, fait renforcer les 7 divisions de sa XIX e Armée
par une division de montagne venue de Norvège, une
Panzerdivision armée de chars « Panther » tout neufs et
qui surclassent les « Sherman » de nos propres unités, de
multiples contingents expédiés en hâte de l'intérieur. La
poche de Colmar présente de bonnes conditions de défense.
Les Allemands y installent leur droite immédiatement au
sud de Strasbourg dans une zone que l'Ul, le Rhin et le canal
du Rhône au Rhin rendent difficile à franchir. A leur gauche,
ils sont couverts par l'épaisse forêt de la Hardt. Au centre,
le rempart formé par la crête et le revers des Vosges est tou-
jours entre leurs mains. Alors que, chez les Français, ce qu'on
transfère d'un bout à l'autre du champ de bataille doit con-
tourner le massif par de longs et rudes chemins, les Allemands,
pour déplacer du nord au sud ou du sud au nord des troupes
ou du matériel, n'ont qu'à leur faire parcourir en terrain plat
la corde de l'arc. A l'arrière, sur la rive badoise, les hauteurs
de la Forêt-Noire offrent à leur artillerie des emplacements
et des observatoires excellents pour battre la plaine. Dans
les premiers jours de décembre, tout fait prévoir que la
I re Armée ne pourra s'emparer de Colmar sans de nouveaux
et durs combats.
Au reste, sur tout le front, les alliés se heurtent à la même
résistance farouche. Dans le Groupe Montgomery, c'est à
grand-peine que l'armée canadienne et polonaise de Crerar
réussit à dégager Anvers et que l'armée anglaise de Dempsey
progresse autour de Nimègue. Chez Bradley, les armées
Simpson et Hodges n'avancent que pas à pas au nord et au
sud d'Aix-la-Chapelle. Celle de Patton, ayant libéré Metz,
atteint malaisément la Sarre. Quant à Devers, il parvient à
pousser Patch jusqu'à Lauterbourg. Mais, contraint d'agir
par sa gauche pour aider son voisin du nord, il étend le front
de Lattre sans le renforcer en proportion, ce qui rend plus
difficile encore la progression de la I re Armée française.
D'ailleurs, l'hiver qui est, cette année-là, exceptionnellement
rigoureux éprouve les troupes, glace et enneige les routes,
ralentit la circulation. Les ravitaillements s'en ressentent ;
les manœuvres et les attaques, aussi. En mer, l'effort déses-
péré des sous-marins allemands décime toujours les convois
et, dans les ports détruits, le matériel apporté par les navires
alliés est déchargé avec peine et retard.
Malgré tout, la I re Armée va s'efforcer d'accomplir sa
LA VICTOIRE 139
mission en achevant de libérer l'Alsace. Sa zone d'action
s'étend maintenant, en arc de cercle, depuis la frontière
suisse jusqu'aux abords de Strasbourg ; la capitale alsacienne
restant incluse dans le secteur de la VII e Armée américaine,
bien que la garnison en soit formée par la Brigade « Alsace-
Lorraine ». Le général de Lattre voit joindre à son armée la
Division Leclerc regroupée au sud de Strasbourg et la 36 e Di-
vision américaine. En revanche, Devers lui retire la I re Di-
vision « française libre », qui est portée vers Royan.
Au début de décembre, la I re Armée entame l'action vers
Colmar. Quinze jours de combats obstinés lui valent quelques
succès, au sud vers Thann qu'elle libère, au nord dans la région
de Sélestat et de Ribeauvillé. En même temps, à la crête des
Vosges, le Hohneck et le col du Bonhomme sont âprement
disputés. Mais, dans cet effort linéaire déployé simultanément
sur tous les points d'un vaste front, de Lattre n'a pas les
moyens d'emporter la décision.
Soudain, les Allemands déclenchent dans les Ardennes une
puissante offensive. Du coup, les allocations en munitions
et les appuis aériens, qui déjà n'étaient accordés aux nôtres
qu'avec une grande parcimonie, sont portés presque en tota-
lité vers le secteur enfoncé par l'ennemi. La I re Armée fran-
çaise est donc contrainte de suspendre l'attaque. Voyant
s'éloigner l'issue qu'ils avaient entrevue, chef et soldats sont
décontenancés. Après tant d'élans prodigués, l'incertitude et
le doute leur font sentir leur lassitude.
C'est à mon retour de Russie, au milieu du mois de dé-
cembre, que m'apparaît l'épreuve morale traversée par notre
armée d'Alsace. J'en suis soucieux mais non surpris. Sachant
de quelle énergie guerrière sont capables les Allemands, je
n'ai jamais douté qu'ils sauraient, pendant des mois encore,
tenir en échec les Occidentaux. Il me faut même ajouter,
qu'au point de vue national, je ne déplore guère ces délais,
où s'accroissent dans la coalition l'importance et le poids
de la France. Encore faut-il que, dans nos forces, les âmes
gardent leur ressort.
Tout s'arrangerait vite si l'armée se sentait soutenue par
l'opinion. Mais, à cet égard, les choses laissent à désirer.
Non point que le peuple français méconnaisse théoriquement
les mérites de ceux qui combattent pour son service. Mais ceux-
ci lui semblent, trop souvent, lointains et presque étrangers.
Pour beaucoup de gens, la libération équivaut à la fin de la
guerre et ce qui s'accomplit, depuis, dans le domaine des
140 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
amies ne présente pas d'intérêt direct. D'ailleurs, ce sont
les alliés qui exercent le commandement et fournissent la plus
grande part. Nombre de Français, blessés jusqu'au fond de
l'âme par l'effondrement de naguère, se passionnent peu
pour des batailles où l'armée française ne joue plus, hélas !
le premier rôle. Et puis, le désastre de 1940, l'aspect mili-
taire que revêtait le régime de la capitulation, l'abus que
Vichy a fait du conformisme et de la discipline, ont pro-
voqué, à l'égard de l'ensemble des professionnels, une cer-
taine désaffection. Enfin, dans le monde de la politique, des
intérêts, de la presse, la plupart des dirigeants tournent
leurs préoccupations vers de tout autres sujets qu'une cam-
pagne dont ils croient qu'elle est gagnée d'avance et que le
désarmement lui succédera à coup sûr. Constatant moi-
même quelle place restreinte et quels fades commentaires
les journaux consacrent à nos troupes et ayant convoqué les
directeurs pour les inviter à mettre en lumière ce qui se passe
sur le front, je m'entends répondre : « Nous allons faire de
notre mieux. Mais il nous faut tenir compte des goûts du
public. Or, les sujets militaires ne l'intéressent pas beaucoup. »
Justement, le général de Lattre me rend compte, le 18 dé-
cembre, de ses préoccupations quant à l'état de son armée.
Il m'écrit avoir demandé au général Devers de mettre à sa
disposition au moins deux divisions nouvelles, de lui fournir
un appui aérien, de lui allouer un supplément de munitions.
Faute de quoi, ses troupes ne pourront prendre Colmar.
Mais, en même temps, le commandant de la I re Armée me
signale la dépression qui sévit dans l'âme de ses subordonnés.
Il attribue cette crise, moins aux pertes, à la fatigue, aux
souffrances causées par l'hiver, qu'à l'éloignement moral
par rapport au pays. « D'un bout à l'autre de la hiérarchie,
écrit-il, particulièrement chez les officiers, l'impression géné-
rale est que la nation les ignore et les abandonne. » De Lattre
poursuit : « Certains vont même jusqu'à s'imaginer que l'armée
régulière, venue d'outre-mer, est sacrifiée de propos délibéré. »
11 ajoute : « La cause profonde de ce malaise réside dans la
non-participation de la nation à la guerre. »
Tout en faisant îa part des déceptions causées au général
de Lattre par les combats ingrats où son armée est engagée,
après une phase des opérations où, au contraire, se multi-
pliaient succès, trophées et vivats ; tout en lui affirmant que
ses troupes ne sont nullement abandonnées et en l'invitant à
le leur faire comprendre ; tout en lui marquant une confiance
LA VICTOIRE 141
encourageante : « Vous êtes, comme toutes les armées alliées,
dans un moment difficile, mais vous en sortirez à votre gloire »,
je prends des dispositions pour renforcer la I re Armée en vue
de la crise stratégique qui s'annonce.
Le 18 décembre, des ordres sont donnés pour incorporer
dans les unités du front 10 000 jeunes soldats à l'instruction
dans les dépôts. Le 19, je fais savoir au commandement allié,
qu'en raison de l'offensive entamée en Belgique par les Alle-
mands, j'approuve qu'il soit sursis à l'attaque de Roy an et
que la l re Division « française libre » revienne d'urgence en
Alsace, ce qui est fait aussitôt. Quelques jours après, je
vais inspecter dans la région de Fontainebleau la 10 e Division,
grande unité toute neuve. Sous les ordres du général Billotte,
elle est formée, pour l'essentiel, des Parisiens qui ont pris
part aux combats de la libération dans les rues de la capitale.
A les voir, je me convaincs, une fois de plus, qu'avec de bons
jardiniers la plante militaire est toujours prête à fleurir. Bien
qu'il y ait encore des lacunes dans l'instruction et dans l'équi-
pement de la 10 e Division, je décide de l'envoyer au front et
le lui annonce sur-le-champ. Alors, sur la neige glacée, dé-
filent ses jeunes régiments. Quinze mille regards de fierté se
portent vers moi, tour à tour.
La veille et le jour de Noël, accompagné de Diethelm et,
de Juin, je suis à la I re Armée. Tout en parcourant les lignes
je prends contact avec l'Alsace. D'abord, je vais à Stras-
bourg. La grande ville me fait fête, bien qu'elle vive dans une
ambiance de siège, que les Allemands tiennent toujours Kehl,
que leurs obus tombent partout, que la garnison, sous les
ordres du général Schwartz, soit très réduite et peu armée.
Le commissaire de la République Blondel, le préfet Haelling,
le maire Frey, m'exposent avec quelle peine ils commencent
à rétablir l'administration française. Mais, pour faire tout le
nécessaire, il faudrait évidemment que les lendemains soient
assurés. Il est clair qu'ils ne le sont pas.
Le 2 e Corps reçoit ensuite ma visite. En écoutant Mon-
sabert, il m'apparaît que son ardeur ne compense pas ce
qui lui manque pour enlever les positions ennemies entre le
Rhin de Rhinau et les Vosges de La Poutroye. Me voici à la
2 e Division blindée. Depuis des semaines, elle se heurte, vers
Witternheim, à des défenses qu'elle ne peut franchir. Les
unités sont fatiguées ; les villageois, soucieux. A Erstein, en
compagnie de Leclerc et de beaucoup de soldats, j'assiste
à la messe de minuit. L'atmosphère est à l'espérance, non à la
142 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
joie. Le lendemain, inspection de la vaillante 3 e Division
américaine qui a relevé la 36 e . Le général O'Daniel, vif et
sympathique, me rend compte des progrès restreints que ses
troupes réalisent autour de Kaisersberg. A la 3 e Division
nord-africaine, Guillaume me décrit sa pénible avance dans
lalrégion d'Orbey.
Par Gérardmer et Belfort, je gagne le secteur du 1 er Corps
d'armée. Là, Béthouart m'explique que dans l'état de ses
forces il est fixé, tout au long du front, à la hauteur de Cernay.
Près de Thann, puis à Altkirch, les généraux Carpentier et
Sudre me présentent des éléments de leurs Divisions respec-
tives : 2 e marocaine, l re blindée. Tous deux me disent que leurs
moyens ne suffisent pas à aller plus avant. A Mulhouse, dé-
filent devant moi les troupes de la Division Magnan. Mais les
Allemands tiennent toujours la lisière nord de la ville et on
ne sait comment les en chasser.
Cependant, là comme ailleurs, la population se montre
vibrante de patriotisme. Les témoignages qu'elle en donne ne
permettent pas d'oublier, toutefois, à quel point chaque
foyer alsacien est éprouvé par la guerre. En recevant les
autorités et les délégations, conduites par le préfet Fonlupt-
Esperaber, je mesure combien l'occupation allemande, l'ins-
tauration des lois de l'ennemi, l'incorporation forcée de beau-
coup d'hommes dans les armées du Reich, la perte de nombre
d'entre eux, l'angoisse qu'inspire le sort de ceux qui sont en
captivité soviétique, ont posé de cas douloureux. En outre,
on sent que le trouble subsiste quant à ce qui pourrait advenir,
si l'ennemi, qui est tout proche, faisait soudain quelques pas
en avant. En rentrant à Paris, je fais le bilan de mes impres-
sions. L'armée est solide mais lasse. L'Alsace est loyale mais
inquiète. J'en tire la conclusion que, dans le cas d'un événe-
ment fâcheux, il me faudrait intervenir aussitôt et avec
vigueur pour empêcher de sérieuses conséquences.
Or voici que, précisément, survient l'événement fâcheux.
C'est, à la suite de la percée allemande dans les Ardennes, la
décision prise par le commandement allié d'évacuer l'Alsace
en repliant sur les Vosges l'armée Patch et l'armée de Lattre.
L'offensive, menée par le maréchal von Rundstedt entre
Echternach et Malmédy avec 24 divisions, dont 10 Panzer,
a en effet largement progressé. Vers le 25 décembre, la Meuse
est près d'être atteinte de part et d'autre de Dinant. Après
quoi, par Namur et Liège, les Allemands pourraient faire
irruption sur les arrières du front des Pays-Bas. Aussi le
LA VICTOIRE 143
général Eisenhower juge-t-il que tout doit être subordonné
à la nécessité d'arrêter, puis de refouler, l'avance ennemie,
profonde déjà de 80 kilomètres. Il prescrit donc à Montgo-
mery de prendre à son compte la défense des lignes alliées
sur le flanc nord de la poche et à Bradley de lancer Patton
à la contre-attaque sur le flanc sud. Mais, à droite de Patton,
l'armée Patch donne des signes d'incertitude dans la région
de Forbach, ce qui contraint Devers à y porter en sou-
tien la 2 e Division blindée française prélevée sur l'armée de
Lattre. D'autre part, l'ennemi manifeste, à partir de la poche
de Goimar, une activité menaçante. La situation en Alsace
est rendue aléatoire. Le Commandant en chef estime que si
l'ennemi attaque, là aussi, il n'y aura rien d'autre à faire que
se retirer sur les Vosges. En premier lieu, c'est Strasbourg
qui devra être abandonné. Et de donner des directives dans
ce sens.
L'évacuation de l'Alsace et, spécialement, de sa capitale
pourrait paraître logique au point de vue de la stratégie
alliée. Mais la France, elle, ne peut l'accepter. Que l'armée
française abandonne une de nos provinces, et surtout cette
province-là, sans même avoir livré bataille pour la défendre ;
que les troupes allemandes, suivies de Himmler et de sa
Gestapo, rentrent en triomphe à Strasbourg, à Mulhouse
à Sélestat, voilà une affreuse blessure infligée à l'honneur de
la nation et de ses soldats, un affreux motif de désespoir
jeté aux Alsaciens à l'égard de la patrie, une profonde at-
teinte portée à la confiance que le pays place en de Gaulle.
Je n'y consens évidemment pas. Le prétexte que la résigna-
tion pourrait tirer du fait que le commandement allié porte
la responsabilité des opérations militaires n'a, dans l'espèce,
aucune valeur. Car, si le gouvernement français peut confier
ses forces au commandement d'un chef étranger, c'est à la
condition formelle que l'emploi qui en est fait soit conforme
à l'intérêt du pays. Dans le cas contraire, il a le devoir de
les reprendre. C'est ce que je décide de faire, avec d'autant
moins de scrupule que le grand-quartier-général n'a pas
jugé à propos de m'avertir d'une affaire qui touche la France
au plus vif.
A vrai dire, malgré le silence observé à mon égard par le
commandement allié, divers indices m'avaient alerté. Le
19 décembre, il m'était rapporté qu'à de Lattre, qui lui de-
mandait des renforts pour reprendre l'attaque de Colmar,
Devers avait répondu qu'il n'avait rien à donner, que le
144 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Groupe d'armées tout entier était en danger et que, pour lors,
on devait regarder en arrière plutôt qu'en avant. A Noël,
lors de mon inspection du front, j'avais appris que de Lattre,
sur instructions reçues d'en haut, avait prescrit d'organiser,
à hauteur de Giromagny, une position de repli barrant la
trouée de Belfort et ramené vers Luxeuil la 4 e Division maro-
caine. Le 27, il venait à ma connaissance que le général Devers
retirait de Phalsbourg son poste de commandement et l'ins-
tallait à Vittel, 120 kilomètres en arrière. Le lendemain,
Devers adressait aux forces sous ses ordres une instruction
leur prescrivant de se replier sur les Vosges en cas d'attaque
de l'ennemi. En conséquence, le général de Lattre donnait,
le 30 décembre, à la I re Armée l'ordre « d'établir des lignes
de défense successives, afin de retarder au maximum l'adver-
saire, au cas où il parviendrait à rompre le dispositif initial... »
Or, justement, nos renseignements signalaient, entre Bitche
et Wissembourg, des préparatifs de l'ennemi pour une attaque
en direction de Saverne. Nos officiers de liaison auprès
des quartiers généraux observaient que l'offensive allemande
provoquait dans les états-majors de l'inquiétude, sinon du
désarroi. Sur le front, aux arrières, dans Paris, couraient des
bruits alarmants quant aux progrès des troupes de Rund-
stedt, à de prétendus parachutages de miliciens de Darnand
et de commandos ennemis dans diverses régions de la France,
à la promesse qu'Hitler aurait faite de rentrer lui-même à
Bruxelles et de rendre Strasbourg au Reich à l'occasion du
Nouvel An.
Il fallait agir. Le 30 décembre, je chargeai le général du
Vigier, nommé gouverneur de Strasbourg et qui allait re-
joindre son poste, de passer d'urgence chez de Lattre à Mont-
béliard et chez Devers à Vittel et de dire de ma part à l'un
et à l'autre que, quoi qu'il pût arriver, Strasbourg devait être
et serait défendu. Il leur annoncerait l'arrivée prochaine de
la 10 e Division que j'attribuais à la I re Armée française. En
même temps, je prescrivais au général Dody, gouverneur de
Metz et commandant la région du Nord-Est, de faire tenir les
passages de la Meuse, vers Givet, Mézières et Sedan, afin qu'en
cas de retraite soudaine des forces américaines opérant dans
le voisinage le territoire français y fût, néanmoins, défendu.
Des éléments fournis par l'intérieur, sommairement armés, il
est vrai, mais totalisant 50 000 hommes, étaient à cet effet
envoyés tout de suite à Dody.
Tandis que du Vigier était en route, Juin m'entretenait
LA VICTOIRE 145
le 1 er janvier, du péril immédiatement couru par l'Alsace.
Le chef d'état-major de la Défense nationale avait été averti
par le grand-quartier de Versailles que l'envoi vers les Ar-
dennes de toutes les réserves alliées était nécessaire sans délai,
qu'en conséquence l'attaque allemande qui commençait en
direction de Saverne faisait courir de grands risques au
Groupe d'armées de Devers et que le général Eisenhower lui
prescrivait le repli sur les Vosges afin de raccourcir son front.
Cette décision s'était précisée en raison d'une impression-
nante opération aérienne exécutée par l'ennemi. Des douzaines
d'avions à réaction, — les premiers dans le monde, — avaient,
ce jour-là même, paru dans le ciel ardennais sous le signe de la
croix gammée, balayé les chasseurs américains, détruit beau-
coup d'appareils sur leurs bases. Pour épisodique qu'il fût,
l'incident portait le grand-quartier à un pessimisme dont
l'Alsace risquait de faire les frais. Il était temps que j'inter-
vienne.
Que Strasbourg fût défendu. C'est cela, d'abord, qu'il me
fallait obtenir. Pour être sûr qu'on le ferait, je n'avais d'autre
moyen que de l'ordonner moi-même à la I re Armée française.
Celle-ci devrait, en conséquence, contrevenir aux instruc-
tions du commandement interallié et, en outre, étendre vers
le nord sa zone d'action afin d'y englober Strasbourg qui
appartenait au secteur de la VII e Armée américaine. Si,
comme je le souhaitais, Eisenhower voulait maintenir sous
son commandement l'unité militaire de la coalition, il n'au-
rait, pour arranger les choses, qu'à adopter le changement
apporté, de mon fait, aux mesures qu'il avait prescrites.
Le 1 er janvier dans l'après-midi, j'envoyai mes ordres au
général de Lattre. Évoquant la décision du commandement
de replier le front sur les Vosges, j'écrivais : « Il va de soi
que l'armée française, elle, ne saurait consentir à l'abandon
de Strasbourg... Dans l'éventualité où les forces alliées se
retireraient de leurs positions actuelles au nord du dispo-
sitif de la I re Armée française, je vous prescris de prendre à
votre compte et d'assurer la défense de Strasbourg. »
En même temps, j'adressai au général Eisenhower une
lettre explicite. J'indiquais au Commandant en chef que les
raisons stratégiques du repli ne m'avaient pas échappé. Mais
j'affirmais : « Le gouvernement français, quant à lui, ne peut
évidemment laisser Strasbourg retomber aux mains de l'en-
nemi sans faire tout ce qui lui est possible pour le défendre. »
Je formulais l'avis que, dans l'hypothèse où les Américains
t. m. 10
146 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
ne tiendraient pas le saillant de Wissembourg, « Strasbourg,
du moins, pouvait être défendu en s'appuyant, au minimum,
sur le canal de la Marne au Rhin » et je me déclarais prêt à
« pousser de ce côté toutes les forces françaises en voie de
formation, en premier lieu la 10 e Division commandée par
le général Billotte. » — « Quoi qu'il advienne, écrivais- je pour
conclure, les Français défendront Strasbourg. » D'autre part,
je télégraphiai à Roosevelt et à Churchill pour les mettre
au courant des vues du haut commandement quant à l'éva-
cuation de l'Alsace, attirer leur attention sur les conséquences
très graves qui en résulteraient pour la France et leur faire
connaître que je n'y consentais pas.
Le 2 janvier au matin, je confirmai à de Lattre par télé-
gramme l'ordre que je lui avais envoyé par lettre, la veille
au soir. Vers midi, du Vigier, rentré à Paris par avion, me
rendait compte de sa mission. Trois heures auparavant, il
était passé à Vittel, quartier-général du Groupe d'armées du
sud. Là, Devers lui avait dit que, l'ennemi poussant l'attaque
en direction de Saverne, l'ordre de retraite était donné à
de Lattre et à Patch, et que les troupes américaines avaient
déjà commencé leur mouvement. Sur quoi, je chargeai Juin
de confirmer à Eisenhower que la France défendrait seule
l'Alsace avec les moyens qu'elle avait. Juin devait, d'autre
part, annoncer au grand-quartier ma visite pour le lendemain.
Je savais, aussi bien que personne, que la mission fixée
par moi au général de Lattre comportait de très grands
risques. En outre, le fait d'être soustrait, en pleine bataille,
à l'ensemble interallié ne pouvait qu'être pénible au com-
mandant de la I re Armée qui en discernait forcément le ca-
ractère aventuré et qui souffrirait de voir rompre la solida-
rité et la hiérarchie stratégiques où, jusqu'alors, sa place était
marquée. Cependant, il serait amené à reconnaître que, dans
ce conflit des devoirs, celui de servir directement la France,
autrement dit de m'obéir, l'emportait de beaucoup sur l'autre.
D'ailleurs, de lui-même, à l'avance, il s'était mentalement
préparé à faire ce que je lui prescrivais. La visite du général
du Vigier dans la nuit du 31 décembre, les messages reçus
du commissaire de la République et du maire de Strasbourg,
surtout ses propres réactions, lui avaient fait discerner ce
qu'aurait de désastreux la retraite envisagée. Le 2 janvier
au matin, il avait écrit au général Devers pour lui exprimer
sa manière de voir : « En raison, disait-il, de l'étendue de
son secteur et de la faiblesse de ses moyens, la I re Armée
LA VICTOIRE 147
française n'est pas en mesure de défendre directement Stras-
bourg. Mais elle est décidée à faire tout ce qui est en son
pouvoir pour couvrir la ville au sud. » Et d'adjurer Devers
de faire en sorte « que la VII e Armée américaine défende
Strasbourg avec la dernière énergie. » Aussi, quand de Lattre
reçut, le 2 janvier, ma lettre qui fixait sa mission, il n'y vit
rien que de conforme à son propre sentiment. Mais il n'en
avait pas moins l'ordre impératif de Devers d'avoir à se
replier sur les Vosges et d'y être en ligne le 5 janvier au matin.
Le général de Lattre me répondit le 3 janvier. Il me com-
muniquait le texte de l'ordre de retraite que lui donnait
Devers. Il me rendait compte de son intention de porter sur
Strasbourg la 3 e Division nord-africaine, que la 10 e Division
relèverait sur ses positions actuelles. Toutefois, il paraissait
penser que l'exécution de ce que je lui avais prescrit devait
être suspendue jusqu'à ce que le haut commandement allié
y eût donné son accord, alléguant « la nécessité d'être couvert
à sa gauche par la VII e Armée américaine » et, aussi, « le
rôle de pivot que jouait la I re Armée française dans le dispo-
sitif allié. »
J'étais, naturellement, très désireux qu'Eisenhower entrât
dans mes vues. Mais, qu'il y fût amené, ou non, j'entendais
que l'armée française fît ce que j'avais prescrit. Une nouvelle
lettre, télégraphiée par moi au général de Lattre dans la
matinée du 3, fixait nettement ce qui devait l'être. « J'ai
peu apprécié, écrivais-je, votre dernière communication...
La I re Armée et vous-même faites partie du dispositif allié
pour cette unique raison que le gouvernement français l'a
ordonné et seulement jusqu'au moment où il en décide au-
trement... Si vous aviez été amené, ou si vous étiez amené, à
évacuer l'Alsace, le gouvernement ne pourrait admettre que
ce fût sans une grande bataille, même — et je le répète —
si votre gauche s'était trouvée, ou se trouvait, découverte
par le retrait de vos voisins. »
Les responsabilités du gouvernement étant ainsi assumées
et sa volonté notifiée, de Lattre entreprit aussitôt d'accomplir
ce que j'attendais de lui. Il allait le faire de tout son cœur
et de toute sa capacité. Le soir même du 3 janvier, il me
télégraphiait « qu'un régiment de tirailleurs occuperait Stras-
bourg dans la nuit et que la Division Guillaume serait, le 5,
dans la place, en mesure de la défendre. »
Au cours de l'après-midi du 3, je m'étais rendu à Versailles.
Juin était à mes côtés. M. Churchill avait cru devoir venir.
148 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
lui aussi, alerté par mon message et disposé, vraisemblable-
ment, à employer ses bons offices. Le général Eisenhower
exposa la situation qui était, assurément, sérieuse. Il ne
cacha pas que l'ampleur et la vigueur de l'offensive allemande
dans les Ardennes et l'apparition subite chez l'ennemi d'armes
nouvelles : avions à réaction, chars « Panther », etc., avaient
moralement ébranlé les forces alliées, non sans le surprendre
lui-même. « A présent, dit-il, le plus grand danger semble
écarté. Mais il faut reprendre le terrain perdu et, ensuite,
ressaisir l'initiative. Je dois donc reconstituer des réserves.
Or, en Alsace, où depuis deux jours l'ennemi étend son at-
taque, la poche de Colmar rend la position précaire. C'est
pourquoi j'ai prescrit d'en occuper une autre, plus en arrière
et plus courte. »
— « Si nous étions au Kriegspiel», déclarai-je à Eisenhower,
« je pourrais vous donner raison. Mais je suis tenu de consi-
dérer l'affaire sous un autre angle. Le recul en Alsace livrerait
à l'ennemi des terres françaises. Dans le domaine stratégique.
il n'y aurait là qu'une manœuvre. Mais, pour la France, ce
serait un désastre national. Car l'Alsace lui est sacrée. Comme,
d'autre part, les Allemands prétendent que cette province
leur appartient, ils ne manqueront pas, s'ils la reprennent,
de se venger du patriotisme dont les habitants ont prodigué
les preuves. Le gouvernement français ne veut pas laisser
l'ennemi y revenir. Pour le moment, il s'agit de Strasbourg.
J'ai donné à la I re Armée française l'ordre de défendre la
ville. Elle va donc le faire, de toute façon. Mais il serait dé-
plorable qu'il y eût, en cette occasion, dispersion des forces
alliées, peut-être même rupture du système de commandement
pratiqué par la coalition. C'est pourquoi je vous demande de
reconsidérer votre plan et de prescrire vous-même au général
Devers de tenir ferme en Alsace. »
Le Commandant en chef parut impressionné. Il crut devoir,
cependant, formuler une objection de principe. « Pour que je
change mes ordres militaires », me dit cet excellent soldat,
« vous invoquez des raisons politiques. » — « Les armées,
lui répondis-je, sont faites pour servir la politique des États.
Personne, d'ailleurs, ne sait mieux que vous que la stratégie
doit embrasser, non seulement les données de la technique
militaire, mais aussi les éléments moraux. Or, pour le peuple
et les soldats français, le sort de Strasbourg est d'une extrême
importance morale. »
Sur ce point, M. Churchill opina dans le môme sens, i Toute
LA VICTOIRE 149
ma vie, observa- t-il, j'ai pu voir quelle place l'Alsace tient
dans le sentiment des Français. Je crois donc, comme le
général de Gaulle, que ce fait doit entrer dans le jeu. »
Avant d'en arriver à ce que je souhaitais, le général Ei-
senhower me demanda d'examiner ce que serait la situation
de la I re Armée française si elle venait à opérer indépendam-
ment des armées alliées. Il alla jusqu'à faire entendre que,
dans ce cas, les Américains pourraient cesser de la ravitailler
en carburants et en munitions. Je l'invitai, de mon côté, à
bien peser, qu'en laissant l'ennemi écraser isolément les
troupes françaises, le haut commandement provoquerait,
dans l'équilibre des forces, une rupture peut-être irréparable
et, qu'en privant les nôtres des moyens de combattre, lui-
même s'exposerait à voir le peuple français lui retirer, dans
sa fureur, l'utilisation des chemins de fer et des transmissions
indispensables aux opérations. Plutôt que d'imaginer de
pareilles perspectives, je croyais devoir faire confiance à la
valeur stratégique du général Eisenhower et à son dévoue-
ment au service de la coalition, dont faisait partie la France.
Finalement, le Commandant en chef se rangea à ma ma-
nière de voir. Il le fit avec la franchise qui était l'un des
meilleurs côtés de son sympathique caractère, téléphonant
au général Devers que le mouvement de retraite devait être,
à l'instant, suspendu et que de nouveaux ordres allaient lui
parvenir. Ces ordres lui seraient portés, dans la journée du
lendemain, par le général Bedell Smith. Je convins avec
Eisenhower que Juin accompagnerait Bedell Smith, ce qui
serait pour moi une garantie supplémentaire et, pour les
exécutants, la preuve que l'accord était fait.
Tandis que nous prenions familièrement le thé après cette
chaude discussion, Eisenhower me confia à quel point sa
tâche était compliquée, au plus fort de la crise que traver-
saient les armées, par les exigences des divers gouvernements
de la coalition, par les prétentions ombrageuses des diffé-
rentes catégories de forces : armées, marines, aviations, ap-
partenant à plusieurs pays, par les susceptibilités personnelles
de ses principaux lieutenants. « En ce moment même, me
dit-il, je rencontre maintes difficultés du côté de Montgo-
mery, général de haute valeur, mais critique acerbe et su-
bordonné méfiant. » — « La gloire se paie », répondis- je. « Or
vous allez être vainqueur. » Sur le seuil de l'hôtel Trianon,
nous nous quittâmes bons amis.
La quinzaine qui suivit fut occupée par les péripéties
150 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
d'une dure bataille pour Strasbourg. La I re Armée allemande
développait son offensive en débouchant de la forêt d'Hague-
nau, afin d'atteindre Saverne, tandis que la XIX e Armée
franchissait le Rhin au nord et au sud de la capitale alsa-
cienne. Dans la région d'Haguenau, les Américains pliaient
sous le choc, mais arrêtaient finalement l'assaillant sur la
Moder. Autour de Gambsheim la Division Guillaume, vers
Erstein la Division Garbay et la Brigade Malraux, devaient
céder, elles aussi, du terrain avant de se rétablir. Mais Stras-
bourg restait entre nos mains. Vers le 20 janvier, l'ennemi
paraissait être à bout d'élan et d'espoir. Il en était de même
dans les Ardennes, où tout ce qu'il avait gagné lui avait été
repris. Sur le front Est, les Russes entamaient leur offensive
d'hiver. D'un bout à l'autre du territoire allemand, les bom-
bardiers alliés précipitaient leur œuvre d'écrasement. Sur les
mers, les dommages infligés aux convois alliés allaient en
diminuant. Sans doute Hitler saurait-il prolonger de plu-
sieurs mois encore la résistance d'un grand peuple et d'une
grande armée. Mais l'arrêt du destin était, désormais,
rendu et pourvu des sceaux nécessaires. C'est en Alsace que
la France y avait apposé le sien.
Hier, l'échec devant Colmar avait ébranlé le moral de la
I re Armée. Aujourd'hui, la satisfaction d'avoir sauvé Stras-
bourg ranimait la confiance de tous. Le général de Lattre,
tout le premier, se sentait porté à l'optimisme et, par là, à
l'offensive. Dès le milieu de janvier, il arrêtait ses dis-
positions pour reprendre l'effort contre la poche allemande
d'Alsace.
Au même moment, le commandant allié envisageait
d'entamer les opérations décisives au delà du Rhin. Mais,
avant de franchir le fleuve, il fallait l'avoir atteint. Or ce
n'était fait nulle part, sauf dans le secteur français vers
Strasbourg et vers Saint-Louis. Eisenhower prescrivait donc
à Montgomery et à Bradley de se porter en avant pour s'em-
parer de toute la rive gauche sur la ligne : Wesel-Coblence-
Mayence. Bien entendu, il approuvait le projet d'enlever
également Colmar. Mais la zone de la I re Armée s'étendait, à
présent, sur plus de 200 kilomètres, soit le quart du front
tenu au total par les alliés. Pour que de Lattre fût, néanmoins,
en mesure de conquérir son objectif, peut-être aussi pour
effacer l'effet produit par la crise récente des relations, le
Commandant en chef se décidait à renforcer la I re Armée.
Celle-ci verrait lui arriver la Division Leclerc, revenue des
LA VICTOIRE 151
bords de la Sarre, plusieurs divisions américaines et un no-
table complément d'artillerie.
Tel était, cependant, l'acharnement de l'ennemi, qu'il
faudrait à la I re Armée trois semaines de combats incessants
pour venir à bout de sa tâche. A partir du 19 janvier,
le 1 er Corps français progressait pas à pas contre le flanc sud
de la poche. Le 4 février, il parvenait jusqu'à Rouffach, près
de Colmar, ayant accroché par d'ingrates attaques une grande
partie des unités allemandes. Sur le flanc nord, le 2 e Corps
avait avancé, lui aussi. Mais, à la fin de janvier, il s'était
resserré près du Rhin pour faire place sur sa droite au 21 e Corps
américain. Car c'est au général Milburn, commandant cette
grande unité, que le général de Lattre attribuait l'effort prin-
cipal. Cette fois, il y aurait, au point et au moment voulus,
une suffisante concentration de forces. Le 30 janvier, Milburn,
disposant des 3 e , 28 e , 75 e divisions d'infanterie américaines et
de 3 divisions blindées : 12 e américaine, 2 e et 5 e françaises,
et agissant dans un secteur étroit, perçait le front adverse
au nord-est de Colmar. Le 2 février, il faisait libérer la ville
par les chars du général de Vernejoul. Le 4, il atteignait
Brisach. Pendant ce temps, les 1 er et 2 e Corps français, ap-
puyés par une artillerie bien pourvue de munitions et bien
commandée par Chaillet, liquidaient les résistances ennemies
partout ailleurs dans la plaine et la 10 e Division française
nettoyait les pentes des Vosges. Le 9, nos troupes achevaient
la conquête de la forêt de la Hardt et s'emparaient de Cha-
lempé. De ce fait, sauf dans la région d'Haguenau et de Wis-
sembourg, il ne restait plus, en fait d'Allemands en Aisace
que les 22 000 prisonniers qui venaient d'y être capturés.
Le 11 février, j'allai voir Mulhouse, puis je me rendis à
Colmar. Comment décrire la joie et l'émotion où nous étions
tous plongés, gouvernants, chefs, soldats, population? Mais
à l'élan patriotique se mêlait, ce jour-là, un autre élément
d'enthousiasme : la fraternité d'armes entre Français et Amé-
ricains. On sentait que celle-ci était portée au plus haut point
par le succès remporté en commun dans le cadre de notre
armée et justement sur ce terrain-là. Sous le silence immobile
des régiments, je sentais vibrer l'amitié qui lie les deux
peuples. Au centre de la place Rapp submergée de drapeaux
tricolores et de bannières étoilées, devant le front de nos
troupes et de celles de nos alliés rangées fièrement côte à côte,
sous les vivats de la foule alsacienne, la plus sensible qui soit
aux spectacles militaires et la plus apte à saisir le sens des
152 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
événements, je décorai d'abord le général de Lattre, vainqueur
de Colmar. Ce fut ensuite le tour des généraux Milburn,
Leclerc et Dalquist. Dans la soirée, Strasbourg, à son tour,
célébra en ma présence la libération de l'Alsace et chanta
dans sa cathédrale le Te Deum entonné par Mgr Ruch. Le
lendemain, à Saverne, les généraux Devers, Bradley et Patch
recevaient de ma main les insignes des récompenses que je
leur avais décernées.
Ainsi se trouvaient aplanies, pour un temps, les traverses
qui avaient contrarié nos relations stratégiques avec les Amé-
ricains. Mais on devait s'attendre à en rencontrer d'autres.
Dans l'immédiat, une question capitale et épineuse allait se
poser, celle de la participation française à la campagne en
Allemagne. Je voulais, évidemment, que notre armée entrât
en territoire ennemi, qu'elle y eût son secteur d'opérations,
qu'elle y conquît villes, champs et trophées, qu'elle y reçût,
avec ses alliés, la reddition des vaincus. Il y avait là, certai-
nement, une condition dictée par le souci de notre prestige.
Mais, aussi, c'était pour nous le seul moyen assuré d'être
partie à la capitulation, à l'occupation et à l'administration
du Reich. Dès lors que nous aurions en main une zone du
sol germanique, ce qu'il adviendrait de l'Allemagne ne pour-
rait être décidé sans nous. Dans le cas contraire, notre droit
à la victoire demeurerait à la discrétion des autres. Bref, j'en-
tendais que nous passions le Rhin et portions le front fran-
çais aussi avant que possible dans les États allemands du Sud.
Dans les premiers jours de mars, les Groupes d'armées
Montgomery et Bradley atteignaient le Rhin par endroits.
Le moment de franchir l'obstacle se présenterait donc bientôt.
On peut croire que j'étais attentif à ce qui allait suivre.
Sachant que l'effort principal des alliés viserait la Ruhr et
serait mené en aval de Coblence, je pensais que le Comman-
dant en chef ne se soucierait guère de lancer la I re Armée,
isolément, en Forêt-Noire. Il me paraissait vraisemblable
qu'il la laisserait au bord du Rhin, ce qui, pour les états-
majors, pourrait sembler justifié. Mais, si nous nous en ac-
commodions, il y aurait toutes chances pour que l'armée
française ne jouât qu'un rôle passif dans la bataille finale.
Ma politique ne pouvant pas souscrire à cette stratégie, mes
résolutions étaient prises. Il fallait que nos troupes passent,
elles aussi, le Rhin. Elles le feraient dans le cadre interallié
si cela était possible. Si cela ne l'était pas, elles le fe-
raient pour notre compte. De toute manière, elles devraient
LA VICTOIRE 153
saisir, sur la rive droite, une zone française d'occupation.
Nous ne tardâmes pas à apprendre que les projets du haut
commandement justifiaient nos appréhensions. Sous le titre
d' « Éclipse », vraiment significatif pour ce qui nous concer-
nait, le plan arrêté par Eisenhower pour les opérations du
passage et celles de l'avance en Allemagne attribuait à la
I re Armée française une mission strictement défensive. Tout
au plus envisageait-on, dans l'hypothèse d'un effondrement
total de la Wehrmacht, qu'un de nos corps pourrait gagner
la rive droite derrière la VII e Armée américaine, afin de
seconder celle-ci dans sa tâche d'occupation du Wurtemberg.
Mais la traversée du Rhin par la I re Armée dans son secteur
n'était prévue en aucun cas. Les rapports reçus du front nous
signalaient, au surplus, que le commandement interallié avait
prélevé, pour être utilisés ailleurs, les équipages de pont
des divisions blindées françaises, ce qui revenait à priver les
nôtres d'une grande partie de leurs moyens organiques de
franchissement.
Le 4 mars, je reçus à Paris le général de Lattre et lui pré-
cisai les raisons d'ordre national pour lesquelles il était né-
cessaire que son armée fût portée au delà du Rhin. Lui-
même ne demandait que cela. Cependant, il observa, — avec
raison, — que le secteur qu'il occupait le long du fleuve et
que bordait, d'un bout à l'autre sur la rive droite, le massif
montagneux et boisé de la Forêt-Noire, se prêtait mal à un
passage de vive force. L'opération serait aléatoire en pré-
sence d'un ennemi qui occupait dans la vallée les ouvrages
de la ligne Siegfried et qui, plus en arrière, était retranché
dans des positions dominantes. D'autant plus que le com-
mandement allié n'allouerait aux forces françaises qu'un
minimum de munitions. En outre, quand bien même les
nôtres auraient, néanmoins, réussi à franchir l'obstacle, ils
devraient ensuite pénétrer dans une région des plus ardues,
dressant en remparts successifs ses crêtes et ses forêts et se
prêtant mal à la manœuvre et à l'exploitation.
« Par contre », m'exposait de Lattre, « pour peu que le
front français fût élargi vers le nord de manière à englober,
sur le Rhin, Lauterbourg et Spire, des perspectives meilleures
s'ouvriraient. En effet, dans cette région, mon armée trou-
verait une base avantageuse, la rive droite lui serait d'un
accès relativement aisé et, le fleuve une fois franchi, mon
aile gauche aurait devant elle la trouée de Pforzheim pour
déboucher vers Stuttgart et tourner, par le nord et par l'est,
154 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
la forteresse naturelle formée par la Forêt-Noire. » De Lattre,
aiguisant à l'avance les arguments qu'il tirerait de l'amitié
et de la tactique pour convaincre le commandement allié,
me promit que, dans les jours prochains, il étendrait son
secteur jusqu'à Spire.
Au reste, comme il arrive parfois dans les litiges entre
alliés, l'ennemi lui-même allait nous faciliter les choses. Le
7 mars, les troupes du général Bradley avaient saisi, entre
Coblence et Bonn, le pont de Rernagen, par extraordinaire
intact, et s'étaient aussitôt assurées d'un débouché sur la
rive droite. Du coup, les Allemands n'opposaient plus sur
la rive gauche, en aval de Coblence, qu'une résistance dé-
cousue et, dès le 12, les alliés bordaient partout le Rhin au
nord de la Moselle. Mais, au sud de cette rivière, il n'en était
pas de même. Le vaste saillant de la Sarre restait aux mains
des Allemands. Ceux-ci, couverts à leur droite par le cours
de la Moselle, tenaient ferme, sur le front : Trèves-Sarre-
bruck-Lauterbourg, la position Siegfried plus profonde et
mieux fortifiée dans ce secteur que dans aucun autre. Avant
de pouvoir faire passer ses groupes d'armées sur la rive droite,
le général Eisenhower devait d'abord liquider cette poche.
Il y faudrait une rude bataille. Bien que la I re Armée fran-
çaise n'y fût pas invitée, puisque l'affaire se déroulerait en
dehors de sa zone normale, elle trouverait moyen de s'en
mêler tout de même et d'agir, le long du Rhin, à la droite
des Américains. Par là même, elle allait conquérir sur la
rive palatine du fleuve la base de départ voulue pour envahir
Bade et le Wurtemberg.
Pourtant, d'après les ordres du commandement allié, l'at-
taque du saillant de la Sarre incombait exclusivement, d'une
part à l'Armée Patton formant la droite de Bradley, d'autre
part à la gauche de Devers, c'est-à-dire à l'Armée Patch.
Mais, pour Patch, la tâche était particulièrement rude, car
c'est lui qui abordait de front les ouvrages de la ligne Sieg-
fried. Aussi de Lattre n'eut-il pas grand-peine à faire ad-
mettre par Devers que le concours des Français pourrait
avoir sa valeur. Notre 2 e Corps d'armée prit donc sa part de
l'offensive. Entre le 15 et le 24 mars, Monsabert, progressant
le long du Rhin, pénétra en territoire allemand, força la
ligne Siegfried au nord de Lauterbourg et atteignit Leimer-
sheim. En même temps, nos alliés avaient poussé jusqu'à
Worms et liquidé, sur la rive gauche, les dernières résistances
allemandes.
LA VICTOIRE 155
Dès lors, pour que la I re Armée disposât en totalité de
la zone de franchissement qu'elle voulait dans le Palatinat,
il ne lui restait plus qu'à s'étendre jusqu'à Spire. Par plusieurs
démarches insistantes je n'avais pas manqué de faire savoir
au général Eisenhower quel prix mon gouvernement atta-
chait à ce qu'il fût donné, sur ce point, satisfaction à l'armée
française. D'ailleurs, le général Devers, bon allié et bon cama-
rade, sympathisait avec les désirs du général de Lattre.
Enfin, c'était à Worms que la VII e Armée américaine entre-
prenait la traversée ; Spire, pour cette opération, ne pouvait
lui servir à rien. Pourquoi ne laisserait-on pas les Français
venir dans la ville ? Le 28 mars, la question fut réglée ; Spire
et ses abords étant incorporés au secteur de la I re Armée.
Ainsi, la base de départ était acquise dans toute son étendue.
Il ne restait à faire, en somme, que l'essentiel, c'est-à-dire
à passer le Rhin.
J'étais impatient que ce fût accompli. Car Anglais et Amé-
ricains s'élançaient déjà sur la rive droite. C'était une opé-
ration grandiose. Depuis le 21 mars, l'aviation alliée écra-
sait les communications, les parcs, les terrains de l'ennemi
dans toute l'Allemagne occidentale. Elle le faisait d'autant
plus sûrement que les chasseurs, disposant maintenant de
nombreuses bases avancées dans le Nord et l'Est de la France,
étaient en mesure d'accompagner constamment les bombar-
diers. Les sorties avaient donc lieu de jour sans rencontrer
dans le ciel aucune opposition d'ensemble. Le 23, sous une
colossale protection aérienne, Montgomery franchissait le
Rhin en aval de Wesel. Au cours des journées suivantes,
Bradley se portait en avant par les ponts de Remagen et
d'autres construits plus au sud. Le 26 mars, la VII e Armée
américaine prenait pied aux abords de Mannheim.
J'avais hâte que les nôtres fussent, eux aussi, de l'autre
côté, non seulement par esprit d'émulation nationale, mais
aussi parce que je tenais, pour des raisons supérieures, à ce
que de Lattre eût le temps de pousser jusqu'à Stuttgart,
avant que Patch, son voisin, y fût lui-même parvenu. Un
télégramme personnel que j'adressai, le 29, au commandant
de la I re Armée le pressait de faire diligence : « Mon cher
Général, écrivais-je, il faut que vous passiez le Rhin, même
si les Américains ne s'y prêtent pas et dussiez-vous le passer
sur des barques. Il y a là une question du plus haut intérêt
national. Karlsruhe et Stuttgart vous attendent, si même ils
ne vous désirent pas... »
156 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
De Lattre me répondit, sur-le-champ, que j'allais être
satisfait. En effet, le 30 mars au soir, des éléments du 2 e Corps
commençaient la traversée : 3 e Division nord-africaine à
Spire, où elle venait tout juste d'arriver ; 2 e Division maro-
caine à Germersheim, où elle n'était que depuis la veille. A
Leimersheim, le 1 er avril, — jour de Pâques, — la 9 e Division
coloniale entreprenait à son tour le passage. Pourtant, l'appui
aérien fourni à nos unités se réduisait à peu de chose. En
outre, elles ne disposaient que d'un nombre très réduit d'en-
gins spéciaux de franchissement. Mais, à force d'ingéniosité,
quelques bateaux suffirent à transporter les avant-gardes.
Quant aux ponts, le général Dromard, commandant le Génie
de l'armée, les avait, de longtemps, préparés. Prévoyant qu'il
aurait un jour à les établir et qu'il ne pourrait alors compter
que sur lui-même, il avait d'avance collecté sur notre terri-
toire le matériel nécessaire. A Spire, dès le 2 avril, était en
service un pont français de 10 tonnes. A Germersheim, peu
après, s'en ouvrait un de 50. Le 4, 130 000 Français avec
20 000 véhicules se trouvaient déjà sur la rive droite. Le
même jour, Karlsruhe était pris. Le 7 avril, entouré par
Diethelm, de Lattre, Juin et Dromard, j'eus la fierté de
traverser le Rhin. Après quoi, je rendis visite à la capitale
badoise, effroyablement ravagée.
L'irruption au cœur de l'Allemagne de 80 divisions amé-
ricaines, britanniques, françaises, canadiennes, polonaises, ap-
puyées par 12 000 avions, ravitaillées par des convois tota-
lisant 25 millions de tonnes et naviguant sur des mers que
dominaient 1 000 bâtiments de combat, ne pouvait plus
laisser au maître du Reich la moindre illusion d'éviter la
catastrophe. D'autant, qu'au début d'avril, les Russes, eux
aussi, progressaient sans rémission, franchissant l'Oder d'un
bout à l'autre, menaçant déjà Berlin et tout près d'atteindre
Vienne. Prolonger les hostilités, c'était, pour Hitler, accroître
les pertes, les ruines, les souffrances du peuple allemand sans
autre contrepartie que de satisfaire, durant quelques semaines
encore, un orgueil désespéré. Cependant, le Fûhrer continuait
d'exiger des siens la résistance à outrance. Il faut dire qu'il
l'obtenait. Sur les champs de bataille du Rhin, de l'Oder, du
Danube, du Pô, les débris des armées allemandes, mal
pourvues, disparates, incorporant en hâte auprès des derniers
vétérans des hommes à peine instruits, des enfants, jusqu'à
des infirmes, menaient toujours énergiquement, sous un ciel
peuplé d'avions ennemis, un combat qui n'avait plus d'issue
LA VICTOIRE 157
hormis la mort ou la captivité. A l'intérieur, dans les villes
écrasées et les villages étreints par l'angoisse, la population
poursuivait avec une complète discipline un labeur qui, dé-
sormais, ne changerait plus rien au destin.
Mais, sans doute, le Ftihrer voulait-il que son œuvre, puis-
qu'elle était condamnée, s'écroulât dans une apocalypse.
Quand il m'arrivait, ces jours-là, d'écouter la radio allemande,
j'étais saisi par le caractère de frénésie que revêtaient ses
émissions. Une musique héroïque et funèbre, des déclarations
insensées de combattants et de travailleurs, les allocutions
délirantes de Gœbbels proclamant jusqu'à l'extrémité que
l'Allemagne allait triompher, tout cela enveloppait d'une
sorte de fantasmagorie le désastre germanique. Je crus devoir
fixer, pour l'Histoire, les sentiments qu'en éprouvait la France.
Par la voie des ondes, je déclarai, le 25 avril : « Les philo-
sophes et les historiens discuteront plus tard des motifs de
cet acharnement, qui mène à la ruine complète un grand
peuple, coupable, certes, et dont la justice exige qu'il soit
châtié, mais dont la raison supérieure de l'Europe déplore-
rait qu'il fût détruit. Quant à nous, pour le moment, nous
n'avons rien de mieux à faire que de redoubler nos efforts,
côte à côte avec nos alliés, pour en finir le plus tôt et le plus
complètement possible. »
On pouvait, d'ailleurs, se demander si les dirigeants nazis
ne tenteraient pas de prolonger la lutte dans le réduit naturel
que leur offrait le massif des Alpes bavaroises et autrichiennes.
Des renseignements donnaient à croire qu'ils y avaient mis à
l'abri de vastes approvisionnements. Certains mouvements
signalés de lamentables colonnes semblaient indiquer qu'ils
concentraient à l'intérieur de cette forteresse la masse des
prisonniers, des déportés, des requis qui leur faisaient autant
d'otages. Il n'était pas inconcevable que le Ftihrer voulût
tenter là une suprême manœuvre stratégique et politique.
Dans ces montagnes, une bataille défensive menée sous
son commandement par toutes les forces qui lui restaient ne
pourrait-elle durer longtemps? Les alliés de l'Est et de l'Ouest
ne devraient-ils pas, dans ce cas, opérer, non plus sur deux
fronts, mais côte à côte, sur le même terrain, en s'infligeant
réciproquement toutes les frictions inhérentes à ce voisinage?
Si les combats traînaient en longueur, le comportement des
Soviétiques dans les États de la Vistule, de l'Elbe et du
Danube, c^lui des Américains aux Indes, en Indochine, en
Indonésie, celui des Britanniques en Orient, ne susciteraient-
158 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
ils pas maintes divisions entre coalisés? Du retard causé au
ravitaillement de la France, des Pays-Bas, de l'Italie par le
prolongement de la guerre, de la misère qui étreindrait les
populations germaniques, tchèques, balkaniques, n'allait-il
pas sortir des secousses sociales qui jetteraient, peut-être,
tout l'Occident dans la révolution? Le chaos universel serait,
alors, la dernière chance ou, tout au moins, la vengeance
d'Hitler.
Pendant que la I re Armée progressait en Allemagne aux
côtés de nos alliés, d'autres forces françaises exécutaient sur
la côte atlantique des opérations autonomes. Il s'agissait d'en
finir avec les enclaves où l'ennemi s'était retranché. Depuis
des mois, je le souhaitais. A présent, j'en avais hâte; les
jours de guerre étant comptés.
L'esprit de facilité pouvait, sans doute, nous conseiller
de rester passifs sur ce front ; car les fruits y tomberaient
tout seuls dès que le Reich aurait capitulé. Mais, à la guerre,
la pratique du moindre effort risque toujours de coûter cher.
Là comme partout, il fallait frapper. Les coups que nous in-
fligerions aux Allemands sur ce théâtre auraient leur réper-
cussion sur la situation générale. D'autre part, à supposer
qu'Hitler continuât la lutte dans les montagnes de Bavière
et d'Autriche, notre armée devrait y combattre en employant
tous ses moyens. Il faudrait avoir, auparavant, liquidé les
poches malencontreuses. De toute façon, je n'admettais pas
que des unités allemandes puissent, jusqu'à la fin, rester
intactes sur le sol français et nous narguer derrière leurs
remparts.
Mon sentiment était partagé par les troupes du « Détache-
ment d'armée de l'Atlantique. » Ces 70 000 anciens maqui-
sards, tout comme les régiments d'Algérie, des Antilles,
d'Afrique noire, de Somalie, qui étaient venus les étayer,
espéraient de toute leur âme ne devoir point poser les armes
avant d'avoir remporté quelque succès signalé. Leur chef,
le général de Larminat, y tenait plus que personne. Depuis
le 14 octobre, où je l'avais appelé au commandement des
forces de l'Ouest, il s'était voué à organiser, instruire et équiper
la foule militaire ardente, mais confuse et dépourvue, dont il
devait faire une armée. Il y avait réussi dans toute la mesure
où cela était possible. Sachant ce qu'il voulait et le voulant
bien, rompu au métier mais plein d'idées et de sentiment,
chef autoritaire mais humain et généreux, subordonné in-
commode mais inébranlablement fidèle, il s'était fait, de
LA VICTOIRE 159
toutes sortes de pièces et de morceaux, trois divisions, des
réserves, une artillerie, une aviation, des services, aptes à
livrer bataille et qui allaient le prouver.
Cependant, quoi qu'il ait pu faire, cet ensemble ne suffi-
rait pas à enlever les ouvrages, bétons et cuirassements où
s'accrochaient les Allemands. Il lui fallait, au moins, le ren-
fort d'une division complètement équipée et qui ne pouvait
être prélevée que sur notre armée du Rhin. Dès octobre,
j'avais désigné la l re Division « française libre » pour être
envoyée au plus tôt sur l'Atlantique par le commandement
interallié. Celui-ci s'y était résolu, mais après des tergiversa-
tions qui avaient retardé le mouvement jusqu'en décembre,
c'est-à-dire trop tard ou trop tôt pour que l'occasion fût
bonne. A peine la Division Garbay arrivait-elle sur la Gironde
qu'on avait dû, en effet, la rappeler vers l'Est en raison de
l'offensive allemande dans les Ardennes et en Alsace. La
crise passée, cette grande unité était partie pour les Alpes
mener certaines opérations qui me tenaient également à
cœur. En fin de compte, je choisis la 2 e Division blindée pour
prendre part à l'offensive préparée sur l'Océan. Le grand-
quartier n'y fit pas d'objection. Il voulut même fournir à
notre Détachement d'armée de l'Ouest le concours d'une
brigade d'artillerie américaine. Dans les premiers jours d'avril,
les forces destinées à l'attaque se trouvaient toutes à pied
d'œuvre.
Le général de Larminat avait pris pour premier objectif
les positions ennemies à l'embouchure de la Gironde. Sur la
rive droite Royan et ses abords, sur la rive gauche la pointe
de Grave, au large l'île d'Oléron, formaient ensemble un
système puissant et solidement tenu. Il est vrai que, trois
mois auparavant, les bombardiers américains étaient venus,
de leur propre chef, jeter en une nuit force bombe sur le
terrain. Mais cette opération hâtive, tout en démolissant
les maisons de Royan, avait laissé presque intacts les
ouvrages militaires. Au moment d'en découdre, 15 000 Al-
lemands, commandés par l'amiral Michahelles, occupaient les
organisations avec l'appui de 200 canons. Si l'attaque réus-
sissait, Larminat porterait l'effort sur La Rochelle, tandis
qu'on entreprenait d'ouvrir le port de Bordeaux.
Le 14 avril, nos troupes partent à l'assaut, appuyées du
sol par les 300 pièces de Jacobson, du ciel par les 100 avions
de Corniglion-Molinier, du large par les navires de Rue. Le
général d'Anselme a le commandement de l'attaque. Il dis-
160 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
pose de sa Division, la 23 e , d'une grande partie de la 2 e Divi-
sion blindée et d'éléments de renforcement. Depuis le haut
jusqu'en bas, les nôtres mènent l'affaire habilement et gail-
lardement. Le 18, après de durs combats, le grand centre
de résistance installé par l'ennemi entre la Seudre et la Gi-
ronde est tout entier en notre possession, y compris le réduit
de la Coubre. Pendant ce temps, sur l'autre rive, les troupes
de Milleret se heurtent, vers la pointe de Grave, à une défense
acharnée. Mais, le 20 avril, elles viennent à bout des derniers
îlots. Aussitôt, est préparé le débarquement à Oléron et,
le 30, le Groupement du général Marchand, soutenu par
l'escadre, prend pied dans l'île. Dès le lendemain, tout est
terminé, non sans que l'adversaire ait lutté jusqu'au bout
avec une extrême énergie. Au total, des milliers d'Allemands
sont tués. Douze mille sont prisonniers, parmi lesquels l'amiral
Michahelles. L'opération de la Gironde est une réussite fran-
çaise. Je ne manque pas de venir la consacrer à ce titre, en
visitant, le 21 avril, Royan et la pointe de Grave au milieu
des vainqueurs rayonnants.
Cependant, Larminat ne s'endort pas sur ses lauriers. Il
va frapper la poche de La Rochelle, qui forme, avec l'île de Ré,
un vaste ensemble défensif. Dans les derniers jours d'avril,
d'Anselme met en place les troupes d'attaque. Le 30, l'assaut
est donné. En trois jours les nôtres enlèvent la ligne de crêtes :
pointe du Rocher, Thairé, Aigrefeuille, et refoulent la gar-
nison allemande jusqu'aux abords de la ville. L'amiral
Schirlitz entame alors les pourparlers pour la reddition de ses
18 000 hommes. J'irai, peu après, féliciter les vainqueurs,
saluer la population en fête et inspecter le port que les Alle-
mands ont laissé intact.
Une fois la Charente libérée, les dispositions sont prises
pour enlever les zones fortifiées de Saint-Nazaire et de Lo-
rient. Mais la capitulation du Reich survient avant l'opéra-
tion. Le général Fahrenbacher met bas les armes. Devant les
Divisions Borgnis-Desbordes et Chomel, qui, depuis des mois,
assiègent les deux places et la 8 e Division américaine main-
tenue en Bretagne depuis la chute de Brest, défilent de longs
cortèges de prisonniers. En fin de compte, des 90 000 Alle-
mands qui garnissaient les poches de l'Ouest, 5 000 sont morts,
les autres se trouvent en captivité française. Ce chapitre de
la grande bataille se termine comme il convient.
11 an est de même et en même temps pour celui qui s'écrit
dans les Alpes. Là aussi, je tiens beaucoup à ce que les hosti-
LA VICTOIRE ICI
lités ne finissent pas sur une cote mal taillée. Nous devons,
avant que le feu cesse, laver sur ce terrain les outrages na-
guère subis, reprendre en combattant les lambeaux de notre
territoire que l'ennemi y tient encore, conquérir les enclaves
qui appartiennent à l'Italie, aux cols du Petit-Saint-Bernard,
de l'Iseran, du Mont Cenis, du Mont Genèvre, ainsi que les
cantons de Tende et de La Brigue artificiellement détachés
de la Savoie en 1860. Ensuite, nos Alpins se trouveront dis-
ponibles. S'il doit alors arriver qu'Hitler prolonge la lutte
dans son « réduit national », ils iront apporter à la I re Armée
un renfort très qualifié.
Au mois de mars, il y a dans les Alpes la 27 e Division,
grande unité nombreuse, remplie d'ardeur, dont les maqui-
sards montagnards, notamment les survivants des Glières et
du Vercors, ont formé le noyau, mais qui n'a reçu qu'un
armement de fortune. Sous les ordres du général Molle, cette
division tient le contact de l'ennemi aux abords des cols,
depuis le lac Léman jusqu'au mont Thabor. Plus au sud,
une brigade incomplètement équipée barre les hautes vallées
de la Durance et de l'Ubaye. La région de Nice est tenue
par une brigade américaine. Mais celle-ci, appelée sur le
Rhin, est en train de plier bagage.
Il faut aux nôtres, pour prendre l'offensive, un commande-
ment et des renforts. Le 1 er mars, je crée le « Détachement
d'armée des Alpes » et place à sa tête le général Doyen. Celui-
ci, alpin confirmé, va conduire la bataille parfaitement bien.
Outre les éléments déjà sur place, je mets sous ses ordres
la l re Division « française libre », que j'ai reprise à ma dispo-
sition après l'affaire de Colmar. J'y ajoute deux régiments
d'Afrique, malheureusement assez dépourvus, des complé-
ments d'artillerie, du génie, des services. D'accord avec Ei-
senhower, le Détachement d'armée Doyen est, comme celui
de Larminat, théoriquement rattaché au Groupe d'armées
Devers. Mais celui-ci, qui est engagé sur un tout autre théâtre,
se soucie peu de leurs opérations. Il leur procure, toutefois,
un minimum d'obus et d'essence.
A la fin de mars, commencent les attaques. Le général
Doyen a devant lui 4 divisions. La 5 e de montagne tient le
Petit-Saint-Bernard, l'Iseran et le Mont Cenis ; la 34 e occupe,
au-dessus de Nice, le massif fortifié de l'Aution et barre, sur
la côte, la route de la Corniche ; ces deux-là sont allemandes.
Deux divisions fascistes italiennes, « Monte Rosa » et « Lit-
torio », garnissent les intervalles. Doyen veut, d'abord, ac-
t. m. n
162 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
crocher, là où elle est, la 5 e Division allemande qui comprend
les meilleures troupes ennemies, puis enlever l'Aution de
vive force. Après quoi, mettant à profit l'avance des armées
d'Alexander, qui doivent, de leur côté, prendre l'offensive en
Lombardie, il compte déboucher en territoire italien.
A plus de 2 000 mètres d'altitude, dans la neige et le froid
où est encore plongée la montagne, la Division du général
Molle donne l'assaut aux organisations du Petit-Saint-Bernard
et du Mont Cenis. Plusieurs ouvrages sont pris ; d'autres, non.
Mais les garnisons allemandes, absorbées et décimées, ne
pourront pas aller au secours des défenseurs de l'Aution.
Ce massif, c'est la l re Division « française libre » qui a mission
de l'enlever. La tâche est rude, ingrate aussi, car il est pénible
aux officiers et aux soldats de cette exemplaire division de
laisser à d'autres les lauriers qui jonchent le sol de l'Alle-
magne et de finir, dans un secteur isolé, l'épopée qu'ils ont
vécue depuis les jours les plus sombres sur les champs les
plus éclatants.
Le 8 avril, quittant le Rhin, je gagne les Alpes. Ayant
reçu à Grenoble le rapport du général Doyen, puis passé en
revue à Saint-Pierre d'Albigny une partie des troupes de
Molle, j'arrive à Menton au milieu de celles de Garbay. A
ces compagnons, qui furent les premiers à répondre à mon
appel et qui, depuis, ont sans répit prodigué leur dévouement,
je tiens à dire moi-même l'importance que revêt pour la
France l'ultime effort qui leur est demandé. Puis, voulant
donner à l'opération une résonance nationale, je vais à Nice
le 9 et, du balcon de l'Hôtel de ville, annonce à la foule « que
nos armes vont franchir nos Alpes. » La voix du peuple ac-
clame cette décision. Le 10 avril, nos troupes montent à
l'assaut de l'Aution.
Pendant sept jours, elles s'y battent, gravissent les es-
carpements, s'emparent des forts : La Forclaz, Mille Fourches,
Sept Communes, Plan Caval, qui commandent la montagne,
nettoient les pentes au-dessus de La Roya. Les cols de
Larche et de la Lombarde sont, eux aussi, enlevés de haute
lutte. Les Français entrent à Tende et à La Brigue. Les habi-
tants exultent de joie. Peu après, un vote autant vaut
dire unanime consacrera leur appartenance à la France. Le
28 avril, le Détachement d'armée des Alpes prononce une
avance générale. Tandis que sa gauche débouche vers Cuneo
et parcourt le Val d'Aoste tout pavoisé de bleu-blanc-rouge,
son centre descend du Mont Cenis et du Mont Genèvn
LA VICTOIRE 1^3
droite pousse par la Stura et au long de la Corniche. Le 2 mai,
jour où les forces allemandes et fascistes d'Italie mettent
bas les armes, nos soldats atteignent les abords de Turin, à
Ivrea, Lanzo, Bussoleno, touchent Cuneo, occupent Imperia.
Ainsi est-il établi que les combats dans les Alpes, commencés
en 1940, poursuivis ensuite par la résistance, repris enfin
par l'armée ressuscitée, finissent par notre victoire.
Il en est de la guerre comme de ces pièces de théâtre où,
à l'approche du dénouement, tous les acteurs viennent sur
la scène. Tandis que les forces françaises sont engagées à
fond dans les Alpes et sur l'Atlantique, comme sur le Rhin
et le Danube, le combat s'allume en Indochine. Le 9 mars,
les troupes japonaises, qui occupent le Tonkin, l'Annam et
la Cochinchine, se ruent sur nos garnisons.
Cette échéance était inévitable. Les Nippons, refoulés des
Philippines et de l'Indonésie, vivement pressés en Birmanie,
impuissants à réduire la Chine, hors d'état de maintenir leurs
communications sur mer, ne pouvaient plus tolérer la pré-
sence, au milieu de leur dispositif, d'une force étrangère qui
menaçait de devenir hostile. En dépit de l'accord conclu
entre Tokyo et Vichy pour « la défense commune de l'Indo-
chine », le Japon ne doutait pas que, si les alliés en venaient à
aborder le territoire de l'Union, les Français se joindraient à
eux. D'ailleurs, Vichy avait disparu. De Gaulle gouvernait
à Paris. A la première occasion, il donnerait certainement
l'ordre d'attaquer l'envahisseur nippon. Bien que le rallie-
ment de l'Indochine au gouvernement de la République n'eût
pas eu lieu officiellement et, qu'à Saigon, la « collaboration »
fût maintenue en apparence, les Japonais ne pouvaient plus
se fier à ces fictions. On devait être assuré que, d'un jour à
l'autre, ils procéderaient à la liquidation de l'administration
et de la force françaises et qu'ils le feraient de la façon la
plus soudaine et la plus brutale.
Pour pénible que dût être localement cet aboutissement,
je dois dire que, du point de vue de l'intérêt national, j'en-
visageais volontiers qu'on en vînt aux mains en Indochine.
Mesurant l'ébranlement infligé au prestige de la France par
la politique de Vichy, sachant quel était dans l'Union l'état
d'esprit des populations, prévoyant le déferlement des pas-
sions nationalistes en Asie et en Australasie, connaissant la
malveillance des alliés, surtout des Américains, à l'égard de
notre position en Extrême-Orient, je tenais pour essentile
que le conflit ne s'y achevât pas sans que nous fussions, là
164 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
aussi, devenus des belligérants. Faute de quoi, toutes les
politiques, toutes les armées, toutes les opinions, se trou-
veraient résolument d'accord pour exiger notre abdication.
Au contraire, si nous prenions part à la lutte, — fût-elle
près de son terme, — le sang français versé sur le sol de l'In-
dochine nous serait un titre imposant. L'agression finale
des Japonais ne faisant pas, pour moi, le moindre doute, je
voulais donc que nos troupes se battent, en dépit de ce
que leur situation aurait de désespéré.
Pour diriger cette résistance, le gouvernement ne pouvait,
évidemment, s'en remettre à l'amiral Decoux. Sans doute, le
gouverneur-général faisait-il secrètement acte d'obédience
depuis l'effondrement de Vichy. Sans doute, ses ordres, ses
propos, le ton de sa radio, ne ressemblaient-ils en rien à ce
qu'ils étaient naguère. Mais il avait, durant quatre années,
si obstinément vilipendé la France Combattante qu'il se
trouvait trop compromis pour opérer le retournement. Au
surplus, l'amiral, ne pouvant dépouiller entièrement le vieil
homme, se refusait à croire à une agression japonaise. J'avais
donc, dès 1943, confié au général Mordant, Commandant su-
périeur des troupes, la tâche de diriger éventuellement l'ac-
tion. L'amiral Decoux en avait, d'ailleurs, reçu notification.
Des télégrammes discrets, ainsi que les instructions que le
gouverneur de Langlade, parachuté deux fois en Indochine,
lui avait portées de ma part, lui faisaient savoir ce qui était
attendu de lui.
Afin de ne pas provoquer trop tôt l'attaque des Japonais,
Decoux devait rester apparemment en fonctions. Mais Mor-
dant deviendrait détenteur de l'autorité dès l'instant où le
combat serait engagé. Quoique Vichy l'eût, au printemps de
1944, remplacé comme commandant des troupes par le gé-
néral Aymé, ce qui compliquait nos affaires, j'avais laissé à
Mordant sa lettre de service de délégué général. Aymé, d'ail-
leurs, était dans les mêmes dispositions que lui. En outre, à
Calcutta, le général Blaizot et le personnel de nos services
spéciaux, que les Anglais consentaient à laisser venir aux
Indes, avaient pu faire organiser en réseaux clandestins d'ac-
tion et de renseignement les multiples dévouements qui s'of-
fraient en Indochine. Depuis des mois, c'étaient nos réseaux
qui éclairaient les actions aériennes menées par les Améri-
cains depuis le territoire chinois et par les Britanniques à
partir de la Birmanie contre les installations, les navires, les
avions japonais.
LA VICTOIRE 165
Les troupes françaises d'Indochine comptaient une cin-
quantaine de mille nommes, dont 12 000 Européens. Numé-
riquement, cette force était faible. Mais elle l'était, en réalité,
beaucoup plus que ne l'indiquaient les chiffres. Car les effec-
tifs autochtones, souvent capables de tenir des postes dans
la mesure où leur loyalisme demeurait assuré, ne pouvaient
généralement être employés en campagne. Quant aux élé-
ments français, n'ayant été depuis six ans l'objet d'aucune
relève, ils se trouvaient plus ou moins diminués physiquement
sous ce déprimant climat. Surtout, les nôtres ne disposaient
que d'un armement et d'un équipement usés et périmés et
manquaient presque totalement d'avions, de blindés, de
camions. Enfin, ils se trouvaient répartis sur un territoire
immense, sans pouvoir modifier leur dispositif, guettés, comme
ils l'étaient, par un ennemi prêt à les assaillir.
La directive que j'avais donnée au général Mordant, quant
à la conduite à tenir en cas d'attaque, tendait à faire durer
le plus longtemps possible en territoire indochinois la résis-
tance des troupes françaises. Celles, peu nombreuses, qui
tenaient garnison en Annam, au Cambodge, en Cochinchine,
se trouvaient trop isolées pour pouvoir agir en campagne.
Elles devraient donc défendre leurs postes tant qu'elles en
auraient les moyens, puis tâcher de gagner par petits groupes
des régions d'accès difficile pour y former des maquis. Mais
la force principale, stationnée au Tonkin, recevait la mis-
sion de manœuvrer en retraite vers la frontière chinoise,
suivant la direction Hanoï-Laï-Chau, en prolongeant le
combat autant qu'elle le pourrait. A mesure de ses opérations,
peut-être serait-elle secourue, ou tout au moins ravitaillée,
par l'aviation américaine déployée en territoire chinois au-
près des troupes de Chiang-Kaï-Shek. Sur la base de ces
instructions, le général Mordant avait précisé aux comman-
dements subordonnés les consignes éventuelles d'alerte et
d'opérations. Le 21 février, je lui renouvelai par télégramme
mes directives et mes avertissements.
On en était là quand, le 9 mars au soir, les Japonais som-
mèrent l'amiral Decoux à Saïgon et le général Aymé à Hanoï
de se soumettre entièrement à eux et de placer les forces
françaises sous leur contrôle immédiat, en attendant qu'elles
fussent désarmées. Sur le refus que leur opposèrent le haut-
commissaire et le commandant supérieur, ils les arrêtèrent
aussitôt et passèrent immédiatement, partout, à l'attaque de
nos garnisons.
1G6 MÉMOIRES DE GUERRE LE SALUT
Il se trouva, par malheur, que le général Mordant fut
presque aussitôt découvert et fait prisonnier. Cette déca-
pitation de la résistance compromettait beaucoup sa mise en
œuvre. Cependant, presque partout, nos officiers et nos soldats,
sachant qu'ils livraient un combat sans espoir, abandonnés en
certains cas par les auxiliaires autochtones ou amenés à les
démobiliser, firent courageusement leur devoir. En particulier,
la citadelle d'Hanoï, celle d'Haïphong, la garnison de Hué, les
postes de Langson, de Hagiang, de Lao-Kay, de Taht-Khé, se
défendirent avec énergie. A Monkay, les assauts livrés par
les Japonais à grands coups de pertes humaines furent re-
poussés pendant quinze jours. Vinh se battit jusqu'au 24 mars.
Dans la région de Bassac, la résistance ne cessa que le 1 er avril.
Des colonnes, formées en divers points du Haut-Tonkin,
gagnèrent le territoire chinois. Quelques petits bâtiments de
la marine et des douanes purent également s'échapper.
Mais, surtout, un important groupement, constitué à l'avance
dans la région de Sontay sous les ordres du général Alessandri,
avec, pour noyau, la Légion, remplit vaillamment sa mission.
Ces quelques milliers d'hommes, manœuvrant et combattant
d'abord entre le Fleuve Rouge et la Rivière Noire, puis à
l'ouest de celle-ci, tinrent tête aux Japonais pendant cin-
quante-sept jours avant de se joindre, avec leurs pauvres
armes, aux forces alliées en Chine.
A l'occasion de ces opérations, le parti pris des Américains
apparut en pleine lumière. Malgré les incessantes démarches
du gouvernement français, Washington s'était toujours op-
posé, sous de multiples prétextes, au transport vers l'Extrême-
Orient des troupes que nous tenions prêtes en Afrique et à
Madagascar. Les combats engagés en Indochine n'amenèrent
aucun changement dans l'attitude des États-Unis. Pourtant,
la présence en Birmanie d'un corps expéditionnaire français
aurait, à coup sûr, encouragé la résistance indochinoise et
l'envoi à nos colonnes du Tonkin et du Laos de détachements
aéroportés leur eût été d'un grand secours. Mais même l'avia-
tion américaine basée en Chine, à portée immédiate du
groupement Alessandri, ne lui prêta pas assistance. Le gé-
néral Sabattier, nommé délégué-général après la disparition
de Mordant et qui avait pu se dégager d'Hanoï, atteindre
Laï-Chau et prendre contact avec le commandement améri-
cain en Chine, se vit refuser tout appui. Pour moi, qui de
longue date discernais les données du jeu, je n'éprouvais
aucune surprise à découvrir l'intention des autres. Mais j'en
LA VICTOIRE 167
étais d'autant plus résolu à ramener la France en Indochine,
quand, la victoire une fois remportée, nous nous trouverions
avoir les mains libres vis-à-vis des alliés.
A cette victoire, en tout cas, il était acquis, désormais,
que les forces françaises d'Indochine auraient, elles aussi,
contribué. Deux cents officiers, 4 000 hommes de troupe
avaient été tués à l'ennemi. Au mois de mai, 6 000 sol-
dats, la plupart Européens, se regroupaient au Yunnam.
Les combats, succédant soudain à une période prolongée
de doutes, de chagrins, d'humiliations, s'étaient déroulés
dans les plus amères conditions : surprise, isolement,
manque de moyens, impression que Dieu est trop haut
et que la France est trop loin. Mais les efforts et les
sacrifices n'en furent que plus méritoires. Dans le capital
moral d'un peuple, rien ne se perd des peines de ses
soldats.
Quelque attention que je porte au développement des
affaires sur l'Atlantique, dans les Alpes et en Indochine,
c'est ce qui se passe en Allemagne qui me hante par-dessus
tout. Là, en effet, se fixe le destin. Et puis, les opérations des
diverses armées alliées sur le sol germanique, leurs objectifs,
leurs directions, les limites de leurs secteurs, créent à mesure
des faits accomplis qui vont pratiquement influer sur ce qui
suivra l'armistice. Il m'appartient de faire en sorte que la
part de l'armée française, la dimension relative de ses succès,
l'étendue du territoire qu'elle aura pu conquérir, soient assez
larges pour que la France s'affirme dans les débats et les
décisions qui suivront les hostilités. Afin que nul n'en ignore,
je le proclame, le 2 avril, à l'occasion d'une cérémonie orga-
nisée à Paris sur la place de la Concorde et au cours de la-
quelle les colonels des régiments nouveaux ou reconstitués
reçoivent, de mes mains, leur drapeau ou leur étendard.
Or, dans l'esprit du commandement allié, évidemment
orienté par Washington, ce sont les forces américaines qui
doivent prendre à leur compte l'action presque tout entière
dans cette dernière phase de la lutte. Les ordres du grand-
quartier confient aux seuls Américains la tâche de s'em-
parer de la Ruhr, région essentielle entre toutes, puis de
pousser, d'une part vers l'Elbe, d'autre part vers le Danube,
pour submerger le corps de l'Allemagne, enfin de prendre
contact, du côté de Berlin, de Prague et de Vienne, avec les
troupes soviétiques. On laissera les Britanniques se consacrer
à la côte de la mer du Nord. Quant aux Français, on a d'abord
168 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
essayé de les fixer sur la rive gauche du Rhin. Comme ils ont,
pourtant, trouvé moyen de passer le fleuve, on tâchera
d'obtenir qu'ils s'en éloignent le moins possible. Il va de soi
qu'au moment même où les perspectives s'élargissent nous
n'allons pas nous prêter à un pareil amenuisement.
Tandis que le Groupe d'armées du général Bradley encercle
dans le bassin de la Ruhr les forces allemandes du maréchal
Model et les fait capituler, puis franchit la Weser, au cœur
du Reich, celui du général Devers avance au sud du Main.
Mais Devers, au lieu de marcher lui aussi vers l'est, tend
continuellement à se rabattre vers le sud. Si les Français
laissent faire, cet infléchissement aura pour conséquence de
resserrer l'Armée Patch sur l'Armée de Lattre, de bloquer
celle-ci au plus près du Rhin, de limiter à quelques lambeaux
du pays de Bade le territoire allemand occupé par nous.
En l'occurrence, les opérations ont une incidence directe sur
le domaine politique. Aussi n'ai-je pas manqué de préciser
à de Lattre, avant même que ses troupes aient entamé le
passage du Rhin, quel intérêt national aurait à servir l'ac-
tion de son armée. Nous avons convenu, qu'en tout état de
cause, la I re Armée devrait s'emparer de Stuttgart. La capi-
tale du Wurtemberg sera, en effet, pour nos troupes la porte
ouverte vers le Danube, la Bavière, l'Autriche. Sa posses-
sion nous assurera, en outre, un gage important pour sou-
tenir nos desseins quant à la zone d'occupation française.
Mais il faut compter avec l'ennemi. Sa XIX e Armée fait
tête avec énergie dans le massif de la Forêt-Noire. C'est
donc dans cette âpre région, non vers Stuttgart, que se
porte l'effort de l'armée française au cours de la première
quinzaine d'avril. Sans doute le 2 e Corps a-t-il traversé le
Rhin à partir du Palatinat, pris Karlsruhe et, le 7 avril,
enlevé Pforzheim. Mais, avant de franchir le Neckar et de
courir vers le Danube, de Lattre croit devoir réunir son
armée dans la Forêt-Noire et purger d'Allemands cette for-
teresse naturelle. Il dirige donc Monsabert vers le sud, pour
pénétrer au cœur du massif et ouvrir à Béthouart le passage
du Rhin à Strasbourg. Ainsi sont pris Rastatt, Baden-Baden,
Kehl, Freudenstadt. Ainsi se trouve refoulée dans les hauteurs
boisées du Schwarzwald la XIX e Armée allemande. Mais la
capitale wurtembergeoise demeure aux mains de l'ennemi et
à portée de celles des alliés. Il est grand temps de nous en
saisir. Sans interférer dans les dispositions du Commandant
de la I re Armée, je lui fais savoir à nouveau, le 15 avril,
LA VICTOIRE 169
que le gouvernement attend de lui qu'il prenne Stuttgart.
Précisément, le lendemain, le général Devers adresse à
son Groupe d'armées une « instruction » en sens opposé.
D'après cette directive, c'est la VII e Armée américaine,
jusqu'alors engagée plus au nord, qui doit s'emparer de
Stuttgart et, remontant ensuite le Neckar, atteindre la fron-
tière suisse près de Schaffhouse. Les Français seront con-
finés au nettoyage de la Forêt-Noire et coupés de toutes les
routes qui pourraient les mener plus à l'est. « Je dois, écrit
Devers à de Lattre, vous mettre en garde contre une avance
prématurée de la I re Armée française. »
Le général de Lattre discerne qu'il est urgent de changer
de direction. Il le prescrit au 2 e Corps. Monsabert lance donc
sur Stuttgart et sur Ulm, depuis Pforzheim et Freudenstadt,
la 3 e Division nord-africaine de Guillaume, la 2 e Division
marocaine de Linarès, les l re et 5 e Divisions blindées de Hesdin
et de Vernejoul. Le 20 avril, les chars français pénètrent dans
la capitale du Wurtemberg, grande ville où 800 000 habi-
tants les attendent en silence au milieu des ruines. Mais,
tandis que cette partie de l'armée marche rapidement vers
l'est, une autre, conduite par Béthouart, progresse droit vers
le sud. La 4 e Division marocaine de Carpentier, la 9 e Division
coloniale de Valluy, les l re , 10 e , 14 e Divisions de Caillies,
Billotte et Salan, vont s'employer à terminer la conquête
de la Forêt-Noire.
En effet, le général de Lattre, tout en saisissant sur le
Neckar et sur le Danube les objectifs que je lui ai fixés, ne
veut pas laisser derrière lui des forces ennemies encore re-
doutables. D'ailleurs, le général Guisan, Commandant en
chef helvétique, qui craint de voir les Allemands aux abois
pénétrer en territoires suisse pour y chercher passage ou
refuge, a beaucoup insisté auprès du Commandant de la
I re Armée pour que des troupes françaises viennent border la
frontière le long du Rhin depuis Baie jusqu'au lac de Cons-
tance. En d'autres temps, le découplement des nôtres sui-
vant deux axes différents, les uns vers l'est, les autres vers
le sud, pourrait comporter de grands risques. Mais l'ennemi
en est arrivé à ce point de désorganisation que tout ce qui
est fait contre lui s'arrange et se justifie. Le compte rendu
que de Lattre m'adresse, le 21 avril, est un bulletin de vic-
toire. Il écrit : « Succès complet des opérations engagées
depuis quinze jours en Wurtemberg, en Forêt-Noire et en
pays de Bade. Le Danube est franchi sur r»lus de 60 kilo-
170 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
mètres en aval de Donaueschingen. Nous sommes entrés à
Stuttgart par le sud, achevant l'encerclement de forces en-
nemies importantes. Dans la plaine de Bade, Vieux-Brisach
et Fribourg sont tombés entre nos mains. L'enveloppement
de la Forêt-Noire est achevé. »
Ce n'est, pourtant, qu'une semaine plus tard que la I re Armée
française parvient à en finir avec la XIX e Armée allemande.
Celle-ci, bien qu'encerclée, s'est regroupée dans le massif boisé
à Test de Fribourg et tente avec fureur de se frayer le pas-
sage vers l'est. Ne pouvant y réussir, ses débris mettent enfin
bas les armes. Tandis que cette affaire se règle, nos avant-
gardes atteignent Ulm et Constance. Quand s'achève le mois
d'avril, il n'y a plus, devant les Français, de résistance orga-
nisée. Depuis qu'ils ont franchi le Rhin, 110 000 prisonniers
sont tombés entre leurs mains. Chaque jour, des milliers
d'autres se rendront encore jusqu'au terme des hostilités.
Mais, dans la coalition, les roses de la gloire ne peuvent
être sans épines. Comme nous nous y attendons, le comman-
dement interallié s'oppose à la présence de nos troupes à
Stuttgart. Le 28 avril, le général Devers rappelle à la I re Armée
que la ville n'est pas dans sa zone et que ce centre de com-
munications est nécessaire à la VII e Armée américaine. Le 24,
il donne à de Lattre l'ordre formel de l'évacuer. A celui-ci,
qui m'en réfère, je fais connaître que rien n'est changé à ce
qui est décidé. « Je vous prescris », précise mon télégramme,
« de maintenir une garnison française à Stuttgart et d'y
instituer, tout de suite, un gouvernement militaire... Aux
observations éventuelles des Américains vous répondrez que
les ordres de votre gouvernement sont de tenir et d'administrer
les territoires conquis par vos troupes, jusqu'à ce que la zone
d'occupation française ait été fixée par accord entre les gou-
vernements intéressés. » De Lattre répond donc à Devers que
la question les dépasse l'un et l'autre, puisqu'elle est du do-
maine des gouvernements. Sans que lui-même s'oppose au
passage à travers Stuttgart des colonnes et convois alliés,
il maintient dans la ville la garnison qu'il y a placée avec le
général Chevillon comme gouverneur militaire.
La controverse passe, alors, à un plan plus élevé. C'est
pour y perdre de son acuité. Le général Eisenhower m'adresse,
le 28 avril, une lettre résignée. Sans doute, déclare-t-il, qu'en
intervenant pour des raisons politiques dans les instructions
stratégiques, mon gouvernement viole, à son avis, les accords
conclus au sujet du réarmement des forces françaises. Cepen-
LA VICTOIRE 171
dant, il convient « n'avoir, quant à lui, rien d'autre à faire
que d'accepter la situation, parce qu'il se refuse à l'idée de
suspendre les ravitaillements fournis par ses services à la
I re Armée française et qu'il ne veut personnellement rien
faire qui puisse altérer l'esprit exemplaire de coopération
entre les forces françaises et américaines dans la bataille. »
A la bonne heure 1 Aimablement, je réponds au Comman-
dant en chef que « la difficulté que nous venons de rencontrer
provient d'une situation qui ne lui incombe nullement et
qui est le défaut d'accord entre les gouvernements améri-
cain et britannique, d'une part, et le gouvernement fran-
çais, d'autre part, en ce qui concerne la politique de guerre
en général et l'occupation des territoires allemands en par-
ticulier. » Le 2 mai, Eisenhower m'écrit « qu'il comprend ma
position et qu'il est heureux de constater que, de mon côté,
je comprends la sienne. » Il ne me reste plus qu'à recevoir
du président Truman, — en fonctions depuis trois semaines,
— un message empreint d'aigreur et à lui mander, en échange,
que « les questions touchant la France d'aussi près que l'oc-
cupation du territoire allemand doivent être discutées avec
elle, ce qui, malheureusement, n'a pas eu lieu. » Les Français
restent à Stuttgart.
Gomme les vagues pressées déferlent sur le navire en
train de sombrer, ainsi les forces alliées submergent l'Alle-
magne en perdition. Leur avance se précipite au milieu de
fractions ennemies qui tournoient dans la confusion. Des îlots
de résistance luttent toujours avec courage. Dans certaines
zones, coupées de tout, s'entassent pêle-mêle des troupes
amorphes à force d'épuisement. En maints endroits, des
unités, grandes ou petites, se rendent de leur propre chef.
Si l'arrivée des Occidentaux est considérée par les populations
comme une sorte de délivrance, au contraire, à l'approche
des Russes, s'enfuient des foules éperdues. Partout, les vain-
queurs recueillent des groupes de prisonniers alliés qui se
sont libérés eux-mêmes. Ici ou là, stupéfaits d'horreur et
d'indignation, ils découvrent les survivants et les charniers
des camps de déportation. Dans le sang et dans les ruines,
avec un profond fatalisme, le peuple allemand subit son
destin.
A la fin d'avril, Bradley atteint l'Elbe et y établit le contact,
dans la région de Torgau, avec les troupes de Joukov qui
achèvent de prendre Berlin. Au nord, Montgomery s'empare
de Hambourg et, au début de mai, enlève Kiei et Lubeck, à
172 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
portée de Rokossovsky qui a succédé sur le théâtre de Prusse
Orientale au maréchal Tcherniakovsky tué au mois de février.
Se trouvent ainsi coupées du Reich les forces allemandes
d'occupation du Danemark, comme c'est aussi le cas de
celles qui, sous Blaskowitz, se sont maintenues en Hollande.
Au sud, trois armées alliées marchent sur le réduit des Alpes
bavaroises et autrichiennes, où l'ennemi pourrait tenir tête :
Patton pénètre en Tchécoslovaquie où il se saisit de Pilsen et,
en Autriche, parvient à Linz tout près des Russes de Tol-
boukine qui ont pris et dépassé Vienne ; Patch met la main
sur Munich et pousse jusqu'à Innsbruck ; de Lattre lance sur
le Tyrol ses unités blindées et ses divisions marocaines, une
colonne remontant l'Iller, une autre longeant le lac de Cons-
tance. Les avant-gardes françaises rencontrent dans le Vor-
arlberg la XXIV e Armée allemande, nouvelle dans l'ordre
de bataille, mais formée d'une foule de débris et dont le chef,
général Schmidt, offre aussitôt sa reddition. Le 6 mai, le
drapeau français flotte sur le col de l'Arlberg. Entre temps,
la Division Leclerc, revenue en hâte de l'ouest et remise en
tête de l'Armée Patch, est parvenue à Berchtesgaden.
C'est la fin. L'axe est vaincu. Ses chefs succombent.
Le 1 er mai, les dernières antennes de la radio allemande
lancent la nouvelle de la mort d'Hitler. On avait, quelques
jours avant, appris le meurtre de Mussolini.
Celui-ci, bien qu'il eût jusqu'au bout persévéré dans sa
querelle, était déjà effacé par les événements. Que de bruit,
cependant, avait fait dans l'univers ce « Duce » ambitieux,
audacieux, orgueilleux, cet homme d'État aux larges visées
et aux gestes dramatiques, cet orateur entraînant et exces-
sif. Il avait saisi l'Italie quand elle glissait à l'anarchie. Mais
pour lui, c'était trop peu de la sauver et de la mettre en ordre.
Il voulait en faire un empire. Ayant, pour y parvenir, exilé
la liberté et bâti sa propre dictature, il donnait à son pays
l'air d'être uni et résolu par le moyen des cortèges, des fais-
ceaux et des licteurs; Puis, appuyé sur ces apparences, il
devenait une grande vedette de la scène internationale.
Ses exigences, alors, s'étaient portées vers l'Afrique. Sur
les rives de la Méditerranée et de la mer Rouge, il fallait qu'on
lui cédât, ou qu'il conquit, la part du lion. Bientôt, c'est en
Europe aussi qu'il prétendait s'agrandir. La Savoie, Nice,
la Corse, la Croatie, la Slovénie, la Dalmatie, l'Albanie, voilà
ce qui lui était dû ! Et d'ameuter « l'Italie fasciste et prolé-
taire » contre les Français décadents et les Yougoslaves in-
LA VICTOIRE 173
capables. Enfin, quand il avait vu les Panzerdivisions se
ruer à travers la France, tandis que l'Angleterre se repliait
dans son île, que la Russie restait l'arme au pied, que l'Amé-
rique demeurait neutre, le Duce s'était joint au Fiïkrer et
précipité dans la guerre, croyant qu'elle allait finir.
Au moment où l'abattit la mitraillette d'un partisan,
Mussolini avait perdu les raisons de vivre. Ayant voulu trop
embrasser, il ne lui restait rien à étreindre. Sans doute, au
temps de l'apogée fasciste, sa dictature semblait-elle solide.
Mais, au fond, comment l'eût-elle été, quand subsistaient
auprès d'elle la monarchie, l'Église, les intérêts, et quand le
peuple, recru de siècles, demeurait ce qu'il était en dépit des
fétiches et des rites? Il y avait, certes, de la grandeur à
prétendre restaurer l'antique primauté de Rome. Mais était-
ce un but accessible en ce temps où le monde est aussi vaste
que la terre et se fait à la machine? Dresser contre l'Occident
l'Italie mère de son génie, associer au déferlement de l'op-
pression germanique la métropole de la latinité, bref, faire
combattre un peuple pour une cause qui n'était pas la sienne,
n'était-ce pas forcer la nature? Tant que l'Allemagne parut
triompher, le Duce réussit à porter aux champs de bataille
des armées mal convaincues. Mais, dès que commença le
recul de l'allié, la gageure devint insoutenable et la vague
des reniements emporta Mussolini.
Ces t. le suicide, non la trahison, qui mettait fin à l'entre-
prise d'Hitler. Lui-même l'avait incarnée. Il la terminait lui-
même. Pour n'être point enchaîné, Prométhée se jetait au
gouffre.
Cet homme, parti de rien, s'était offert à l'Allemagne au
moment où elle éprouvait le désir d'un amant nouveau. Lasse
de l'empereur tombé, des généraux vaincus, des politiciens
dérisoires, elle s'était donnée au passant inconnu qui repré-
sentait l'aventure, promettait la domination et dont la voix
passionnée remuait ses instincts secrets. D'ailleurs, en dépit
de la défaite enregistrée naguère à Versailles, la carrière
s'ouvrait largement à ce couple entreprenant. Dans les
années 1930, l'Europe, obnubilée ici par l'attrait, là par la
peur, du communisme ou du fascisme, énervée de démo-
cratie et encombrée de vieillards, offrait au dynamisme alle-
mand de multiples occasions.
Adolf Hitler voulut les saisir toutes. Fascisme et racisme
mêlés lui procurèrent une doctrine. Le système totalitaire
lui permit d'agir sans frein. La force mécanique mit en ses
174 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
mains les atouts du choc et de la surprise. Certes, le tout
menait à l'oppression et celle-ci allait au crime. Mais Moloch
a tous les droits. D'ailleurs, Hitler, s'il était fort, ne laissait
pas d'être habile. Il savait leurrer et caresser. L'Allemagne,
séduite au plus profond d'elle-même, suivit son Ftihrer d'un
élan. Jusqu'à la fin, elle lui fut soumise, le servant de plus
d'efforts qu'aucun peuple, jamais, n'en offrit à aucun chef.
Pourtant, Hitler allait rencontrer l'obstacle humain, celui
que l'on ne franchit pas. Il fondait son plan gigantesque sur
le crédit qu'il faisait à la bassesse des hommes. Mais ceux-ci
sont des âmes autant que du limon. Agir comme si les autres
n'auraient jamais de courage, c'était trop s'aventurer. Pour
le Ftihrer, le Reich devait, en premier lieu, déchirer le traité
de Versailles à la faveur de la crainte que la guerre inspirerait
aux démocraties. On procéderait, ensuite, à l'annexion de
l'Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, en escomp-
tant le lâche soulagement de Paris et de Londres et la com-
plicité de Moscou. Après quoi, suivant l'occasion, les Fran-
çais seraient soumis en présence des Russes immobiles, ou
bien la Russie abattue devant la France épouvantée. Ce
double but une fois atteint, on asservirait l'Angleterre, grâce
à la neutralité jouisseuse des États-Unis. Alors, l'Europe
tout entière étant groupée, de gré ou de force, sous la férule
de l'Ordre Nouveau et le Japon fournissant un allié de revers,
l'Amérique, coupée du monde, devrait se coucher, à son tour.
Tout alla, d'abord, comme prévu. L'Allemagne nazie,
dotée d'engins effrayants et armée de lois sans pitié, marcha
de triomphe en triomphe. Genève, Munich, le pacte germano-
soviétique, justifiaient la méprisante confiance qu'Hitler fai-
sait à ses voisins. Mais voici que chez eux, soudain, sursau-
taient le courage et l'honneur. Paris et Londres n'acceptaient
pas le meurtre de la Pologne. Il semble bien que, dès ce
moment, le Ftihrer, dans sa lucidité, sut que le charme était
rompu. Sans^ doute, l'armée cuirassée foudroyait-elle une
France sans État et sans Commandement. Mais l'Angleterre,
derrière la mer, refusait de s'incliner et la flamme de la résis-
tance s'allumait parmi les Français. De ce fait, la lutte s'éten-
dait aux océans, à l'Afrique, à l'Orient et aux replis clandes-
tins de la France. Quand la Wehrmacht attaquerait la Russie,
il lui manquerait pour la réduire tout justement les troupes
allemandes qui étaient engagées ailleurs. Dès lors, l'Amé-
rique, jetée dans la guerre par l'agression du Japon, pour-
rait déployer ses forces à coup sûr. En dépit de l'énergie
LA VICTOIRE 175
prodigieuse de l'Allemagne et de son Fiïhrer, le destin était
scellé.
L'entreprise d'Hitler fut surhumaine et inhumaine. Il la
soutint sans répit. Jusqu'aux dernières heures d'agonie au
fond du bunker berlinois, il demeura indiscuté, inflexible,
impitoyable, comme il l'avait été dans les jours les plus
éclatants. Pour la sombre grandeur de son combat et de sa
mémoire, il avait choisi de ne jamais hésiter, transiger ou
reculer. Le Titan qui s'efforce à soulever le monde ne saurait
fléchir, ni s'adoucir. Mais, vaincu et écrasé, peut-être rede-
vient-il un homme, juste le temps d'une larme secrète, au
moment où tout finit.
La capitulation allemande n'est plus, maintenant, qu'une
question de formalités. Encore faut-il qu'elles soient remplies.
Avant même la mort d'Hitler, Gœring, qu'il a désigné comme
son éventuel remplaçant et qui croit le Chancelier hors d'état
de se faire entendre, esquisse une tentative de négociation.
Mais il est, immédiatement, condamné par le Fiïhrer. Himmler,
second dans l'ordre de la succession, a pris contact de son côté
avec le comte Bernadotte, président de la Croix- Rouge sué-
doise, et fait transmettre, par Stockholm, aux gouvernements
occidentaux une proposition d'armistice. Himmler calcule
vraisemblablement que si les hostilités cessent sur le front
Ouest et se poursuivent à l'Est il se créera, dans le bloc allié,
une fissure dont profitera le Reich. La démarche du grand-
maître de la Gestapo s'accompagne de quelques gestes des-
tinés à alléger l'abominable réputation que lui ont value ses
crimes. C'est ainsi, qu'm extremis, il autorise la Croix- Rouge
internationale à distribuer des vivres aux déportés. Aussitôt
prévenus par cette organisation, nous nous hâtons d'envoyer
en Allemagne du Sud, à partir de Berne et de Zurich, sur
des camions fournis par nous et conduits par des chauffeurs
suisses, des lots de ravitaillement à certains camps de con-
centration et aux colonnes affamées que les Allemands
poussent sur les routes.
A moi-même, Himmler fait parvenir officieusement un
mémoire qui laisse apparaître la ruse sous la détresse. « C'est
entendu ! Vous avez gagné », reconnaît le document. « Quand
on sait d'où vous êtes parti, on doit, général de Gaulle, vous
tirer très bas son chapeau... Mais, maintenant, qu'allez- vous
faire? Vous en remettre aux Anglo-Saxons? Ils vous traite-
ront en satellite et vous feront perdre l'honneur. Vous associer
aux Soviets? Ils soumettront la France à leur loi et vous
176 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
liquideront vous-même... En vérité, le seul chemin qui puisse
mener votre peuple à la grandeur et à l'indépendance, c'est
celui de l'entente avec l'Allemagne vaincue. Proclamez-le
tout de suite ! Entrez en rapport, sans délai, avec les hommes
qui, dans le Reich, disposent encore d'un pouvoir de fait et
veulent conduire leur pays dans une direction nouvelle...
Ils y sont prêts. Ils vous le demandent... Si vous dominez
l'esprit de la vengeance, si vous saisissez l'occasion que l'His-
toire vous offre aujourd'hui, vous serez le plus grand homme
de tous les temps. »
Mise à part la flatterie dont s'orne à mon endroit ce mes-
sage du bord de la tombe, il y a, sans doute, du vrai dans
l'aperçu qu'il dessine. Mais le tentateur aux abois, étant ce
qu'il est, ne reçoit de moi aucune réponse, non plus que des
gouvernements de Londres et de Washington. D'ailleurs, il
n'a rien à offrir. Même, Hitler, qui probablement a eu vent
de ces menées, déshérite Himmler à son tour. C'est à l'amiral
Dœnitz que le Fiïhrer prescrit qu'on transmette ses pouvoirs
après son propre suicide. L'amiral est donc investi par un
ultime télégramme lancé de l'abri souterrain de la Chan-
cellerie d'Empire.
Jusqu'à la fin, les derniers tenants de l'autorité du Reich
s'efforcent d'obtenir quelque arrangement séparé avec les
Occidentaux. En vain ! Ceux-ci excluent toute autre issue
qu'une reddition sans conditions reçue par tous les alliés à la
fois. Il est vrai que l'amiral Friedeburg conclut, le 4 mai,
avec Montgomery la capitulation des armées du Nord -Ouest
de l'Allemagne, du Danemark et de la Hollande. Mais ce
n'est là qu'une convention entre chefs militaires locaux, non
point un acte engageant le Reich. Finalement, Dœnitz se
résigne. Le général Jodl, envoyé par lui à Reims, y apporte
à Eisenhower la capitulation totale. Celle-ci est conclue le
7 mai à 2 heures du matin. Le feu doit cesser le lendemain à
minuit. Comme l'acte est signé au quartier-général du Com-
mandant en chef occidental, il est entendu que, par symétrie.
une ratification aura lieu, le 9 mai, au poste de commande-
ment soviétique à Berlin.
Je n'ai naturellement pas manqué de régler à l'avance,
avec les alliés, la participation française à la signature de ces
deux documents. Le texte, d'une extrême et terrible simpli-
cité, ne soulève de notre part aucune objection. Mais il faut
que la France, elle aussi, le prenne formellement à son compte.
Je dois dire que les alliés nous le demandent eux-mêmes sans
LA VICTOIRE 177
ambages. A Reims, comme on en a convenu, le général Bcdel
Smith, chef d'état-major du général Eisenhower, préside la
cérémonie au nom du Commandant en chef et signe, d'abord,
avec Jodl représentant de Dœnitz. Ensuite, pour les Russes
le général Souslaparov, pour les Français le général Sevez
sous-chef d'état-major de la Défense nationale, — Juin étant
à San Francisco, — apposent leur signature. Quant à l'acte
de Berlin, il va comporter une plus grande solennité. Non
point qu'il ajoute quelque chose à celui de Reims. Mais les
Soviets tiennent beaucoup à le mettre en relief. Pour y re-
présenter la France, je désigne le général de Lattre.
Celui-ci, reçu par les Russes avec tous les égards conve-
nables, se heurte cependant à une objection protocolaire. Le
maréchal Joukov étant le délégué du commandement sovié-
tique et l'air-marshal britannique Tedder celui du comman-
dement occidental, les Russes déclarent, qu'en principe, ils
sont d'accord pour que le général de Lattre soit, lui aussi ;
présent. Mais, comme les Américains ont envoyé le général
Spaatz afin qu'il signe comme de Lattre, le sourcilleux
M. Vichynsky, accouru pour « conseiller » Joukov, observe
que l'Américain fait double emploi avec Tedder et ne saurait
participer. Le Français serait, dès lors, exclu. Avec adresse
et fermeté, de Lattre prétend, au contraire, remplir bel et
bien sa mission. L'incident est bientôt réglé. Le 9 mai, le
général de Lattre prend place aux côtés des délégués mili-
taires des grandes puissances alliées, sous une panoplie où
le tricolore figure avec leurs drapeaux. A l'acte final de la
capitulation allemande, le représentant de la France est
signataire, comme ceux de la Russie, des États-Unis et de la
Grande-Bretagne. Le feld-marschall Keitel, en s'écriant :
« Quoi? Les Français aussi! » souligne le tour de force qui
aboutit, pour la France et pour son armée, à un pareil redres-
sement.
« La guerre est gagnée ! Voici la Victoire ! C'est la victoire
des nations unies et c'est la victoire de la France!... » J'en
fais l'annonce, par la radio, le 8 mai à 3 heures de l'après-
midi. A Londres Winston Churchill, à Washington Harry
Truman, parlent en même temps que moi. Un peu plus tard,
je me rends à l'Étoile. La place est remplie d'une foule qui,
après mon arrivée, devient énorme en quelques instants. A
peine ai- je salué la tombe du Soldat inconnu que la masse se
précipite dans une tempête d'acclamations en bousculant les
barrages. Malaisément, je m'arrache au torrent. Pourtant,
t. m. 12
178 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
cette manifestation, les cortèges organisés, le son des cloches,
les salves d'artillerie, les discours officiels, n'empêchent pas
que la joie du peuple, tout comme la mienne, reste grave et
contenue.
Il est vrai que, depuis des mois, nul ne doute de l'échéance
et que, depuis des semaines, on la tient pour imminente. La
nouvelle n'a rien d'une surprise qui puisse provoquer l'explo-
sion des sentiments. Ceux-ci, d'ailleurs, se sont déjà donné
libre cours à l'occasion de la libération. Et puis, l'épreuve,
si elle fut marquée, pour nous Français, par une gloire tirée
du plus profond de l'abîme, n'en a pas moins comporté,
d'abord, des défaillances désastreuses. Avec la satisfaction
causée par le dénouement, elle laisse, — c'est pour toujours 1
— une douleur sourde au fond de la conscience nationale.
Au reste, d'un bout du monde à l'autre, les coups de canon
de l'armistice sont accueillis, certes, avec un soulagement
immense, puisque la mort et la misère s'éloignent, mais ils
le sont sans transports, car la lutte fut salie de crimes qui
font honte au genre humain. Chacun, quel qu'il soit, où qu'il
soit, sent en lui-même l'éternelle espérance prendre à nouveau
son essor, mais redoute que, cette fois encore, « la guerre
qui enfante tout » n'ait pas enfanté la paix.
La mission qui me fut inspirée par la détresse de la patrie
se trouve, maintenant, accomplie. Par une incroyable for-
tune, il m'a été donné de conduire la France jusqu'au terme
d'un combat où elle risquait tout. La voici vivante, res-
pectée, recouvrant ses terres et son rang, appelée, aux côtés
des plus grands, à régler le sort du monde. De quelle lumière
se dore le jour qui va finir ! Mais, comme ils sont obscurs les
lendemains de la France 1 Et voici que, déjà, tout s'abaisse
et se relâche. Cette flamme d'ambition nationale, ranimée
sous la cendre au souffle de la tempête, comment la main-
tenir ardente quand le vent sera tombé?
DISCORDANCES
A peine s'éteint l'écho du canon que le monde change de
figure. Les forces et les ardeurs des peuples, mobilisées pour
la guerre, perdent soudain leur^ point d'application. Par
contre, on voit l'ambition des États apparaître en pleine
lumière. Entre coalisés s'effacent les égards et les ménage-
ments qu'on s'accordait, tant bien que mal, quand on faisait
face à l'ennemi. C'était, hier, le temps des combats. Voici
l'heure des règlements.
Ce moment de vérité met en lumière l'état de faiblesse
où la France est encore plongée par rapport aux buts qu'elle
poursuit et aux calculs intéressés des autres. Ceux-ci vont,
tout naturellement, tirer parti de la situation pour essayer
de nous contraindre à propos de litiges en suspens, ou bien
de nous reléguer à une place secondaire dans le concert qui
bâtira la paix. Mais je veux m'efîorcer de ne pas les laisser
faire. Bien plus, jugeant que l'effondrement de l'Allemagne,
le déchirement de l'Europe, l'antagonisme russo-américain,
offrent à la France, sauvée par miracle, des chances d'action
exceptionnelles, il me semble que la période nouvelle me
permettra, peut-être, d'entamer l'exécution du vaste plan
que j'ai formé pour mon pays.
Lui assurer la sécurité en Europe occidentale, en empê-
chant qu'un nouveau Reich puisse encore la menacer. Col-
laborer avec l'Ouest et l'Est, au besoin contracter d'un côté
ou bien de l'autre les alliances nécessaires, sans accepter
jamais aucune espèce de dépendance. Pour prévenir les risques,
encore diffus, de dislocation, obtenir que l'Union Française se
transforme progressivement en libre association. Amener à se
grouper, aux points de vue politique, économique, straté-
gique, les États qui touchent au Rhin, aux Alpes, aux Py-
rénées. Faire de cette organisation l'une des trois puis-
sances planétaires et, s'il le faut un jour, l'arbitre entre
179
180 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
les deux camps soviétique et anglo-saxon. Depuis 1940, ce
que j'ai pu accomplir et dire ménageait ces possibilités. A
présent que la France est debout, je vais tâcher de les at-
teindre.
Les moyens sont bien réduits ! Pourtant, si la France n'a
pas encore repris dans son jeu l'atout de sa grande puissance,
elle garde quelques bonnes cartes : d'abord, le prestige sin-
gulier qu'elle revêtait depuis des siècles et que son étonnant
retour depuis le bord de l'abîme lui a, en partie, rendu; le
fait, aussi, que nul ne peut faire fi de son concours au milieu
du déséquilibre où chancelle le genre humain ; enfin, les
éléments solides que constituent ses territoires, son peuple,
ses prolongements outre-mer. En attendant d'avoir repris
nos forces, ces éléments nous mettent à même d'agir et de
nous faire respecter.
A condition qu'on s'en serve. Par excellence, mon devoir
est là. Mais, pour compenser ce qui manque, j'ai besoin que
la nation me prête un appui déterminé. Si c'est le cas, je
réponds que personne ne passera outre à la volonté de la
France. Il va de soi que nos partenaires comptent qu'il en
sera autrement. Quelle que soit la considération qu'ils té-
moignent au général de Gaulle, ils portent leur nostalgie
vers la France politique de naguère, si malléable et si com-
mode. Ils épient les discordances qui vont se produire entre
moi et ceux qui tendent à revenir au régime confus d'autrefois.
Dès le lendemain de la victoire, un sérieux incident surgit
sur le sujet du tracé de la frontière des Alpes. Notre gouver-
nement avait, depuis longtemps, fixé ses intentions en la
matière. Nous entendions porter à la crête même du massif
la limite de notre territoire, ce qui reviendrait à nous attribuer
les quelques enclaves que les Italiens possédaient sur le
versant français auprès des cols. Nous voulions aussi nous
incorporer les cantons, naguère savoyards, de Tende et de
La Brigue. Peut-être en ferions-nous autant de Vintimille,
suivant ce que souhaiteraient les habitants. Quant au Val
d'Aoste, nous aurions eu les meilleures raisons ethniques et
linguistiques de nous l'assurer. Nous y rencontrerions d'ail-
leurs, lors de l'avance de nos troupes, le désir presque général
d'appartenir à la patrie française. Mais, comme, pendant
huit mois de l'année, les neiges du mont Blanc interrompent
les communications entre la France et les Valdôtains dont
l'existence est, de ce fait, liée à celle de l'Italie, nous avions
pris le parti de ne pas revendiquer la possession de la vallée.
DISCORDANCES 181
Il nous suffirait d'obtenir que Rome en reconnût l'autonomie.
Au reste, le gouvernement de MM. Bonomi et Sforza laissait
entendre à nos représentants qu'il se résignerait à accepter
nos conditions. Celles-ci ne pouvaient, en effet, que lui
sembler bien modérées par rapport aux épreuves que l'Italie
nous avait causées et aux avantages qu'elle tirerait de la
réconciliation.
L'offensive finale, menée dans les Alpes par les troupes
du général Doyen, avait atteint les objectifs fixés. Les en-
claves, le Val d'Aoste, les cantons de La Roya, se trouvaient
entre nos mains le 2 mai, jour où les forces allemandes et
fascistes opérant en Italie hissaient le drapeau blanc. Au
point de vue administratif, Tende, La Brigue et Vintimille
étaient aussitôt rattachés au département des Alpes-Mari-
times, tandis qu'à Aoste nous laissions faire les comités locaux.
Les choses en étaient là quand, au cours du mois de mai,
les Américains manifestèrent leur volonté de voir nos troupes
se retirer en deçà de la frontière de 1939. Dans les territoires
que nous devions, suivant eux, évacuer, nous serions rem-
placés par des forces alliées. Cela fut notifié au Quai d'Orsay
par M. Caffery, précisé au général Doyen par le général
Grittenberg commandant le Corps américain d'occupation
du Piémont, déclaré par Truman à Bidault lors d'une visite
que celui-ci lui faisait à Washington. Pour exiger notre
retrait, les Américains ne pouvaient faire état d'aucun accord
avec nous, ni exciper désormais des nécessités militaires. Ils
se référaient tout bonnement à leur propre décision de ne pas
laisser préjuger de changements territoriaux par^rapport à
l'avant-guerre jusqu'à la signature d'éventuels traités de
paix. Bien entendu, Washington ne formulait cette préten-
tion que vis-à-vis des seuls Français et seulement pour les
communes alpines.
A l'origine de l'affaire, il y avait, dans une certaine mesure,
le goût d'hégémonie que les États-Unis manifestaient vo-
lontiers et que je n'avais pas manqué de relever en chaque
occasion. Mais j'y voyais surtout l'effet de l'influence bri-
tannique. Car, au même moment, l'Angleterre préparait, au
Levant, la manœuvre décisive. Pour Londres, il était de
bonne guerre de pousser d'abord Washington à chercher
querelle à Paris. Divers faits me fournirent la preuve que
tel était bien le cas.
Le général Alexander, Commandant en chef en Italie,
obéissant à M. Churchill, dirigeait vers Tende, La Brigue et
182 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Vintimille des troupes italiennes sous ses ordres, ce qui, si
nous laissions faire, aurait pour effet d'y rétablir la souve-
raineté de Rome. Comme d'âpres échanges de vues avaient
lieu entre Grittenberg qui voulait prendre notre place et
Doyen qui n'y consentait pas, et comme le général français,
plus apte à combattre qu'habile à négocier, avait notifié
par écrit à son interlocuteur « qu'il pousserait, au besoin,
son refus jusqu'à l'extrême conséquence, conformément aux
prescriptions du général de Gaulle », le quartier-général en
Italie s'empressait d'annoncer aux correspondants des jour-
naux que, par mon ordre, les troupes françaises s'apprêtaient
à tirer sur les soldats américains. Enfin, des observateurs
secrets me faisaient tenir la copie de télégrammes que le
Premier Ministre adressait au Président. M. Churchill m'y
qualifiait d' « ennemi des alliés », pressait M. Truman de se
montrer intransigeant à mon égard et lui affirmait, « sur
la foi d'informations puisées dans les milieux politiques
français, qu'il n'en faudrait pas davantage pour provoquer
aussitôt la chute du général de Gaulle. »
Bien que Truman eût moins de passion et plus de discer-
nement, il crut devoir donner de sa personne. Le 6 juin,
l'ambassadeur Cafïery remettait aux Affaires étrangères une
note exprimant « les préoccupations de son gouvernement au
sujet du maintien des forces françaises dans certaines parties
de l'Italie du Nord-Ouest », protestant contre l'attitude de
Doyen et réclamant le retrait de nos troupes. Sur quoi,
Dufî Cooper accourait à son tour pour dire que « le gouverne-
ment de Sa Majesté était entièrement d'accord avec la posi-
tion prise par les États-Unis. » Le lendemain, m'arrivait un
message personnel du Président. Celui-ci exprimait l'émotion
que lui avait causée la menace du général Doyen. Il m'adju-
rait de prescrire l'évacuation, « en attendant que puisse être
effectué normalement et rationnellement le règlement des re-
vendications que le gouvernement français aurait à formuler
au sujet de la frontière. » Faute que je veuille donner suite à
ce qu'il me demandait, lui-même serait amené « à suspendre
les distributions d'équipements et de munitions assurées à
l'armée française par les services américains. » — « Toute-
fois », ajoutait-il assez bizarrement, « les rations de vivres
continueront à être fournies. »
Je ne pris pas au tragique la communication de Truman.
Cependant, il me parut bon de mettre de l'huile aux rouages
des relations franco-américaines à l'instant où les Anglais
DISCORDANCES 183
faisaient savoir officiellement qu'ils étaient prêts à attaquer
les troupes françaises en Syrie. Je répondis au Président
« qu'il n'avait, évidemment, jamais été dans les intentions
ni dans les ordres du gouvernement français, ni dans ceux
du général Doyen, de s'opposer par la force à la présence des
troupes américaines dans la zone alpine, qu'il y avait dans
cette zone des troupes américaines en même temps que des
troupes françaises et que les unes et les autres vivaient en-
semble, là comme partout, en bonne camaraderie. » Ce qui
était en question, ce n'était pas la coexistence des Français
et de leurs alliés, mais bien « l'éviction des Français par les
alliés, hors d'un terrain conquis par nos soldats contre l'en-
nemi allemand et l'ennemi fasciste italien et où, au surplus,
plusieurs villages avaient une population d'origine fran-
çaise. » Je signalais à Harry Truinan que « notre expulsion
forcée de cette région, coïncidant avec celle que les Anglais
étaient en train de pratiquer à notre égard en Syrie, aurait
les plus graves conséquences quant aux sentiments du peuple
français. » J'écrivais enfin que, pour donner à lui-même,
Truman, « satisfaction dans la mesure où cela nous était
possible, j'envoyais Juin auprès d'Alexander, afin qu'ils re-
cherchent ensemble une solution. »
En fin de compte, la solution consista en ceci que nous res-
tâmes en possession de ce que nous voulions avoir. Sans
doute, un projet d'accord établi entre Pétat-major d'Alexander
et le général Carpentier, représentant de Juin, prévoyait-il
que nos troupes se retireraient progressivement jusqu'à la
frontière de 1939. Mais, sauf pour le Val d'Aoste que nous
n'entendions pas garder, je refusai mon agrément à une
telle disposition, acceptant seulement que de menus déta-
chements alliés aient accès aux communes contestées sans
s'y mêler en rien des affaires. Par contre, j'exigeai que les
forces italiennes fussent maintenues au large. D'ailleurs,
pendant qu'on discutait, nous créions des faits accomplis.
Les cantons de Tende et de La Brigue élisaient des munici-
palités qui proclamaient leur rattachement à la France.
Dans les enclaves anciennement italiennes des cols du Petit-
Saint-Bernard, de PIseran, du mont Genis, du mont Genèvre,
nous attribuions prés et bois aux villages français les plus
voisins. Les Valdôtains, soutenus par les officiers de liaison
que nous leur avions envoyés et une milice qu'ils avaient
formée, instituaient leur propre autonomie par le truchement
de leur a Comité de libération ». Il n'était qu'à Vintimille
184 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
que nous laissions aller les choses, parce que les sentiments
nous y paraissaient mélangés. Au demeurant, les quelques
soldats américains et britanniques présents sur le terrain
en litige, s'en retirèrent aussitôt après la défaite électorale
de M. Churchill, fin juillet. Quand, le 25 septembre, M. Alcide
de Gasperi, devenu ministre des Affaires étrangères dans le
gouvernement de Rome après la mort du comte Sforza, me
fit visite à Paris, il me pria de lui préciser quelles conditions
seraient les nôtres lors du prochain traité de paix. Je pus
lui dire, comme je l'avais fait à l'ambassadeur Saragat, que
nous ne voulions nous voir reconnaître en droit que ce qui
était réalisé en fait. Gasperi convint, avec quelques soupirs,
que le traité pourrait comporter de telles clauses et que
l'Italie y souscrirait sans rancœur. C'est ce qui eut lieu,
en effet.
Tandis que ces difficultés se dressaient, puis s'aplanis-
saient, à la manière d'une diversion, une crise majeure écla-
tait au Levant. Depuis longtemps, la frénésie des nationa-
listes arabes et la volonté des Britanniques de rester seuls
maîtres en Orient s'y coalisaient contre nous. Jusqu'alors,
nos adversaires avaient dû prendre quelques précautions. Ce
n'était plus, désormais, la peine. Dès que le Reich eut capi-
tulé, ils passèrent ensemble à l'assaut.
C'est la Syrie qui allait être le théâtre de leurs opérations.
Depuis les élections de 1943, M. Choukri Kouatly président
de la République et ses ministères successifs multipliaient à
notre égard les surenchères revendicatives. D'autant plus
que, dans ce pays sans équilibre et rongé par l'agitation
chronique des politiciens, le gouvernement était constamment
porté à dériver contre nous le flot des mécontentements.
Pourtant, nous avions, de nous-mêmes, proclamé en 1941
l'indépendance de la Syrie. Tout récemment, celle-ci s'était
vue invitée, en qualité d'État souverain, à la Conférence de
San Francisco, grâce aux démarches de la France. Depuis
quatre ans, les attributions de notre autorité : administra-
tion, finances, économie, police, diplomatie, lui avaient été
progressivement transmises. Mais, comme nous restions man-
dataires et, par conséquent, responsables dans le domaine
de la défense et dans celui du maintien de l'ordre, nous avions
gardé les troupes locales sous notre commandement et laissé
en quelques points d'infimes garnisons françaises. Grâce à
quoi la Syrie n'avait connu aucun désordre depuis 1941, alors
que des troubles graves agitaient l'Egypte, la Palestine, la
DISCORDAiNCES 185
TransJordanie, l'Irak, que les Anglais tenaient sous leur coupe.
Néanmoins, nous étions désireux d'établir sur des bases
précises les rapports de la France avec la Syrie et avec le
Liban. Pensant que les Nations unies auraient bientôt mis
sur pied un système de sécurité mondiale, nous projetions de
leur remettre le mandat que nous avait confié l'ancienne
Société des Nations, de nous charger sur place de deux bases
militaires, de retirer nos forces du territoire et de laisser aux
gouvernements de Damas et de Beyrouth la disposition de
leurs troupes. D'autre part, des traités conclus avec les deux
États détermineraient le concours que nous pourrions leur
fournir et le sort des intérêts économiques et culturels que
nous détenions chez eux. Tel était le plan que je m'étais fixé
dès l'origine, que j'avais poursuivi depuis à travers vents et
marées et qui semblait près d'être atteint, si l'Angleterre, par
une intervention brutale, ne se mettait pas en travers. Or,
voici que cette intervention se produisait tout justement.
Depuis toujours, je l'attendais. Parmi les ambitions natio-
nales qui s'enrobaient dans le conflit mondial, il y avait
celle des Britanniques, visant à dominer l'Orient. Que de
fois j'avais rencontré cette ambition passionnée, prête à
briser les barrières I Avec la fin de la guerre en Europe, l'oc-
casion était venue. A la France épuisée, l'invasion et ses
conséquences retiraient son ancienne puissance. Quant aux
Arabes, un travail politique habile autant qu'onéreux avait
rendu nombre de leurs dirigeants accessibles aux influences
anglaises. Surtout, l'organisation économique créée par la
Grande-Bretagne, à la faveur du blocus, de la maîtrise de
la mer et du monopole des transports, mettait à sa discré-
tion les échanges, c'est-à-dire l'existence, des États orien-
taux, tandis que 700 000 soldats britanniques et de nom-
breuses escadres aériennes y maîtrisaient la terre et le ciel.
Enfin, au marché de Yalta, Churchill avait obtenu de Roose-
velt et de Staline qu'on lui laissât les mains libres à Damas et
à Beyrouth.
Je ne pouvais me faire d'illusion sur les moyens que nous
aurions de tenir tête à l'orage. En Syrie et au Liban, nos forces
se réduisaient à 5 000 hommes, soit 5 bataillons sénégalais,
des embryons de services, une escadrille de 8 avions. En
outre, les troupes « spéciales », soit 18 000 officiers et soldats
autochtones, étaient sous notre commandement. C'était assez
pour maintenir et, au besoin, rétablir l'ordre, car la masse de
la population ne nous était nullement hostile. Mais, s'il
186 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
devait arriver que ces faibles éléments fussent accrochés
par des émeutes en divers points du pays et, en même temps,
assaillis par les forces britanniques, l'issue ne ferait aucun
doute. Devant cette évidence, j'avais d'avance fixé mes in-
tentions. Le cas échéant, nous n'irions pas, à moins d'y être
forcés, jusqu'à combattre à la fois la révolte et les Anglais.
Mais, si je, voulais éviter qu'il y eût des collisions entre
nous et nos alliés, je n'entendais en aucun cas souscrire au
renoncement. Ce refus serait suffisant pour obliger finalement
le gouvernement de Londres à composer. A la condition, tou-
tefois, que je fusse soutenu par mon propre pays. Qu'il parût
résolu, comme je l'étais, à ne point céder à des mises en
demeure, il y aurait toutes chances pour que la Grande-
Bretagne ne poussât pas les choses à l'extrême. Car l'étalage
de ses ambitions et l'éventualité d'une rupture avec la France
lui eussent été bientôt insoutenables. J'espérais donc que, la
crise éclatant, l'opinion voudrait me suivre. Inversement, les
Anglais, particulièrement Churchill, comptaient sur les
craintes et les calculs des milieux dirigeants français pour
retenir de Gaulle et, peut-être, le réduire. En fait, j'allais
trouver, dans la politique, la diplomatie, la presse, un sou-
tien très inconsistant, à moins que ce ne fût le blâme.
En Syrie, à la fin d'avril, on voyait, à beaucoup de signes,
que l'agitation couvait, notamment à Damas, AJep, Homs,
Hama, Deir-ez-Zor. En même temps, le gouvernement syrien
élevait sans cesse le ton, exigeant que les troupes « spéciales »
lui fussent remises et encourageant les éléments provoca-
teurs. Notre Conseil des ministres, à la demande du général
Beynet, avait alors décidé l'envoi au Levant de trois batail-
lons, dont deux relèveraient un effectif égal de tirailleurs
sénégalais qu'il fallait rapatrier. Les croiseurs Montcalm et
Jeanne d'Arc assureraient les transports, faute que nous
ayons pu encore récupérer nos paquebots et nos cargos
prêtés au « pool » interallié. Ce très léger remaniement de
troupes était d'autant plus justifié qu'une division britan-
nique stationnée en Palestine venait de recevoir l'ordre de
gagner la région de Beyrouth, alors que toute une Armée
anglaise, la IX e , occupait déjà le territoire de la Syrie et du
Liban.
A peine était commencé le mouvement des renforts fran-
çais que l'ambassadeur d'Angleterre vint me voir, le 30 avril.
Il était chargé de me demander, de la part de son gouverne-
ment, d'arrêter l'envoi de nos troupes parce que a le général
DISCORDANCES 187
Paget, Commandant en chef britannique en Orient, considé-
rait ce transport comme susceptible d'entraîner des troubles. »
Londres proposait que nos renforts fussent expédiés, non
point à Beyrouth, mais à Alexandrie, sur des navires mar-
chands que les services anglais fourniraient. Il était clair
que, dans ces conditions, nos éléments ne pourraient pas
atteindre leur destination.
« Nous jugeons plus sûr », répondis-je à Duff Cooper, « de
transporter nos troupes nous-mêmes. Au surplus, vous le
savez, le maintien de l'ordre au Levant incombe aux Fran-
çais et à eux seuls. Ni le commandement britannique en
Orient, ni le gouvernement de Londres, n'ont qualité pour
intervenir dans l'affaire. » — « Mais, dit l'ambassadeur, le
général Paget exerce en Orient le commandement de toutes
les forces alliées, y compris les vôtres. » — « Nous avions
consenti à cette organisation, déclarai-je, pour le seul cas
d'opérations à mener contre l'ennemi commun. Aujourd'hui,
il ne s'agit pas de cela et, d'ailleurs, l'ennemi commun a été
chassé d'Orient depuis bientôt deux années. Nos troupes du
Levant ne sont donc plus, à aucun titre, subordonnées au
commandement anglais. »
— « La situation en Syrie, objecta l'ambassadeur, est liée
à celle de tout l'Orient arabe où nous avons, nous autres
Britanniques, une responsabilité supérieure. » — « Dans les
États du Levant, lui dis- je, aucune responsabilité n'est supé-
rieure à celle de la France mandataire. Votre démarche
prouve, qu'en dépit des assurances prodiguées par votre
gouvernement et malgré le départ de Spears que vous avez
rappelé en décembre, la politique britannique n'a pas changé.
Vous persistez à vous interposer entre la France et les États
sous son mandat. Nous sommes donc fondés à penser que
votre but c'est notre éviction. » Hochant la tête et murmurant
« qu'il fallait craindre des complications », Duff Cooper se
retira.
Les complications, en effet, se déroulèrent dans l'ordre
prévu. Le 5 mai, M. Churchill m'adressa un message, con-
forme par l'esprit et le style à tous ceux qu'il m'avait en-
voyés, depuis quatre ans, sur le sujet. Le Premier Ministre
affirmait, une fois de plus, « reconnaître la position spéciale
de la France au Levant. » Mais, ayant dit, il faisait entendre
que l'Angleterre devait, néanmoins, se mêler des affaires sur
place, « en raison des engagements et des devoirs qui étaient
les siens. » Comme M. Churchill ne pouvait plus, comme
183 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
naguère, justifier cette interférence en alléguant l'obligation
de défendre la zone du Canal contre Hitler et Mussolini, il
invoquait, à présent, les nécessités de la lutte contre le
Japon et déclarait : « Cette lutte impose que soient protégées
les communications terrestres, maritimes et aériennes des
Alliés vers les théâtres d'opérations des Indes et du Pacifique,
ainsi que le libre passage du pétrole... Nous, Britanniques,
devons donc nous tenir sur nos gardes vis-à-vis de tout dé-
sordre qui pourrait survenir, où que ce soit, en Orient. »
Puis, précisant ses exigences, M. Churchill m'invitait « à
renoncer à l'envoi de nos renforts, à remettre les troupes
spéciales aux gouvernements de Damas et de Beyrouth et à
faire, immédiatement, une déclaration sur ce point. » Il
terminait en exprimant l'espoir que je voudrais « l'aider à
éviter qu'une épreuve nouvelle vienne s'ajouter à nos diffi-
cultés. »
Je ne pouvais me tromper sur ce qui allait suivre. Si
M. Churchill envoyait le coup de semonce à propos d'un
renfort de 2 500 soldats français, expédié dans un territoire
où se trouvaient 60 000 Britanniques, qui allaient être re-
joints par 15 000 autres et que 2 000 avions de combat se
tenaient prêts à appuyer, c'est qu'on allait, du côté anglais,
provoquer une forte secousse.
En répondant au Premier Ministre, il me parut bon de
mettre en lumière la responsabilité que l'Angleterre assu-
mait en s'y mêlant de nos affaires et l'obstacle qu'elle dres-
sait elle-même contre tout projet d'alliance entre Londres et
Paris. « Nous avons, écrivais-je, reconnu l'indépendance des
États du Levant, comme vous l'avez fait pour l'Egypte et
pour l'Irak, et nous ne cherchons rien d'autre que de concilier
ce régime d'indépendance avec nos intérêts dans la région.
Ces intérêts sont d'ordre économique et culturel. Ils sont
aussi d'ordre stratégique... Nous sommes, tout comme vous,
intéressés aux communications avec l'Extrême-Orient. Nous
le sommes, également, à la libre disposition de la part du
pétrole d'Irak qui nous appartient. » J'ajoutais, qu'une fois
ces divers points réglés, nous déposerions le mandat.
Prenant ensuite l'offensive sur ce terrain épistolaire, le
seul où j'en eusse les moyens, je déclarais à Churchill : « Je
crois que cette affaire aurait pu être réglée déjà si les gou-
vernements de Damas et de Beyrouth n'avaient pas eu la
possibilité de croire qu'ils pourraient éviter tout engage-
ment en s'appuyant sur vous contre nous. La présence de
DISCORDANCES 189
vos troupes et l'attitude do vos agents les poussent à cette
attitude malheureusement négative. » Et d'insister : « Je
dois vous dire que l'entrée au Liban d'une nouvelle division
britannique venant de Palestine est, à notre point de vue,
très regrettable et inopportune. » Enfin, faisant connaître
au Premier Ministre que le général Beynet entamait des
négociations à Damas et à Beyrouth, je lui demandais « de
faire en sorte que la situation ne soit pas, pendant ce temps,
compliquée du côté anglais. » — « C'est là, concluais-je, un
des points qui empêchent, pour ce qui nous concerne, que
nos deux pays puissent établir entre leurs politiques le
concert qui serait, à mon avis, très utile à l'Europe et au
monde. »
Ainsi, tout était clair et triste. Ce qui suivit ne le fut pas
moins. Deux jours après l'échange des messages, l'épreuve
de force s'engagea. Cela commença le 8 mai, à Beyrouth,
où l'on célébrait la Victoire. Des cortèges de soldats arabes,
appartenant à la Division britannique qui arrivait de Pa-
lestine, défilèrent en insultant la France. Au cours des journées
suivantes, de multiples attentats furent commis contre des
Français dans des localités syriennes sans que la gendarmerie
fît rien pour les empêcher. Il faut dire que cette gendarmerie,
qui s'était montrée exemplaire tant qu'elle relevait de l'au-
torité française, avait changé du tout au tout depuis que,
deux ans plus tôt, nous l'avions transmise au gouvernement
syrien. Comme le commandement britannique s'était ins-
titué fournisseur de l'armement des gendarmes, en dépit des
avertissements prodigués par nos représentants, M. Choukri
Kouatly et ses ministres disposaient de 10 000 hommes équipés
à la moderne. Ils allaient les utiliser pour fomenter et appuyer
les troubles. Quant aux négociations que le général Beynet
tentait d'engager avec Damas, il n'en sortait naturellement
rien.
Cependant, le 27 mai, les forces françaises et les troupes
spéciales avaient maîtrisé le désordre dans toutes les régions
du pays, à l'exception du Djebel-Druze où nous n'avions
que quelques isolés. C'est alors que les ministres syriens et
leurs conseillers britanniques, voyant que le jeu tournait à
leur déconfiture, jetèrent les atouts sur la table. Le 28 mai,
à Damas, tous nos postes furent attaqués par des bandes
d'émeutiers et des unités constituées de la gendarmerie
syrienne, le tout armé de mitraillettes, mitrailleuses et gre-
nades anglaises. Vingt-quatre heures durant, la fusillade cré-
190 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
pita dans Damas. Mais, le 29, il apparut que les nôtres avaient
tenu bon. Au contraire, les insurgés, passablement éprouvés,
avaient dû se réfugier dans les bâtiments publics : parlement,
hôtel de ville, direction de la police, sérail, banque de Syrie, etc.
Pour en finir, le général Oliva-Roget, délégué français en
Syrie, donna l'ordre de réduire ces centres de l'insurrection.
Ce fut fait dans les vingt-quatre heures par nos Sénégalais
et quelques compagnies syriennes ; deux canons et un avion
y étant également employés. Dans la soirée du 30 mai, l'auto-
rité française était maîtresse de la situation et les ministres
syriens, emmenés dans des voitures de la légation britannique,
avaient gagné une prudente retraite en dehors de la capitale.
Pendant ces trois semaines d'émeute, les Anglais n'avaient
pas bougé. Au Caire, Sir Edward Grigg leur ministre d'État
chargé des Affaires d'Orient et le général Paget leur Com-
mandant en chef étaient restés impassibles. Au Levant, le
général Pilleau, commandant leur IX e Armée, n'avait, à
aucun moment, fait mine de mettre en œuvre les forces
considérables dont il disposait partout. A Londres, régnait
le silence. Le 27 mai, la réception faite à Paris, par moi-
même et par la ville, au maréchal Montgomery, que je dé-
corai solennellement aux Invalides, s'était déroulée le mieux
du monde. Tout se passait, au fond, comme si nos « alliés »
se bornaient à marquer les coups, tant qu'ils pensaient que
les troupes spéciales nous refuseraient l'obéissance et que
nous perdrions le contrôle des événements. Vingt-trois jours
durant, les raisons qui, à en croire Churchill, les eussent
justifiés à arrêter le conflit, même « les nécessités de la lutte
contre le Japon », même « l'obligation de protéger les com-
munications des Alliés vers les Indes et le Pacifique et
d'assurer le libre passage du pétrole », même « le devoir d'em-
pêcher tout désordre où que ce soit en Orient », ne les déter-
minèrent pas à sortir de leur passivité. Nous ne le leur
demandions d'ailleurs pas. Mais, dès qu'ils virent que l'émeute
s'effondrait, leur attitude changea tout à coup. L'Angleterre
menaçante se dressa devant la France.
Dans la soirée du 30 mai, Massigli, notre ambassadeur, fut
convoqué par M. Churchill en présence de M. Eden. C'était
pour recevoir une grave communication. Par la bouche du
Premier Ministre, le gouvernement britannique demandait au
gouvernement français de faire cesser le feu à Damas et an-
nonçait que, si le combat devait se poursuivre, les forces de
Sa Majesté ne pourraient rester passives.
DISCORDANCES 191
Sitôt prévenu, je reconnus en moi-même que les nôtres,
se trouvant dans le cas d'être attaqués à la fois par les troupes
britanniques et par les insurgés syriens, étaient placés dans
une situation qu'ils ne pourraient soutenir. D'ailleurs, le
compte rendu que nous recevions de Beynet, à l'heure même
où la démarche anglaise parvenait à notre connaissance, pré-
cisait que « les troupes françaises avaient occupé tous les
points de la ville de Damas d'où le feu était dirigé contre
nos établissements. » Notre action militaire avait donc atteint
son but. Quels que pussent être les sentiments qui bouillon-
naient dans mon âme, je jugeai qu'il y avait lieu de prescrire
la suspension d'armes pour autant qu'on tirât encore et,
tout en maintenant les positions acquises, de ne pas nous
opposer aux mouvements que les troupes britanniques en-
treprendraient de leur côté. Georges Bidault, dans le ressort
de qui se trouvait notre délégation générale au Levant et
qui souhaitait ardemment que les choses n'aillent pas à la
catastrophe, télégraphia dans ce sens à Beynet, le 30 mai à
23 heures, avec mon assentiment. L'ambassade britannique
fut informée et Massigli reçut l'instruction d'en prévenir aus-
sitôt Eden.
Si, du côté britannique, il ne s'était réellement agi que
d'obtenir le « cessez-le-feu », on s'en serait tenu là. Mais on
voulait bien autre chose. C'est pourquoi, Londres, apprenant
que les Français avaient décidé de suspendre l'emploi des
armes, se hâta de déployer une mise en scène d'avance pré-
parée en vue d'infliger à la France une humiliation publique.
M. Churchill, évidemment informé de la fin du combat à
Damas, allait lancer, après coup, un menaçant ultimatum,
certain que nous ne pourrions y répondre par les moyens ap-
propriés, voulant se poser à bon compte en protecteur des
Arabes et espérant qu'en France la secousse entraînerait pour
de Gaulle un affaiblissement politique, peut-être même la
perte du pouvoir.
Le 31 mai, à 4 heures, M. Eden lut à la Chambre des Com-
munes le texte d'un message qu'à l'en croire j'avais reçu du
Premier Ministre. Pourtant, le Secrétaire d'État savait, qu'à
cette heure-là, je n'avais rien reçu du tout. « En raison », me
déclarait Churchill par-dessus les bancs des Communes, « de
la grave situation qui s'est produite entre vos troupes et les
États du Levant et des sévères combats qui ont éclaté, nous
avons le profond regret d'ordonner au Commandant en chef
en Orient d'intervenir afin d'empêcher que le sang coule
192 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
davantage. Nous le faisons dans l'intérêt de la sécurité de
l'ensemble de l'Orient et des communications pour la guerre
contre le Japon. En vue d'éviter qu'il y ait collision entre
les forces britanniques et les forces françaises, nous vous
invitons à donner aux troupes françaises l'ordre immédiat
de cesser le feu et de se retirer dans leurs cantonnements.
Quand le feu aura cessé et que l'ordre sera rétabli, nous serons
disposés à commencer des discussions tripartites à Londres. »
Ainsi, le gouvernement britannique étalait devant l'univers,
non seulement le conflit qu'il créait lui-même contre nous,
mais encore l'insulte qu'il faisait à la France dans un moment
où celle-ci n'était pas en mesure de la relever. Il avait pris,
au surplus, toutes les dispositions voulues pour empêcher
que la notification officielle du cessez le feu lui parvienne,
de notre part, avant qu'il lance à tous les échos sa som-
mation. A Londres, M. Eden s'était arrangé pour ne pas
recevoir Massigli avant la séance des Communes, en dépit
des demandes d'audience que notre ambassadeur multi-
pliait depuis le matin. Quant au message de Churchill, il
me serait remis à 5 heures, soit une heure après qu'il eut
été lu aux députés britanniques. Ce retard, qui ajoutait à
l'insolence du texte une atteinte à tous les usages, ne pouvait
avoir d'autre but que d'éviter que je puisse, à temps, faire
connaître que le combat était arrêté à Damas et enlever tout
prétexte à l'ultimatum anglais. Je dois dire que M. Duff Cooper,
ne voulant pas associer sa personne à une manœuvre de cette
espèce, s'abstint de me rendre lui-même le factum de son
Premier Ministre. Ce fut fait par le conseiller de l'ambassade
britannique qui s'adressa à Gaston Palewski.
Je ne fis, naturellement, aucune réponse au Premier anglais.
Au cours de la nuit, j'adressai à Beynet des instructions ex-
plicites relativement à la conduite que nos troupes avaient à
tenir : « Ne pas reprendre le combat à moins qu'elles n'y
fussent contraintes ; conserver leurs positions contre qui que
ce soit ; n'accepter en aucun cas les ordres du commandement
anglais. » Le 1 er juin, notre Conseil des ministres se réunit
et prit connaissance de toutes les dépêches et informations
reçues et envoyées les jours précédents. Le Conseil se montra
unanimement solidaire de ce qui avait été fait et de ce qui
était prescrit. Je dois dire que le sentiment des ministres
ne fut pas la crainte qu'on en vînt à un conflit armé, puisque
nous étions disposés à l'éviter et que, dans les menaces pro-
férées par les Britanniques, la part du bluff était évidente.
DISCORDANCES l'J3
Mais tous partagèrent la tristesse irritée que j'éprouvais moi-
même à voir la Grande-Bretagne abîmer les fondements de
l'alliance. Un peu plus lard, je fis savoir publiquement
ce qui s'était passé, tant à Damas qu'à Londres et à
Paris. Mon communiqué mettait en lumière le fait que
l'ordre de cesser le feu avait été donné à nos troupes
le 30 mai dans la soirée et exécuté plusieurs heures
avant que les Anglais ne procèdent à leur mise en
demeure. Je notais que celle-ci m'était, à dessein, parvenue
après qu'elle eut été publiée à Londres. Enfin, je répétais
que le gouvernement français avait prescrit aux troupes
françaises de garder leurs positions.
Au cours de cette même journée du 1 er juin, le général
Paget vint à Beyrouth et remit au général Beynet un ulti-
matum détaillé. Aux termes de ce document, l'Anglais, qui
s'intitulait : « Commandant suprême sur le théâtre d'Orient »,
bien qu'il n'y eût plus, à 10 000 kilomètres à la ronde de ce
« théâtre », un seul ennemi à combattre, déclarait « qu'il
avait reçu de son gouvernement l'ordre de prendre le com-
mandement en Syrie et au Liban. » A ce titre, il sommait les
autorités françaises « d'exécuter sans discussion tous les
ordres qu'il leur donnerait. » Pour commencer, il prescrivait
à nos troupes « de cesser le combat et de se retirer dans leurs
casernes. » Le général Paget avait déployé, à l'occasion de
sa visite, une provocante parade militaire. Plusieurs esca-
drilles de chasse escortaient l'avion qui l'amenait à Beyrouth.
Pour aller de l'aérodrome jusqu'à la résidence du délégué
général français, il s'était fait précéder d'une colonne de
tanks et suivre d'une file de véhicules de combat dont les
occupants, en traversant la ville et passant devant nos postes,
tenaient leurs armes braquées.
Le général Beynet ne manqua pas de dire au général Paget,
qu'en fait d'ordres, il n'avait à en recevoir que du général
de Gaulle et de son gouvernement. Il fit remarquer que l'in-
jonction de cesser le combat n'avait, pour l'heure, aucun
objet, puisque c'était déjà fait sur l'ordre que lui-même,
Beynet, avait donné d'après mes instructions. À présent, nos
troupes resteraient là où elles étaient. Quant aux forces
britanniques, elles pouvaient, aujourd'hui comme hier, aller
et venir à leur guise. Nous ne nous y opposions pas. Le
délégué-général ajouta, cependant, qu'il espérait que Paget
et ses troupes s'abstiendraient d'essayer de contraindre les
nôtres et de prendre la responsabilité d'une déplorable col-
t. m. lt
194 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
lision. Pour sa part, il demeurait prêt à régler, comme
auparavant, avec le commandement britannique, les
questions de cantonnements, de ravitaillement, de circu-
lation, communes aux deux armées. Le général Paget, ses
tanks, ses véhicules de combat, ses escadrilles, se retirèrent
alors sans fracas.
Beynet ne tarda pas à savoir qu'il était couvert. Quand
j'eus pris connaissance de la communication qui lui avait été
faite, je lui mandai aussitôt : « Je vous réitère les ordres que
je vous ai donnés... Nos troupes ont à se concentrer sur des
positions fixées par le commandement français et à s'y
tenir en attente. En aucun cas elles ne sauraient être su-
bordonnées au commandement britannique... Nous souhai-
tons que ne vienne pas à s'imposer la nécessité de nous op-
poser par la force aux forces britanniques. Mais cela ne va
que jusqu'au point à partir duquel nous perdrions la pos-
sibilité d'employer nos armes, ce que le comportement des
Anglais peut rendre nécessaire. S'ils menacent de faire feu
sur nous, dans quelques circonstances que ce soit, nous devons
menacer de faire feu sur eux. S'ils tirent, nous devons tirer.
Veuillez indiquer cela très clairement au commandement
britannique, car rien ne serait pire qu'un malentendu. »
Pour qu'il n'y eût pas, non plus, de malentendu dans l'opi-
nion nationale et mondiale, je fis, le 2 juin, une conférence
de presse. Jamais encore l'affluence des journalistes étrangers
et français n'avait été plus nombreuse. J'exposai l'affaire
sans insultes, mais sans ménagements, pour nos anciens alliés.
Enfin, le 4, je convoquai l'ambassadeur de Grande-Bretagne,
le fis asseoir et lui dis : « Nous ne sommes pas, je le reconnais,
en mesure de vous faire actuellement la guerre. Mais vous
avez outragé la France et trahi l'Occident. Cela ne peut être
oublié. » Duff Cooper se leva et sortit.
M. Churchill, piqué au vif, prit le lendemain la parole aux
Communes en déclarant qu'il allait me répondre. Il proclama
que son gouvernement désirait que se maintienne l'alliance
de l'Angleterre et de la France. Comme si l'abus de la force
qui venait d'être commis n'infligeait pas à l'amitié que les
Français portaient aux Anglais une blessure empoisonnée. Il
prétendit, une fois de plus, justifier l'intervention britan-
nique au Levant par la responsabilité que son pays, suivant
lui, assumait dans tout l'Orient. Mais il ne dit pas un mot
de l'engagement formel pris par la Grande-Bretagne, le
25 juillet 1941, sous la signature de son ministre d'État Oliver
DISCORDANCES 195
Lyttelton de respecter la position de la France en Syrie et
au Liban, de ne point y interférer dans notre politique et de
ne pas s'y mêler de l'ordre public. Il reconnut que la gendar-
merie et la police syriennes avaient reçu des Anglais les
armes qu'elles utilisaient, à présent, contre les Français, mais
il crut devoir affirmer, — ce qui était vraiment dérisoire, —
que le gouvernement français avait approuvé cette initiative
britannique. Il exprima le regret de n'avoir pas su que Paris
avait donné l'ordre de cesser le feu avant que Londres lançât
l'ultimatum et s'excusa de ne m'en avoir fait parvenir le
texte qu'une heure après la lecture aux Communes. Mais,
de ce retard, il ne donna, — et pour cause ! — aucune sorte
d'explication. D'ailleurs, si le Premier Ministre pouvait
feindre d'avoir ignoré, jusqu'au 31 mai à 4 heures de l'après-
midi, que le combat était terminé, cette lacune de son infor-
mation se trouvait, dans tous les cas, comblée le 1 er juin.
Or, c'est ce jour-là que, sur son ordre, Paget était venu
notifier à Beynet, sous l'appareil d'une hostilité prête à se
traduire en actes, tous les détails du « diktat ».
Il est vrai que si le Premier Ministre avait fait fond sur
l'isolement où la crise placerait de Gaulle dans les milieux diri-
geants français il ne s'était guère trompé. Tout comme c'avait
été le cas lors de la convocation adressée par Roosevelt au
lendemain de Yalta, je me trouvai, dans l'affaire du Levant,
privé de soutien efficace chez la plupart des hommes qui
jouaient un rôle public. Sous le couvert des précautions dont
on croyait encore devoir user vis-à-vis de moi, ce furent
tantôt le malaise et tantôt la réprobation que mon action
suscita chez presque tous les gens d'influence et les person-
nages en place.
Tout d'abord, le personnel de notre diplomatie ne se
conformait que de loin à l'attitude que j'avais prise. Pour
beaucoup des hommes qui étaient en charge des relations
extérieures, l'accord avec l'Angleterre était une sorte de
principe. Quand, du fait des Britanniques, cet accord se
trouvait rompu, ce qui paraissait essentiel c'était de le ré-
tablir, en négociant à tout prix pour aboutir quoi qu'il nous
en coûtât. Aussi la question du Levant était-elle considérée
par ces spécialistes comme une espèce de boîte à chagrin,
qu'il fallait manier de manière à éviter, avant tout, une
brouille avec la Grande-Bretagne. Mais, entre l'impulsion
que je cherchais à donner et le comportement de ceux qui
rédigeaient les notes, entretenaient les contacts, inspiraient
196 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
les informations, le décalage était trop apparent pour échapper
à nos partenaires, ce qui altérait l'effet de ma propre fermeté.
Il en était de même du ton pris par la presse française.
J'avoue que dans cette crise, où j'avais la conviction qu'une
attitude catégorique de notre opinion publique eût fait reculer
les Anglais, je trouvais très décevants les commentaires de
nos journaux. Ceux-ci, au lieu de témoigner de la résolution
nationale, montraient surtout le souci d'amenuiser l'événe-
ment. Les articles qu'ils lui accordaient, réservés, en place
médiocre, faisaient voir que, pour les feuilles françaises, la
cause était entendue, c'est-à-dire perdue, et qu'on avait hâte
de s'occuper d'autre chose. Parfois, des griefs s'exprimaient
mais c'était à l'encontre du général de Gaulle, dont la téna-
cité semblait téméraire et intempestive.
L'Assemblée consultative ne m'appuya pas davantage.
C'est le 17 juin seulement, soit trois semaines après l'inter-
vention anglaise, qu'elle aborda le sujet. Le ministre des
Affaires étrangères fit l'exposé des événements devant une
assistance contrainte. Ensuite, divers orateurs défilèrent à
la tribune. Maurice Schumann, le P. Carrière, condamnèrent
les émeutes soulevées contre nous, firent l'éloge de ce que
la France avait réalisé en Orient et déplorèrent en fort bons
termes l'attitude prise par la Grande-Bretagne. Mais ils
n'obtinrent qu'un succès relatif. Georges Gorse releva, lui
aussi, le caractère inacceptable de l'intervention anglaise.
Mais il n'en adressa pas moins des reproches au gouvernement.
Après quoi, MM. Florimond Bonté, André Hauriou, Marcel
Astier et, surtout, M. Pierre Cot, firent le procès de la France
et le mien et obtinrent l'approbation de presque toute l'assis-
tance,
A entendre leurs propos ainsi que les applaudissements
qui leur étaient prodigués, ce qui arrivait en Syrie était la
conséquence d'une politique abusive que nous avions menée
de tous temps. Pour en sortir, il n'était que de nous présenter
aux peuples du Levant sous les traits de la France libéra-
trice, éducatrice, et révolutionnaire, tout en les laissant à
eux-mêmes. Il y avait là une contradiction que ces étranges
Jacobins ne se souciaient pas de résoudre. En outre, leur
idéologie considérait la question sans tenir compte des réa-
lités qu'étaient les émeutes, le meurtre de nos nationaux,
les obligations du mandat, la volonté britannique de nous
chasser de la place. Ils n'eurent pas un mot pour saluer
l'œuvre civilisatrice que la France avait accomplie en Syrie
DISCORDANCES 197
et au Liban, l'indépendance que j*avais moi-même accordée
aux deux États, la place que mon gouvernement venait de
leur obtenir parmi les Nations unies, les efforts de nos soldats
qui, lor3 de la première guerre mondiale, contribuèrent à les
libérer du joug de l'Empire ottoman et, au cours de la seconde,
aidèrent à les protéger de la domination d'Hitler.
Quant à moi, j'attendais que, de cette réunion d'hommes
voués aux affaires publiques, il s'en levât, ne fût-ce qu'un
seul, pour déclarer : « L'honneur et l'intérêt de notre pays
sont en cause. Dans le temps et sur le terrain où l'un et
l'autre se trouvent battus en brèche, il est vrai que nous ne
sommes pas actuellement les plus forts. Mais nous ne re-
nonçons pas à ce qui esc notre droit. Que ceux qui l'ont violé
sachent qu'ils ont, en même temps, gravement blessé l'al-
liance qui nous unissait. Qu'ils sachent que la France en tire
les conséquences au moment où elle commence à recouvrer
sa puissance et son rayonnement. »
Mais nul ne tint ce langage, sauf moi-même à la fin du
débat. L'Assemblée m'écouta avec une attention tendue.
Elle m'applaudit, comme d'habitude, quand je quittai la
tribune. Après quoi, elle vota une motion dépourvue de toute
vigueur et qui exprimait, en fait, le renoncement. Il me fallut
déclarer que le texte n'engageait pas la politique du gouver-
nement. Cette occasion me fit mesurer la profondeur du
désaccord qui, au-dessous des apparences, me séparait des
catégories politiques quant aux affaires extérieures du pays.
Entre temps, l'intervention britannique en Syrie avait eu
pour effet d'y déclencher une nouvelle vague d'agitation
antifrançaise, sans qu'il fût cette fois possible à nos faibles
éléments, menacés à dos par les Anglais, de maîtriser la situa-
tion. Le général Beynet avait donc pris le parti de les re-
grouper en dehors des grandes villes, celles-ci étant aussitôt
occupées par les Britanniques. Il en résultait de multiples et
sanglantes agressions, dont étaient victimes nos nationaux.
Sur quoi, nos « alliés », sous prétexte d'éviter des heurts,
avaient expulsé, de Damas, d'Alep, de Homs, de Hama, de
Deir-ez-Zor, les civils français qui y étaient encore. D'autre
part, l'impossibilité où nous nous trouvions d'assurer le main-
tien de l'ordre, ainsi que l'excitation des esprits, risquaient
de jeter, à la longue, le désarroi dans les troupes syriennes.
L'autorité française avait donc renoncé à les garder sous sa
coupe.
Au cours de l'été, il s'établit sur le territoire syrien un
198 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
état d'équilibre instable, entre les Français qui tenaient tou-
jours certains points : abords d'Alep et de Damas, port de
Lattaquié, base aérienne de Rayak, etc., les Anglais qui
s'étaient installés dans la plupart des villes et s'efforçaient,
sans succès, d'y ramener la tranquillité et les nationalistes
qui s'en prenaient, maintenant, aux Britanniques et récla-
maient le départ de toutes les forces étrangères. Au Liban,
par contraste, les populations restaient calmes, bien qu'à
Beyrouth les dirigeants joignissent leurs revendications à
celles des gens de Damas.
Dans de telles conditions, je n'éprouvais aucune hâte à
procéder à un règlement. Aussi la proposition de conférence
tripartite : France, Angleterre, États-Unis, que M. Churchill
avait faite, ne reçut-elle de nous aucune réponse. Mais la
façon dont les Anglo-Saxons se comportaient à notre égard
justifiait que nous jetions un pavé dans leur mare diploma-
tique. Comme la Russie soviétique nous avait, dès le 1 er juin,
remis une note exprimant le souci que lui inspiraient les
troubles survenus dans cette partie du monde, comme,
d'autre part, l'Egypte, la Palestine, l'Irak, frémissaient du
désir d'être affranchis des Britanniques, je déclarai publi-
quement, le 2 juin, que la question devait être, dans son
ensemble, soumise à^ une conférence des cinq « grands » :
France, Angleterre, États-Unis, Union Soviétique, Chine. La
note que nous adressâmes à ce sujet alléguait que ces cinq
États venaient d'être reconnus comme membres permanents
du Conseil des Nations Unies et, qu'en attendant la mise
au point de cette organisation, c'est à eux qu'il appartenait
de se saisir d'un problème intéressant la paix du monde.
Notre projet fut, naturellement, repoussé par les Anglais et
par les Américains avec une sombre fureur. Il en fut de
même de celui, que nous avançâmes ensuite, de porter toute
l'affaire d'Orient devant les Nations Unies qui venaient d'être
constituées.
Tout restait donc en suspens. Au point où en étaient les
choses, mieux valait qu'il en fût ainsi. J'étais, en effet, con-
vaincu que la tentative des Anglais de se substituer à nous
à Damas et à Beyrouth se solderait par un échec. D'ailleurs,
le jour viendrait bientôt où la mise en marche de l'Organisa-
tion des Nations Unies rendrait caduque la responsabilité que
la Société des Nations avait naguère confiée à la France en
Syrie et au Liban. Nous serions alors justifiés à retirer nous-
mêmes du Levant les derniers signes de notre autorité, sans
DISCORDANCES 199
avoir toutefois, abandonné celle-ci à aucune autre puissance.
Bien entendu et dans tous les cas, nos troupes ne quitteraient
pas la place tant que les forces britanniques y resteraient.
Quant à la suite, je ne doutais pas que l'agitation soutenue
au Levant par nos anciens alliés déferlerait dans tout l'Orient
contre ces apprentis-sorciers et, qu'au total, les Anglo-
Saxons paieraient cher, un jour ou l'autre, l'opération qu'ils
y avaient menée contre la France.
Mais, tandis que les Britanniques nous malmenaient au
Levant, le consentement général des peuples n'en réintégrait
pas moins la France à la place qu'elle occupait naguère parmi
les États de premier rang. On eût dit que le monde saluait
cette résurrection comme une espèce de miracle, se hâtait
d'en profiter pour nous remettre là où il nous avait toujours
vus et pensait, qu'au milieu de ses nouvelles inquiétudes, il
aurait besoin de nous. C'est à San Francisco que s'opérait
la démonstration. La Conférence, réunie le 25 avril, s'y ter-
minait le 26 juin, après avoir adopté la Charte des Nations
Unies. Franklin Roosevelt était mort une semaine avant
l'ouverture. — Quel homme vécut jamais une réussite ache-
vée? — Mais le plan qu'avaient adopté les délégations unani-
mes était celui du grand Américain.
Reprenant une idée qui avait hanté i'esprit de plusieurs
philosophes et de quelques hommes d'État, enfanté la So-
ciété des Nations, puis échoué en raison de la défection des
États-Unis et des faiblesses des démocraties, Roosevelt vou-
lait qu'il sortît du conflit une organisation mondiale de la
paix. Dans nos conversations de Washington, l'année pré-
cédente, le Président m'avait fait sentir à quel point lui
tenait à cœur cette monumentale construction. Pour son
idéologie, la démocratie internationale était comme une
panacée. Suivant lui, les nations, ainsi confrontées, exami-
neraient leurs litiges et prendraient dans chaque cas les
mesures voulues pour empêcher qu'on en vienne à la guerre.
Elles coopéreraient, également, au progrès du genre humain.
« Grâce à cette institution », me disait-il, « c'en sera fini de
l'isolationnisme américain et, d'autre part, on pourra associer
au monde occidental la Russie longtemps reléguée. » En
outre, bien qu'il n'en parlât pas, il comptait que la foule
des petits pays battrait en brèche les positions des puissances
« colonialistes » et assurerait aux États-Unis une vaste clien-
tèle politique et économique.
A Dumbarton Oaks, puis à Yalta, l'Amérique, la Grande-
200 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Bretagne et ia Russie s'étaient mises d'accord but une cons-
titution destinée aux Nations Unies. L'assentiment de la
Chine avait été obtenu. En revenant de Crimée, on avait
demandé celui de la France et prié Paris de se joindre à
Washington, Londres, Moscou et Tchoung-King pour lancer
les invitations à la Conférence de San Francisco. Après mûr
examen, nous avions décliné la proposition que nous faisaient
les quatre autres « grands » d'être, avec eux, puissance invi-
tante. Il ne nous convenait pas, en effet, de recommander
à 51 nations de souscrire à des articles rédigés en dehors de
nous.
Pour ma part, c'est avec sympathie, mais non sans cir-
conspection, que j'envisageais l'organisation naissante. Certes,
son objet universel était, en soi, fort estimable et conforme
au génie français. Il pouvait sembler salutaire que les causes
des conflits menaçants fussent évoquées par l'instance inter-
nationale et que celle-ci s'employât à rechercher des com-
promis. De toute manière, il était bon que, par intervalles,
les États prissent contact en présence des opinions publiques.
Toutefois, à la différence de ce que Roosevelt pensait, de ce
que Churchill laissait supposer, de ce que Staline faisait
semblant de croire, je ne m'exagérais pas la valeur des
« Nations Unies ».
Les membres en seraient des États, c'est-à-dire ce qu'il y
a au monde de moins impartial et de plus intéressé. Leur
réunion pourrait, assurément, formuler des motions poli-
tiques, mais non pas rendre des arrêts de justice. Pourtant,
il fallait prévoir qu'elle se prétendrait qualifiée pour ceci
comme pour cela. D'autre part, ses délibérations, plus ou
moins tumultueuses, se déroulant en la présence d'innom-
brables rédacteurs, émetteurs et projecteurs, risquaient fort
de contrarier les négociations proprement diplomatiques qui
sont, dans presque tous les cas, les seules fécondes en raison
de leur caractère de précision et de discrétion. Enfin, on
devait présumer que beaucoup de petits pays seraient auto-
matiquement défavorables aux grandes puissances, dont la
présence et les territoires s'étendaient au loin dans le monde,
touchaient à des frontières multiples et inspiraient à beau-
coup de l'envie ou de l'inquiétude. L'Amérique et la Russie
avaient, sans doute, assez de forces pour qu'on dût les mé-
nager. L'Angleterre, relativement intacte, gardait des moyens
de manœuvre. Mais la France, que la guerre laissait terri-
blement ébranlée et qu'allaient assaillir en Afrique et en
DISCORDANCES 201
Asie toutes sortes de revendications, quelle audience trou-
verait-elle à l'occasion de ses difficultés?
C'est pourquoi, je donnai à notre délégation l'instruction
de ne pas se répandre en redondantes déclarations, comme
l'avaient fait, jadis, à Genève, beaucoup de nos représentants,
mais d'observer, au contraire, une attitude réservée. Elle le
fit et s'en trouva bien, sous la direction successive de Georges
Bidault, qui prenait part pour la première fois à un concile
international, et du président Paui-Boncour, dont la pratique
des débats de la Société des Nations avait fait un maître en
la matière. La prudence montrée par la représentation fran-
çaise ne l'empêcha pas de prendre place, tout naturellement,
dans l'aréopage des cinq « grands » qui mena l'affaire de
bout en bout. Elle obtint, à San Francisco, ce à quoi nous
tenions le plus. C'est ainsi que, malgré certaines hostilités,
le français fut reconnu comme l'une des trois langues offi-
cielles des Nations Unies. D'autre part, en dehors du droit
de veto appartenant à la France comme aux autres grandes
puissances, le projet primitif de la Charte était amendé de
manière à faire de 1' « assemblée générale » le contrepoids du
« conseil de sécurité » et, en même temps, à freiner les im-
pulsions de l'assemblée, en exigeant, pour ses motions, la
majorité des deux tiers. Il était spécifié, en outre, que l'exa-
men des litiges par l'Organisation ne suspendrait aucune-
ment la mise en œuvre des traités d'alliance. Enfin, le sys-
tème des « trusteeships », sous lequel on apercevait des
intentions malveillantes à l'égard de l'Union Française,
comporterait d'étroites limitations.
Les Nations Unies étaient nées. Mais leur session, consacrée
à leur constitution, n'avait pas eu à s'occuper des problèmes
posés par la fin du conflit. Américains et Britanniques cou-
raient sans nous à Potsdam, afin d'y rencontrer les Russes
et de fixer avec eux ce que l'on ferait en pratique. La
réunion s'ouvrit le 17 juillet. Dans l'esprit de Truman et de
Churchill, il s'agissait de mettre au point, d'accord avec
Staline, ce qu'on avait projeté à Téhéran, puis décidé à
Yalta, au sujet de l'Allemagne, de la Pologne, de l'Europe
centrale, des Balkans ; les Anglo-Saxons espérant qu'ils
pourraient revenir, dans l'application, sur ce qu'ils avaient
concédé dans le principe. Les « Trois » s'entendraient éga-
lement sur les conditions dans lesquelles la Russie soviétique
prendrait part, in extremis, à la guerre contre le Japon.
Que nos alliés d'hier se réunissent encore en notre absence.
202 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
— d'ailleurs pour la dernière fois, — le procédé ne pouvait
que nous causer un renouveau d'irritation. Mais, au fond,
nous jugions préférable de n'être pas introduits dans des dis-
cussions qui ne pouvaient, désormais, être que superféta-
toires.
Car les faits étaient accomplis. L'énorme morceau d'Eu-
rope que les accords de Yalta abandonnaient par avance
aux Soviets se trouvait maintenant dans leurs mains. Même,
les armées américaines, ayant dans les derniers jours du
combat dépassé la limite prévue en Allemagne, s'étaient
ensuite repliées de 150 kilomètres. Les Russes seuls occu-
paient la Prusse et la Saxe. Ils avaient, sans plus attendre,
annexé la partie du territoire polonais située à l'Est de la
« ligne Gurzon », transféré les habitants sur l'Oder et sur la
Neisse occidentale et chassé vers l'Ouest les populations
allemandes de Silésie, de Posnanie et de Poméranie. Ainsi
était, bel et bien, tranchée par eux la question des frontières.
D'autre part, à Varsovie, Budapest, Sofia, Belgrade, Tirana,
les gouvernants qu'ils avaient investis étaient à leur dis-
crétion et presque tous de leur obédience. Aussi la soviéti-
sation s'y développait-elle rapidement. Mais ce n'était là
que la suite fatale de ce dont on avait convenu à la confé-
rence de Crimée. Les regrets qu'en éprouvaient maintenant
Britanniques et Américains étaient tout à fait superflus.
Quant à l'intervention soviétique sur le théâtre du Paci-
fique, à quoi pourrait-elle servir? Les bombes atomiques
étaient prêtes. En arrivant à Potsdam, Truman et Churchill
apprenaient la réussite des expériences du Nevada. D'un
jour à l'autre, le Japon allait donc subir les effroyables ex-
plosions et, par conséquent, se rendre. L'engagement que
prendraient les Russes d'entrer, à présent, dans la guerre
n'entraînerait aucune conséquence au point de vue de l'issue
militaire. Mais la contrepartie serait le droit reconnu au
Kremlin de se mêler, à titre de vainqueur, aux affaires d'Ex-
trême-Orient. Pour l'Asie, comme pour l'Europe, tout per-
mettait donc de prévoir que Potsdam ne réaliserait d'entente
durable sur aucun point et préparerait, au contraire, des
frictions indéfinies entre Soviets et Anglo-Saxons.
Cette perspective devait me convaincre qu'il valait mieux
n'avoir pas fait le voyage. J'avais, certes, pu regretter de ne
pas m'être trouvé présent à Téhéran. J'y aurais, en effet,
défendu, quand il en était temps, l'équilibre du vieux con-
tinent. Plus tard, je m'étais irrité de n'avoir pu prendre part
DISCORDANCES 203
à Yalta, parce qu'il restait, alors, quelques chances d'em-
pêcher que le rideau de fer vînt à couper l'Europe en deux.
Maintenant, tout était consommé. Qu'aurais- je été faire à
Potsdam?
A peine paru le communiqué publié par la Conférence,
nous sûmes qu'elle se terminait par une sorte de débandade.
En dépit des trésors de conciliation prodigués par M. Truman
et des protestations véhémentes de M. Churchill, le géné-
ralissime Staline n'était entré dans aucun accommodement.
En Pologne notamment, l'entrée de MM. Mikolajczyk, Grab-
ski, Witos et Stanczyk dans l'exécutif formé sur la base du
Comité de Lublin avait pu amener Washington et Londres
et nous obliger nous-mêmes à reconnaître le gouvernement
dirigé par MM. Bierut et Osuska-Morawski, mais on s'était
bientôt aperçu que le caractère totalitaire du pouvoir à
Varsovie n'en était pas atténué. En ce qui concernait l'Asie,
Staline, moyennant sa promesse de déclencher la guerre au
Japon, obtenait que fussent attribués à la Russie l'archipel
des Kouriles et la moitié de Sakhaline, que la Corée fut
livrée aux Soviets au nord du 38 e parallèle et qu'on arrachât
à Chiang-Kaï-Shek la Mongolie extérieure. Celle-ci deviendrait
une « république populaire. » Il est vrai que, pour ce prix-là,
le généralissime donnait l'assurance qu'il n'interviendrait pas
dans les affaires intérieures de la Chine. Mais il n'en four-
nirait pas moins aux communistes de Mao-Tsé-Tung le sou-
tien et l'armement qui devaient, avant peu, leur permettre
de l'emporter. Au total, bien loin de consacrer la coopéra-
tion mondiale de l'Amérique et de la Russie, à quoi Roosevelt
avait sacrifié l'équilibre de l'Europe, la conférence de Pots-
dam aiguisait leur opposition.
M. Churchill était parti avant la fin, écarté du pouvoir
par les électeurs anglais. Au lendemain de la reddition du
Reich, l'union nationale, qui durait depuis six ans, s'était
rompue en Grande-Bretagne. Des élections avaient eu lieu
et voici que, le 25 juillet, le dépouillement des suffrages as-
surait aux travaillistes la majorité aux Communes. Le Pre-
mier Ministre, chef du parti conservateur, devait donc se retirer.
Pour les esprits portés aux illusions du sentiment, cette
disgrâce, infligée soudain par la nation britannique au grand
homme qui l'avait glorieusement menée jusqu'au salut et à
la victoire, pouvait paraître surprenante. Il n'y avait là,
cependant, rien qui ne fût conforme à l'ordre des choses
humaines. Car, dès lors que la guerre cessait, l'opinion et la
204 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SÀLUT
politique dépouillaient la psychologie de l'union, de l'élan,
du sacrifice, pour écouter les intérêts, les préjugés, les anta-
gonismes. Winston Churchill y perdait, non certes son auréole
ni sa popularité, mais bien l'adhésion générale qu'il avait
obtenue comme guide et comme symbole de la patrie en
danger. Sa nature, identifiée à une magnifique entreprise, sa
figure, burinée par les feux et les froids des grands événements,
devenaient inadéquates au temps de la médiocrité.
Ce départ facilitait, à certains égards, les affaires fran-
çaises; à d'autres, non. En tout cas, j'y assistai avec mélan-
colie. Il est vrai qu'au sein de l'alliance Churchill ne me
ménageait pas. En dernier lieu, au sujet du Levant, son com-
portement avait même été celui d'un adversaire. En somme,
il m'avait soutenu aussi longtemps qu'il me prenait pour le
chef d'une fraction française qui lui était favorable et dont il
pourrait se servir. D'ailleurs, ce grand politique ne laissait pas
d'être convaincu que la France restait nécessaire et
cet exceptionnel artiste était certainement sensible au
caractère de ma dramatique entreprise. Mais, quand il
avait vu en moi la France comme un État ambitieux qui
paraissait vouloir recouvrer sa puissance en Europe et au
delà des mers, Churchill avait, naturellement, senti passer
dans son âme quelque souille de l'âme de Pitt. Malgré tout,
ceci demeurait, d'essentiel et d'ineffaçable, que, sans lui, ma
tentative eût été vaine dès le départ et qu'en me prêtant
alors une main forte et Fecourable il avait, au premier chef,
aidé la chance de la France.
L'ayant beaucoup pratiqué, je Pavais fort admiré, mais
aussi souvent envié. Car, si sa tâche était gigantesque, du
moins se trouvait-il, lui, investi par les instances régulières
de l'État, revêtu de toute la puissance et pourvu de tous les
leviers de l'autorité légale, mis à la tête d'un peuple una-
nime, d'un territoire intact, d'un vaste Empire, d'armées
redoutables. Mais moi, dans le même temps, condamné que
j'étais par des pouvoirs apparemment officiels, réduit à
utiliser quelques débris de forces et quelques bribes de fierté
nationale, j'avais dû répondre, seul, du sort d'un pays livré à
l'ennemi et déchiré jusqu'aux entrailles. Cependant, si dif-
férentes que fussent les conditions dans lesquelles Churchill
et de Gaulle avaient eu à accomplir leur œuvre, si vives
qu'aient été leurs querelles, ils n'en avaient pas moins, pen-
dant plus de cinq années, navigué côte à côte, en se guidant
d'après les mêmes étoiles, sur la mer démontée de l'Histoire.
DISCORDANCES 205
La nef que conduisait Churchill était maintenant amarrée.
Celle dont je tenais la barre arrivait en vue du port. Appre-
nant que l'Angleterre invitait à quitter son bord le capitaine
qu'elle avait appelé quand se déchaînait la tempête, je pré-
voyais le moment où je quitterais le gouvernail de la France,
mais de moi-même, comme je l'avais pris.
Au cours des ultimes séances de la conférence de Potsdam,
le remplacement de M. Churchill par M. Attlee, devenu Pre-
mier Ministre, n'avait rien changé au désaccord profond des
« Trois ». Les règlements européens et, avant tout, celui qui
eût visé le Reich, ne pouvaient donc être conclus. J'étais,
pour ma part, convaincu qu'il en serait ainsi longtemps. Car
l'Allemagne était désormais l'objet de la rivalité de la Russie
et de l'Amérique, en attendant de devenir peut-être l'enjeu
de leur futur conflit. Pour le moment, aucun arrangement ne
paraissait praticable, sauf quelque modus vivcndi relatif à
l'occupation, à l'administration des zones, au ravitaille-
ment des habitants, au jugement des criminels de guerre.
Il est vrai, qu'avant de se séparer, Truman, Staline et Attlee,
constatant leur impuissance, avaient décidé que leurs mi-
nistres des Affaires étrangères se réuniraient à Londres, plus
à loisir, pour essayer de déterminer les bases des traités de
paix. Cette fois, la France était invitée. Nous avions accepté,
par principe, mais sans illusions.
Il faut dire que, pour l'immédiat, un point venait d'être
réglé d'une manière qui nous donnait une relative satisfac-
tion. En juillet, la « Commission européenne » de Londres, où
la France était représentée avec la Grande-Bretagne, les
États-Unis et la Russie, avait fixé les limites des zones
françaises d'occupation. J'avais moi-même déterminé les ter-
ritoires que nous prenions en charge. En Autriche, où com-
mandait Béthouart, c'était le Tyrol qui nous incombait, avec,
un mois sur quatre, la responsabilité de Vienne. En Alle-
magne, c'était la rive gauche du Rhin depuis Cologne jusqu'à
la frontière suisse et, sur la rive droite, le pays de Bade et
une partie du Wurtemberg. L'occupation de Berlin devait
être assurée par nous au même titre que par les autres. Aux
conditions ainsi formulées les alliés avaient souscrit, sauf
pour Cologne que les Anglais tenaient et qu'ils exigeaient de
garder. Une tâche, essentielle au point de vue de notre rang, de
l'avenir de l'Europe, des relations humaines entre Français
et Germaniques, mais très délicate par le fait des réactions
que les cruautés commises par les Allemands risquaient d'en-
206 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
traîner chez les nôtres, incombait à l'armée française. Elle
allait s'en acquitter avec une dignité, une modération, une
discipline, qui feraient honneur à la France.
Aussitôt après la reddition du Reich, j'avais été saluer
cette armée sur le terrain de sa victoire, décorer le général
de Lattre et plusieurs de ses lieutenants et leur donner des
instructions. Les 19 et 20 mai, dans Stuttgart ruiné de fond
en comble mais peuplé autant que jamais, ensuite au pied
de l'Arlberg, enfin sous les murs de Constance, le chef de
« Rhin et Danube » me présenta de splendides parades.
Parmi les Français vainqueurs défilant devant de Gaulle,
il subsistait, à coup sûr, des différences d'état d'esprit. Mais
l'unité était faite sur le sujet qui, naguère, provoquait tant
de divisions. Tous ces soldats étaient aujourd'hui certains
que le devoir avait consisté à lutter contre l'envahisseur et
que, si l'avenir s'ouvrait devant la France, c'est parce qu'eux-
mêmes avaient combattu.
Au cours de mon inspection, j'allai voir, en particulier,
la 2 e Division blindée. Dans la plaine d'Augsbourg, cette
grande unité passa devant moi tout entière, en bataille, à
vive allure. A ce spectacle, j'étais fier de penser que, grâce
à de tels éléments, cette guerre et ma querelle se terminaient
dans l'honneur. Mais, en même temps, je songeais, — in-
fandum dolorem! — qu'il n'eût tenu qu'à nous-mêmes de
disposer, six ans plus tôt, de 7 divisions semblables et d'un
commandement capable de s'en servir. Alors, les armes de
la France auraient changé la face du monde.
Celle que présentait l'Allemagne était lamentable, en tout
cas. Considérant les monceaux de décombres à quoi les villes
étaient réduites, traversant les villages atterrés, recueillant les
suppliques des bourgmestres au désespoir, voyant les popu-
lations d'où les adultes masculins avaient presque tous dis-
paru, je sentais se serrer mon cœur d'Européen. Mais, aussi,
je discernais que le cataclysme, ayant atteint un tel degré,
modifierait profondément la psychologie des Allemands.
C'en était fini pour longtemps de ce Reich conquérant,
qui, trois fois en l'espace d'une vie d'homme, s'était rué à la
domination. Niveau de vie et reconstruction, voilà quelles
seraient forcément, pendant de nombreuses années, les am-
bitions de la nation allemande et les visées de sa politique.
D'ailleurs, je ne doutais guère qu'elle dût rester coupée en
deux et que la Russie soviétique voulût garder à sa discré-
tion le morceau des terres germaniques d'où justement étaient
DISCORDANCES 207
parties les impulsions vers « l'espace vital ». Ainsi, au milieu
des ruines, des deuils, des humiliations, qui submergeaient
l'Allemagne à son tour, je sentais s'atténuer dans mon esprit
la méfiance et la rigueur. Même, je croyais apercevoir des
possibilités d'entente que le passé n'avait jamais offertes. Au
demeurant, il me semblait que le même sentiment se faisait
jour chez nos soldats. Le souffle de la vengeance, qui les
avait d'abord traversés, était tombé à mesure qu'ils pro-
gressaient sur ce sol ravagé. Aujourd'hui, je les voyais misé-
ricordieux devant le malheur des vaincus.
Cependant, le Reich étant anéanti et, d'autre part, les
alliés ne s'accordant pas au sujet de son destin, force était à
chacun d'entre eux d'assumer l'administration de sa zone.
C'est ce dont avaient convenu, sur instructions des gouver-
nements, Eisenhower, Joukov, Montgomery, de Lattre,
réunis à Berlin pour parer au plus pressé. En outre, il était
entendu que les quatre Commandants en chef constituaient
une « Commission alliée de contrôle » pour l'ensemble du ter-
ritoire allemand. A la fin de juillet, nos troupes avaient occupé
Sarrebruck, Trêves, Coblence, Mayence, Neustadt et leurs envi-
rons, où les Américains leur laissaient la place et, en échange,
évacué Stuttgart. Sur la rive droite, nous demeurions dans
les régions de Fribourg, de Constance et de Tubingen.
Le général de Lattre, quelque peine qu'il en éprouvât,
quittait alors son commandement, appelé qu'il était au poste
le plus élevé de l'armée, celui de chef d'état-major général.
Le général Kœnig prenait la charge de Commandant en chef
en Allemagne. Un organisme destiné à l'administration et
au contrôle se constituait sous ses ordres ; Emile Laffon de-
venait, à ce titre, l'adjoint du Commandant en chef et des
délégués français prenant en compte les divers territoires :
Grandval en Sarre, Boislambert dans l'ensemble de la rive
gauche du Rhin, Billotte dans la province rhénane et la
Hesse-Nassau, Boulay au Palatinat, Widmer en Wurtemberg,
Schwartz dans le pays de Bade. C'est eux qui auraient à
choisir les gouvernants et les fonctionnai?es parmi les ci-
toyens allemands qui paraîtraient qualifiés.
Avant l'ouverture de la conférence de Londres, où les
ministres des Affaires étrangères devaient chercher une base
d'accord, je m'étais rendu à Washington. Depuis trois mois,
Harry Truman demandait à me rencontrer. Probablement le
nouveau président désirait-il effacer l'effet produit, au len-
demain de Yalta, par la convocation que Roosevelt m'avait
208 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
adressée et par mon refus de m'y rendre. Mais Truman
souhaitait surtout être mis directement au fait de3 intentions
de la France en ce début d'une paix difficile.
L'effondrement de l'Allemagne, qu'allait suivre celui du
Japon, plaçait les États-Unis devant une sorte de vide poli-
tique. Jusqu'alors, la guerre leur avait dicté leurs plans, leurs
efforts, leurs alliances. Tout cela n'avait plus d'objet. L'uni-
vers changeait complètement, et à un rythme ultra-rapide.
Cependant, l'Amérique, la seule intacte des grandes puis-
sances, restait investie dans la paix de la même responsabilité
qu'elle avait dû finalement assumer dans le conflit. Or, voici
que se dressait la concurrence nationale et idéologique d'un
Etat à sa dimension. Face à l'Union Soviétique, les États-
Unis se demandaient que faire, à quelles causes extérieures
s'attacher ou se refuser, quels autres peuples aider ou non?
Bref, l'isolationnisme leur devenait impossible. Mais, quand
on est indemne et puissant, on se doit d'accepter les embarras
d'une grande politique^
Il était naturel que le président Truman eût hâte de con-
sulter la France. Celle-ci, malgré les épreuves qu'elle venait
de traverser, se trouvait être, sur l'ancien continent, le seul
pays auquel pût s'accrocher une politique occidentale. Elle
demeurait, d'autre part, une grande réalité africaine. On ren-
contrait sa souveraineté jusque sur les terres de l'Amérique et
de l'Océanie. Elle n'avait pas quitté l'Orient. Rien ne pou-
vait l'empêcher de retourner en Extrême-Asie. Son prestige
et son influence refleurissaient par toute la terre. Que l'Amé-
rique essayât d'organiser la paix par la collaboration des
peuples, qu'elle s'en tînt au système de l'équilibre des forces,
ou qu'elle fût simplement contrainte de préparer sa propre
défense, comment se passer de la France?
C'est pourquoi, dès la fin de mai, recevant Georges Bidault
que la conférence de San Francisco amenait aux États-
Unis, le Président l'avait prié de me dire qu'il souhaitait
s'entretenir avec moi. Ma réponse fut favorable. J'invitai
Truman à venir en France si cela pouvait lui convenir.
Sinon, j'irais volontiers lui faire visite aux États-Unis. Mais,
comme déjà il était question de la conférence de Potsdom,
j'indiquais au Président, a qu'en raison des réactions de
l'opinion française, sa venue à Paris, ou bien la mienne à
Washington, ne devrait pas avoir lieu immédiatement avant,
ni immédiatement après, la réunion que les « Trois » allaient
tenir en mon absence. » Truman comprit qu'il valait mieux
DISCORDANCES 209
ne pas atterrir en France quand il irait à Berlin ou quand il
en reviendrait. Le 3 juillet, il me télégraphia « qu'il proposait
que notre rencontre ait lieu à Washington à la fin d'août. »
Je répondis : « J'accepte avec plaisir votre aimable invi-
tation... »
Je m'envolai le 21 août, en compagnie de Bidault, de Juin,
de Palewski et de plusieurs diplomates. Par les Açores et les
Bermudes, nous arrivâmes à Washington dans l'après-midi
du 22. M. Byrnes, secrétaire d'État, le général Marshall,
M. Caffery, nous accueillirent à l'aérodrome au milieu d'un
nombreux concours d'officiels, de curieux, de journalistes.
Le long du parcours qui menait à la Maison-Blanche, la
capitale fédérale ne ménagea pas ses vivats. Nous fûmes
aussitôt engagés dans la série des entretiens et saisis par
l'engrenage des réceptions et des cérémonies, celle, notam-
ment, au cours de laquelle je fis dignitaires de la Légion
d'honneur les généraux Marshall, Arnold, Somerwell, les ami-
raux King et Leahy, ce dernier quelque peu contrit d'être
décoré par de Gaulle. En accomplissant les mêmes rites où
j'avais figuré une année auparavant, en entendant les propos
des mêmes ministres, grands chefs, fonctionnaires, en écou-
tant les questions des mêmes représentants de la presse, je
constatai combien, aux yeux du monde, la France s'était
redressée. Lors de mon précédent voyage, on la regardait
encore comme une captive énigmatique. On la tenait, à
présent, pour une grande alliée blessée, mais victorieuse, et
dont on avait besoin.
C'était là, sans doute, l'idée du Président. Pendant sept
heures, les 22, 23, 25 août, j'eus avec lui des entretiens aux-
quels assistèrent les deux ministres, James Byrnes et Georges
Bidault, et les deux ambassadeurs, Jefferson Caffery et Henri
Bonnet. M. Truman, sous des manières simples, se montrait
très positif. A l'entendre, on se sentait loin des vues d'un
vaste idéalisme que déroulait dans ce même bureau son
illustre prédécesseur. Le nouveau Président avait renoncé
au plan d'une harmonie mondiale et admis que la rivalité
du monde libre et du monde soviétique dominait tout, dé-
sormais. L'essentiel consistait donc à éviter les querelles
entre États et les secousses révolutionnaires, afin que tout
ce qui n'était pas communiste ne fût pas conduit à le devenir.
Quant aux problèmes compliqués de notre antique univers,
ils n'intimidaient point Truman qui les considérait sous
l'angle d'une optique simplifiée. Pour qu'un peuple fût sa-
t. m. i£
210 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
tisfait, il suffisait qu'il pratiquât la démocratie à la manière
du Nouveau Monde. Pour mettre fin aux antagonismes qui
opposaient des nations voisines, par exemple Français et
Allemands, il n'était que d'instituer une fédération des ri-
vaux, comme avaient su le faire entre eux les États d'Améri-
que du Nord. Pour que les pays sous-développés penchent
vers l'Occident, il existait une recette infaillible : l'indépen-
dance ; à preuve l'Amérique elle-même qui, une fois affranchie
de ses anciens possesseurs, était devenue un pilier de la civi-
lisation. Enfin, devant la menace, le monde libre n'avait
rien de mieux à faire, ni rien d'autre, que d'adopter le « lea-
dership » de Washington.
Le président Truman était, en effet, convaincu que la
mission de servir de guide revenait au peuple américain,
exempt des entraves extérieures et des contradictions in-
ternes dont étaient encombrés les autres. D'ailleurs, à quelle
puissance, à quelle richesse, pouvaient se comparer les siennes?
Je dois dire qu'en cette fin de l'été 1945 on était, dès le premier
contact avec les États-Unis, saisi par l'impression qu'une
activité dévorante et un intense optimisme emportaient toutes
les catégories. Parmi les belligérants, ce pays était le seul
intact. Son économie, bâtie sur des ressources en apparence
illimitées, se hâtait de sortir du régime du temps de guerre
pour produire des quantités énormes de biens de consom-
mation. L'avidité de la clientèle et, au dehors, les besoins de
l'univers ravagé garantissaient aux entreprises les plus vastes
débouchés, aux travailleurs le plein emploi. Ainsi, les États-
Unis se sentaient assurés d'être longtemps les plus prospères.
Et puis, ils étaient les plus forts ! Quelques jours avant ma
visite à Washington, les bombes atomiques avaient réduit
le Japon à la capitulation.
Le Président n'envisageait donc pas que la Russie pût,
de sitôt, risquer directement une guerre. C'est pourquoi,
m'expliquait-il, les forces américaines achevaient de quitter
l'Europe, à l'exception d'un corps d'occupation en Allemagne
et en Autriche. Mais il pensait qu'en maints endroits la ruine,
la misère, le désordre, pouvaient avoir pour conséquence
l'avènement du communisme et procurer aux Soviets autant
de victoires sans batailles. Au total, le problème de la paix
n'était donc, suivant lui, que d'ordre économique. Les nations
d'Europe occidentale, qu'elles aient gagné ou perdu la guerre,
avaient à reprendre au plus tôt le cours normal de leur exis-
tence. En Asie et en Afrique, les peuples sou3-développés
DISCORDANCES 211
devaient recevoir les moyens d'élever leur niveau de vie.
Voilà de quoi il s'agissait, et non point de frontières, de
griefs, de garanties !
C'est dans cet état d'esprit que le président Truman exa-
mina avec moi les questions posées par la victoire. Il m'en-
tendit lui exposer comment nous, Français, envisagions le
sort des pays allemands et ne fit d'objection directe à aucune
de nos propositions : fin du Reich centralisé, autonomie de la
rive gauche du Rhin, régime international de la Ruhr. Mais,
sur ces points, il resta réservé. Par contre, il fut catégorique
quant à la nécessité de ménager matériellement l'Allemagne.
Tout en voulant, — comme moi-même, — qu'on aidât le
bassin westphalien à reprendre en grand et rapidement l'ex-
traction du charbon, il n'était guère favorable à l'idée d'en
remettre certaines quantités à la France, à la Belgique, à la
Hollande, en raison des destructions dont elles avaient été
victimes. Tout au plus suggérait-il que ces pays achetassent
— en dollars — une part des combustibles. De même, le
Président se montrait opposé aux prélèvements de matières
premières, de machines, d'objets fabriqués, à opérer par les
vainqueurs. Même la récupération des outillages que les
Allemands avaient pris chez nous inquiétait Harry Truman.
En revanche, il accueillait fort bien la perspective du ratta-
chement économique de la Sarre à la France, parce que la
production du charbon et de l'acier en serait certainement
accrue.
J'expliquai au Président pourquoi la France concevait le
monde d'une manière moins simplifiée que le faisaient les
États-Unis. « Vous autres, Américains, lui dis-je, avez pris
part aux deux guerres mondiales avec une efficacité et un
courage devant lesquels on doit s'incliner. Cependant, les
invasions, les dévastations, les révolutions, sont pour vous
des épreuves inconnues. Mais, en France, les vieillards d'au-
jourd'hui ont vu, au cours de leur vie, notre pays envahi
trois fois, en dernier lieu d'une manière totale. La somme
des pertes humaines, des destructions, des dépenses, qui en
sont résultées pour nous, est proprement incalculable. Cha-
cune de ces crises, notamment la plus récente, a suscité dans
notre peuple des divisions d'une profondeur qui ne peut être
mesurée. Notre unité intérieure et notre rang international
en sont compromis pour longtemps. Moi-même et mon gou-
vernement avons donc, vis-à-vis de la France, le devoir de
prendre les mesures voulues pour que la menace germanique
212 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
ne reparaisse jamais. Notre intention n'est certes pas de
pousser le peuple allemand au désespoir. Au contraire, nous
entendons qu'il vive, qu'il prospère et, même, qu'il se rap-
proche de nous. Mais il nous faut des garanties. Je vous ai
précisé lesquelles. Si, plus tard, il se révèle que nos voisins
ont changé de penchants, on pourra revenir sur les précau-
tions initiales. Mais, à présent, l'armature à donner à l'Alle-
magne doit être obligatoirement pacifique et il s'agit de la
forger pendant que le feu du ciel a rendu le fer malléable. »
Je fis observer à M. Truman qu'il y avait là l'espoir de
rétablir un jour l'équilibre européen. « Cet équilibre est rompu,
dis-je, parce qu'avec te consentement de l'Amérique et de la
Grande-Bretagne les États de l'Europe centrale et balka-
nique sont contraints de servir de satellites à l'Union Sovié-
tique. Si ces États ont en commun avec leur « protecteur »
une même crainte nationale de voir renaître l'ambitieuse
Allemagne, les liens qui les attachent par force à la politique
moscovite en seront d'autant plus dangereux. S'ils cons-
tatent, au contraire, qu'il n'existe plus de menace germa-
nique, leurs intérêts nationaux ne manqueront pas de se
dresser au dedans du camp soviétique. D'où, entre eux et
leur suzerain, d'inévitables discordes qui détourneront le
Kremlin des entreprises belliqueuses, d'autant plus que la
Russie elle-même sera, dans ses profondeurs, moins portée
aux aventures. Il n'est pas jusqu'à l'Allemagne qui ne puisse
tirer parti de la structure rassurante qui doit lui être fixée.
Car un régime réellement fédéral serait son unique chance de
voir les Soviets permettre aux territoires prussiens et saxons
de se lier au tronc commun. La voie où la France propose
que nous engagions l'ancien Reich, c'est la seule qui puisse
conduire au regroupement européen. »
A l'issue de ces échanges de vues entre Truman et moi sur
le sujet germanique et des entretiens complémentaires de
Byrnes avec Bidault, il fut admis, qu'à la conférence de
Londres, la délégation américaine recommanderait que nos
propositions soient prises en considération. Sans préjuger de
la décision relative au statut de la Ruhr, on convint qu'une
commission franco-anglo-américaine serait immédiatement
installée dans le bassin. Cet organisme aurait à faire en sorte
que l'extraction reprenne rapidement et que la France re-
çoive une part importante du charbon ; le mode de paiement
devant être réglé en même temps que le serait celui des répa-
rations. Les Américains firent connaître qu'ils ne s'oppo&e-
DISCORDANCES 213
raient pas aux mesures que nous voulions prendre relative-
ment à la Sarre. Enfin, on prit occasion de mon voyage à
Washington pour conclure la négociation menée par Jean
Monnet, depuis plusieurs mois, au sujet d'un prêt à long
terme de 650 millions de dollars que l'Amérique nous faisait
au moment où elle mettait un terme au « lease-lend ».
Quant aux pays d'Asie et d'Afrique plus ou moins « colo-
nisés », je déclarai, qu'à mon avis, l'époque nouvelle marque-
rait leur accession à l'indépendance, réserve faite des mo-
dalités qui seraient forcément variables et progressives.
L'Occident devait le comprendre et, même, le vouloir. Mais il
fallait que les choses se fassent avec lui, non pas contre lui.
Autrement, la transformation de peuples encore frustes et
d'États mai assurés déchaînerait la xénophobie, la misère et
l'anarchie. Il était facile de prévoir qui, dans le monde, en
tirerait avantage.
« Nous sommes décidés, dis- je au Président, à acheminer
vers la libre disposition d'eux-mêmes les pays qui dépendent
du nôtre. Pour certains, on peut aller vite ; pour d'autres,
non ; en juger, c'est l'affaire de la France. Mais, dans ce
domaine, rien ne serait déplorable autant que les rivalités
des puissances occidentales. Par malheur, c'est ce qui se
passe au sujet du Levant. » Et d'exhaler mon irritation quant
au soutien que l'Amérique venait d'apporter au chantage des
Britanniques. « En définitive, déclarai-je, je prédis que c'est
l'Occident qui fera les frais de cette erreur et de cette in-
justice. »
M. Truman convint que Washington avait fait à la thèse
britannique un crédit exagéré. « En tout cas, dit-il, pour ce
qui est de l'Indochine, mon gouvernement ne fait pas oppo-
sition au retour de l'autorité et de l'armée françaises dans
ce pays. » Je répondis : « Bien que la France n'ait rien à de-
mander en une affaire qui est la sienne, je note avec satis-
faction les intentions que vous m'exprimez. L'ennemi s'est,
naguère, emparé de l'Indochine. Grâce à la victoire, à laquelle
l'Amérique a pris une part incomparable, la France va y
retourner. C'est avec la volonté que s'y établisse un régime
conforme au vœu des populations. Cependant, nous nous
trouvons, là aussi, contrariés par des dispositions que nos
alliés sont en train de prendre sans nous avoir même con-
sultés. »
Je marquai à M. Truman que nous n'acceptions nullement
de voir les troupes anglaises prendre la place des Japonais
214 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
dans le sud de l'Indochine ; les troupes chinoises, dans le
nord. Or, c'est ce qui allait se passer, conformément à un
accord conclu au Caire, en 1943, entre Roosevelt, Churchill
et Chiang-Kaï-Shek et que la conférence de Potsdam venait
d'entériner. Nous n'ignorions pas, d'autre part, que des
chargés de mission américains, rassemblés par les soins du
général Wedemeyer, délégué des États-Unis auprès du com-
mandement chinois, se disposaient à passer au Tonkin pour
y prendre contact avec le pouvoir révolutionnaire. Tout cela
n'était pas de nature à nous faciliter les choses. Sur quoi, le
Président crut devoir me répéter que, du côté de Washington,
on s'abstiendrait décidément de faire obstacle à notre entre-
prise.
Nous nous séparâmes en bons termes. Sans doute ne pou-
vait-il y avoir entre nos deux États de compréhension ni de
confiance sans réserves. Les entretiens de Washington avaient
montré, s'il en était besoin, que l'Amérique suivait une route
qui n'était pas identique à la nôtre. Du moins, Harry Truman
et moi nous étions-nous franchement expliqués. J'emportais
du président Truman l'impression d'un chef d'État bien à sa
place, d'un caractère ferme, d'un esprit tourné vers le côté
pratique des affaires, bref de quelqu'un qui, sans doute,
n'annonçait pas de miracles, mais sur qui, dans les cas graves,
on pourrait certainement compter. Lui-même se montra plein
de prévenances à mon égard. Les déclarations qu'il fit au
lendemain de ma visite passèrent de loin l'éloge banal. Lors
de notre dernière entrevue, il fit ouvrir tout à coup les portes de
son bureau, derrière lesquelles vingt photographes se tenaient
prêts à agir, et me passa par surprise autour du cou le collier
du « Mérite », se doutant bien que, prévenu, j'eusse décliné
toute distinction. Puis, il décora Bidault. A mon départ, il
me fit don, au nom des États-Unis, d'un magnifique DC 4.
Par la suite, il n'y eut jamais entre nous aucun mot qui fût
acide.
Pour recevoir de Gaulle et les siens, New York déchaîne,
alors, l'ouragan de son amitié. Nous y arrivons le 26 août,
par la route, venant de West-Point où j'ai inspecté l'École
militaire, après m'être, à Hyde-Park, incliné devant la tombe
de Roosevelt. C'est dimanche et, au surplus, le premier
jour où la vente de l'essence a été rendue libre. Toutes les
voitures se trouvent donc dehors. Une file d'autos, rangée
sur le côté au long de 100 kilomètres, salue notre passage
par un vacarme incroyable de klaxons. Le maire, Fiorello
DISCORDANCES 215
La Guardia, prodige d'entrain et de sympathie, nous accueille
à l'entrée. Le soir, après diverses cérémonies, il nous mène au
Central Parle, où Marian Anderson doit chanter la Marseil-
laise. Là, dans la nuit, vingt bras irrésistibles me poussent sur
la scène de l'immense amphithéâtre. Les projecteurs s'al-
lument et j'apparais à la foule entassée sur les gradins. Une
fois passée la vague des acclamations et quand la voix admi-
rable de la cantatrice a terminé notre hymne national, je lance,
de tout cœur, mon salut à la grande cité.
Le lendemain, a lieu le « défilé triomphal. » Nous traver-
sons la ville en grand cortège. Le maire est à mes côtés,
exultant de satisfaction, tandis que retentissent les cris de
la multitude et que drapeaux et oriflammes s'agitent à tous
les étages. Le parcours de Broadway se déroule au milieu
d'un indescriptible déferlement de : « Long live France! » —
« De Gaulle! Hurrah! » — « Hello, Charlie! » sous les épais
nuages des morceaux de papier lancés de 100 000 fenêtres.
Au City-Hall, ont lieu la réception, l'échange des discours,
le défilé des personnalités. Je décore La Guardia qui, depuis
juin 1940, s'est montré l'un des plus ardents et efficaces par-
tisans que la France Combattante ait comptés aux États-
Unis. Puis, je reçois le diplôme de citoyen d'honneur de New
York. Au colossal banquet qui suit, le maire déclare dans son
toast : « En levant mon verre à la gloire du général de Gaulle,
je voulais le saluer comme le plus jeune des citoyens de New
York, car il y a tout juste une heure que nous l'avons inscrit
au registre de l'état civil. Mais, depuis ce moment-là, on a
déclaré la naissance de 45 autres bébés ! » Le gouverneur de
l'État, Thomas Dewey, m'affirme : « Si calme que je puisse être,
j'ai été bouleversé par l'émotion de la cité. » Sans doute ce
caractère de pittoresque dans le gigantesque est-il habituel
aux manifestations publiques américaines. Mais l'explosion
d'enthousiasme qui a marqué celle-là révèle l'extraordinaire
dilection à l'égard de la France que recèle le fond des âmes.
Chicago le fait voir aussi. Pourtant, par différence avec
New York, la ville n'est pas orientée vers l'Europe et sa
population provient des pays les plus divers du monde. « Ici,
me dit le maire Edward Kelly, vous serez acclamé en
74 langues. » De fait, nous rendant, ce soir-là, au dîner de la
municipalité, traversant, le lendemain, les rues et les bou-
levards pour visiter les constructions symbolisant le nou-
veau démarrage, reçus à l'Hôtel de ville, allant prendre part
au banquet monstre offert par 1' « Association du Commerce »
216 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
et T « American Légion s, nous sommes entourés d'une fouîe
où se mêlent toutes les races de la terre mais unanime dans
ses clameurs.
Le Canada nous fait, à son tour, un accueil démonstratif.
Mes hôtes, le comte d'Athlone, gouverneur général, et son
épouse, la princesse Alice, me déclarent à l'arrivée : a Vous
avez pu constater, Tannée dernière, à votre passage, quels
sentiments vous portait l'opinion de ce pays. Mais, depuis,
la France et vous avez gagné 300 %. » — « Pourquoi ?» —
« Parce qu'alors vous étiez encore un point d'interrogation.
Maintenant, vous êtes un point d'exclamation. » A Ottawa,
les autorités et le peuple nous prodiguent, en effet, tous les
témoignages imaginables. Le « Premier » Mackenzie King
qu'assistent le ministre des Affaires étrangères Saint-Laurent
et l'ambassadeur Vanier, et moi-même qu'accompagnent
Bidault et notre ambassadeur Jean de Hauteclocque nous
trouvons d'autant plus à notre aise pour évoquer les grandes
questions que les intérêts de la France ne heurtent nulle
part ceux du Canada.
Mackenzie King veut avoir avec moi une intime conversa-
tion. Ce vétéran d'une politique résolument canadienne me
dit : « Je tiens à vous montrer le fond de notre pensée. Le
Canada est limitrophe des États-Unis sur 5 000 kilomètres,
— voisinage souvent écrasant — . Il est membre du Common-
wealth, — ce qui est quelquefois pesant — . Mais il entend agir
en pleine indépendance. Nous sommes un pays d'une étendue
illimitée et doté de grandes ressources. Les mettre en valeur,
voilà notre ambition, tout entière tournée vers le dedans.
Nous n'avons aucun motif de contrecarrer la France dans
aucun de ses champs d'action. Bien au contraire, tout nous
rend désireux de lui prêter nos bons offices dans la mesure
de nos moyens, chaque fois qu'elle le jugera bon. » — « Quant
à nous, dis-je à Mackenzie King, les deux guerres nous ont
montré la valeur de votre alliance. Sans doute aurons-nous,
dans la paix, à user de votre amitié. Ce que vous venez de
dire achève de me prouver que la France eut mille fois raison
de venir ici jadis et d'y semer la civilisation. »
Nous passons par Terre-Neuve pour rentrer à Paris. Pen-
dant l'escale à la base américaine de Gander, au milieu
d'une contrée presque déserte en temps normal, je m'en-
tends appeler par une foule de bonnes gens rassemblés le long
des clôtures. Je vais les voir. Ce sont des habitants venus de
divers points de l'île pour saluer le général de Gaulle. Fidèles
DISCORDANCES 217
aux aïeux normands, bretons et picards qui ont peuplé Terre-
Neuve, tous parlent français. Tous aussi, saisis par une émo-
tion ancestrale, crient : « Vive la France I » et me tendent les
mains.
Presque aussitôt après notre voyage, se réunissait la con-
férence de Londres, dernière chance d'un accord entre les
quatre alliés. Du 11 septembre au 3 octobre, Byrnes, Molotov,
Bevin et Bidault examinèrent ensemble les problèmes euro-
péens. En fait, les séances des Quatre ne firent qu'aigrir
l'opposition entre Russes et Anglo-Saxons. C'est à peine si
l'on put, au sujet de l'Italie, recueillir l'impression qu'une
entente serait possible quant au sort de PIstrie et de la ville
de Trieste. Georges Bidault précisa, d'autre part, en quoi
consistaient les menus changements que nous voulions voir
apporter au tracé de la frontière des Alpes et obtint, sur ce
point-là, l'approbation de ses trois collègues. Mais, lorsque
vint sur le tapis la question des anciennes colonies italiennes,
que l'Anglais et l'Américain parlèrent d'ériger la Libye en
un État indépendant, que le Français proposa de placer ce
territoire sous la coupe des Nations Unies avec l'Italie comme
« trustée », M. Molotov réclama pour la Russie le mandat
sur la Tripolitaine. Du coup, MM. Bevin et Byrnes, suf-
foqués, suspendirent la conversation et la question italienne
s'enfonça dans une impasse.
Il en fut de même des projets de traités relatifs à la Hongrie,
à la Roumanie et à la Bulgarie ; les Soviétiques donnant à
comprendre qu'il leur appartenait, à eux, d'en fixer les con-
ditions et qu'ils en avaient les moyens puisqu'ils étaient les
seuls occupants; les Anglo-Saxons protestant contre l'op-
pression politique que subissaient les trois États, comme si
celle-ci était autre chose que la conséquence des accords de
Téhéran, de Yalta et de Potsdam. Mais c'est sur le problème
de l'Allemagne que se manifesta surtout l'impossibilité où
l'on était d'adopter quelque solution que ce fût.
La France, pourtant, et elle seulement, en avait formulé
une. A la veille de l'ouverture de la conférence de Londres,
j'avais fait connaître au public, par la voie d'une interview
accordée à Gerald Norman correspondant du Times à Paris,
quelles conditions nous mettions à la paix avec l'Allemagne.
Puis, au cours de la conférence, un mémorandum de notre
délégation et un exposé de Bidault précisèrent notre position.
La conférence ne fit pas mauvais accueil au programme fran-
çais. L'idée de remplacer le Reich par une fédération d'États
218 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
lui parut fort raisonnable. La conception d'une union éco-
nomique franco-sarroise ne souleva aucune objection. Le
projet tendant à constituer le Palatinat, la H esse, la Pro-
vince rhénane, en États autonomes et à les intégrer dans
un système économique et stratégique occidental ne sembla
pas inacceptable. Même, nos partenaires approuvèrent, à
première vue, notre proposition de placer la Ruhr sous un
régime international. Mais, quand M. Molotov eut déclaré,
qu'à ce régime, la Russie devrait prendre part et qu'il fau-
drait qu'il y eût, à Dusseldorf, des troupes soviétiques avec
les détachements des forces de l'Occident, M. Byrnes poussa
les hauts cris et M. Bevin fit chorus. La conférence n'alla
pas plus avant dans l'examen de notre solution. Nul, d'ail-
leurs, ne lui en proposa d'autre. Elle finit par se séparer
après vingt-trois jours de débats aussi vains pour le présent
qu'inquiétants pour l'avenir.
Chacun se trouvait donc amené à procéder dans sa zone
comme il lui paraîtrait bon. A l'Est, les Soviétiques allaient
instaurer en Prusse et en Saxe un système politique et social
de leur façon. A l'Ouest, les Américains, agissant à l'encontre
des tendances autonomistes qui se faisaient jour en Bavière,
en Basse-Saxe et en Wurtemberg, et les Anglais, qui trou-
vaient lourde la responsabilité directe de la Ruhr et des
grands ports de la mer du Nord, iraient à l'organisation qui
leur semblait la plus facile. Ils fondraient leurs deux zones
en une seule et y délégueraient les affaires à un collège de
secrétaires généraux allemands. Ainsi serait créé, en somme,
un gouvernement du Reich, en attendant qu'on procédât à
des élections générales. La perspective d'une véritable fédé-
ration allemande s'évanouissait dans les faits. Plus tard, les
Anglo-Saxons nous presseraient de joindre aux régions où
ils rebâtissaient le Reich les territoires que nous occupions.
Mais je n'y consentirais pas.
Pour le moment, en tout cas, notre zone n'incombe qu'à
nous seuls. Au début du mois d'octobre, j'y vais prendre
contact avec les autorités allemandes et avec les populations
et voir quelles possibilités s'offrent sur les bords du Rhin à
la politique où j'engage la France. Diethelm, Capitant, Dautry,
Juin, Kœnig, m'accompagnent. La Sarre, d'abord, reçoit notre
visite. Le 3 octobre, à Sarrebruck qui n'est que ruines, le
D r Neureuther, président du gouvernement, et M. Heim, bourg-
mestre, me mettent au fait des difficultés dans lesquelles ils se
débattent. A eux-mêmes, aux fonctionnaires et aux notables
DISCORDANCES 219
sarrois, dévorés en ma présence d'appréhension et de curiosité,
je déclare : « Délibérément, je ne veux rien dire ici des évé-
nements du passé. Mais, pour l'avenir, il faut nous comprendre,
car nous avons beaucoup à faire ensemble. » Puis, j'indique
que notre tâche consiste à rétablir la vie normale dans la
Sarre et, plus tard, la prospérité. Je conclus en exprimant
l'espoir que, « le temps passant et notre collaboration pro-
duisant ses effets, nous, Français, découvrirons chez les
Sarrois des motifs d'estime et de confiance et qu'eux-mêmes
s'apercevront qu'humainement nous sommes tout près
d'eux. » — « S'il en est ainsi, ajouté-je, ce sera tant mieux pour
l'Occident et pour l'Europe, dont vous êtes, comme nous,
les enfants. » Ayant achevé, je vois des larmes aux yeux de
mes auditeurs.
A Trêves, j'ai le même spectacle de résignation muette et
de gravats entassés. Cependant, l'antique cité mosellane a
conservé sa figure autour de la « Porta Nigra » sortie intacte
du cataclysme. Les personnalités locales, dont l'évêque
Mgr Bornewasser, m'ouvrent leur âme déchirée. Je leur tiens
le même langage que j'ai fait entendre à Sarrebruck. « La
France, dis-je, n'est pas ici pour prendre, mais pour faire
renaître. » Le soir, je visite Coblence. M. Boden, président
du gouvernement, et les notables qui l'entourent recueillent
de ma bouche les encouragements de la France. Là comme
ailleurs, ceux-ci sont reçus avec respect et émotion.
C'est aussi le cas, le lendemain, à Mayence. La foule y
est nombreuse pour accueillir Charles de Gaulle. On dirait,
qu'après des siècles aboutissant à d'immenses épreuves, l'âme
des ancêtres Gaulois et Francs revit en ceux qui sont là.
C'est à quoi le D r Steffan, président de la Hesse-Nassau, le
bourgmestre D r Kraus, l'évêque Mgr Stohr, font allusion
dans leurs adresses. J'y réponds par des paroles d'espoir,
ajoutant : « Ici, tant que nous sommes, nous sortons de la
même race. Et nous voici, aujourd'hui, entre Européens et
entre Occidentaux. Que de raisons pour que, désormais, nous
nous tenions les uns près des autres 1 »
Gagnant le Palatinat aussi ravagé que possible, je reçois
à Neustadt un accueil saisissant. Autour du président le
D r Eisenlaub, de son adjoint le D r Koch, de l'évêque Mgr Wen-
del, se pressent conseillers de district, bourgmestres, curés, pas-
teurs, professeurs, représentants du barreau, de l'économie, du
travail. Tous applaudissent avec chaleur le chef de leur gou-
vernement me déclarant que le territoire demande à rede-
220 MÉMOIRES DE GUEBRE — LS SALUT
venir ce qu'il était autrefois, savoir PÉtat Palatin, afin de
reprendre en main sa destinée et de se lier à la France.
Fribourg, en Forêt-Noire, groupe pour recevoir de Gaulle
tout ce qui est représentatif des régions occupées par nous
sur la rive droite du Rhin. Le 4 octobre, le D r Wohleb me
présente les personnalités de Bade. Le 5 dans la matinée,
M. Carlo Schmitt introduit celles du Wurtemberg. L'arche-
vêque de Fribourg Mgr Groeber, ainsi que Mgr Fischer du
diocèse de Rotthausen, sont parmi les visiteurs. Puis, ces
hommes de qualité, frémissants de bonne volonté, se réu-
nissent afin de m'entendre évoquer « les liens qui, jadis, rap-
prochaient les Français et les Allemands du Sud et qui doivent,
maintenant, reparaître, pour servir à bâtir « notre » Europe
et « notre » Occident. » Sur quoi, la salle retentit des hourras
les plus convaincus. Dans cette atmosphère étonnante, j'en
viens à me demander si tant de batailles livrées et tant d'in-
vasions subies depuis des siècles par les deux peuples luttant
l'un contre l'autre, tant d'horreurs toutes récentes commises
à notre détriment, ne sont pas de mauvais rêves. Comment
croire qu'il y ait eu jamais chez les Germains, à l'égard des
Gaulois, autre chose que cette cordialité dont on m'offre
des preuves éclatantes? Mais, sortant de la cérémonie pour
me retrouver dans les rues démolies, au milieu d'une foule
douloureuse, je mesure quel désastre ce pays a dû subir
pour écouter, enfin, la raison.
Dans cette journée du 5 octobre, je passe à Baden-Baden où
le général Kœnig a son quartier général. Là, tous ceux qui
ont à diriger quelque branche de l'organisation adminis-
trative française me peignent l'empressement des Allemands à
répondre à nos directives et leur désir d'une réconciliation.
L'un des signes de cet état d'esprit est l'extraordinaire essor
que prennent, ces jours-là même, l'université franco-alle-
mande de Mayence, les écoles, lycées, centres d'études et
d'informations, que nous venons d'ouvrir en divers points.
L'après-midi, quittant l'Allemagne, je gagne Strasbourg. Car
c'est de là que j'entends montrer à la nation française
vers quel grand but je la dirige pour peu qu'elle veuille me
suivre. Emile Bollaert, commissaire de la République, Bernard
Cornut-Gentille, préfet du Bas-Rhin, et le général du Vigier,
gouverneur, me font arriver par le fleuve. Ayant parcouru
le port, le cortège de nos bateaux pénètre dans la cité par les
canaux dont les rives et les ponts sont couverts d'une foule
plus ardente qu'aucune autre ne le fut jamais. Je préside à
DISCORDANCES 221
la réouverture de l'université de Strasbourg. Puis, je reçois,
au palais du Rhin, les autorités de l'Alsace. Enfin, sur la
place Broglie, du balcon de l'Hôtel de ville, je m'adresse à
la multitude :
« Je suis ici, dis-je, pour proclamer la grande tâche rhé-
nane française. Hier, le fleuve du Rhin, notre fleuve, était
une barrière, une frontière, une ligne de combat. Aujourd'hui,
puisque l'ennemi s'est écroulé grâce à notre victoire, puis-
qu'ont disparu dans les Allemagnes les attractions furieuses
qui les rassemblaient pour le mal, le Rhin peut reprendre le
rôle que lui tracent la nature et l'Histoire. Il peut redevenir
un lien occidental. » Et de m'écrier : « Regardons-le I II
porte sur ses eaux l'un des plus grands destins du monde.
Depuis la Suisse, d'où il sort ; par l'Alsace, la région mosel-
lane, Bade, les bassins du Main et de la Ruhr, qui sont situés
sur ses bords ; à travers les Pays-Bas où il va trouver la mer
tout près des côtes de l'Angleterre, les navires peuvent, dé-
sormais, le remonter et le descendre et les richesses s'en ré-
pandre, librement, d'un bout à l'autre. Il en est de même des
idées, des influences, de tout ce qui procède de l'esprit, du
cœur, de l'âme... Oui! Le lien de l'Europe occidentale, il
est ici, il est le Rhin, qui passe à Strasbourg 1 »
Cette conception d'un groupement organisé de l'Ouest
trouve l'audience de la Belgique. Je le constate en lui ren-
dant visite. Le Prince Régent m'y a invité. J'arrive par son
propre train à Bruxelles, le 10 octobre, en compagnie de
Georges Bidault. Dès la sortie de la gare où le Prince est
venu m 'attendre, je me trouve saisi par les hommages popu-
laires qui déferlent comme une marée. Pendant deux jours,
que nous nous rendions au Palais Royal, à la tombe du Soldat
inconnu, à Ixelles, à Laeken où nous sommes reçus par la
reine-mère Elisabeth, à l'Hôtel de ville, à l'Université, au
ministère des Affaires étrangères, au lycée français, à l'am-
bassade de France dont Raymond Brugère fait les honneurs,
chacune de nos allées et venues donne lieu à d'ardentes ova-
tions. Il est évident que le peuple belge confond sa joie et
son espérance avec celles du peuple français.
C'est ce que me dit le prince Charles. Je recueille son avis
avec d'autant plus de considération que mon estime pour lui
est grande. Au milieu des divisions amères que la question du
Roi, — alors éloigné en Suisse. — provoque dans la population
et qui rendent très délicate la situation du Régent, je vois ce
prince lucide et ferme dans l'exercice de ses devoirs, sauve-
222 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
gardant le trône et l'unité, mais certain, bien qu'il n'en dise
mot, qu'on ne lui en saura gré dans aucun des camps opposés.
Les ministres, notamment le solide Premier M. van Acker et
le toujours avisé et entreprenant ministre des Affaires étran-
gères M. Spaak, tout comme les présidents des Assemblées,
MM. van Cauwelaert et Gillon, le cardinal primat van Roey,
me tiennent un langage identique. Tous pensent que c'eût
été fini de l'Europe si la France n'avait pas été présente à la
victoire. Quant à l'avenir, l'intérêt vital que comporterait
l'établissement d'étroits rapports entre les États de l'Europe
de l'Ouest domine tous les esprits.
Le lendemain, à l'Hôtel de ville où nous reçoit le bourg-
mestre Vandemeulebroek, tandis qu'une foule innombrable
remplit l'admirable place, puis à l'université de Bruxelles
dont le président Fredrichs et le doyen Cox me font docteur
honoris causa, je proclame l'espoir que pourrait apporter, un
jour, au monde entier l'association de tous les peuples de
l'Europe et, dans l'immédiat, « un groupement occidental,
ayant pour artères : le Rhin, la Manche, la Méditerranée. »
Chaque fois, c'est par des transports que l'assistance accueille
ce grandiose projet de la France. Rentré à Paris, je l'expose
de nouveau, le 12 octobre, en une vaste conférence de presse.
Voilà donc l'idée lancée. Dès que les élections, qui vont
avoir lieu dans quinze jours, auront tranché la question de
nos institutions et, par là, celle de mon rôle futur, les propo-
sitions voulues seront, ou non, adressées par moi au dehors.
Mais, si ce vaste dessein me semble susciter l'attention pas-
sionnée des autres peuples intéressés, j'ai l'impression que
les dirigeants politiques français y sont, en fait, peu sensibles.
Depuis la date de la victoire jusqu'à celle des élections, il
n'y a pas à l'Assemblée consultative un seul débat portant
sur ces problèmes. En dehors de vagues formules, les multiples
congrès, réunions, motions des partis, ne mentionnent pour
ainsi dire rien qui se rapporte à l'action de la nation à l'ex-
térieur. La presse mentionne, assurément, les propos et les
déplacements du général de Gaulle. Mais les buts qu'il pro-
pose ne donnent lieu à aucune campagne, ni même souvent à
aucun commentaire, comme s'il s'agissait là d'un domaine
hors de la portée nationale. Tout se passe comme si ma con-
viction que la France a l'occasion de jouer un rôle indépendant
et mon effort pour l'y diriger recueillent, chez ceux qui
s'apprêtent à représenter le pays, une estime inexprimée
mais un doute universel.
DISCORDANCES 223
Je ne puis, d'ailleurs, méconnaître que, pour mener en
Europe une pareille politique, nous devons avoir les mains
libres au delà des océans. Que les territoires d'outre-mer se
détachent de la Métropole ou que nous y laissions accrocher
nos forces, pour combien compterons-nous entre la mer du
Nord et la Méditerranée? Qu'ils nous restent, au contraire,
associés, voilà la carrière ouverte à notre action sur le con-
tinent ! Séculaire destin de la France I Or, après ce qui s'est
passé sur le sol de nos possessions africaines et asiatiques, ce
serait une gageure que de prétendre y maintenir notre Empire
tel qu'il avait été. A fortiori, n'y peut-on songer quand les
nationalités se dressent d'un bout à l'autre du monde et
qu'auprès d'elles la Russie et l'Amérique font assaut de
surenchères. Afin que les peuples dont nous sommes respon-
sables restent demain avec la France, il nous faut prendre
l'initiative de transformer en autonomie leur condition de
sujets et, en association, des rapports qui, actuellement, ne
sont pour eux que dépendance. A la condition, toutefois,
que nous nous tenions droits et fermes, comme une nation
qui sait ce qu'elle veut, ne revient pas sur sa parole, mais
exige qu'on soit fidèle à celle qu'on lui aura donnée. Cette
directive, je l'ai lancée à partir de Brazzaville. A présent,
c'est en Indochine et en Afrique du Nord qu'il nous faut
d'abord l'appliquer.
Au Maghreb, pour quelque temps encore, l'affaire peut être
menée dans le calme et progressivement. Bien que des signes
d'agitation s'y manifestent déjà, nous sommes les maîtres
du jeu. En Tunisie, la popularité de l'ancien bey Moncef ne
soulève guère autre chose que de platoniques regrets ; les
deux « Destour », très éprouvés, se tiennent dans l'expecta-
tive ; le résident général Mast manœuvre assez aisément entre
les plans de réformes et* les actes d'autorité. En Algérie, un
commencement d'insurrection, survenu dans le Constan-
tinois et synchronisé avec les émeutes syriennes du mois de
mai, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau.
Au Maroc, les proclamations répandues par 1' « Istiqlal » et
les cortèges qu'il organise ne passionnent pas beaucoup les
foules ; le sultan Mohammed V, après quelques hésitations et
sur la démarche pressante du résident général Puaux, les a
d'ailleurs désavoués. Mais, si nous avons du temps, ce ne
peut être pour en perdre. J'entame aussitôt la partie.
La souveraineté dans l'Empire du Maroc et dans la Régence
de Tunis se confond avec leurs souverains. C'est directe-
224 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
ment avec eux que je veux avoir affaire. J'invite le Sultan à
se rendre en France et le reçois comme un chef d'État qui
a droit aux grands honneurs, un féal qui s'est montré fidèle
dans les pires circonstances. En dehors des habituelles ré-
ceptions, je le prie d'être à mes côtés iors de la grande prise
d'armes parisienne du 18 juin et lui décerne, en public, la
croix de la Libération. Puis, il est mon compagnon au cours
d'un voyage en Auvergne et aborde, à mes côtés, les foules
impressionnantes des villes et le peuple touchant des cam-
pagnes. Il se rend ensuite en Allemagne auprès de la I re Armée
et passe l'inspection des glorieuses troupes marocaines. Enfin,
il va visiter des grands travaux de barrages. Partout, il est
acclamé, ce qui crée une ambiance favorable à nos entretiens
personnels.
Je demande au Sultan de m'indiquer, en toute confiance,
quel est le fond de sa pensée quant aux rapports du Maroc
et de la France. « Je reconnais hautement, déclare-t-il, que
le Protectorat a apporté à mon pays l'ordre, la justice, une
base de prospérité, un début d'instruction des masses et de
formation des élites. Mais ce régime a été accepté par mon
oncle Moulay-Hafid, puis par mon père Moulay-Youssef, et
l'est aujourd'hui par moi, comme une transition entre le
Maroc d'autrefois et un Etat libre et moderne. Après les
événements d'hier et avant ceux de demain, je crois le mo-
ment venu d'accomplir une étape vers ce but. C'est là ce que
mon peuple attend. »
— « L'objectif que vous envisagez, dis- je, est celui que
la France s'est fixé, que formulent le traité de Fez et l'acte
d'Algésiras et que Lyautey, initiateur du Maroc moderne,
n'a jamais cessé de poursuivre. Je suis, comme vous, convaincu
qu'il faut prochainement modifier dans ce sens les bases de
nos rapports. Mais, par le temps qui court, la liberté, pour
qui que ce soit, ne peut être que relative. N'est-ce pas vrai
pour le Maroc qui a encore tant à faire avant de vivre par
ses propres moyens? Il appartient à la France de vous prêter
son concours en échange de votre adhésion. Qui d'autre le
ferait comme il faut? Quand, à Anfa, le président Roosevelt
fit miroiter à Votre Majesté les merveilles de l'immédiate
indépendance, que vous proposait-il en dehors de ses dollars
et d'une place dans sa clientèle? »
— « Il est bien vrai, affirme Mohammed V, que le progrès
de mon pays doit s'accomplir avec l'aide de la France. De
toutes les puissances qui pourraient nous prêter appui, c'est
DISCORDANCES 225
celle qui est la mieux placée, la mieux douée et que nous
préférons. Vous avez pu constater, pendant la guerre, qu'in-
versement notre concours n'est pas, pour vous, sans valeur.
L'aboutissement des accords nouveaux que nous pourrions
négocier serait l'association contractuelle de nos deux pays,
aux points de vue économique, diplomatique, culturel et
militaire. »
J'indique au Sultan que, sous réserve des modalités qui
devront être étudiées de près, je suis d'accord avec lui sur le
fond des choses. Quant à la date convenable pour l'ouver-
ture des pourparlers, je pense qu'on devra la fixer au lende-
main même du jour où la IV e République aura adopté sa
propre constitution. Car celle-ci ne pourra, semble-t-il,
manquer de définir des liens fédéraux ou confédéraux appli-
cables à certains territoires ou États dont la libre disposition
d'eux-mêmes et leur participation à un ensemble commun
doivent être ménagées. En tout ce qui concerne l'union de
nos deux pays, je propose à Mohammed V que nous nous te-
nions en liaison personnelle, à supposer, naturellement, que
je demeure en fonctions. Il acquiesce aussitôt et, je le crois,
de grand cœur. Pour commencer, le Sultan me marque son
accord quant à l'initiative que prend mon gouvernement de
faire rétablir à Tanger l'autorité chérifienne et le statut
international abolis en 1940 par un coup de force espagnol.
C'est oe qui sera accompli au mois de septembre, à la suite
d'une conférence tenue à Paris par les représentants de la
France, de l'Angleterre, de l'Amérique et de la Russie et aux
conclusions de laquelle le gouvernement de Madrid acceptera
de se conformer.
A son tour, le Bey de Tunis vient en France à mon invi-
tation. Sidi Lamine est l'objet d'une réception aussi bril-
lante que le permettent les circonstances. A Paris, le 14 juillet,
il assiste à l'imposante revue de notre armée victorieuse.
Maintes réunions lui donnent l'occasion de voir des personna-
lités françaises appartenant à tous les milieux. Au cours de
nos entretiens, le souverain m'indique ce que devrait, à son
sens, devenir la Régence pour répondre aux aspirations de
son peuple et aux nécessités de l'époque. En somme, ce que
le Bey conçoit pour sa part coïncide avec ce que le Sultan
imagine pour la sienne. Le ton de Sidi Lamine est, sans doute,
plus assourdi que celui de Mohammed V, en raison de la diffé-
rence de l'âge et du tempérament, d'une popularité moins
assurée, du fait qu'il parle au nom d'un royaume plus faible
t. m. 15
226 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
que le Maroc. Mais la chanson est la même. Ma réponse, aussi.
Le Bey l'accueille avec amitié.
Des propos échangés avec les souverains du Maghreb, je
tire la conclusion qu'il est possible et qu'il est nécessaire de
passer avec les deux États des accords de coopération con-
formes aux exigences du temps et qui, dans un monde mou-
vant, régleront les rapports tout au moins pour une généra-
tion.
Si la question d'Afrique du Nord se présente sous un jour
assez encourageant, celle d'Indochine se dresse dans les
plus difficiles conditions. Depuis la liquidation de nos postes
et de notre administration par l'ennemi japonais et le retrait
en territoire chinois des détachements demeurés libres, il ne
reste plus rien de l'autorité de la France en Cochinchine, en
Annam, au Tonkin, au Cambodge et au Laos. Les militaires
survivants sont en captivité ; les fonctionnaires, détenus ; les
particuliers, étroitement surveillés; tous, soumis à d'odieux
outrages. Dans les États de l'Union, les Japonais ont suscité
la création de gouvernements autochtones qui sont à leur
dévotion, tandis qu'apparaît une résistance tournée contre
l'occupant, mais résolue à obtenir ensuite l'indépendance et
dirigée par des chefs communistes. Cette ligue organise un
pouvoir clandestin qui s'apprête à devenir public. Quant à
nous, nous sommes réduits à envoyer à Ceylan une menue
avant-garde, en vue de l'éventualité où les alliés consenti-
raient au transport de notre Corps expéditionnaire; nous
faisons, tant bien que mal, fonctionner à partir de la fron-
tière chinoise une mission de renseignements opérant sur
l'Indochine ; nous tâchons d'obtenir du gouvernement de
Tchoung-King et de ses conseillers militaires américains
qu'ils facilitent le regroupement de nos détachements repliés
du Tonkin et du Laos.
Mais la capitulation allemande détermine les États-Unis
à en finir avec le Japon. Au mois de juin, leurs forces, avan-
çant d'île en île, sont parvenues assez près du territoire
nippon pour pouvoir y débarquer. La flotte des Japonais
est balayée de la mer par les navires de Nimitz et leur avia-
tion se trouve trop diminuée pour tenir tête à celle de Mac
Arthur. A Tokyo, cependant, le parti de la guerre garde son
influence. Or, c'est avec appréhension que le Président, le
Commandement et le Congrès américains envisagent la san-
glante conquête, pied à pied, grotte par grotte, du sol d'un
peuple vaillant et fanatisé. De ce fait, une notable évolution
DISCORDANCES 227
se produit à Washington au sujet de l'utilité d'un concours
militaire français. Le Pentagone nous demande même, au
début du mois de juillet, si nous serions disposés à expédier
deux divisions au Pacifique, a Ce n'est pas exclu, répondons-
nous. Mais, alors, nous entendons pouvoir envoyer aussi, en
Birmanie, les forces voulues pour prendre part à l'offensive
vers l'Indochine. »
Dès le 15 juin, je fixe la composition de notre Corps expé-
ditionnaire. Le général Leclerc en prendra le commandement.
Je suis amené, sur ce point, à passer outre à ses désirs. « En-
voyez-moi au Maroc », me demande-t-il instamment. — « Vous
irez en Indochine, lui dis-je, parce que c'est le plus difficile. »
Leclerc se met en devoir d'organiser ses unités. Au début
d'août, elles sont prêtes. Un grand élan saisit tous ceux, soldats
et fonctionnaires, qui se disposent à ramener le drapeau de
la France sur le seul de ses territoires où il n'a pas encore
reparu.
C'est alors que, les 6 et 10 août, tombe sur Hiroshima et
sur Nagasaki la foudre des bombes atomiques. A vrai dire,
les Japonais s'étaient montrés, avant le cataclysme, disposés
à négocier la paix. Mais c'est la reddition sans conditions
qu'exigeaient les Américains, certains qu'ils étaient de l'ob-
tenir depuis la réussite des expériences du Nevada. De fait,
l'empereur Hiro-Hito s'incline au lendemain de la destruc-
tion de ses deux villes bombardées. Il est convenu que l'acte
par lequel l'Empire du Soleil Levant se soumet aux vain-
queurs, sera signé le 2 septembre, en rade de Yokohama, sur
le cuirassé Missouri,
Je dois dire que la révélation des effroyables engins m'émeut
jusqu'au fond de l'âme. Sans doute ai-je été, depuis long-
temps, averti que les Américains étaient en voie de réaliser
des explosifs irrésistibles en utilisant la dissociation de l'atome.
Mais, pour n'être pas surpris, je ne m'en sens pas moins tenté
par le désespoir en voyant paraître le moyen qui permettra,
peut-être, aux hommes de détruire l'espèce humaine. Pour-
tant, ces amères prévisions ne sauraient m'empêcher d'ex-
ploiter la situation créée par l'effet des bombes. Car la capi-
tulation fait s'écrouler, à la fois, la défense japonaise et le
veto américain qui nous barraient le Pacifique. L'Indo-
chine, du jour au lendemain, nous redevient accessible.
Nous n'allons pas perdre un jour pour y rentrer. Encore
faut-il que ce soit en qualité de participants reconnus à la
victoire. Dès que Tokyo a manifesté l'intention de négocier,
228 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
nous n'avons pas manqué d'insister à Washington pour que la
réponse adressée par les alliés porte aussi le sceau de la France,
et cela a été fait. Puis, quand l'empereur Hiro-Hito décide
de se soumettre, il est entendu que le commandement fran-
çais recevra la reddition en même temps que les chefs alliés.
J'y délègue le général Leclerc qui signe l'acte à bord du
Missouri. Auparavant j'ai, le 15 août, nommé l'amiral d'Ar-
genlieu haut-commissaire en Indochine.
L'envoi des troupes est la condition de tout. Soixante-
dix mille hommes doivent être transportés avec beaucoup de
matériel ; effort considérable, car il nous faut l'entreprendre
en pleine période de démobilisation et tandis que nous main-
tenons une armée en Allemagne. Mais il s'agit, qu'après
l'humiliante liquidation de naguère, les armes de la France
donnent l'impression de la force et de la résolution. D'ail-
leurs, une escadre, formée du cuirassé Richelieu déjà dans
les parages, des croiseurs Gloire, Suffren, Triomphant, du
transport Béarn et de plusieurs petits bâtiments, le tout aux
ordres de l'amiral Auboyneau, gagnera les côtes indochinoises.
Une centaine d'avions déploieront leurs ailes dans le ciel de
la Péninsule. Gomme la fin de la guerre nous permet de re-
prendre les navires de charge prêtés par nous au « pool »
interallié, nous pouvons, malgré notre indigence en fait de
tonnage, régler les mouvements de telle sorte que le Corps
expéditionnaire atteigne en totalité, dans les trois mois, sa
destination éloignée de 14 000 kilomètres. Pourtant, si vite
qu'il arrive, la situation n'en sera pas moins aussi ardue que
possible.
Cent mille Japonais se trouvent en Indochine. Ils ont cessé
le combat et attendent qu'on les rembarque. Mais, à présent,
ils font bon ménage avec les éléments de la ligue qui va de-
venir le « Viet-Minh ». Ceux-ci sortent des maquis, proclament
l'indépendance, réclament l'union des « trois- Ky » et mènent
la propagande contre le rétablissement de l'autorité fran-
çaise. Au Tonkin, leur chef politique Ho-Chi-Minh et leur
chef militaire Giap, tous deux communistes, forment un
comité qui prend l'allure d'un gouvernement. L'empereur
Bao-Daï a abdiqué et figure auprès d'Ho-Chi-Minh en qualité
de « conseiller ». Notre délégué pour le Tonkin Jean Sainteny,
se posant à Hanoï le 22 août, y trouve l'autorité Viet-Minh
établie dans la capitale d'accord avec les Japonais. Dans
toute l'Indochine, la population, qui vit récemment les Fran-
çais perdre la face, se montre menaçante à l'égard de nos
DISCORDANCES 229
compatriotes. A Saigon, le 2 septembre, plusieurs d'entre eux
sont massacrés, en dépit des efforts pacifiques du gouverneur
Cédile, parachuté le 23 août. Aux difficultés politiques s'ajou-
tera la famine. Car, depuis la disparition de l'autorité fran-
çaise, le ravitaillement se trouve paralysé. Enfin, les alliés,
mettant en application le plan qu'ils ont préparé pour l'oc-
cupation du pays, Chinois au nord du 16 e parallèle, Britan-
niques au sud, missions américaines partout, vont com-
promettre gravement l'effet qu'auraient pu produire l'arrivée
immédiate des responsables français et le désarmement des
Japonais par les nôtres.
Il va de soi que nous n'admettons pas cette triple intru-
sion étrangère. Sans doute la présence des Anglais en Cochin-
chine ne nous inquiète-t-elle pas beaucoup. Nous nous arran-
gerons pour y arriver en même temps qu'eux. Et puis, l'Empire
britannique a tant à faire aux Indes, à Ceylan, en Malaisie, en
Birmanie, à Hong-Kong, il désire si vivement atténuer dans
l'esprit des Français le ressentiment provoqué par la crise
récente du Levant, qu'on peut le croire décidé à retirer bien-
tôt ses forces. C'est ce qu'il fera, en effet. D'autre part, la
présence des équipes envoyées par les États-Unis pour un
travail combiné de prospection économique et d'endoctrine-
ment politique nous paraît certes désobligeante mais, à tout
prendre, sans grande portée. Par contre, l'occupation du
Tonkin, ainsi que celle d'une partie de l'Annam et du Laos,
par l'armée chinoise du général Lou-Han présente les pires
inconvénients. Notre action politique et administrative en
sera longtemps empêchée. Les Chinois une fois implantés,
quand s'en iront-ils? A quel prix?
Cependant, le gouvernement de Tchoung-King ne cesse de
nous prodiguer des assurances de bon vouloir. Dès octo-
bre 1944, le maréchal Chiang-Kaï-Shek, recevant notre am-
bassadeur Pechkoff, lui a déclaré : « Je vous affirme que nous
n'avons aucune visée sur l'Indochine. Même, si, le moment
venu, nous pouvons vous aider à y restaurer l'autorité fran-
çaise, nous le ferons volontiers. Dites au général de Gaulle
que c'est notre politique. Mais qu'il y voie aussi, de ma part,
un engagement personnel à son égard. » Lors de mon séjour
à Washington, au mois d'août, je reçois M. T. V. Soong, qui
s'y trouve alors de passage. Le président de l'Exécutif et
ministre des Affaires étrangères de la République chinoise
me fait, à son tour, de formelles déclarations. Le 19 sep-
tembre, comme le même M. Soong me rend visite à Paris
230 MÉMOIRES DB GUSRR3 — T<2 SALUT
en compagnie de l'ambassadeur Tsien-Taî et que je lui parle
du comportement fâcheux des troupes du général Lou-Han :
« Mon gouvernement », me promet le ministre, « va faire
cesser cet état de choses et retirer ses forces d'Indochine. »
Mais, quelles que soient les intentions, voire les prescrip-
tions, du pouvoir central, le fait est que Lou-Han s'installe
en maître au Tonkin.
Arrivée de nos soldats, départ des Japonais, retrait des
troupes étrangères, ces conditions doivent être remplies
pour que la France retrouve des chances en Indochine. Mais
il faut, par-dessus tout, qu'elle sache ce qu'elle veut y faire.
Je ne puis, évidemment, arrêter en détail ma politique tant
que la situation sur place sera aussi confuse qu'elle l'est.
J'en sais assez, cependant, pour être sûr que l'administration
directe ne pourra être rétablie. Dès lors, le but à atteindre,
c'est l'association de la République française avec chacun des
pays dont se compose l'Union. Les accords à conclure devront
être négociés en prenant pour interlocuteurs ceux qui pa-
raîtront représenter le mieux les États et les populations et
sans qu'aucune exclusive soit prononcée contre quiconque.
Telle est l'idée que je me suis fixée.
Pour le Laos et pour le Cambodge, la présence de dynasties
solides écarte toute incertitude. Pour le Vietnam, l'affaire
est beaucoup plus compliquée. Je décide d'aller pas à pas.
A Leclerc, lors de son départ, je prescris de prendre pied
d'abord en Cochinchine et au Cambodge. Il n'ira en Annam
que plus tard. Quant au Tonkin, il n'y portera ses forces
que sur mon ordre et je ne veux le lui donner qu'une fois
la situation éclaircie, la population excédée de la présence
des Chinois, les rapports établis entre Sainteny et Ho-Chi-
Minh. Le haut-commissaire d'Argenlieu reçoit de moi l'ins-
truction de gagner en premier lieu l'Inde française. C'est
depuis Chandernagor qu'il prendra vue sur les affaires. Puis,
quand la présence de nos troupes aura produit quelque effet
et que ses seconds auront noué les fils dans les divers terri-
toires, il s'installera à Saigon, établissant, à partir de là,
tous les contacts nécessaires.
Aux fins qui pourraient être utiles, je nourris un dessein
secret. Il s'agit de donner à l'ancien empereur Duy-Tan les
moyens de reparaître, si son successeur et parent Bao-Daï se
montre, en définitive, dépassé par les événements. Duy-
Tan, détrôné en 1916 par l'autorité française, redevenu le
prince Vin-Sanh et transféré à La Réunion, a néanmoins,
DISCORDANCES 231
au cours de cette guerre, tenu à servir dans notre armée. Il y a
le grade de commandant. C'est une personnalité forte. Quelque
trente années d'exil n'ont pas effacé dans l'âme du peuple
annamite le souvenir de ce souverain. Le 14 décembre, je le
recevrai, pour voir avec lui, d'homme à homme, ce que nous
pourrons faire ensemble. Mais, quelles que soient les per-
sonnes avec qui mon gouvernement sera amené à conclure
les accords, je projette d'aller moi-même les sceller en Indo-
chine dans l'appareil le plus solennel, quand le moment sera
venu.
Nous sommes loin d'en être là. Le problème, pour le mo-
ment, est d'abord d'ordre militaire. Le 12 septembre, les
premières troupes françaises, le 13 une unité britannique,
arrivent à Saigon. C'est pour y voir l'émeute éclater le 23.
Plusieurs Européens et Américains sont tués par des fana-
tiques. Cependant, les forces alliées, parmi lesquelles un régi-
ment formé des cadres et soldats français hier encore prison-
niers de guerre, prennent finalement le dessus. Jean Cédile
obtient une trêve et, le 5 octobre, le général Leclerc fait son
entrée dans la capitale, acclamé par 10 000 Français qui y
essuient, depuis sept mois, force menaces et injures. A mesure
que débarquent les forces du Corps expéditionnaire, les choses
vont s'améliorant en Cochinchine, où de vives opérations
rétablissent l'ordre public, et au Cambodge dont les ministres
instaurés par les Nippons, sont remplacés par ceux qu'il faut.
D'ailleurs, les troupes japonaises quittent, peu à peu, le pays.
L'amiral Mountbatten en retire les forces anglaises. Le 31 oc-
tobre, le haut-commissaire de France s'installe au Palais
Norodom.
En Indochine, la France reparaît, à présent, dans sa di-
gnité. Les problèmes, certes, restent posés sur un terrain
semé d'obstacles et sous un ciel chargé d'orages. Mais, déjà,
tout est changé par rapport à la grande misère où notre
prestige s'était abîmé. Hier, à Saigon, à Hué, à Hanoï, à
Pnom-Penh, à Louang-Prabang, on nous croyait écartés pour
toujours. Aujourd'hui, nul ne doute plus que ce qui doit être
fait ne le sera qu'avec nous.
En Europe, en Afrique, en Asie, où la France avait subi
un abaissement sans exemple, voici qu'un début étonnant de
redressement et un extraordinaire concours de circonstances
lui offrent l'occasion d'un rôle conforme à son génie. Sont-ce
les rayons d'une nouvelle aurore ou les derniers feux du
couchant? La volonté des Français en décidera. Car, si nous
232 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
sommes affaiblis, d'autre part la chute des adversaires, les
pertes éprouvées par nos anciens concurrents, la rivalité
qui oppose l'un à l'autre les deux plus grands États du
monde, le désir que ressent l'univers de voir la France remplir
sa mission, nous laissent, pour un temps, le champ libre.
Quant à moi, qui ne connais que trop mes limites et mon
infirmité et qui sais bien qu'aucun homme ne peut se sub-
stituer à un peuple, comme je voudrais faire entrer dans les
âmes la conviction qui m'anime ! Les buts que je proclame
sont difficiles, mais dignes de nous. La route que je montre
est rude, mais s'élève vers les sommets. Ayant lancé mes
appels, je prête l'oreille aux échos. La rumeur de la mul-
titude demeure chaleureuse, mais confuse. Peut-être, les voix
qui se font entendre, sur le forum, à la tribune des assemblées,
aux facultés et aux académies, du haut de la chaire des
églises, vont-elles soutenir la mienne? En ce cas, nul doute
que le peuple se conforme à l'élan de ses élites. J'écoute 1
C'est pour recueillir les réticences de leur circonspection.
Mais quels sont ces cris, péremptoires et contradictoires,
qui s'élèvent bruyamment au-dessus de la nation? Hélas!
Rien autre chose que les clameurs des partisans.
DÉSUNION
La route de la grandeur est libre. Mais la France, pour s'y
engager, dans quel état a-t-elle été mise ! Tandis que les
dépêches venues de tous les points du globe, les entretiens
avec les hommes d'État, les ovations des foules étrangères,
me font entendre l'appel de l'univers, en même temps les
chiffres, les courbes, les statistiques, qui passent sous mes
yeux, les rapports fournis par les services, les spectacles de
dévastation que m'offre le territoire, les conseils où j'écoute
les ministres exposer l'étendue des ravages et la pénurie des
moyens, me donnent la mesure de notre affaiblissement. Nul,
au-dehors, ne nous conteste plus l'un des tout premiers rôles
du monde. Mais, au-dedans, l'état de la France s'exprime en
un bilan de ruines.
Le tiers de la richesse française a été anéanti. Sous toutes
les formes, dans toutes les régions, les destructions couvrent
notre sol. Naturellement, celles des bâtiments sont les plus
spectaculaires. Au cours des combats de 1940, puis des bom-
bardements alliés, enfin de la libération, 500 000 immeubles
ont été complètement détruits, 1 500 000 gravement endom-
magés. En proportion, ce sont les usines qui ont principale-
ment souffert ; cause supplémentaire de retard pour la reprise
économique. Il manque, en outre, des logements pour 6 mil-
lions de Français. Et que dire des gares écroulées, des voies
coupées, des ponts sautés, des canaux obstrués, des ports
bouleversés? Les ingénieurs, à qui je demande vers quelle
date sera terminée la réfection de nos ouvrages d'art et de
nos communications, répondent : « Il y faudra vingt ans ! »
Quant aux terres, un million d'hectares sont hors d'état de
produire, retournés par les explosions, truffés de mines,
creusés de retranchements ; 15 millions d'autres ne rendent
guère, faute qu'on ait pu, pendant cinq années, les cultiver
comme il faut. Partout, on manque d'outils, d'engrais, de
233
234 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
plants, Je bonnes semences. Le cheptel est réduit de moitié.
Pour être moins apparents, les dommages causés par les
spoliations de biens sont beaucoup plus lourds encore. Cela
s'est fait, si Ton peut dire ! régulièrement. Dans le texte de
1' « armistice », les Allemands ont spécifié que o les frais des
troupes d'occupation sont au compte du gouvernement fran-
çais. » Sous cette rubrique, l'ennemi s'est attribué des sommes
exorbitantes, grâce auxquelles il a, non seulement entretenu
ses armées, mais encore payé de notre argent et expédié en
Allemagne des outillages innombrables et des quantités mas-
sives de biens de consommation. De plus, un soi-disant « ac-
cord de compensation » a imputé au trésor français le règle-
ment des différences entre la valeur des exportations qui se
feraient librement vers l'Allemagne et le coût des importa-
tions de charbon et de matières premières auxquelles le
Reich procéderait chez nous pour alimenter les usines qu'il
y ferait tourner pour son compte. Comme il n'y eut pour ainsi
dire point de ces exportations-là et que, par contre, de telles
importations ne laissèrent pas d'être considérables, 1' « ac-
cord » nous a été une charge terriblement lourde. Par sur-
croît, toutes sortes d'achats allemands au marché noir, de
réquisitions partielles, d'amendes locales, de vois qualifiés,
ont complété le dépouillement de la France. Et comment
évaluer les milliards de journées de travail imposées à des
Français au profit de l'ennemi et détournées de la production,
l'abaissement de valeur physique infligé à notre peuple par
la sous-alimentation, le fait que, pendant cinq ans, tout s'est
usé chez nous sans qu'on ait pu entretenir, réparer, renou-
veler? Au total, c'est plus de 2 000 milliards de francs 1938,
soit 80 000 d'aujourd'hui, que nous coûte l'occupation. La
paix trouve notre économie privée d'une grande partie de
ses moyens de production, nos finances écrasées d'une dette
publique colossale, nos budgets condamnés pour longtemps à
supporter les dépenses énormes de la reconstruction.
Cette disparition de ressources et d'instruments de travail
est d'autant plus ruineuse qu'elle suit de peu les ravages de
la première guerre mondiale. Or, les vingt années écoulées
entre la fin de celle-ci et le début de la deuxième ne nous
avaient pas suffi à recouvrer les richesses perdues. En par-
ticulier, la masse des capitaux, que les Français possédaient
au-dedans et au-dehors avant 1914, s'était volatilisée à
mesure qu'éclataient, au long de cinquante et un mois, les
500 millions d'obus tirés par nous de la Somme aux Vosges.
DESUNION 235
Pour reconstruire, ensuite, tout ce qui avait été détruit,
pensionner les mutilés, les veuves, les orphelins, régler d'in-
nombrables commandes de guerre, on avait dû continuelle-
ment emprunter, dévaluer la monnaie, renoncer aux dépenses
de modernisation. En 1939, c'est donc une France très appau-
vrie et équipée d'une manière vétusté qui était entrée dans la
lutte. Et voici qu'elle venait de voir, au cours de la nouvelle
épreuve, s'engloutir une large part de ce qui lui était resté.
Maintenant, pour réparer encore une fois ses ruines, elle ne
dispose plus que de réserves infimes et d'un crédit terrible-
ment réduit. Gomment faire, si nous nous en tenons à nos
propres et pauvres moyens? Gomment garder l'indépendance
si nous recourons aux autres?
Dans ce domaine, comme en tout, ce qui nous manque pour-
rait, jusqu'à un certain point, être compensé par des valeurs
humaines. Mais, de celles-là aussi, nous avons perdu beaucoup.
Viennent de mourir, du fait de l'ennemi, 635 000 Français,
dont 250 000 tués en combattant, 160 000 tombés sous les
bombardements ou massacrés par les occupants, 150 000 vic-
times des sévices des camps de déportation, 75 000 décédés
comme prisonniers de guerre ou comme requis du travail. En
outre, 585 000 hommes sont devenus des invalides. Par rap-
port au total de la population, le pourcentage des disparus
français n'atteint pas, il est vrai, celui des Allemands ou des
Russes. Mais il dépasse celui des Anglais, des Italiens, des
Américains. Surtout, la perte éprouvée par notre race est
relativement bien plus forte que ne semblent l'exprimer les
chiffres. Car c'est dans une jeunesse peu nombreuse que la
mort a fauché cette moison. Encore avait-elle abattu chez
nous, lors de la première guerre mondiale, un nombre double
de victimes, soit la proportion la plus forte parmi tous les
belligérants, et cela à une époque où le taux de notre natalité
était le plus bas du monde. En somme, le peuple français,
en moyenne le plus vieilli, le seul où, depuis le début du
siècle, les décès l'aient constamment emporté sur les nais-
sances et qui, en 1939, n'avait nullement comblé le vide de
la précédente hécatombe, vient de subir une très grave am-
putation de ses rares éléments actifs. Naturellement, ceux
qu'il a perdus étaient les plus entreprenants, les plus géné-
reux, les meilleurs.
Au surplus, la diminution de substance et, par conséquent,
de puissance infligée à la France pendant les deux guerres
mondiales n'a fait qu'accentuer l'abaissement qu'elle avait
236 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
éprouvé en l'espace de deux vies humaines. Au début du
siècle dernier, — tout récemment à l'échelle de l'Histoire, —
notre pays était le plus peuplé de l'Europe, le plus fort et
le plus riche du monde, celui dont le rayonnement ne con-
naissait point d'égal. Mais des causes désastreuses avaient
concouru à le chasser de cette position dominante et à l'en-
gager sur une pente où chaque génération le voyait des-
cendre plus bas. Mutilé dans le territoire que la nature lui
destinait, affublé de mauvaises frontières, séparé d'un tiers
de la population qui était sortie de sa race, il vivait, depuis
cent trente ans, en état chronique d'infirmité, d'insécurité,
d'amertume. Tandis que la capacité économique des grandes
nations dépendait surtout du charbon, la France n'en avait
guère. Ensuite, le pétrole avait commandé tout, mais la
France n'en avait pas. Dans le même temps, la population
doublait en Angleterre, triplait en Allemagne et en Italie,
quadruplait en Russie, décuplait en Amérique ; chez nous,
elle restait stationnaire.
Déclin physique qui allait de pair avec la dépression morale.
Les désastres qui mettaient un terme à l'effort d'hégémonie
déployé par la Révolution et par Napoléon I er ; plus tard, la
défaite où le pays roulait sous les coups de la Prusse et de ses
satellites allemands, avaient submergé les Français sous de
tels flots d'humiliation qu'ils doutaient, désormais, d'eux-
mêmes. Il est vrai que la victoire remportée en 1918 rani-
mait, un instant, leur foi. Mais elle coûtait si cher et portait
des fruits si amers que le ressort se brisait net sous le choc
de 1940. Encore un peu, mourait l'âme de la France. Grâce
au sursaut de la résistance et au miracle de notre victoire,
elle survivait, cependant, mais ralentie et comme sclérosée.
D'ailleurs, tant de malheurs n'avaient pas manqué d'infliger
d'affreuses blessures à l'unité. Quinze régimes s'étaient suc-
cédé depuis 1789, chacun s'imposant à son tour par la ré-
volte ou le coup d'État, aucun ne réussissant à assurer l'équi-
libre, tous emportés par des catastrophes et laissant après
eux d'ineffaçables divisions.
Et me voici, aujourd'hui, en charge d'un pays ruiné, dé-
cimé, déchiré, encerclé de malveillances. A ma voix, il a pu
s'unir pour marcher à sa libération. Il s'est, ensuite, accom-
modé de l'ordre jusqu'à ce que la guerre ait cessé. Entre temps,
il a, volontiers, accueilli les réformes qui lui évitent la guerre
sociale et permettent son redressement. Enfin, il m'a laissé
mener l'action extérieure qui lui vaut de retrouver son rang.
DÉSUNION 237
C'est beaucoup par rapport aux malheurs qui avaient failli
l'engloutir. Mais c'est peu en comparaison de tout ce qu'il lui
faut faire avant d'avoir recouvré la puissance, sans laquelle
il perdrait, à la longue, jusqu'à ses raisons d'exister.
Je me suis formé un plan qui n'est que de simple bon
sens. Ce qui nous a si longtemps manqué, en fait de sources
d'énergie, il s'agit de nous le procurer. Pour le charbon,
l'union avec la Sarre, pratiquement accomplie déjà, et la
fourniture annuelle par la Ruhr de 50 millions de tonnes,
que nous sommes en train d'obtenir, nous en procureront
deux fois plus que ne le font nos propres mines. Pour le
pétrole, tout permet de croire que l'organisme de recherche
que nous venons d'instituer ne peut manquer d'en découvrir
dans les immensités françaises, puisqu'on en trouve dans
chacun des grands ensembles géographiques du monde. Pour
l'énergie atomique naissante, les ressources d'uranium qui
semblent abondantes chez nous, ainsi que nos capacités
scientifiques et industrielles, nous donnent la possibilité
d'atteindre un niveau exceptionnel. Le haut-commissariat,
créé à cet effet, va mettre en œuvre l'entreprise. D'autre
part et quelle que soit notre actuelle pénurie, une politique
délibérée d'équipement et de modernisation changera notre
appareil vétusté. Le haut-commissariat au Plan est chargé
de cette mission. Mais de tous les investissements, ceux qui
visent à accroître le nombre des Français nous sont les plus
nécessaires. Les dispositions déjà prises : aide aux familles,
allocations, vont désormais produire leurs effets. Enfin, la
paix sociale à établir par l'association du capital, du travail
et de la technique, l'indépendance nationale à maintenir
face à qui que ce soit, pourront faire régner en France un
climat propice à la fierté et à l'effort.
Ces buts, notre pays est en mesure de les atteindre, pourvu
qu'il demeure uni et que l'État l'y conduise. Comment, par
contre, y parviendra-t-il, s'il se divise contre lui-même, s'il
n'est pas guidé dans sa marche par un pouvoir qui en soit un?
Or, à mesure qu'il redevient libre, je constate avec chagrin
que les forces politiques s'emploient à le disperser et, qu'à
des degrés divers, toutes s'appliquent à l'éloigner de moi.
En apparence, il me serait loisible de prolonger l'espèce
de monarchie que j'ai naguère assumée et qu'a ensuite con-
firmée le consentement général. Mais le peuple français est
ce qu'il est, non point un autre. S'il ne le veut, nul n'en dis-
pose. A quelles secousses le condamnerais- je en prétendant
238 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
lui imposer d'office et pour un temps illimité mon autorité
absolue, dès lors qu'a disparu le péril qui l'a suscitée? Au
long du drame, mes déclarations n'ont, à dessein, jamais
laissé de doute sur ma résolution de rendre la parole au peuple
dès que les événements lui permettraient de voter. Si mon
pouvoir a été progressivement reconnu, c'est, dans une large
mesure, à cause de cet engagement. Me refuser, maintenant,
à le remplir, ce serait imprimer à mon œuvre une marque
frauduleuse. Mais ce serait aussi dresser peu à peu contre
moi le pays qui ne distinguerait plus les raisons de cet arbi-
traire ; les communistes, alors au plus haut de leur élan et de
leur influence, prenant la tête de l'opposition et se désignant,
du même coup, comme mes nécessaires successeurs.
D'autant plus sûrement, qu'en dehors d'une période de
danger public, il ne peut y avoir de dictature qui tienne, à
moins qu'une fraction, résolue à écraser les autres, ne la
soutienne envers et contre tout. Or, étant le champion de la
France, non point celui d'une classe ou d'un parti, je n'ameute
les haines contre personne et je n'ai pas de clientèle qui me
serve pour être servie. Les résistants eux-mêmes, s'ils de-
meurent sentimentalement fidèles à l'idéal qui les rassemblait,
m'ont déjà, pour beaucoup d'entre eux, politiquement dé-
laissé et militent en sens très divers. Seule, l'armée pourrait
me fournir les moyens d'encadrer le pays en contraignant les
récalcitrants. Mais cette omnipotence militaire, établie de
force en temps de paix, paraîtrait vite injustifiable aux yeux
de toutes sortes de gens.
Au fond, quel fut jamais, quel peut être, le ressort de la
dictature, sinon une grande ambition nationale ou bien la
crainte d'un peuple menacé? La France a connu deux em-
pires. Elle acclama le premier en un temps où elle se sentait
capable de dominer l'Europe et où elle était excédée de
désordre et de confusion. Elle consentit au second dans son
désir d'effacer l'humiliation des traités qui avaient scellé
sa défaite et dans l'angoisse où la plongeaient de récentes
secousses sociales. Encore, ces régimes césariens, comment
ont-ils fini tous deux? Aujourd'hui, nulle conquête, nulle
revanche, ne tentent les citoyens ; les masses ne redoutent
ni invasion, ni révolution. La dictature momentanée, que
j'ai exercée au cours de la tempête et que je ne man-
querais pas de prolonger ou de ressaisir si la patrie était
en danger, je ne veux pas la maintenir puisque le salut public
se trouve être un fait accompli. Ainsi que je l'ai promis, je
DÉSUNION 239
donnerai donc la parole au peuple par des élections générales.
Mais, tout en écartant l'idée de mon propre despotisme,
je n'en suis pas moins convaincu que la nation a besoin d'un
régime où le pouvoir soit fort et continu. Un tel pouvoir, les
partis sont, évidemment, inaptes à le lui donner. Mis à part
les communistes, qui se destinent à dominer par n'importe
quels moyens, dont le gouvernement serait, éventuellement,
étayé par une organisation toute prête, qui trouveraient à
l'intérieur l'appui déterminé d'une partie de la population
et au-dehors celui des Soviets, mais qui mettraient la France
en servitude, je constate qu'aucune des formations poli-
tiques n'est en mesure d'assurer la conduite du pays et de
l'Etat. Bien que certaines d'entre elles puissent obtenir les
suffrages d'une importante clientèle, il n'en est pas une seule
dont on croie qu'elle représente l'intérêt général. Chacune,
d'ailleurs, ne recueillera que les voix d'une minorité. Encore,
beaucoup d'électeurs qui lui donneront leur bulletin de vote
le feront-ils, non point tant pour elle, que contre d'autres.
Bref, nulle organisation ne dispose du nombre, ni du crédit,
qui lui permettraient de prétendre à l'autorité nationale.
Au caractère fractionnel des partis, qui les frappe d'in-
firmité, s'ajoute leur propre décadence. Celle-ci se cache en-
core sous la phraséologie. Mais la passion doctrinale, qui fut
jadis la source, l'attrait, la grandeur des partis, ne saurait
se maintenir intacte en cette époque de matérialisme indiffé-
rente aux idéals. N'étant plus inspirés de principes, ni ambi-
tieux de prosélytisme, faute de trouver audience sur ce ter-
rain, ils vont inévitablement s'abaisser et se rétrécir jusqu'à
devenir chacun la représentation d'une catégorie d'intérêts.
Si le pouvoir retombe à leur discrétion, il est certain que
leurs dirigeants, leurs délégués, leurs militants, se mueront en
professionnels faisant carrière dans la politique. La con-
quête des fonctions publiques, des postes d'influence, des
emplois administratifs, absorbera désormais les partis, au
point que leur activité se déploiera essentiellement dans ce
qu'ils nomment la tactique et qui n'est que la pratique du
compromis, parfois du reniement. Étant tous minoritaires, il
leur faudra, pour accéder aux postes de commande, les par-
tager avec leurs rivaux. D'où cette double conséquence que,
vis-à-vis des citoyens, ils iront se démentant et se déconsidé-
rant et que la juxtaposition constante, à l'intérieur du gou-
vernement, de groupes et d'hommes opposés ne pourra aboutir
qu'à l'impuissance du pouvoir.
240 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Pour moi, considérant ce que sont en France, dans le
présent, les réalités politiques et, d'autre part, l'étendue et la
difficulté de la tâche de l'État, je me suis fait une claire idée
des institutions souhaitables. Pour en venir à ce plan, j'ai
tenu compte, bien entendu, de la leçon tirée d'un désastre
péniblement réparé, de mon expérience des hommes et des
affaires, du rôle, enfin, que les événements me mettent en
mesure de jouer dans la mise en marche de la IV e République.
Suivant moi, il est nécessaire que l'État ait une tête, c'est-
à-dire un chef, en qui la nation puisse voir, au-dessus des
fluctuations, l'homme en charge de l'essentiel et le garant de
ses destinées. Il faut aussi que l'exécutif, destiné à ne servir
que la seule communauté, ne procède pas du parlement qui
réunit les délégations des intérêts particuliers. Ces conditions
impliquent que le chef de l'État ne provienne pas d'un parti,
qu'il soit désigné par le peuple, qu'il ait à nommer les mi-
nistres, qu'il possède le droit de consulter le pays, soit par
référendum, soit par élection d'assemblées, qu'il reçoive, enfin,
le mandat d'assurer, en cas de péril, l'intégrité et l'indépen-
dance de la France. En dehors des circonstances où il appar-
tiendrait au Président d'intervenir publiquement, gouverne-
ment et parlement auraient à collaborer, celui-ci contrôlant
celui-là et pouvant le renverser, mais le magistrat national
exerçant son arbitrage et ayant la faculté de recourir à celui
du peuple.
Je ne puis me dissimuler que mon projet va heurter de
front les prétentions des partis. Tel ou tel d'entre eux, par
conviction ou par précaution, ne se résout pas encore à s'op-
poser à de Gaulle. D'autres, qui lui prodiguent déjà les cri-
tiques et les avertissements, se retiennent encore de lui livrer
ouvertement combat. Les communistes eux-mêmes, tout en
multipliant appels du pied et moulinets, se gardent de croiser
le fer. Mais il est clair que, dans le débat capital qui va s'en-
gager, le désaccord est inévitable. A des titres divers, tous les
partis entendent, en effet, que la constitution future recrée
un régime où les pouvoirs dépendront d'eux directement et
exclusivement et où de Gaulle n'aura pas sa place, à moins
qu'il veuille consentir à n'être qu'un figurant. A cet égard,
les leçons du passé, les réalités du présent, les menaces de
l'avenir, ne changent absolument rien à leur optique et à leurs
exigences.
Que la III e République ait, sans cesse, chancelé dans un
fâcheux déséquilibre, pour s'abîmer finalement au fond d'un
DÉSUNION 241
gouffre d'abandon, ils y voient, chacun pour sa part, des
motifs de s'en prendre aux autres, mais non point la nécessité
de renoncer aux mêmes errements. Que la France ne puisse
se rétablir sans la cohésion du peuple, l'abnégation des ten-
dances, l'impulsion d'une autorité reconnue et continue, ces
principes sont tout à fait étrangers à leur univers. Pour eux,
il s'agit, au contraire, de lutter contre les concurrents, d'ex-
citer celles des passions et des revendications sur lesquelles
ils prennent appui, d'occuper le pouvoir, moins pour y servir
le pays dans son ensemble que pour y appliquer leur pro-
gramme particulier. Que de Gaulle, ayant réussi à rassembler la
nation et à la conduire au salut, doive être maintenu à sa tête,
ce n'est pas leur manière de voir. Sans doute prennent-ils soin
de lui décerner des éloges. Pour aujourd'hui leur attachement
et, pour demain, leur prudence admettent que son départ
ne saurait avoir lieu sans transitions. Ils tâchent, même,
d'imaginer dans quel poste décoratif on pourrait le reléguer.
Mais aucun d'entre eux n'envisage que la direction des affaires
reste longtemps aux mains d'un personnage dont la seule
présence serait, évidemment, incompatible avec leur régime.
Cependant, bien que je n'attende pas le soutien spontané
des partis, il me paraît concevable que l'instinct du pays et
la confiance qu'il m'a, jusqu'alors, accordée se manifestent
assez nettement pour que les « politiques » soient obligés de
suivre le courant. C'est mon affaire de demander aux Fran-
çaises et aux Français de faire connaître s'ils entendent
que l'État soit bâti comme je crois qu'il doit être. S'ils
répondent affirmativement, les partis s'en accommoderont
et la République nouvelle aura ma participation. Sinon, je
ne manquerai pas d'en tirer les conséquences.
Mais, si j'ai, dès l'origine, compté qu'en dernier ressort
c'est le peuple qui déciderait, je n'en suis pas moins pénétré
de doute et d'angoisse quant à ce que sera l'issue. Ce peuple,
sous les témoignages émouvants qu'il me prodigue mais qui
expriment sa détresse autant que son sentiment, n'est-il pas
las, désabusé, divisé? Ces vastes entreprises, cette action vi-
goureuse, ces fortes institutions, que je propose à son effort,
ne dépassent-elles pas ses moyens et ses désirs? Et moi, ai-je
la capacité, l'habileté, l'éloquence, nécessaires pour le gal-
vaniser, dès lors que tout s'aplatit? Pourtant, quelle que doive
être un jour la réponse du pays à la question qui lui sera
posée, j'ai le devoir, en attendant, d'employer à le gouverner
toute l'autorité qu'il m'accorde.
t. ni. 16
242 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
A vrai dire, pendant les premiers jours qui suivent la
capitulation allemande, on pourrait croire à un renouveau
d'unité politique autour de moi, Momentanément, la presse
ne me ménage pas les louanges. L'Assemblée consultative,
le 15 mai, accueille par des salves unanimes d'applaudisse-
ments, par une magnifique Marseillaise et par d'enthou-
siastes « Vive de Gaulle 1 » le discours que je prononce pour
tirer les leçons de la guerre. Les personnages principaux se
répandent en gestes démonstratifs à mon égard. C'est le cas,
en particulier, des anciens présidents du Conseil que les
Allemands détenaient comme otages et qui regagnent la
patrie. La première démarche de MM. Paul Reynaud, Da-
ladier, Sarraut, consiste à venir m'assurer de leur concours
dévoué. Léon Blum, dès qu'il est libre, déclare : « La France
ressuscite grâce au général de Gaulle. Nous avons eu la
chance d'avoir un général de Gaulle. Du fond de ma prison,
j'ai toujours espéré que mon parti saurait l'appuyer. La
France entière a confiance en lui. Sa présence est, pour notre
pays, une garantie irremplaçable de la concorde intérieure. »
Edouard Herriot, délivré par les Russes et passant à Moscou,
y publie par la radio : « Ma conviction est que le pays est
groupé autour de Charles de Gaulle, à la disposition de qui
je me place moi-même sans réserves. » Mais ces gestes et ces
mots n'auront pas tous de lendemain.
En fait, ce sont les soucis partisans et électoraux qui,
maintenant, dominent la vie publique. Le renouvellement des
municipalités leur sert, d'abord, d'aliment. En effet, pour
remettre progressivement en marche la machine démocratique,
le gouvernement a décidé qu'on commencerait par les com-
munes. Les conseils municipaux, élus en 1937, avaient été
soumis aux interventions arbitraires de Vichy, puis aux se-
cousses de la libération. Ils retournent, à présent, à leur
source : le suffrage des citoyens. Bien que maintes contin-
gences locales entrent en ligne de compte dans les deux tours
de scrutin du 29 avril et du 13 mai, les tendances dominantes
ne laissent pas de s'en dégager. On voit ceux des partis qui
sont fortement hiérarchisés et qui se targuent d'être « le
mouvement » : communistes, socialistes, républicains popu-
laires, gagner beaucoup de voix et de sièges au détriment
des diverses sortes de modérés et de radicaux. On voit s'unir
pour les ballottages les deux catégories de marxistes. On
voit, enfin, toutes les tendances mettre en vedette ceux de
leurs candidats qui ont pris une part active à la lutte contre
DÉSUNION 243
l'ennemi ; préférence que les électeurs ratifient, d'ailleurs,
très volontiers.
La tourmente a donc pu modifier la répartition des suf-
frages, sans, pour autant, changer la nature d'aucun des
partis français, ni susciter l'apparition d'un courant vrai-
ment nouveau. En somme, l'opinion tend plus que jamais à se
fractionner suivant des revendications et des querelles par-
ticulières, non point du tout à s'assembler pour une grande
œuvre nationale. Dans cette ambiance de surenchères, ce
sont, tout naturellement, les communistes qui donnent le
ton et exercent l'ascendant. En outre, la campagne électorale
a montré, qu'en ce qui concerne les futures institutions, deux
conceptions seulement occupent les « politiques ». Radicaux et
modérés préconisent le retour à la constitution de 1875. Les
autres proclament leur volonté d'obtenir « une assemblée
unique et souveraine. » Mais, par-dessus ces divergences,
tous exigent que les partis disposent, comme avant et sans
restrictions, de tous les pouvoirs de l'État. Il n'est pas un
observateur qui n'en conclue que, demain, c'est à quoi l'on
aboutira, au besoin malgré de Gaulle. S'il est vrai, d'après
Clemenceau, que « la pire souffrance de l'âme est le froid »,
on comprend que l'atmosphère dans laquelle j'aurai à me
mouvoir, au cours des mois qui vont suivre, me sera chaque
jour plus pénible.
Les élections municipales ne sont pas encore achevées que
commence la rentrée en France des prisonniers de guerre,
des déportés et des requis. Grand événement national, tout
chargé d'émotions, de joies, mais aussi de larmes ! En quel-
ques semaines, la patrie, les familles, les cités françaises, re-
couvrent deux millions et demi de leurs enfants, qui sont
parmi les plus chers parce qu'ils furent les plus malheureux.
Ce « grand retour » pose au gouvernement de multiples et
lourds problèmes. Il n'est pas simple de transporter en France,
puis de ramener jusqu'à leurs foyers, un aussi grand nombre
d'hommes qui se présentent en vagues impatientes. Il est ardu
de les alimenter et de les habiller bien, alors que le pays
manque cruellement de vivres et de vêtements. Il est difficile
de les réintégrer aussitôt et tous à la fois dans l'activité natio-
nale qui fonctionne encore au ralenti. Il n'est pas aisé d'hospi-
taliser, de soigner, de rééduquer, la masse de ceux qui sont
malades ou mutilés. Or, comme la défaite du Reich libère
d'un seul coup tous les Français détenus en Allemagne, les
questions qui les concernent doivent être réglées sur-le-champ.
244 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Cette vaste opération a été préparée. Le ministère des
Prisonniers, Déportés et Réfugiés, créé à Alger dès 1943, s'y
emploie depuis longtemps et la dirige de son mieux. Il faut
regrouper les hommes là où ils se trouvent en Allemagne et
organiser leur déplacement. C'est relativement facile dans la
zone de l'armée française. Ce l'est moins dans celle des armées
américaine et britannique. C'est très compliqué chez les Russes,
lointains, méfiants, formalistes, qui sont en train de faire
mouvoir les habitants de provinces entières. Cependant, un
accord, conclu sans délai à Leipzig, a réglé la coopération
des divers commandements militaires. Il n'y aura de graves
déboires qu'en ce qui concerne les jeunes Alsaciens et Lor-
rains incorporés de force dans la Wehrmacht, faits prison-
niers par les troupes soviétiques et qui sont, à présent, con-
fondus avec les Allemands dans tous les camps de Russie.
Notre ambassadeur, le général Catroux, et la mission mili-
taire dont il dispose à Moscou, ont de la peine à prendre
leur contact, à constater leur identité, à obtenir leur rapa-
triement. Certains ne seront retrouvés que plus tard. Il en
est qui ne reviendront pas.
Cependant, le 1 er juin, soit trois semaines après que les
mouvements ont commencé, le millionième de nos libérés
atteint la frontière française. Un mois après, la plupart des
captifs auront retrouvé la patrie. Accueillis, le mieux pos-
sible, dans des centres hospitaliers, dotés d'un pécule, démo-
bilisés, ils reprennent leur place dans le pays privé de tout
mais à qui ses enfants, jamais, n'ont été plus néces-
saires.
En dépit des mesures prises, le retour d'une pareille masse
dans des délais aussi courts ne peut aller sans à-coups. D'ail-
leurs, ce sont parfois le chagrin et la désillusion qui attendent
ceux qui reviennent après une aussi longue absence. Et puis,
la vie est dure, alors que dans les misères d'hier on l'imaginait
autrement. Enfin, certains de ceux qui, dans les barbelés,
avaient rêvé d'une patrie renouvelée s'attristent de la médio-
crité morale et de l'atonie nationale où baignent trop de
Français. Adoucir ces amertumes, c'est ce que commande
l'intérêt supérieur du pays. Mais la surenchère partisane
cherche, au contraire, à les exploiter. Dans ce concours, les
communistes sont, naturellement, les premiers.
Utilisant calculs et rancœurs, ils ont pris sous leur coupe
le « Mouvement national des prisonniers », qui entame la
lutte contre le ministre Henri Frenay. Indépendamment
DÉSUNION 245
des motions insultantes que le « Mouvement » publie dans
les journaux et des discours que tiennent ses orateurs, il
s'efforce d'organiser des manifestations aux points de ras-
semblement et dans les centres hospitaliers. Les cérémonies
auxquelles donnent lieu le retour des captifs et, surtout,
celui des déportés de la résistance lui sont autant d'occa-
sions de faire paraître des équipes vociférantes. A Paris
même, des cortèges sont formés, parcourent les boulevards,
défilent avenue Foch sous les fenêtres du ministère des Pri-
sonniers aux cris de : « Frenay ! Au poteau 1 » Dans leurs
rangs, marchent des gens qui revêtent, pour la circonstance,
la tenue rayée des martyrs des camps de misère. Sans doute
les rapatriés, dans leur immense majorité, ne prennent-ils
aucune part à ces incidents scandaleux. Mais les meneurs
espèrent que le gouvernement lancera la force publique
contre les manifestants, ce qui excitera l'indignation popu-
laire, ou bien que, cédant à la menace, il sacrifiera le ministre
vilipendé. Quant aux autres fractions politiques, elles as-
sistent à l'étalage de cette démagogie, sans fournir au pou-
voir aucune espèce de soutien.
Pourtant, l'affaire est vite réglée. A mon bureau, je con-
voque les dirigeants du « Mouvement ». « Ce qui se passe, leur
dis-je, est intolérable. J'exige qu'il y soit mis un terme et
c'est vous qui m'en répondez. » — « Il s'agit, m'afïîrment-ils,
d'une explosion de la colère justifiée des prisonniers. Nous-
mêmes ne pourrions l'empêcher. » Je leur déclare : « L'ordre
public doit être maintenu. Ou bien vous êtes impuissants
vis-à-vis de vos propres gens ; dans ce cas, il vous faut,
séance tenante, me l'écrire et annoncer votre démission. Ou
bien vous êtes, effectivement, les chefs ; alors, vous allez me
donner l'engagement formel que toute agitation sera terminée
aujourd'hui. Faute qu'avant que vous sortiez d'ici j'aie reçu
de vous, soit la lettre, soit la promesse, vous serez, dans
l'antichambre, mis en état d'arrestation. Je ne puis vous
accorder que trois minutes pour choisir. » Ils vont conférer
entre eux dans l'embrasure d'une fenêtre et reviennent aus-
sitôt : « Nous avons compris. Entendu ! Nous pouvons vous
garantir que les manifestations vont cesser. » Il en sera ainsi,
le jour même.
L'affaire des prisonniers avait montré que l'autorité res-
tait forte tant qu'elle n'était pas partagée, mais aussi que
les « politiques » n'inclinaient pas à l'appuyer. On pouvait
faire la même constatation à propos de la question financière
246 MÉMOIRES Bl GUERRE — LE SÀLUT
et économique. Or, ceile-ci se posait de nouveau avec acuité
pendant l'été qui suivit la victoire. Comme il n'était pas
possible d'éluder cette échéance, mais comme, aussi, les
mesures à prendre touchaient au plus vif les intérêts des
électeurs, je comptais que les partis laisseraient mon gouver-
nement faire ce qui était nécessaire, tout en tirant leur
épingle du jeu. C'est ce qui eut lieu, en effet.
Il s'agissait, tout à la fois, de procurer au trésor des res-
sources exceptionnelles, de s'opposer à l'inflation et de con-
tenir la montée des prix. C'était là le perpétuel problème
dans une période où les dépenses publiques s'enflaient iné-
vitablement, où la fin des hostilités provoquait dans la po-
pulation une tendance générale à consommer davantage et
où la production était encore très loin d'atteindre un niveau
satisfaisant. Les dispositions prises au lendemain de la libé-
ration avaient permis d'éviter le pire. On devait, maintenant,
entreprendre un nouvel effort. Mais, de toute manière, il en
résulterait pour chacun maints désagréments et, pour cer-
tains, de lourds sacrifices. Les élections générales étant
proches, j'aurais pu différer les décisions de quelques se-
maines, afin que la responsabilité fût partagée par la future
Assemblée nationale. Des expédients y eussent suffi. Mais
ils auraient été dispendieux. Je choisis de ne point attendre
et de prendre entièrement au compte de mon gouvernement
les mesures d'assainissement.
La première fut l'échange des billets. L'opération visait,
en particulier, à révéler l'avoir de chaque Français. Déjà,
l'administration connaissait la valeur des fortunes en biens
immobiliers, rentes, actions, obligations nominatives. Il lui
restait à savoir comment était répartie la masse des titres
au porteur : billets et bons à court terme. Les propriétaires
avaient à présenter et, par là même, à déclarer leurs titres.
On les leur remplacerait, franc pour franc, par de nouvelles
vignettes. Du coup, devenaient caduques les coupures qui
n'étaient pas remises aux guichets publics, celles notamment
que les Allemands avaient emportées chez eux, celles aussi
que leurs possesseurs préféraient perdre plutôt que d'en
avouer le total. D'autre part, les détenteurs de grosses
sommes en billets de banque jugèrent souvent à propos de
les convertir en bons, puisque le chiffre de leur fortune
serait, désormais, connu.
Tout se passa très bien, du 4 au 15 juin, sous la direction
de Pleven. Il ne se produisit, dans la vie économique fran-
DÉSUNION 247
çaise, rien d'analogue à la rude secousse qu'une opération
du même ordre, mais comportant, celle-là, le blocage des
avoirs, avait causée en Belgique. La circulation fiduciaire,
qui se montait à 580 milliards à la fin du mois de mai, n'at-
teignait plus, en juillet, que 444 milliards. Mais, aussi, cette
« photographie » de la matière imposable allait permettre au
gouvernement d'établir sur une base solide la contribution
extraordinaire qu'il méditait de lever.
En attendant de le faire, il lui fallait empêcher les prix de
s'élever à l'excès. Pour n'avoir pas adopté le plan d'extrême
rigueur qu'avait proposé Mendès-France, supprimé d'office les
trois quarts des signes monétaires, bloqué d'une manière
absolue le coût des denrées et les rémunérations, bref, tenté
d'obtenir d'un coup un résultat décisif au risque de briser
les ressorts de l'activité du pays, le gouvernement n'en était
pas moins résolu à endiguer le flot ascendant. De toute façon,
la stabilisation ne pourrait être réalisée avant que l'offre des
produits répondît à la demande, ce qui n'aurait pas lieu de
longtemps. Mais on avait les moyens d'empêcher les brutales
saccades et de punir les abus. Deux ordonnances du 30 juin
codifièrent ce qu'il fallait. L'une fixait la procédure suivant
laquelle l'autorité arrêtait ou modifiait les prix. L'autre
réglementait la manière dont les infractions devaient être
réprimées. Ces ordonnances, aussitôt appliquées, allaient
rester en vigueur par la suite. Elles le sont encore aujour-
d'hui.
Quel que fût notre souci de ménager le pays à peine con-
valescent et de faire les choses progressivement, il nous
fallait boucler le budget de 1945 et prévoir les moyens d'ali-
menter celui de 1946. Gomme il eût été impossible de renou-
veler l'emprunt de la libération et dangereux d'accroître la
dette à court terme, nous choisîmes de recourir à une contri-
bution spéciale. Une ordonnance du 15 août institua l'impôt
de solidarité, destiné à régler les frais exceptionnels entraînés
par le retour des prisonniers, la démobilisation et le rapatrie-
ment des troupes, l'envoi du Corps expéditionnaire en Indo-
chine, les premiers travaux de reconstruction. Nous avions
évalué à 80 milliards, — soit à 900 d'aujourd'hui, — les res-
sources à obtenir et décidé qu'elles seraient fournies par les
possédants. En dehors d'eux, qui pouvait le faire? N'étaient-
ils pas, au surplus, les principaux intéressés à l'équilibre
des finances, tout comme ils venaient de l'être au rétablis-
sement de l'ordre et au maintien de la paix sociale? Allant
248 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
au plus simple, l'ordonnance prescrivait un prélèvement sur
les patrimoines, une taxe sur les enrichissements acquis au
cours de la guerre, une contribution sur les fonds des socié-
tés, le tout constituant « l'impôt exceptionnel de solidarité
nationale. »
Sur le projet, l'Assemblée consultative eut à donner son
avis. Les partis, au cours du débat qui eut lieu le 25 juillet,
ne nous épargnèrent pas leurs critiques ; ceux de gauche,
par la voix de MM. Philip, Moch, Duclos, Ramette, procla-
mant que le gouvernement n'allait pas assez loin dans la
voie de l'amputation des capitaux privés ; ceux de droite,
dont MM. Laniel et Denais exprimaient les doléances, faisant
valoir que l'impôt projeté allait porter atteinte à la marche
des affaires. Cependant, les groupes divers ayant ainsi
déployé leurs panneaux, on n'en approuva pas moins le
texte à la quasi-unanimité. Ce devait être la dernière fois
que l'assemblée se résoudrait à suivre le gouvernement.
Bientôt, les discussions relatives au problème constitution-
nel la dresseraient ouvertement, tout entière, dans l'opposi-
tion.
Entre temps, j'avais tenu à ce que fût réglée la doulou-
reuse affaire de Pétain, de Laval, de Darnand, qui occupait
tous les esprits et ne laissait pas d'agiter les émotions et les
inquiétudes. Sans intervenir aucunement dans l'instruction
menée par la Haute-Cour, le gouvernement lui avait fait
connaître son désir de voir la procédure aboutir dès que
possible. Les procès s'étaient donc ouverts, en commençant
par celui du Maréchal. On avait annoncé qu'il en résulte-
rait, en sens divers, de profonds remous. Il n'en fut rien.
Sans doute, les hommes qui prirent part aux tristes audiences,
en qualité de magistrats, de jurés, de témoins, d'avocats, ne
continrent pas toujours leur passion, ni leur excitation. Mais
le trouble ne dépassa pas les murs du palais de Justice. Sans
doute, le public suivit-il avec un intérêt tendu les débats
tels que les lui rapportaient en abrégé les journaux. Mais il
n'y eut jamais, dans aucun sens, aucun mouvement de foule.
Tout le monde, au fond, estimait nécessaire que la justice
rendît son arrêt et, pour l'immense majorité, la cause était
entendue.
Je partageais cette manière de voir. Toutefois, ce qui,
dans l'accusation, me paraissait essentiel, l'était moins aux
yeux de beaucoup. Pour moi, la faute capitale de Pétain et
de son gouvernement c'était d'avoir conclu avec l'ennemi,
DÉSUNION 249
au nom de la France, le soi-disant « armistice ». Certes, à la
date où on l'avait signé, la bataille dans la Métropole était
indiscutablement perdue. Arrêter le combat entre l'Atlan-
tique et les Alpes pour mettre un terme à la déroute, cet
acte militaire et local eût été très justifié. Il appartenait au
commandement des forces intéressées, — quitte à ce que la
tête en fût changée, — de faire le nécessaire sur ordre du
gouvernement. Celui-ci aurait gagné Alger, emportant le
trésor de la souveraineté française, qui, depuis quatorze
siècles, n'avait jamais été livré, continuant la lutte jusqu'à
son terme, tenant parole aux alliés et, en échange, exigeant
leur concours. Mais, avoir retiré de la guerre l'Empire in-
demne, la flotte inentamée, l'aviation en grande partie in-
tacte, les troupes d'Afrique et du Levant qui n'avaient pas
perdu un soldat, toutes celles qui, depuis la France même,
pouvaient être transportées ailleurs ; avoir manqué à nos
alliances ; par-dessus tout, avoir soumis l'État à la discré-
tion du Reich, c'est cela qu'il fallait condamner, de telle
sorte que la France fût dégagée de la flétrissure. Toutes les
fautes que Vichy avait été amené à commettre ensuite :
collaboration avec les envahisseurs ; lutte menée à Dakar,
au Gabon, en Syrie, à Madagascar, en Algérie, au Maroc, en
Tunisie, contre les Français Libres ou contre les alliés ;
combats livrés à la résistance en liaison directe avec les po-
lices et les troupes allemandes ; remise à Hitler de prisonniers
politiques français, de juifs, d'étrangers réfugiés chez nous ;
concours fourni, sous forme de main-d'œuvre, de matières,
de fabrications, de propagande, à l'appareil guerrier de l'en-
nemi, découlaient infailliblement de cette source empoi-
sonnée.
Aussi étais- je contrarié de voir la Haute-Cour, les milieux
parlementaires, les journaux, s'abstenir dans une large me-
sure de stigmatiser 1' « armistice » et, au contraire, se saisir
longuement des faits qui lui étaient accessoires. Encore
mettaient-ils en exergue ceux qui se rapportaient à la
lutte politique, plutôt qu'à celle du pays contre l'ennemi
du dehors. Trop souvent, les débats prenaient l'allure d'un
procès partisan, voire quelquefois d'un règlement de comptes,
alors que l'affaire ne devait être traitée que du seul point
de vue de la défense et de l'indépendance nationale. Les
anciens complots de la Cagoule, la dispersion du parlement
après qu'il eut abdiqué, la détention de parlementaires, le
procès de Riom, le serment exigé des magistrats et des
250 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
fonctionnaires, ïa charte du travail, les mesures antisé-
mites, les poursuites contre les communistes, le sort fait
aux partis et aux syndicats, les campagnes menées par
Maurras, Henriot, Luchaire, Déat, Doriot, etc., avant et
pendant la guerre, voilà qui tenait, dans les débats et les
commentaires, plus de place que la capitulation, l'abandon
de nos alliés, la collaboration avec l'envahisseur.
Philippe Pétain, pendant son procès, s'enferma dans le
silence. Étant donné son âge, sa lassitude, le fait aussi que
ce qu'il avait couvert était indéfendable, cette attitude de
sa part me parut être celle de la sagesse. En se taisant, il
accorda comme un ultime ménagement à la dignité mili-
taire dont l'avaient revêtu ses grands services d'autrefois.
Les faits évoqués, les témoignages apportés, le réquisitoire,
les plaidoiries, firent voir que son drame avait été celui d'une
vieillesse que la glace des années privait des forces néces-
saires pour conduire les hommes et les événements. S'abritant
de l'illusion de servir le bien public, sous l'apparence de la fer-
meté, derrière l'abri de la ruse, le Maréchal n'était qu'une
proie offerte aux intrigues serviles ou menaçantes. La Cour
prononça la peine capitale mais, en même temps, exprima le
vœu qu'il n'y eût point exécution. J'étais, d'ailleurs, décidé à
signer la grâce, en tout cas. D'autre part, j'avais fait prendre
les dispositions voulues pour soustraire le Maréchal aux in-
jures qui risquaient de l'assaillir. A peine le jugement rendu,
le 15 août, il fut transporté par avion au Portalet. Plus
tard, il irait à l'île d'Yeu. Mon intention était, qu'après
avoir été détenu deux ans dans une enceinte fortifiée, il
allât terminer sa vie, retiré chez lui, près d'Antibes.
Pierre Laval, à son tour, comparut devant ses juges. Lors
de la capitulation du Reich, un avion allemand l'avait amené
en Espagne où il comptait trouver refuge. Mais le général
Franco l'avait fait arrêter et reconduire, par voie aérienne,
en territoire germanique. Peut-être le fugitif espérait-il y
trouver un recours du côté des États-Unis? En vain ! L'armée
américaine le livrait à l'autorité française. Au mois d'octobre,
le chef du gouvernement de Vichy était traduit devant la
Haute-Cour.
Laval tenta, d'abord, d'exposer sa conduite, non point
comme une collaboration délibérée avec le Reich, mais
comme la manœuvre d'un homme d'État qui composait
avec le pire et limitait les dégâts. Les jurés étant des parle-
mentaires de la veille ou du lendemain, l'accusé pouvait
DÉSUNION 251
imaginer que le débat tournerait à une discussion politique,
confrontant, entre gens du métier, des théories diverses et
aboutissant à une cote mal taillée qui lui vaudrait, finale-
ment, les circonstances atténuantes. Cette tactique, pourtant,
n'eut pas de prise sur le tribunal. Ce que voyant, Laval
joua le tout pour le tout, adopta vis-à-vis de ses juges une
attitude provocante et suscita, de leur part, quelques fâ-
cheuses invectives. Prenant aussitôt prétexte de cette incon-
venante sortie, il refusa de comparaître désormais devant
la Cour. Ainsi cherchait-il à faire en sorte que son procès
parût entaché de quelque chose d'irrégulier et que la justice
fût amenée, soit à recourir à une nouvelle procédure, soit à
commuer la peine capitale que l'accusé sentait inévitable
et qui fut, en effet, prononcée. Il n'y eut, cependant, ni révi-
sion, ni grâce. En une suprême tentative pour se soustraire
à l'exécution le condamné absorba du poison. Mais il fut
remis sur pied. Alors, toutes issues fermées, Pierre Laval
se redressa, marcha d'un pas ferme au poteau et mourut
courageusement.
Quelques jours auparavant, Joseph Darnand avait subi
la même condamnation et accueilli la mort sans plus faiblir.
Son procès fut bref. L'accusé portait la responsabilité de bon
nombre de crimes commis par Vichy au nom du maintien
de l'ordre. L'ancien « secrétaire général » n'invoqua pour sa
défense que le service du Maréchal. Ce que le national-socia-
lisme comportait de doctrinal avait assurément séduit l'idéo-
logie de Darnand, excédé de la bassesse et de la mollesse
ambiantes. Mais, surtout, à cet homme de main et de risque,
la collaboration était apparue comme une passionnante
aventure qui, par là même, justifiait toutes les audaces et
tous les moyens. Il en eût, à l'occasion, couru d'autres en
sens opposé. A preuve, les exploits accomplis par lui, au com-
mencement de la guerre, à la tête des groupes francs.
A preuve, aussi, le fait que portant déjà l'uniforme d'officier
allemand et couvert du sang des combattants de la résis-
tance il m'avait fait transmettre sa demande de rejoindre
la France Libre. Rien, mieux que la conduite de ce grand
dévoyé de l'action, ne démontrait la forfaiture d'un régime
qui avait détourné de la patrie des hommes faits pour la
servir.
La condamnation de Vichy dans la personne de ses diri-
geants désolidarisait la France d'une politique qui avait été
celle du renoncement national. Encore fallait-il que la nation
252 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
adoptât, délibérément, la psychologie contraire. Pendant les
années d'oppression, c'étaient la foi et l'espoir en la France
qui entraînaient peu à peu les Français vers la résistance
et la libération. Les mêmes ressorts avaient, ensuite, joué
pour empêcher la subversion et déclencher le redressement.
Aujourd'hui, rien d'autre ne pouvait être efficace, du moment
qu'il s'agissait d'aller vers la puissance et la grandeur. Si
cet état d'esprit l'emportait dans les masses, la future Assem-
blée nationale en serait, sans doute, influencée. Jusqu'à la
date des élections, je ferais donc tout le possible pour que
soufflât sur le pays un certain air d'ardeur à l'effort et de
confiance dans ses destinées.
Le 9 mai, lendemain de la victoire, je me rendis à Notre-
Dame pour le Te Deum solennel. Le cardinal Suhard m'ac-
cueillit sous le portail. Tout ce qu'il y avait d'officiel était là.
Une multitude emplissait l'édifice et débordait aux alentours.
Tandis que le cantique du triomphe faisait retentir les voûtes
et qu'une sorte de frémissement, s'élevant de l'assistance,
glissait vers le parvis, les quais, les rues de Paris, je me
sentais, à la place que la tradition m'avait assignée dans le
chœur, envahi des mêmes sentiments qui avaient exalté nos
pères chaque fois que la gloire couronnait la patrie. Sans
que l'on pût oublier les malheurs qui compensèrent nos réus-
sites, ni les obstacles qui, aujourd'hui même, se dressaient
devant la nation, il y avait, dans cette pérennité, de quoi
soutenir les courages. Quatre jours plus tard, la fête de Jeanne
d'Arc offrit une semblable occasion à la ferveur patriotique.
C'était, depuis cinq ans, la première fois qu'il était possible
de la célébrer suivant les rites traditionnels.
Cependant, le 24 mai, je tins aux Français un langage
austère. Ils m'entendirent parler à la radio de nos pertes,
de nos devoirs, de la peine qu'il nous en coûterait « pour
devenir ce que nous voulions être, c'est-à-dire prospères,
puissants et fraternels. » Je marquai quelle rude tâche c'était
que de rétablir la France « au milieu d'un univers qui n'était
certes pas commode. » Je déclarai que « notre capacité de
travailler et de produire et le spectacle de l'ordre que nous
saurions offrir dans les domaines politique, social et moral
étaient les conditions de notre indépendance, a fortiori de
notre influence. Car il n'y avait pas de rayonnement dans la
confusion, ni de progrès dans le tohu-bohu. » On devait donc
s'attendre à ce que le gouvernement tienne en main les prix,
les traitements, les salaires, quels que puissent être les mécon-
DESUNION 253
tentements et les revendications. Cette rigueur irait, d'ail-
leurs, de pair avec les réformes. J'annonçai, « qu'avant la
fin de l'année, l'État prendrait sous sa coupe la production
du charbon et de l'électricité et la distribution du crédit,
leviers de commande qui lui permettraient d'orienter l'en-
semble de l'activité nationale. » D'autre part, de nouvelles
mesures concernant le peuplement du pays seraient appli-
quées en vue du même but : rétablir notre puissance. Je com-
parai les Français aux marins de Christophe Colomb, qui
aperçurent la terre à l'horizon quand ils étaient au pire mo-
ment de leur angoisse et de leur fatigue. Et de m'écrier :
« Regardez ! Au delà des peines et des brumes du présent,
un magnifique avenir s'offre à nous ! »
Avec la même intention d'électriser quelque peu l'atmos-
phère, j'allai voir, le 10 juin, les départements de la Manche
et de l'Orne, qui étaient, avec le Calvados, les plus sinistrés
de tous. Accompagné de Dautry, je visitai Saint-Lô, Cou-
tances, Villedieu-les-Poêles, Mortain, Fiers, Argentan, Alen-
çon, ainsi que de nombreuses bourgades. Le flot des témoi-
gnages y déferlait par-dessus les décombres. Le 18 juin,
Paris fut tout entier debout pour fêter les troupes venues
d'Allemagne qui descendirent les Champs-Elysées ; Leclerc
et Béthouart à leur tête. Entre les soldats ravis, le peuple
pleurant de joie et de Gaulle placé au centre de la cérémonie,
passait ce courant enchanté qui naît d'une grande et com-
mune émotion. Le 30 juin et le 1 er juillet, je m'en fus parcourir
l'Auvergne qui, dans ses graves cités de Clermont-Ferrand,
de Riom, d'Aurillac, comme dans ses villages dispersés, se
montra aussi chaleureuse que l'était la capitale.
La consultation nationale approchait. Le gouvernement
l'envisageait pour le mois d'octobre. Aussi hâtai-je les mani-
festations. Celle du 14 juillet, à Paris, fut marquée, comme il
convenait, par une imposante parade militaire. Mais, cette
fois, la marche triomphale avait lieu d'Est en Ouest. Le
général de Lattre me présenta, sur le Cours de Vincennes,
des détachements fournis par toutes les grandes unités de
son Armée victorieuse. Puis, le chef et les combattants de
« Rhin et Danube » défilèrent, à travers une tempête d'accla-
mations, sous une profusion de drapeaux, par l'avenue du
Trône, la Nation, le faubourg Saint-Antoine, pour passer
devant moi sur la place de la Bastille.
La semaine suivante, je me rendis en Bretagne, ayant à
mes côtés Pleven et Tanguy-Prigent. On ne saurait décrire
254 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
l'accueil de Saint-Brieuc, de Quimper et de Vannes. Mais
c'est à Brest presque entièrement rasé, à Lorient qu'on devrait
rebâtir de fond en comble, à Saint-Nazaire anéanti, que le
sentiment populaire paraissait le plus touchant. J'allai en-
suite à La Rochelle, libérée sans trop de dommages et qui,
déjà, se rouvrait à la mer.
La Picardie et la Flandre me démontrèrent, à leur tour,
que leur foi en l'avenir était de taille à tout surmonter. A
Beauvais, puis à Amiens, où je fus reçu le 11 août en compa-
gnie de Dautry, Lacoste, Laurent et Mayer, il ne manquait
pas une voix au concert de l'enthousiasme. Par Doullens,
Saint-Pol, Bruay, je gagnai Béthune où 50 000 mineurs
m'attendaient devant l'Hôtel de Ville. Du balcon, je m'adres-
sai à eux et à la nation.
« Nous avons été, déclarai-je, parmi les plus malheureux,
parce que nous étions les plus exposés. Mais nous sommes en
train d'accomplir un extraordinaire redressement et je dis,
en toute fierté française, que nous marchons à grands pas
vers le moment où on dira de nous : « Ils se sont tirés d'af-
faire ! » Là-dessus, je citai des chiffres. Pour le charbon,
pendant le mois qui suivit la libération des fosses, les mineurs
de France avaient tiré du sol un million et demi de tonnes ;
mais, au cours des quatre dernières semaines, ils venaient
d'en extraire le double. Pour l'électricité, nous étions montés
de 400 millions à 1 350 millions de kilowatts -heure par mois,
c'est-à-dire jusqu'au niveau de 1938. Dans le même temps,
nous avions triplé la production de fonte, d'acier, d'alumi-
nium, et décuplé l'extraction du minerai de fer. Au lendemain
de la libération, nous faisions mensuellement 23 000 tonnes de
ciment ; le mois dernier, 120 000 tonnes. Nous sortions de
nos fours 40 000 tonnes de chaux en trente jours ; à présent,
125 000 tonnes. Nous chargions, par mois, 160 000 wagons ;
maintenant, 470 000. Pour moi, dis-je, qui par devoir d'État
tiens l'œil fixé sur l'aiguille qui marque les degrés, je cons-
tate que pas un jour ne s'écoule sans quelque progrès sur la
veille. »
Mais, en parlant de la suite, je rejetai toute démagogie.
« Qu'il s'agisse de réformes, de prix, de salaires ou d'élec-
tions, nous savons qu'aucune décision ne satisfera tout le
monde. Pourtant, nous suivons notre route. Nous remet-
tons à plus tard le compte de nos griefs, de nos déboires et
de nos chagrins. Nous comprenons qu'il s'agit de vivre,
c'est-à-dire d'avancer. Nous lo faisons et le ferons par l'effort.
DÉSUNION 255
la cohésion, la discipline, et non point, — ah ! non, certaine-
ment I — par les divisions intérieures. Nous le faisons et le
ferons en bâtissant, peu à peu, du neuf et du raisonnable, et
non point, — ah I non, certainement 1 — en retournant aux
vieilles formules ou en courant aux aventures. . . Au travail 1 »
Le lendemain, ayant visité Bergues, je me rendis à Dun-
kerque. A voir les bassins, les écluses, les quais, qui n'étaient
plus que débris et entonnoirs, et les maisons aux deux tiers
effondrées, on se demandait comment le grand port pourrait
jamais revivre. Mais l'immense foule réunie place Jean-Bart
se chargea de la réponse. Aux paroles que je lui adressai, elle
répondit par des clameurs telles, qu'à les entendre on ne
doutait de rien. Tous ensemble, devant la statue du grand
marin, restée debout par miracle, nous chantâmes une
Marseillaise, puis un Jean Bart! Jean Bartl qui mettaient
les malheurs en fuite. Après quoi, Calais m'offrit un spectacle
pareil. Si Saint-Pierre y paraissait relativement préservé, le
port n'était que désolation. Rien ne restait des anciens quar-
tiers, à l'exception de la vieille tour du Guet et des murs de
l'église Notre-Dame. Mais les Calaisiens, massés devant l'hôtel
de ville où j'étais reçu par le maire, mon beau-frère Jacques
Vendroux, donnaient à comprendre par le tonnerre de leurs
vivats que l'avenir leur appartenait. A Boulogne, dans la
ville basse, tout était ruines et deuils, ce qui n'empêchait
aucunement la population de manifester une confiance reten-
tissante. C'était le cas, notamment, pour les marins, pêcheurs,
dockers, travailleurs des chantiers navals, dont le porte-parole
déclara : « Nous voici I La mer est là 1 II faudra bien que les
choses s'arrangent. » Au milieu de l'ardeur générale, les
foules ouvrières étaient, comme toujours, les plus vibrantes
et spontanées. La visite du Portel, réduit à un fouillis
de débris mais bien décidé à revivre, termina cet ultime
voyage.
Mais, tandis que le sentiment de la masse se montrait
ainsi disposé à surmonter les divisions, à suivre de Gaulle
dans la voie du redressement national, à approuver son projet
d'instituer un État fort, l'activité politique s'orientait dans
un sens opposé. Toutes les décisions et attitudes de mon gou-
vernement étaient, maintenant, accueillies, de la part des
fractions diverses, par la critique ou la hargne. Ce qui était
« politique » marquait à mon égard une méfiance accentuée.
Dans le courant de juin, les partis levèrent leurs boucliers.
Il faut dire que, 3e 3, j'avais moi-même indiqué, à l'occasion
256 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
d'une conférence de presse, comment se posait le problème
de la Constituante. « Trois solutions, disais-je, sont conce-
vables. Ou bien revenir aux errements d'hier, faire élire sépa-
rément une Chambre et un Sénat, puis les réunir à Versailles
en une Assemblée nationale qui modifierait, ou non, la Cons-
titution de 1875. Ou bien considérer que cette constitution
est morte et procéder à des élections pour une Assemblée
constituante qui ferait ce qu'elle voudrait. Ou bien, enfin,
consulter le pays sur des termes qui serviraient de base à sa
consultation et auxquels ses représentants auraient à se
conformer. » Je ne précisais pas encore quel était mon propre
choix, mais on pouvait le deviner par le fait même que j'in-
voquais l'hypothèse d'un référendum. Il n'en fallut pas
davantage pour que l'on vît se dresser, de toutes parts,
une opposition formelle ou, tout au moins, d'expresses
réserves.
Mon projet de référendum visait un triple but. Puisque
le système de 1875, emporté par le désastre de 1940, se trou-
vait anéanti, il me semblait qu'il serait arbitraire, soit de
le rétablir moi-même, soit d'en interdire le retour. Après
tout, le peuple souverain était là pour en décider. Bien
que je n'eusse aucun doute sur ce que serait sa réponse, je
lui demanderais donc s'il voulait qu'on en revienne à la
III e République ou bien qu'on en fasse une autre. D'autre
part, quand le peuple aurait, par son vote, effacé l'ancienne
constitution, la nouvelle devrait être évidemment élaborée par
l'assemblée qui sortirait des élections. Mais, cette assemblée,
fallait-il qu'elle fût omnipotente, qu'elle décidât, à elle seule
et en dernier ressort, des institutions nationales, qu'elle
détînt tous les droits, sans exception, sans frein, sans
recours? Non! Grâce au référendum, on pourrait, d'abord,
imposer quelque équilibre entre ses pouvoirs et ceux du
gouvernement et, ensuite, faire en sorte que la constitu-
tion qu'elle aurait élaborée soit soumise à l'approbation du
suffrage universel. Le référendum, enfin, institué comme
le premier et le dernier acte de l'œuvre constitutionnelle
m'offrirait la possibilité de saisir le peuple français et pro-
curerait à celui-ci la faculté de me donner raison, ou tort,
sur un sujet dont son destin allait dépendre pendant des
générations.
Mon intention, dès qu'elle fut entrevue, souleva la répro-
bation déterminée de tous les partis. Le 14 juin, le bureau
politique du parti communiste fit connaître « qu'il avait
DÉSUNION 257
décidé de poursuivre sa campagne pour l'élection d'une Cons-
tituante souveraine... ; qu'il s'était prononcé contre tout
plébiscite, couvert, ou non, du titre de référendum...; qu'il
rejetait toute constitution de caractère présidentiel. » La
Confédération générale du travail ne manqua pas d'adopter
aussitôt une résolution semblable. Les socialistes, à leur
tour, annoncèrent solennellement, le 21 juin, par l'organe de
leur comité directeur, leur volonté d'obtenir « une assemblée
constituante et législative » que rien ne devrait entraver.
Ils déclaraient, en outre, « s'opposer résolument à la méthode,
contraire aux traditions démocratiques, qui consisterait à
appeler le corps électoral à se prononcer par voie de référen-
dum sur un projet de constitution établie par des commis-
sions restreintes. » Le comité d'entente socialiste-commu-
niste réuni le 22 juin ; le comité directeur du Mouvement
républicain populaire par un communiqué du 24 juin ; l'Union
démocratique et socialiste de la résistance, dès sa naissance,
le 25 juin ; le Conseil national de la résistance siégeant le
29 juin ; le comité central de la Ligue des Droits de l'Homme
dans une motion du 1 er juillet, réclamèrent tous la fameuse
assemblée unique et souveraine et se montrèrent opposés à
l'idée d'un référendum.
De leur côté, les tenants du système d'avant-guerre s'indi-
gnaient qu'on le mît en cause. Depuis 1940, qu'ils aient été
du côté de Vichy ou dans le camp de la résistance, ils s'étaient
appliqués à ménager la restauration de ce qui était naguère.
A leur sens, de Gaulle n'avait rien à faire d'autre que d'appeler
les électeurs à désigner des députés, et les collèges jadis qua-
lifiés à nommer des sénateurs, afin que le Parlement reparaisse
dans sa forme d'autrefois. Que le pays condamnât les erre-
ments de la III e République, comme on le voyait nettement,
c'était à leurs yeux une raison de plus pour ne pas la lui
faire juger. Les divers groupements modérés se pronon-
cèrent donc en faveur de l'élection d'une Chambre et d'un
Sénat, suivant le mode d'antan. Le 18 juin, le bureau
exécutif du parti radical -socialiste demandait le « rétablis-
sement des institutions républicaines », telles qu'elles étaient
avant le drame, et se déclarait t hostile à tout plébiscite et
à tout référendum. »
Ainsi, les fractions politiques, pour divisées qu'elles fussent
entre la création d'une assemblée omnipotente et le retour
au système antérieur, se trouvèrent unanimes à rejeter mes
propres conceptions. La perspective d'un appel à la décision
t. m. 17
258 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
directe du pays leur paraissait, à toutes, scandaleuse. Rien
ne montrait plus clairement à quelle déformation du sens
démocratique menait l'esprit des partis. Pour eux, la Répu-
blique devait être leur propriété et le peuple n'existait, en
tant que souverain, que pour déléguer ses droits et jusqu'à
son libre arbitre aux hommes qu'ils lui désignaient. D'autre
part, le souci, — dont j'étais moi-même pénétré, — d'assurer
au pouvoir l'autorité et l'efficacité heurtait, au fond, leur
nature. Que l'État fût faible, c'est à quoi, d'instinct, ils ten-
daient, afin de mieux le manier et d'y conquérir plus aisé-
ment, non point tant les moyens d'agir, que les fonctions
et les influences.
Ne me dissimulant pas que les tendances des partis ris-
quaient de conduire à une constitution néfaste, je m'ancrais
dans mon intention de réserver la solution à la décision du
pays. Mais, avant d'engager le fer, je tâchai d'obtenir le
concours d'hommes qualifiés, placés en des points différents
de l'éventail et qui me semblaient susceptibles d'impres-
sionner l'opinion politique. Je m'adressai aux présidents
Léon Blum, Edouard Herriot et Louis Marin, à qui, peut-être,
les années et les événements conféraient la sérénité.
Léon Blum, tout justement, sortait de la longue détention
où l'avaient enfermé Vichy et le III e Reich. Il était, je ne
l'ignorais pas, plus attaché que jamais au socialisme. Mais
je savais aussi, qu'au cours de ses épreuves, des scrupules
lui étaient venus quant aux idées professées et à la politique
menée, naguère, par son parti. Il les avait réexaminées à
la lueur de cette clarté que la lucarne d'un cachot dispense
à une âme élevée. En particulier, la question des pouvoirs
lui était alors apparue sous un jour nouveau. Dans ses médi-
tations de captif, qu'il devait publier sous le titre : a A l'échelle
humaine », il notait : « Le gouvernement parlementaire n'est
pas la forme unique, ni même la forme pure, de la démo-
cratie. » Il indiquait que le régime présidentiel était, à ses yeux,
le meilleur : a J'incline pour ma part, écrivait-il, vers un sys-
tème de type américain, qui se fonde sur la séparation et
l'équilibre des pouvoirs. » A peine la liberté lui était-elle rendue,
qu'il témoignait publiquement de sa confiance à mon égard.
Pour m'aider dans mon dessein de rénover la République,
je crus d'abord trouver son appui.
Il me fallut bientôt déchanter. En fait, Léon Blum fut
très vite ressaisi par les penchants habituels de la famille
socialiste. Dès notre premier entretien, il refusa d'entrer
DÉSUNION 259
comme ministre d'État dans le Gouvernement provisoire,
alléguant sa santé déficiente mais aussi sa volonté de se
consacrer entièrement à son parti. Le 20 mai, soit dix
jours après son retour en France, il déclarait déjà dans une
réunion des secrétaires des fédérations socialistes : « Aucun
homme n'a le droit au pouvoir. Mais nous avons, nous, le
droit à l'ingratitude. » Dans les articles quotidiens qu'il
écrivait pour le Populaire et qui, par la qualité du fond et
de la forme, exerçaient une grande influence sur les milieux
politiques, il soutenait à fond la thèse de l'Assemblée unique
et souveraine. Au sujet du référendum, il n'en repoussait pas
le principe, pourvu que soit seulement posée la question de
savoir si le régime d'avant-guerre devait être rétabli. Mais,
pour lui, il s'agissait beaucoup moins de rendre l'État plus
fort et plus efficace que d'empêcher la réapparition du Sénat
des temps révolus, contre lequel il nourrissait de tenaces griefs
personnels. Rien, suivant Blum, ne devait être proposé qui
pût équilibrer les pouvoirs de l'Assemblée. C'est dans la même
perspective qu'il considérait ce qu'il appelait « le cas de
Gaulle. » A ma personne, il ne ménageait pas l'expression
de son estime, mais, à proportion de ce qu'il en disait de bon,
il se défiait de mon autorité et combattait avec âpreté tout
projet de désignation du chef de l'État par un suffrage élargi.
Bref, il avait, lui aussi, réadopté la règle fondamentale du
régime parlementaire français : Qu'aucune tête ne dépasse
les fourrés de la démocratie !
Peu avant les élections, je le fis venir et lui dis : «Ma tâche
de défense nationale et de salut public est à son terme. Le
pays est libre, vainqueur, en ordre. Il va parler en toute sou-
veraineté. Pour que je puisse entreprendre à sa tête une nou-
velle étape, il faudrait que ses élus s'y prêtent, car, dans
l'univers politique, nul ne saurait gouverner en dépit de
tout le monde. Or, l'état d'esprit des partis me fait douter
que j'aie, demain, la faculté de mener les affaires de la France
comme je crois qu'elles doivent l'être. J'envisage donc de
me retirer. Dans ce cas, j'ai le sentiment que c'est vous qui
devrez assumer la charge du gouvernement, étant donné
votre valeur, votre expérience, le fait aussi que votre parti
sera l'un des plus nombreux dans la prochaine assemblée et,
en outre, s'y trouvera dans l'axe de l'aile prépondérante. Vous
pouvez être certain, qu'alors, je vous faciliterais les choses. »
Léon Blum n'objecta rien à mon éventuel départ, ce qui me
donnait à comprendre qu'il l'admettait volontiers. Mais,
260 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
répondant au projet que j'évoquais pour lui-même : « Cela,
je ne le veux pas, déclara-t-il, parce que j'ai été, si longtemps 1
tellement honni et maudit par une partie de l'opinion que
je répugne, désormais, à l'idée même d'exercer le pouvoir.
Et puis, je ne le peux pas, pour cette raison que la fonction
de chef du gouvernement est proprement épuisante et que
mes forces n'en supporteraient pas la charge. » Je lui de-
mandai : « Si, après mon retrait, vous deviez vous récuser,
qui, selon vous, pourrait prendre la suite? » — « Je ne vois
que Gouin ! » me dit-il. Et, faisant allusion au remplacement
récent de Churchill par le leader des travaillistes, il ajouta :
« Gouin est celui qui ressemble le plus à Attlee. » Évidemment,
Bium considérait sous la seule optique socialiste le grand
problème national dont je l'avais entretenu. J'avoue que,
pensant aux expériences que le pays venait de faire et dont
lui-même avait été victime, j'en éprouvais de la tristesse.
J'eus moins de succès encore du côté d'Edouard Herriot.
En dépit de l'attitude ondoyante qu'il avait eue vis-à-vis
de Laval et d'Abetz, quand ceux-ci, à la veille de la libéra-
tion de Paris, lui proposaient de réunir P c Assemblée natio-
nale » de 1940 et de former un gouvernement qui ne serait
pas le mien, j'avais accueilli de mon mieux ce vétéran des
débats, des rites et des honneurs de la III e République, ce
chantre toujours émouvant des impulsions contradictoires
entre lesquelles oscillait le régime d'hier, ce patriote en qui
les malheurs de la France avaient éveillé la désolation plutôt
que la résolution, mais qui n'en avait pas moins supporté
avec courage les épreuves à lui infligées par Vichy et par
Hitler. Tandis qu'il revenait, par la Russie et l'Orient, de
sa détention en Allemagne, je lui envoyai à Beyrouth mon
propre avion. A la première visite qu'il me fit. je lui rendis
sa croix de la Légion d'honneur qu'il avait retournée à Pétain
sous l'occupation. Je le priai, à son tour, de faire partie de
mon gouvernement. Il y serait ministre d'État chargé de
la question des Nations Unies. Je pensais le trouver maniable
sous les rondeurs du bon vouloir. Mais il se montra, au con-
traire, tout bardé de griefs et de piquants.
En somme, Herriot s'irritait surtout de constater le boule-
versement de ce qui le concernait lui-même. Il me parla avec
amertume de l'accueil assez indifférent qu'il venait de recevoir
à Moscou et qui ne ressemblait pas à celui qu'il y avait trouvé
en d'autres temps. Il ne cacha pas son dépit du médiocre
enthousiasme que la ville de Lyon venait de lui témoigner.
DESUNION 261
Comme il me demandait de îe laisser s'installer au palais
de la présidence de la Chambre des députés, qui était son
ancienne résidence, et que je lui en faisais voir l'impossi-
bilité, il exhala son mécontentement. Enfin et surtout, la
relative et, d'ailleurs, assez injuste déconfiture du parti
radical, avec lequel il s'identifiait, lui était cruellement sen-
sible. Quant aux institutions, il fallait, suivant lui, en revenir
à celles où il avait ses habitudes. Qu'on fasse donc élire au
plus tôt une Chambre et un Sénat qui nommeront leurs pré-
sidents, enverront à l'Elysée un politique dépourvu de relief
et fourniront en série des ministères composés d'interchan-
geables parlementaires 1 Dans tout ce qui s'était passé et,
notamment, dans l'écroulement du régime qui lui était cher,
il voyait un affreux épisode, mais il n'en tirait pas de leçons.
Edouard Herriot déclina mon offre de faire partie du gouver-
nement. Je lui demandai d'aider à la reconstruction de la
France ; il me déclara qu'il se consacrerait à restaurer le
parti radical.
Louis Marin me marqua, lui aussi, que son principal souci
était de voir renaître un groupement politique conforme aux
idées qu'il avait servies tout au long de sa carrière. Son in-
fluence et son action, il les employait à rassembler les modérés
en vue des prochaines élections. Tant qu'il s'était agi de
chasser les Allemands du territoire, ce vieux Lorrain m'avait
donné son adhésion sans réserves. A présent, il reprenait
sa liberté vis-à-vis de moi. Très ancien parlementaire, il
était, d'ailleurs, attaché jusqu'aux moelles à la vie des assem-
blées, en goûtait les âpres et attrayantes fermentations et,
au fond, ne souhaitait rien tant que de les voir reparaître
telles qu'il les avait pratiquées. C'est pourquoi, mon inten-
tion de limiter leurs attributions lui agréait médiocrement.
Pas plus que Blum et qu' Herriot, il n'accepta d'entrer dans
le Gouvernement provisoire. Toutefois, il tint à m'assurer
que, dans ma politique de sécurité nationale, il m'appuierait
de tous ses moyens.
Faute d'avoir à mes côtés ces trois personnalités qui
eussent pu contribuer à marquer l'avènement de la IV e Répu-
blique du signe de l'unité et de la notoriété, j'abordai donc
le débat constitutionnel entouré du gouvernement que j'avais
reconstitué au lendemain de la libération de Paris. Cependant,
pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui servent
de cibles, j'avais, à la fin de mai, remplacé Paul Ramadier,
comme ministre du Ravitaillement, par Christian Pineau à
262 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
peine sorti de Buchenwald, et attribué la Justice à Pierre-
Henri Teitgen tandis que François de Menthon irait occuper
le siège de la France au tribunal de Nuremberg. Teitgen
transmettait à Jacques Soustelle le ministère de l'Informa-
tion. Peu après, Augustin Laurent quittait, pour raisons de
santé, le ministère des Postes que je confiais à Eugène Thomas
revenu de déportation. C'est le 9 juillet que je saisis le Conseil
du projet d'ordonnance que j'avais établi avec la collaboration
dévouée de Jules Jeanneney.
La délibération fut calme et approfondie. Comme la plu-
part des ministres appartenaient à des partis et que ceux-ci
avaient tous manifesté leur désapprobation, je fis connaître
que j'acceptais d'avance les démissions qui me seraient
offertes. On ne m'en remit aucune. Le Conseil adopta le
texte, sans changement, à l'unanimité.
L'élection d'une assemblée était prévue pour le mois d'oc-
tobre. Le pays déciderait par référendum si l'assemblée serait
constituante. La réponse par oui ou par non à cette ques-
tion signifierait, soit l'avènement de la IV e République, soit
le retour à la III e . Dans le cas où l'assemblée devrait être
constituante, ses pouvoirs seraient réglés par la deuxième
question du référendum. Ou bien le pays adopterait le projet
du gouvernement ; limitant à sept mois la durée du mandat
de l'assemblée ; bornant ses attributions, dans le domaine
législatif, au vote des budgets, des réformes de structure et
des traités internationaux ; ne lui accordant pas l'initiative
des dépenses ; mais lui attribuant le droit d'élire le président
du gouvernement qui resterait en fonctions aussi longtemps
que les députés ; enfin et surtout, subordonnant la mise en
vigueur de la constitution à sa ratification par le suffrage
universel. Ou bien, le pays refusant ce qui lui était proposé,
l'assemblée serait omnipotente en toutes matières et pour
tout le temps qu'il lui plairait d'exister. La réponse, par
oui ou par non, établirait, ou n'établirait pas, l'équilibre
entre les pouvoirs exécutif et législatif pour la « période pré-
constitutionnelle. »
Au cours de la même séance, le Conseil décida, d'autre
part, que les élections cantonales auraient lieu en deux tours
de scrutin les 23 et 30 septembre. De cette façon, les conseils
généraux seraient constitués avant le référendum. Si, con-
trairement à toute attente, celui-ci décidait le rétablissement
des anciennes institutions, on pourrait alors faire élire le Sénat
au suffrage restreint, comme il en était jadis.
DÉSUNION 263
Le 12 juillet, par la radio, je fis connaître au pays sur quels
points il allait être consulté et ce que je lui demandais de
faire. Après avoir énoncé le texte des questions que poserait
le référendum, je déclarai : « Quant à mon opinion, je l'ex-
prime en disant ceci : J'espère et je crois que les Français
et les Françaises répondront : oui ! à chacune de ces deux ques-
tions. »
Là-dessus, la parole fut passée à l'Assemblée consultative.
Je prévoyais un débat animé, plein d'aigreur et sans con-
clusion. Ce fut, en effet, le cas. Les délégués exprimèrent
leur opposition, autant vaut dire unanime, au texte du gou-
vernement, mais ne purent adopter aucune proposition
constructive.
Au nom des radicaux et de certains modérés, MM. Plai-
sant, Bonnevay, Labrousse, Bastid, Astier, réclamèrent avec
passion la remise en vigueur de l'ancienne constitution et,
d'abord, l'élection d'un sénat en même temps que d'une
chambre. Pour corser leurs interventions, ces délégués ne se
firent pas faute d'assimiler le référendum du général de
Gaulle au plébiscite de Bonaparte et du Prince-Président.
Les communistes et ceux des membres de l'Assemblée qui
s'étaient liés à eux agitèrent le même épouvantail par la
voix de MM. Cogniot, Duclos, Cot, Copeau, mais pour con-
clure, à l'opposé des orateurs précédents, qu'il fallait laisser
à la Constituante le pouvoir de décider à son seul gré de
toutes choses, notamment des institutions. Les socialistes,
les républicains populaires, les représentants de la nouvelle
Union démocratique de la résistance, ainsi que quelques
modérés, calculant probablement qu'il y avait avantage
électoral à ne pas rompre avec moi, adoptèrent une position
moyenne. Ces fractions acceptaient, à présent, le principe
d'un référendum, mais n'en proclamaient pas moins leur
volonté d'obtenir une assemblée unique et souveraine et leur
refus d'admettre que celle-ci vît limiter ses attributions.
Ainsi, la Consultative se partageait entre trois tendances
dont aucune n'était en mesure de réunir la majorité. Mais,
sans pouvoir s'accorder sur les institutions de demain, ni
sur la voie à suivre pour y parvenir, on y était unanime à
exiger, en tout état de cause, la primauté absolue des partis.
D'autre part, personne ne faisait de concession, ni même
d'allusion, aux nécessités capitales de séparation, d'équilibre,
d'efficacité des pouvoirs de l'État.
Or, ce sont ces conditions-là que je fis surtout ressortir
264 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
en prenant la parole à la fin de la discussion. A mon sens,
c'était pour les remplir que le pays devait fixer à l'Assemblée
constituante une limite à sa durée, des bornes à ses attribu-
tions, un règlement quant à ses rapports avec l'exécutif.
Cette limite, ces bornes, ce règlement, il était de la responsa-
bilité du Gouvernement provisoire de les proposer au suffrage
universel. Mais j'invitais les délégués à se joindre à lui pour
le faire. Je soulignais ce qu'il y avait de mensonger dans la
comparaison que beaucoup feignaient d'établir entre le réfé-
rendum que j'allais mettre en œuvre et le plébiscite napoléo-
nien. Affecter de craindre que j'étouffe la République, quand
je la tirais du tombeau, était simplement dérisoire. Alors
qu'en 1940 les partis et le Parlement l'avaient trahie et reniée,
moi « j'avais relevé ses armes, ses lois, jusqu'à son nom. »
Maintenant, je faisais le nécessaire pour que sorte des élec-
tions une Assemblée à laquelle je remettrais mes pouvoirs,
ce qui ne ressemblait guère à la procédure employée le 2 dé-
cembre ou le 18 brumaire. Mais il fallait que, demain et plus
tard, la République ait un gouvernement, que celui-ci en
soit vraiment un et qu'on n'aille pas en revenir aux déplo-
rables pratiques d'antan.
Insistant sur ce point, qui pour moi était capital, je dé-
clarai : « Ce que cette sorte de perpétuelle menace pesant sur
les hommes qui avaient la charge de gouverner, cet état
presque chronique de crise, ces marchandages à l'extérieur
et ces intrigues à l'intérieur du Conseil des ministres, qui en
étaient les conséquences, auront pu coûter au pays est pro-
prement incalculable. » Je rappelai que, « de 1875 à 1940,
nous avions eu cent deux gouvernements, tandis que la Grande-
Bretagne en comptait vingt et l'Amérique quatorze. ^ Et
qu'était donc l'autorité intérieure et extérieure des cabinets
formés chez nous dans de pareilles conditions, par rapport
à celle des ministères qui fonctionnaient à l'étranger? J'indi-
quai que Franklin Roosevelt m'avait dit : c Figurez-vous
qu'à moi, président des États-Unis, il m'est parfois arrivé,
avant cette guerre, de ne même pas me rappeler le nom du
président du Conseil français !» — « Demain, plus encore
qu'hier, affirmai-je, il ne saurait y avoir aucune efficacité
dans l'action de l'État et, je le dis catégoriquement, aucun
avenir pour la démocratie française, si nous en revenons à
un système de cette espèce. » Et d'ajouter : « Dans le dé-
sastre de 1940, l'abdication de la République et l'avènement de
Vichy, pour combien a compté le dégoût qu'éprouvait le pays
DÉSUNION 265
à Tégard de cet absurde jeu auquel il avait si longtemps
assisté et qui faisait si mal ses affaires ! »
Mais ces considérations n'étaient point de celles qui préoc-
cupaient les partis. L'Assemblée consultative m'écouta avec
déférence. Puis, elle montra par ses votes que mes soucis
n'étaient pas les siens; 210 voix contre 19 rejetèrent l'en-
semble du projet du gouvernement. Une très grande majorité
repoussa, ensuite, un amendement qui réclamait l'élection
d'un Sénat et, par là même, le retour aux institutions d'avant-
guerre. Comme, pour finir, MM. Vincent Auriol et Claude
Bourdet défendaient une proposition transactionnelle, accep-
tant un référendum mais amenuisant largement le projet
du gouvernement, leur texte était écarté par 108 voix
contre 101. Le débat se terminait donc sans que la Consul-
tative fût parvenue à formuler aucun avis positif.
Une fois encore, il me fallait trancher d'autorité. Le Conseil
des ministres adopta, le 17 août, les termes définitifs de l'or-
donnance relative au référendum et aux élections. Par rapport
au texte primitif, les seules modifications étaient des préci-
sions destinées à rendre improbable l'ouverture d'une crise
ministérielle pendant la durée du mandat de l'Assemblée
constituante. Celle-ci ne pourrait, en effet, renverser le gou-
vernement que par un vote spécial, à la majorité absolue
du nombre des députés et après un délai d'au moins qua-
rante-huit heures. Aucun changement n'était apporté aux
deux points essentiels. Le peuple devait régler lui-même le
sort final de la III e République. La souveraineté du peuple,
formellement établie au-dessus de l'assemblée, allait, en
dernier ressort, décider des institutions.
L'ordonnance du 17 août, en même temps qu'elle formulait
le texte des deux questions du référendum, arrêtait les moda-
lités du scrutin pour les élections. Mais, sur ce dernier point,
les décisions prises faisaient aussitôt l'objet de véhémentes
protestations.
Deux conceptions opposées et, à mon sens, également
fâcheuses divisaient les fractions politiques. Pour les parti-
sans des institutions d'avant-guerre, il fallait en revenir
aussi à l'ancien régime électoral, c'est-à-dire au scrutin uni-
nominal d'arrondissement. Indépendamment des principes,
radicaux et modérés tendaient à penser, en effet, que les
notables qu'ils faisaient jadis élire retrouveraient individuel-
lement l'audience des électeurs dans les circonscriptions
d'antan. Au contraire, communistes, socialistes, républi-
266 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
cains populaires, qui comptaient obtenir les suffrages grâce
à l'attrait de leurs programmes plutôt qu'à la notoriété
personnelle de leurs candidats, réclamaient la représentation
proportionnelle « intégrale ». A en croire ces doctrinaires,
l'équité ne pourrait être arithmétiquement et moralement
satisfaite que si chaque parti, proposant à la France entière
une seule liste de candidats, se voyait attribuer un nombre
de sièges exactement proportionnel au total des voix recueillies
par lui sur l'ensemble du territoire. A défaut de ce système
« parfait » et si, plus modestement, la proportionnelle jouait
dans des circonscriptions multiples, par exemple les dépar-
tements, tout au moins fallait-il que les voix qui n'entreraient
pas dans les quotients locaux fussent additionnées à l'échelon
national. Grâce à ces restes, qui procureraient un supplément
d'élus, chaque parti serait assuré de faire passer tels de ses
chefs qui auraient mordu la poussière en province ou même
ne se seraient présentés nulle part. Bref, l'arrondissement
trop étroit et la proportionnelle trop large se combattaient
par la voix d'apôtres enflammés et intéressés. Je ne me
rendis aux arguments ni de l'un ni de l'autre camp.
Le mode de scrutin d'autrefois n'avait pas mon agrément.
Je le trouvais, d'abord, assez injuste, compte tenu des grandes
différences de population qui existaient entre les arrondisse-
ments. Naguère, Briançon avec 7 138 électeurs, Florac
avec 7 343, une partie du VI e arrondissement de Paris
avec 7 731, élisaient un député, tout comme Dunkerque,
Pontoise, Noisy-le-Sec, qui comptaient respectivement 33 840,
35 199, 37 180 électeurs. Pour introduire plus d'équité dans
ce système, il eût fallu procéder, d'un bout à l'autre du
territoire, à un découpage précipité des circonscriptions, au
milieu d'innombrables et farouches contestations. Mais ce
qui, à cette époque, me détournait surtout du scrutin d'ar-
rondissement, c'était la perspective du résultat qu'il risquait
d'avoir quant à l'avenir de la nation en assurant infaillible-
ment la primauté du parti communiste.
Si l'élection comportait un seul tour, comme beaucoup le
demandaient par analogie avec la loi anglaise, il n'y avait
aucun doute qu'un communiste serait élu dans la plupart
des circonscriptions. Car chaque arrondissement verrait, face
au candidat du « parti », se présenter, tout au moins, un
socialiste, un radical, un républicain populaire, un modéré,
un combattant exemplaire de la résistance, sans compter
plusieurs dissidents et divers théoriciens. Étant donné le
DÉSUNION 267
nombre des suffrages qu'allait recueillir partout dans le pays
la III e Internationale et que donnaient à prévoir les élections
municipales et cantonales, le communiste viendrait donc en
tête le plus souvent et serait élu. Si le scrutin était à deux
tours, communistes et socialistes, alors liés entre eux par
leur entente contractuelle et par les tendances de la base,
uniraient leurs voix dans tous les ballottages, ce qui procu-
rerait à leur coalition le plus grand nombre de sièges et, d'autre
part, riverait entre elles, par l'intérêt électoral commun,
les deux sortes de marxistes. De toutes façons, le scrutin
d'arrondissement amènerait donc au Palais-Bourbon une
majorité votant comme le voudraient les communistes.
Cette conséquence échappait, sans doute, aux tenants de
l'ancienne formule. Mais, étant moi-même responsable du
destin de la France, je n'en courrais pas le risque.
La proportionnelle « intégrale » n'obtint pas, non plus,
mon adhésion. Proposer à l'ensemble des 25 millions d'élec-
teurs un nombre illimité de listes portant chacune 600 noms,
ce serait marquer du caractère de l'anonymat presque tous
les mandataires et empêcher tout rapport humain entre élus
et votants. Or, en vertu du sens commun, de la tradition, de
l'intérêt public, il faut que les diverses régions du pays soient,
en elles-mêmes, représentées à l'intérieur des assemblées,
qu'elles le soient par des gens qu'elles connaissent et que ceux-
ci se tiennent à leur contact. D'ailleurs, il convient que,
seul, le chef de l'État soit l'élu de toute la nation. Quant à ad-
mettre l'utilisation par chaque parti sur le plan national des
restes de voix qu'il obtiendrait dans les circonscriptions, ce
serait instituer deux sortes de députés, les uns élus par les
départements, les autres procédant d'un collecteur mythique
de suffrages sans qu'en fait on eût voté pour eux. J'y étais
nettement opposé.
Le Gouvernement provisoire adopta donc simplement le
scrutin de liste et la représentation proportionnelle à l'échelle
départementale. Encore les départements les plus peuplés
étaient-ils divisés. Aucune circonscription n'aurait plus de
9 députés. Aucune n'en compterait moins de 2. Au total,
l'assemblée comprendrait 522 élus de la Métropole et 64
d'outre-mer. Le système électoral institué par mon ordon-
nance resta, par la suite, en vigueur. Les partis n'y appor-
tèrent plus tard qu'une seule modification, au demeurant
peu honnête : l'apparentement.
Sur le moment, un violent tollé s'éleva de toutes parts
268 K^MOIRIS DE GUERRE — LE SALUT
contre la décision prise. Comme l'Assemblée consultative
s'était séparée le 3 août, on vit se constituer une « Délégation
des gauches », destinée à organiser le concert des protesta-
tions. À l'initiative de la Confédération générale du travail,
groupant alors quatre millions de cotisants, et sous la prési-
dence de son secrétaire général Léon Jouhaux, se réunirent
les mandataires des partis communiste, socialiste, radical et
de la Ligue des Droits de l'Homme. Bien que les membres
de la délégation ne fussent nullement d'accord entre eux au
sujet du mode de scrutin, ils se trouvèrent unanimes à ré-
prouver la solution adoptée par le gouvernement et convinrent
d'effectuer auprès du général de Gaulle une démarche spec-
taculaire pour marquer leur opposition, Le 1 er septembre,
Jouhaux me demanda de le recevoir avec plusieurs délégués.
Je portais à Léon Jouhaux beaucoup de cordiale estime.
Cet éminent syndicaliste avait consacré toute sa vie au ser-
vice de la classe ouvrière, appliquant son intelligence et son
habileté, qui étaient grandes, à frayer aux travailleurs le
chemin du bien-être et de la dignité. Sous l'occupation, il
avait pris immédiatement une attitude d'opposition tranchée
vis-à-vis de la « révolution nationale » et montré qu'il tenait
l'ennemi pour l'ennemi. Détenu par Vichy, puis déporté
en Allemagne, il avait repris, maintenant, la tête de la Confé-
dération, autant que le lui permettait l'influence croissante
des communistes. Je l'avais, à plusieurs reprises, entretenu
des problèmes sociaux. Mais, cette fois, mon devoir d'État
m'empêchait de le recevoir. De par la loi, la Confédération
générale du travail avait pour objet exclusif « l'étude et la
défense d'intérêts économiques. » J'entendais, moins que
jamais, reconnaître aux syndicats qualité pour se mêler de
questions politiques et électorales. A la lettre de Jouhaux,
je répondis que je ne pouvais donner suite à sa demande
d'audience. Puis, en dépit de l'indignation qu'affectèrent
d'en éprouver tous les groupements et tous les journaux,
je m'en tins à ma position. Ce que voyant, chacun jugea
bon de s'en accommoder aussi. Sur les bases fixées par l'or-
donnance, les partis se disposèrent à affronter le suffrage
universel.
La campagne électorale fut extrêmement animée, en raison,
moiiis de la concurrence des listes, que de la passion soulevée
par les questions du référendum au sujet desquelles de Gaulle
s'était engagé. A vrai dire, la réponse que le public ferait à
la première était connue à l'avance. Il s'agissait seulement
DÉSUNION 269
de savoir dans quelle proportion les Français demanderaient
autre chose que la III e République. Mais, sur la deuxième
question, une lutte passionnée se déroula dans le pays.
Les communistes, imités en maints endroits par des élé-
ments socialistes et indirectement aidés par les radicaux et
par quelques modérés, s'efforcèrent d'obtenir une majorité
de « Non », afin de me mettre en échec. Ainsi la section fran-
çaise de la III e Internationale montrait-elle ouvertement qui
était, à ses yeux, le principal adversaire. Ce que voyant, le
Mouvement républicain populaire, l'Union démocratique de
la résistance et plusieurs groupements de droite se firent
les champions du « Oui ». Quant au parti socialiste, il avait,
en fin de compte, officiellement rallié ma thèse. Mais, plutôt
que de se battre sur un sujet qui n'était point son fait et
divisait ses militants, il laissait les « questions » dans l'ombre
et s'appliquait surtout à faire valoir son programme, ce qui
ne soulevait guère l'exaltation du public. En somme, la ba-
taille électorale, menée à grand renfort d'affiches, de tracts,
d'inscriptions peintes sur les murs, eut pour enjeux le « Oui »
demandé par de Gaulle et le a Non » réclame par le parti
communiste. Tout en m'abstenant de paraître aux réunions
ou aux cérémonies pendant les trois semaines que dura la
campagne, je tins à rappeler aux Français, le 17 octobre, ce
qui dépendait du scrutin et quel était mon avis.
Le 21 octobre, les bureaux de vote recueillirent les bulletins
en deux urnes, l'une pour le référendum, l'autre pour l'élec-
tion des députés. Sur quelque 25 millions d'inscrits, il y eut
environ 20 millions de votants. Des 5 millions d'abstention-
nistes* la plupart étaient des femmes qui évitaient des forma-
lités dont elles n'avaient pas l'habitude. Tous comptes faits
pour la Métropole et l'Afrique du Nord, et une fois éclaircies
quelques étiquettes imprécises, les communistes eurent
160 élus, les socialistes 142, les résistants de l'Union démo-
cratique socialiste 30, les républicains populaires 152, les
radicaux 29, les modérés 66.
Ainsi, le parti communiste, bien qu'il eût obtenu le quart
des suffrages exprimés, n'emportait pas l'adhé3ion de la
grande masse de la nation. Pourtant, les événements dont
la France sortait à peine lui avaient offert des chances excep-
tionnelles de triompher. Le désastre de 1940, la défaillance
nationale de beaucoup d'éléments dirigeants, la résistance à
laquelle il avait largement contribué, la longue misère popu-
laire au cours de l'occupation, les bouleversements politiques,
270 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
économiques, sociaux, moraux qu'avait subis le pays, la
victoire de la Russie soviétique, les abus commis à notre égard
par les démocraties de l'Ouest, étaient autant de conditions
favorables à son succès. Si, décidément, le « parti » n'avait
pu en saisir l'occasion, c'est parce que je m'étais trouvé là
pour incarner la France tout entière. Par contre, en l'associant
à la libération de la patrie et, ensuite, à son redressement,
je lui avais donné le moyen de s'intégrer dans la communauté.
Maintenant, le peuple lui accordait une audience considérable
mais non le droit à la domination. Choisirait-il d'être l'aile
marchante de la démocratie française ou bien un groupe séparé
que des maîtres étrangers utiliseraient du dehors? La réponse
allait, pour une part, dépendre de ce que serait la Répu-
blique elle-même. Forte, fîère, fraternelle, elle apaiserait
peut-être, à la longue, cette révolte. Impuissante et immobile,
elle déterminerait cette force à redevenir centrifuge.
Mais les autres fractions politiques voudraient-elles s'unir
autour de moi pour rebâtir l'édifice? La consultation nationale
prouvait que tel était le vœu profond de la nation. Celle-ci,
par plus de 96% des voix, avait répondu « Oui » à la pre-
mière question posée, attestant qu'elle condamnait, pour
ainsi dire unanimement, le régime sans tête, et, partant,
sans volonté et sans autorité qui avait fait faillite dans le
désastre. D'autre part, elle m'exprimait personnellement sa
confiance, en approuvant, par plus de 66 % de « Oui », le
projet que je lui proposais contre l'omnipotence des partis.
Ce témoignage se trouvait confirmé par ce qui était électo-
raiement advenu des diverses formations politiques, suivant
l'attitude qu'elles avaient prise à mon sujet. L'hostilité
que me montraient les communistes leur coûtait, assurément,
nombre de suffrages populaires. Les radicaux étaient écrasés,
tant parce qu'ils symbolisaient et réclamaient le système
d'antan, que parce que leurs principaux chefs s'opposaient à
Charles de Gaulle. C'est faute d'avoir collectivement adopté
à mon égard une position favorable, que les modérés per-
daient presque les deux tiers des voix qui étaient, autre-
fois, les leurs. Si les socialistes, d'ailleurs surpris et déçus
du résultat, n'arrivaient pas au premier rang, l'éloigne-
ment croissant qu'ils marquaient vis-à-vis de moi, alors que
tant de leurs hommes s'en étaient tenus très proches pen-
dant longtemps, suffisait à l'expliquer. Au contraire, on
pouvait voir le Mouvement républicain populaire, à peine
sorti du berceau mais affichant, dans le moment, ud « gauî-
DESUNION 271
lisme » résolu, venir en tête de toutes les formations en fait
de suffrages et de sièges.
Sans doute, la consultation nationale n'avait-elle pas révélé
de grand élan. Cependant, j'en tirais l'impression que le pays,
dans son ensemble, souhaitait que je le conduise, tout au
moins jusqu'au moment où il aurait ratifié ses institutions
nouvelles. Il me semblait d'ailleurs essentiel, historiquement
et politiquement, que ce fût fait d'accord avec moi, étant
donné ce que les événements m'avaient amené à représenter.
Mais il me fallait reconnaître, qu'à ce point de mon par-
cours, les appuis que m'offrait la nation devenaient rares
et incertains. Voici que s'effaçaient les forces élémentaires
qu'elle m'avait naguère procurées pour le combat ; la disper-
sion des résistants étant un fait accompli. D'autre part, le
courant d'ardeur populaire qu'elle m'avait si largement prêté
était, à présent, capté en sens divers. Quant aux voix qui,
traditionnellement, exprimaient sa conscience profonde, j'en
recevais peu d'encouragements. En fait, elle ne déléguait
plus, autour de moi, que les partis. Or, ceux-ci, après les
élections, qu'ils aient été heureux ou malheureux, se souciaient
moins que jamais de me suivre. D'autant que, si l'horizon
lointain restait chargé de nuages, on n'y discernait pas de
menaces immédiates. La France avait recouvré son intégrité,
son rang, son équilibre, ses prolongements outre-mer. Il y
avait là de quoi nourrir, pour quelque temps, les jeux des
partisans, leur désir de disposer de l'État, leur opinion que
« l'homme des tempêtes » avait, maintenant, joué son rôle
et qu'il devait laisser la place.
Pour moi, ayant fait le compte de mes possibilités, j'avais
fixé ma conduite. Il me revenait d'être et de demeurer le
champion d'une République ordonnée et vigoureuse et l'ad-
versaire de la confusion qui avait mené la France au gouffre
et risquerait, demain, de l'y rejeter. Quant au pouvoir, je
saurais, en tout cas, quitter les choses avant qu'elles ne me
quittent.
DEPART
Voici novembre. Depuis deux mois, la guerre est finie,
les ressorts fléchissent, les grandes actions n'ont plus cours.
Tout annonce que le régime d'antan va reparaître, moins
adapté que jamais aux nécessités nationales. Si je garde la
direction, ce ne peut être qu'à titre transitoire. Mais, à la
France et aux Français, je dois encore quelque chose : partir
en homme moralement intact.
L'Assemblée constituante se réunit le 6 novembre. Cuttoli,
député radical et doyen d'âge, présidait. Bien que cette
première séance ne pût être que de forme, j'avais tenu à
être présent. Certains auraient souhaité que la transmission
par de Gaulle des pouvoirs de la République à la représenta-
tion nationale revêtît quelque solennité. Mais l'idée que mon
entrée au Palais-Bourbon pût comporter de l'apparat indispo-
sait le bureau provisoire et jusqu'aux gens du protocole.
Tout se fît donc sans cérémonie et, en somme, médiocrement.
Cuttoli prononça un discours qui rendait hommage à
Charles de Gaulle mais prodiguait les critiques à l'égard de
sa politique. Les éloges trouvèrent peu d'échos. Mais les
aigreurs recueillirent les applaudissements appuyés de la
gauche, tandis que la droite s'abstenait de manifester. Puis,
le doyen donna lecture de ma lettre annonçant que le gouver-
nement démissionnerait dès que la Constituante aurait élu
son bureau. Il n'y eut pas de réaction notable. Quant à moi,
assis au bas de l'hémicycle, je sentais converger dans ma direc-
tion les regards lourds des six cents parlementaires et j'éprou-
vais, presque physiquement, le poids du malaise général.
Après que l'Assemblée eut porté Félix Gouin à sa prési-
dence, il s'agissait pour elle d'élire le président du gouver-
nement. Je me gardai, bien entendu, de poser ma candida-
ture, ni de rien dire au sujet de mon éventuel programme.
On me prendrait comme j'étais, ou on ne me prendrait pas.
t. m. — 273 18
274 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Pendant toute une semaine, il y eut entre les groupes maints
pourparlers embarrassés. Entre temps, le 11 novembre, je
présidai la cérémonie de l'Étoile. Quinze cercueils, amenés de
tous les champs de bataille, étaient rangés autour de F In-
connu, comme si ces combattants venaient lui rendre compte
de leur propre sacrifice avant d'être transférés dans une
casemate du Mont Valérien. Au pied de l'Arc, prononçant
quelques mots, j'en appelai à l'unité et à la fraternité « pour
guérir la France blessée. » — « Marchons », disais- je, « sur la
même route, du même pas, chantant la même chanson !
Levons vers l'avenir les regards d'un grand peuple rassemblé ! »
Sur le pourtour de la place, la foule était aussi chaleureuse
que jamais. Mais, près de moi, les figures officielles me signi-
fiaient que le pouvoir allait changer de nature.
Cependant, deux jours plus tard, l'Assemblée nationale
m'élisait, à l'unanimité, Président du gouvernement de la
République française et proclamait que « Charles de Gaulle
avait bien mérité de la patrie. » Quoique cette manifestation
n'ait eu lieu qu'après huit jours de désobligeantes palabres,
il pouvait sembler qu'elle exprimait l'intention délibérée de
se grouper autour de moi pour appuyer ma politique. C'est
ce que parut penser, par exemple, M. Winston Churchill, qui,
traversant Paris ce jour-là, ayant déjeuné à ma table et appre-
nant ensuite l'élection, exprima son enthousiasme en une lettre
généreuse. Se souvenant de cette phrase de Plutarque : « L'in-
gratitude envers les grands hommes est la marque des peuples
forts », qui avait naguère servi d'épigraphe à un livre célèbre,
il écrivait, à son tour : « Plutarque a menti 1 » Mais moi, je
savais que le vote était une révérence adressée à mon action
passée, non point du tout une promesse qui engageât l'avenir.
Cela fut vérifié tout de suite. Le 15 novembre, entrepre-
nant de constituer le gouvernement, j'eus à marcher sur des
nids d'intrigues. Les fractions de la gauche, qui formaient
à l'Assemblée une notable majorité, soulevaient de multiples
réserves. Les radicaux me faisaient connaître qu'ils ne seraient
pas des miens. Si tel d'entre eux acceptait, néanmoins, un
portefeuille, ce serait, disaient-ils, contre l'agrément de leur
groupe. Les socialistes, méfiants et sourcilleux, s'enquéraient
de mon programme, multipliaient les conditions et déclaraient,
qu'en tout cas, ils n'accorderaient leurs votes qu'à un cabinet
ayant l'appui et la participation des communistes. Enfin,
ceux-ci, jouant le grand jeu, exigeaient, par la voix de
Maurice Thorez, l'un au moins des trois ministères qu'ils
DÉPART 275
tenaient pour les principaux : Défense nationale, Intérieur,
Affaires étrangères. Là était bien la question. Si je venais à
céder, les communistes, disposant d'un des leviers de com-
mande essentiels de l'État, auraient, dans un moment de
trouble, le moyen de s'imposer. Si je refusais, je risquais de
me trouver impuissant à former le gouvernement. Mais
alors, le « parti », ayant démontré qu'il était plus fort que de
Gaulle, deviendrait le maître de l'heure.
Je décidai de trancher dans le vif et d'obliger les commu-
nistes, soit à entrer au gouvernement aux conditions que je
leur ferais, soit à prendre le grand large. Je notifiai à Thorez
que ni les Affaires étrangères, ni la Guerre, ni l'Intérieur ne
seraient attribués à quelqu'un de son parti. A celui-ci, j'of-
frais seulement des ministères « économiques. » Sur quoi,
les communistes publièrent de furieuses diatribes, affirmant
qu'en refusant de leur donner ce qu'ils réclamaient « j'in-
sultais la mémoire des morts de la guerre. Et d'invoquer
« leurs 75 000 fusillés », chiffre tout à fait arbitraire, d'ailleurs,
car heureusement le total de leurs adhérents tombés sous
les balles des pelotons d'exécution n'en atteignait pas le cin-
quième et, d'autre part, ceux des Français qui avaient sacrifié
leur vie l'avaient fait, — communistes compris, — pour la
France, non pour un parti.
Là-dessus, il me fallut subir les objurgations alarmées des
diverses sortes de gens de gauche qui m'adjuraient de céder
pour éviter une crise fatale, tandis que les autres groupes
se tenaient muets et à l'écart. Mais ma résolution était prise.
Contraindre l'Assemblée nationale à me donner raison contre
l'extrême-gauche marxiste, c'est à quoi je voulais aboutir.
Le 17, j'écrivis donc au président de la Constituante que, ne
pouvant constituer un gouvernement d'unité, je remettais
à la représentation nationale le mandat qu'elle m'avait confié.
Puis, le lendemain, parlant à la radio, je pris le peuple à té-
moin des exigences abusives que des partisans prétendaient
me dicter. J'annonçai que, pour de claires raisons nationales
et internationales, je ne mettrais pas les communistes à même
de dominer notre politique, en leur livrant « la diplomatie
qui l'exprime, l'armée qui la soutient ou la police qui la
couvre. » Cela étant, je formerais le gouvernement avec l'ap-
pui de ceux qui choisiraient de me suivre. Sinon, je quitterais
le pouvoir aussitôt et sans amertume.
D'ailleurs, si basse que fût l'ambiance, tous les impondé-
rables, émanant de toutes les frayeurs, me faisaient croire
276 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
que j'allais l'emporter. De fait, après un débat auquel je
n'assistai pas, l'Assemblée me réélut Président du gouver-
nement par toutes ses voix, sauf celles des communistes.
Il est vrai qu'André Philip, porte-parole des socialistes,
s'était efforcé d'expliquer l'adhésion gênée des siens en pro-
clamant que la Chambre m'attribuait « le mandat impératif »
de constituer un ministère où l'extrême- gauche serait repré-
sentée. Cette sommation ne trompa personne, Il était clair
que les communistes n'avaient pu imposer leur loi. Pas un
seul député, en dehors de leur propre groupe, ne les avait
approuvés et, dans le vote décisif, ils se trouvaient isolés
contre tous sans exception. Ainsi était rompu, d'emblée,
un charme qui risquait fort de devenir malfaisant.
Les communistes en tirèrent immédiatement les consé-
quences. Dès le lendemain, leur délégation vint me dire
qu'ils étaient prêts à entrer dans mon gouvernement en dehors
de toute condition et que je n'aurais pas de soutien plus ferme
que le leur. Sans me leurrer sur la sincérité de ce repentir
soudain, je les fis, en effet, embarquer, jugeant, qu'au moins
pour un temps, leur ralliement sous ma coupe pourrait servir
la paix sociale, dont le pays avait tant besoin 1
Le 21, le gouvernement était constitué. Quatre portefeuilles
allaient à des députés communistes : Billoux, Croizat, Paul
et Tillon ; quatre à des socialistes : Moch, Tanguy-Prigent,
Thomas et Tixier; quatre à des républicains populaires :
Bidault, Michelet, Prigent et Teitgen ; deux à des résistants
de l'Union démocratique : Pleven et Soustelie ; un à Gia-
cobbi, radical ; un à Dautry et un à Malraux qui n'étaient
pas parlementaires et n'avaient aucune appartenance ; l'en-
semble étant surmonté de quatre ministres d'État : un socia-
liste, Auriol ; un républicain populaire, Gay ; un modéré,
Jacquinot ; un communiste, Thorez. Comme prévu et annoncé,
l'extreme-gauche marxiste ne recevait que des ministères
économiques : Économie nationale, Travail, Production, Fa-
brications d'armement.
Le 23 novembre, je prononçai devant l'Assemblée un
discours où je fis ressortir la gravité des conditions où le pays
était placé, la nécessité d'adopter au plus tôt des institutions
assurant « la responsabilité, la stabilité, l'autorité du pouvoir
exécutif », enfin le devoir des Français et de leurs représen-
tants de s'unir pour refaire la France. Cette fois encore, la
représentation nationale m'approuva à l'unanimité. Dans la
crise qui, sans 8ucime raison valable, s'était prolongée pen-
DÉPART 277
dant dix-sept jours, seuls les partis avaient trouvé leur ali-
ment et leur satisfaction.
En dépit de l'accord apparemment réalisé, je ne pouvais
pas douter que mon pouvoir fût en porte-à-faux. Sans doute,
au cours du mois de décembre, fîs-ie adopter par le gouver-
nement, puis voter par l'assemblée, la loi qui nationalisait
la Banque de France et quatre établissements de crédit et
instituait un Conseil national du crédit auprès du ministre
des Finances. Peu après, une autre loi réglait les modalités
à appliquer pour le transfert à l'État de la production et de
la distribution de l'électricité et du gaz. Au cours de ces deux
débats, tous amendements démagogiques avaient pu être
écartés. D'autre part, la satisfaction m'était donnée, le 15 dé-
cembre, d'inaugurer l'École nationale d'administration, insti-
tution capitale qui allait rendre rationnels et bomogènes le
recrutement et la formation des principaux serviteurs de
l'État, jusqu'alors originaires de disciplines dispersées.
L'École, sortie toute armée du cerveau et des travaux de
mon conseiller Micbel Debré, recevait le jour, il est vrai, dans
l'atmosphère assez sceptique dont l'entouraient les grands
corps de la fonction publique et les milieux parlementaires.
Mais elle n'en Verrait pas moins se dissoudre les préventions,
jusqu'à devenir peu à peu, au point de vue de la formation,
de la conception et de l'action administratives, la base de
l'État nouveau. Cependant, et comme par une sorte d'iro-
nique coïncidence, au moment même où naissait cette pépi-
nière des futurs commis de la République, la menace d'une
grève générale des fonctionnaires venait mettre brutalement
en cause la cohésion du gouvernement et ma propre autorité.
Il n'était, certes, que trop vrai que le niveau de vie des
personnels des services publics souffrait beaucoup de l'infla-
tion. L'augmentation de leurs traitements n'atteignait pas
celle des prix. Mais ce que réclamaient, pour eux, les syndi-
cats ne pouvait être accordé, sous peine d'effondrement du
budget et de la monnaie. Bien que cela fût constaté par le
Conseil des ministres, que j'y eusse marqué ma détermination
de n'allouer aux intéressés que le supplément raisonnable
proposé par René Pleven et ma résolution d'interdire la grève
sous peine de sanctions à infliger aux contrevenants, je vis
une vive agitation se lever au sein du ministère. Plusieurs
membres socialistes, suivant les consignes que leur donnait leur
parti, me firent entendre qu'ils se retireraient, plutôt que
d'opposer un refus aux syndicats et de pénaliser les agents
278 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
et employés qui manqueraient à leur service. En même temps,
les fonctionnaires étaient convoqués par leurs fédérations,
le 15 décembre, au Vélodrome d'hiver, afin d'y stigmatiser
« l'insuffisance dérisoire des mesures envisagées par le gouver-
nement » et d'y décider la grève générale.
Par un étrange détour, au moment où une crise grave
paraissait inévitable, le soutien des communistes me permit
de la surmonter. Au sein du Conseil, qui tenait une nouvelle
séance, Maurice Thorez affirma soudain qu'il ne fallait point
céder à une pression intolérable et que, moyennant quelques
menus aménagements, les dispositions proposées par le mi-
nistre des Finances et approuvées par le Président devaient
être entérinées. Du coup, la perspective d'un éclatement du
cabinet s'éloignait à l'horizon. L'après-midi, au Vélodrome
d'hiver, alors que des orateurs, mandatés par des syndicats
et liés au parti socialiste, avaient invité l'assistance à cesser
le travail et à entrer en conflit avec le gouvernement, le re-
présentant communiste, à l'étonnement général, s'en prit
vivement aux agitateurs. « Pour les fonctionnaires », déclara-
t-il, « faire grève, ce serait commettre un crime contre la
patrie 1 » Puis, à la faveur du désarroi produit par cet éclat
imprévu du « parti des travailleurs », il fit décider que la
grève était, tout au moins, différée. Dès lors, pour régler la
question, il ne restait à accomplir que des rites parlementaires.
Le 18 décembre, à la fin du débat que l'Assemblée natio-
nale avait ouvert sur le sujet, je précisai que le gouvernement
n'irait pas au delà des mesures qu'il avait arrêtées, quel que
fût son regret de ne pouvoir faire davantage pour les servi-
teurs de l'État. « Nous sommes parvenus, dis-je, au moment
même où il s'agit, économiquement et financièrement parlant,
de tout perdre ou de tout sauver. » J'ajoutai : a II faut savoir
si, se trouvant devant une difficulté sérieuse et présentant sa
solution, le gouvernement, tel qu'il est, a ou n'a pas votre
confiance. Il faut savoir également si, par-dessus les préoccu-
pations qui concernent les partis, l'Assemblée nationale saura,
ou non, faire passer l'intérêt général de la nation. » L'ordre
du jour finalement voté fut aussi confus et anodin que je
pouvais le souhaiter.
Mais ce succès était momentané. Quelques jours après,
on allait voir, plus clairement encore, à quel point devenait
précaire le pouvoir du général de Gaulle face aux partis et
à l'Assemblée.
Le budget de 1946 se trouvait en discussion. Pour le bon
DÉPART 279
ordre, le gouvernement tenait à ce que le vote final eût
lieu le 1 er janvier. Mais, ce jour-là, tandis que les débats
semblaient toucher à leur terme, les socialistes demandèrent,
tout à coup, un abattement de 20 % sur les crédits prévus
pour la Défense nationale. Il était évident qu'une proposi-
tion aussi sommaire et aussi soudaine, visant un ordre de
dépenses dont personne n'ignorait qu'on ne pouvait, du jour
au lendemain, le comprimer dans de telles proportions, s'ins-
pirait, tout à la fois, de démagogie électorale et de malveil-
lance à mon égard.
Comme j'étais retenu rue Saint-Dominique par les visites
protocolaires que m'y rendaient, en ce jour de l'An, le corps
diplomatique et les autorités, le débat au Palais-Bourbon se
traînait sans trouver d'issue. Pleven ministre des Finances,
Michelet ministre des Armées, Tillon ministre de l'Armement,
Auriol ministre d'État, eurent beau, suivant mes instructions,
déclarer que le gouvernement repoussait la proposition, la
gauche : socialistes, communistes et la plupart des radicaux,
soit au total la majorité, s'apprêtait à la voter. Cependant
et comme pour prouver que de Gaulle était en cause, l'As-
semblée attendait, pour conclure, que je vienne en personne
prendre part à la discussion.
Je le fis dans l'après-midi. En ma présence, MM. Philip et
Gazier menèrent l'attaque avec passion, soutenus par les
applaudissements de leurs collègues socialistes ; les radicaux
comptant les coups. A vrai dire, les interpellateurs protes-
taient que leur intention n'était pas de renverser le gouverne-
ment. Il s'agissait seulement, disaient-ils, de l'obliger à s'in-
cliner devant la volonté parlementaire. Les républicains
populaires laissaient voir qu'ils n'approuvaient pas l'agres-
sion déclenchée contre moi sur un pareil terrain, tandis que
la droite exprimait son inquiétude, mais ces fractions de
l'Assemblée se gardaient de condamner explicitement les
opposants. Quant aux communistes, hésitant entre l'impé-
ratif immédiat de la démagogie et leur tactique du moment,
ils me faisaient dire que l'assaut n'avait aucunement leur
accord, mais que, si les socialistes devaient le pousser à fond,
eux-mêmes ne pourraient éviter de me refuser leurs suffrages.
Ce soir-là, sondant les cœurs et les reins, je reconnus que,
décidément, la cause était entendue, qu'il serait vain et,
même, indigne d'affecter de gouverner, dès lors que les partis,
ayant recouvré leurs moyens, reprenaient leurs jeux d'autan,
bref que je devais maintenant régler mon propre départ.
230 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
En deux brèves interventions, je marquai à l'Assemblée
ce qu'avaient de dérisoire la contrainte qu'on voulait m'impo-
ser et la légèreté avec laquelle des représentants du peuple se
disposaient à tailler dans la défense nationale pour se donner
l'avantage d'une manœuvre partisane. Puis, allant au fond
du débat, je déclarai que cette discussion posait tout le pro-
blème des institutions de demain. Le gouvernement ayant,
en connaissance de cause, assumé sa responsabilité en une
matière aussi grave, était-il acceptable que le parlement voulût
l'obliger à se démentir et à s'humilier? Entrait-on dans le
régime d'assemblée? Pour ma part, je m'y refusais. Si les
crédits demandés n'étaient pas votés le soir même, le gouver-
nement ne resterait pas en fonction une heure de plus. « J'ajou-
terai un mot », déclarai-je. « Ce mot n'est pas pour le présent,
il est déjà pour l'avenir. Le point qui nous sépare, c'est une
conception générale du gouvernement et de se3 rapports avec
la représentation nationale. Nous avons commencé à recons-
truire la République. Après moi, vous continuerez de le faire.
Je dois vous dire en conscience, — et sans doute est-ce la
dernière fois que je parle dans cette enceinte, — que si vous
le faites en méconnaissant notre histoire politique des cin-
quante dernières années, si vous ne tenez pas compte des
nécessités absolues d'autorité, de dignité, de responsabilité
du gouvernement, vous irez à une situation telle, qu'un jour
ou l'autre, je vous le prédis, vous regretterez amèrement
d'avoir pris la voie que vous aurez prise. »
Comme s'ils voulaient eux-mêmes souligner que leur atti-
tude n'avait été que manœuvre et palinodie, les malveillants
se turent tout à coup. L'ordre du jour adopté par l'Assemblée
quasi unanime ne me dictait aucune condition. Après quoi,
le budget fut tout simplement voté. Mais, bien que ma défaite
n'eût pas été accomplie, le seul fait qu'elle eût paru possible
produisit un effet profond. On avait vu mon gouvernement
battu en brèche par la majorité au long d'une discussion
remplie de sommations menaçantes. On sentait que, désor-
mais, il pourrait en être de même à propos de n'importe quoi.
On comprenait que, si de Gaulle se résignait à cette situation
pour tenter de rester en place, son prestige irait à vau-l'eau,
jusqu'au jour où les partis en finiraient avec lui ou bien le
relégueraient en quelque fonction inoffensive et décorative.
Mais je n'avais ni le droit, ni le goût, de me prêter à ces cal-
culs. En quittant le Palais-Bourbon dans la soirée du 1 er jan-
vier, mon départ se trouvait formellement décidé dans mon
DÉPART 281
esprit. Il n'était plus que d'en choisir la date, sans me la laisser
fixer au gré de qui que ce fût.
En tout cas ce serait avant la fin du mois. Car le débat
constitutionnel devait s'ouvrir à ce moment et j'étais sûr,
qu'en demeurant à l'intérieur du régime naissant, je n'aurais
pas la possibilité de faire triompher mes vues, ni même de les
soutenir. Le projet que la commission désignée à cet effet
par la Constituante s'apprêtait à présenter était tout juste
à l'opposé de ce que j'estimais nécessaire. Il instituait le gou-
vernement absolu d'une assemblée unique et souveraine ;
l'exécutif n'ayant d'autre rôle que d'appliquer ce qui lui
serait prescrit ; le président du Conseil étant élu par le parle-
ment et ne pouvant former son équipe qu'après avoir satis-
fait à un examen complet de sa tendance et de son programme
et pris des engagements qui le lieraient étroitement d'avance.
Quant au président de la République, on inclinait, avec
beaucoup d'hésitations, à prévoir qu'il y en aurait un, mais
soigneusement privé de tout rôle politique, n'ayant pas la
moindre prise sur les rouages de l'État et confiné dans une
fade fonction de représentation. Sans doute était-ce là
l'emploi que les meneurs du jeu destinaient au général de
Gaulle. D'ailleurs, les commissaires, aussi bien que les partis
se gardaient de prendre avec moi aucun contact sur le sujet,
Comme j'avais, un jour, convoqué le rapporteur, M. François
de Menthon, pour m'enquérir de l'état des travaux, je m'en-
tendis répondre que l'Assemblée et sa Commission considé-
raient que « je n'avais pas à me mêler du débat, n'étant pas
moi-même constituant. » Essayer de poursuivre ma route avec
les partis, c'eût donc été, dans ce domaine capital comme à tous
autres égards, accepter à l'avance l'impuissance et les avanies.
L'imminence du démembrement du pouvoir de Charles de
Gaulle n'échappait naturellement pas aux chancelleries étran-
gères. Aussi, les conditions de notre action extérieure, qui
d'abord, s'étaient éclaircies, s'assombrissaient-elles de nou-
veau. Dès le début de décembre, Paris apprenait par les
agences qu'une réunion des ministres des Affaires étrangères
américain, britannique et soviétique aurait lieu, le 15, à
Moscou, « afin d'y tenir des conversations sur un certain
nombre de questions intéressant particulièrement les trois
pays. » On semblait en revenir au système d'exclusion de
la France, auquel la conférence de Londres, l'installation de
gouvernements quadripartites en Allemagne et en Autriche,
le fait que nous occupions un siège permanent au Conseil
282 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de sécurité des Nations Unies, notre participation à l'armis-
tice japonais, etc., avaient paru mettre fin.
Il est vrai que l'objet de la réunion des « trois » était de
préparer les traités de paix concernant la Bulgarie, la Rou-
manie, la Hongrie et la Finlande et que Londres, Moscou et
Washington alléguaient, pour justifier notre mise à l'écart,
que la France n'avait pas été officiellement en guerre avec
Sofia, Bucarest, Budapest et Helsinki, l'ouverture des hosti-
lités contre les satellites du Reich s'étant produite au temps
de Vichy. Mais, pour les participants de Yalta et de Pots-
dam, il s'agissait, en réalité, de mettre en application ce qu'ils
avaient décidé naguère, en dehors de nous, à propos de ces
malheureux États, c'est-à-dire de les livrer à la discrétion
des Soviets. A la notification que nos alliés nous firent, le
28 décembre, des conclusions de leur conférence, nous répon-
dîmes, le 3 janvier, qu'elles ne nous engageaient pas et d'au-
tant moins que la France avait, dans ces diverses parties de
l'Europe, des intérêts de premier ordre dont il n'était pas tenu
compte. Mais l'accueil dilatoire qui fut fait à notre note
donnait à comprendre que les trois attendaient un prochain
changement dans la conduite des affaires françaises pour faire
passer la muscade.
Il en était de même pour le règlement final de la cruelle
affaire du Levant. Depuis la crise du mois de mai, les rapports
franco-britanniques étaient restés au frigidaire conformé-
ment à mes directives. En Syrie et au Liban, les faibles
forces que nous y maintenions et les grandes unités qu'y
avaient portées les Britanniques demeuraient sur leurs posi-
tions ; l'agitation des politiciens continuant de provoquer
des troubles ; les gouvernements de Damas et de Beyrouth
multipliant les notes et les communiqués pour réclamer le
départ de toutes les troupes étrangères; enfin, les États
arabes voisins : Egypte, Irak, TransJordanie, Palestine,
faisant chorus avec « leurs frères opprimés », tout en s'accom-
modant, pour eux-mêmes, de la tutelle et de l'occupation
britanniques.
Les choses en étaient là, quand, au début de décembre,
je fus saisi d'un projet d'accord qui venait d'être établi entre
îe gouvernement anglais et notre ambassade à Londres. Le
texte paraissait prévoir que Français et Britanniques évacue-
raient simultanément le territoire syrien ; les Français se
regroupant au Liban, sans qu'il fût aucunement spécifié que
les Anglais en feraient autant. Cela ne changerait pas grand-
DÉPART 283
chose à notre situation, car la plupart de nos éléments se
trouvaient déjà stationnés sur le sol libanais. Mais, pour les
Anglais, il semblait que l'accord comportât, de leur part, des
concessions importantes : d'abord, le terme mis à leur pré-
sence militaire en Syrie en même temps que cesserait la nôtre ;
ensuite, leur départ du Liban où, quant à nous, nous demeu-
rerions ; enfin, la reconnaissance de notre droit à maintenir
un établissement militaire au Liban, jusqu'à ce que l'Organi-
sation des Nations Unies fût en mesure de nous relever des
responsabilités du mandat. Sachant quels étaient, d'une part,
le savoir-faire du Foreign Office et, d'autre part, l'horreur du
vide de notre diplomatie quand il s'agissait de nos relations
avec l'Angleterre, je doutai, à première vue, que les choses
fussent ce qu'elles semblaient être. Mais, comme à Paris le
Quai d'Orsay, à Londres notre ambassade, me certifiaient
que telle était bien la signification du projet, je donnai mon
agrément. Le 13 décembre, MM. Bevin et Massigli signèrent,
à Whitehall, deux accords ; l'un relatif au regroupement des
troupes ; l'autre prévoyant des consultations entre les deux
gouvernements pour éviter le retour d'incidents en Orient.
Cependant, il apparut bientôt que l'interprétation donnée
par notre diplomatie n'était pas celle des Anglais. Le général
de Larminat, envoyé à Beyrouth pour régler avec le général
Pilieau, commandant la 9 e armée britannique, les détails des
mesures militaires à prendre de part et d'autre, constata, dès
le premier contact, qu'il existait de profondes divergences
entre les instructions reçues respectivement par lui-même et
par son partenaire. Les Anglais admettaient bien que tout le
monde quittât la Syrie. Mais ils considéraient, qu'alors, leurs
forces, tout comme les nôtres, se regrouperaient au Liban,
soit pour nous environ 7 000 hommes, pour eux plus de
35 000. Après quoi, ils n'en partiraient que si nous en partions
nous-mêmes. En fin de compte, P « accord » reviendrait à
ceci : que les Français se retireraient de tout le Moyen-Orient,
— car nos troupes, embarquées à Beyrouth, ne pourraient
aller ailleurs qu'à Alger, Bizerte ou Marseille, — tandis que
les Anglais, restant en forces au Caire, à Bagdad, à Amman
et à Jérusalem, domineraient seuls cette région du monde.
J'arrêtai aussitôt les frais et rappelai Larminat. Mais,
dans l'action à entreprendre sur le terrain diplomatique,
ou bien pour redresser cet étrange malentendu, ou bien pour
dénoncer l'accord, je trouvai chez les nôtres toutes sortes de
réticences. Les Anglais, de leur côté, se refusaient d'autant
284 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
plu3 nettement à revenir sur ce qu'ils tenaient pour acquis
qu'ils discernaient qu'un peu de patience leur permettrait,
— moi parti, — de parvenir à leurs fins. Je dois dire que, dans
une affaire grave et qui me tenait fort à cœur, la preuve que je
n'avais plus prise sur un levier essentiel eût fait déborder le
vase si, déjà, pour maintes autres raisons, il n'avait pas ruis-
selé de toutes parts.
Avant d'accomplir les gestes décisifs, je jugeai bon de me
recueillir. Antibes m'offrait le refuge d'Eden-Roc. Pour la
première fois depuis plus de sept ans, je pris quelques jours de
repos. Ainsi m'assurais-je moi-même et pourrais-je faire voir
aux autres que mon départ ne serait pas l'effet d'une colère
irréfléchie ou d'une dépression causée par la fatigue. En médi-
tant devant la mer, j'arrêtai la façon dont j'allais m'en aller :
quitter la barre en silence, sans m'en prendre à personne, ni
en public, ni en privé, sans accepter aucune sorte de fonction,
de dignité ou de retraite, enfin sans rien annoncer de ce que
je ferais ensuite. Plus que jamais, je devais me tenir au-dessu3
des contingences.
Après huit jours passés dans le Midi, je rentrai à Paris le
14 janvier. C'était lundi. Ma démission serait pour le dimanche.
J'employai la semaine à promulguer des lois et à arrêter des
décrets, dont les textes, accumulés en mon absence et qu'il
était urgent d'appliquer, requéraient ma signature. A plu-
sieurs de mes ministres, notamment à ceux de l'Intérieur,
de la Justice et des Armées, j'annonçai mon retrait imminent.
J'en fis autant à l'adresse des commissaires de la République
que j'avais spécialement convoqués. Ainsi, ceux qui étaient,
soit au gouvernement, soit localement, responsables de l'ordre
public ne seraient pas surpris par l'événement.
Je pus, avant l'échéance, vérifier encore une fois quelle
était, à mon égard, l'ambiance parlementaire. M. Herriot,
qui l'appréciait en expert consommé, jugea le moment
venu de me prendre personnellement à partie. Il le fit
le 16 janvier. Quelques jours auparavant, avait été pu-
bliée la régularisation d'un certain nombre de citations,
attribuées en Afrique du Nord, trois ans plus tôt, par le
général Giraud à des soldats, marins et aviateurs tués ou
estropiés au cours des tristes engagements que Darlan avait
prescrits contre les Américains. Je n'avais pas voulu effacer
ces pauvres témoignages. Le président du parti radical,
brandissant la liste parue au Journal Officiel, en appelait à
« ma propre justice », pour condamner une mesure où il
DÉPART 285
disait voir une injure à l'égard de nos alliés et la glorification
d'une bataille néfaste à la patrie. Applaudissements et rica-
nements, fusant sur de nombreux bancs, appuyaient cette
intervention.
Une telle sortie, sur un pareil sujet, m'était certes désobli-
geante. Mais l'accueil que lui faisait, en ma présence, une
assemblée dont la plupart des membres avaient naguère suivi
mon appel me remplit, je dois l'avouer, de tristesse et
de dégoût. Je répondis à Edouard Herriot qu'il n'était pas
question d'arracher du cercueil de pauvres morts et de la
poitrine de malheureux mutilés les croix qu'on leur avait
décernées, trois ans plus tôt, pour avoir combattu suivant
les ordres de leurs chefs et bien que ces ordres eussent été
donnés à tort. Puis, marquant mes distances par rapport à
Tinterpellateur, qui, à la veille de la libération de Paris,
avait eu la faiblesse de négocier et de déjeuner avec Laval
et avec Abetz, j'ajoutai que j'étais le meilleur juge de
ces citations, parce que : « moi, je n'avais jamais eu affaire
avec Vichy, ni avec l'ennemi, excepté à coups de canon. » La
querelle que m'avait cherchée Herriot tourna court. Mais
j'avais vu comment les partis pris et les rancœurs politiques
altéraient les âmes jusqu'au fond.
Le 19 janvier, je fis convoquer les ministres, pour le len-
demain, rue Saint-Dominique. A l'exception d'Auriol et de
Bidault, qui se trouvaient alors à Londres, et de Soustelle en
tournée au Gabon, tous étaient réunis, le dimanche 20 au
matin, dans la salle dite « des armures. » J'entrai, serrai les
mains et, sans que personne s'assît, prononçai ces quelques pa-
roles : « Le régime exclusif des partis a reparu. Je le réprouve.
Mais, à moins d'établir par la force une dictature dont je ne
veux pas et qui, sans doute, tournerait mal, je n'ai pas les
moyens d'empêcher cette expérience. Il me faut donc me
retirer. Aujourd'hui même, j'adresserai au Président de
l'Assemblée nationale une lettre lui faisant connaître la démis-
sion du gouvernement. Je remercie bien sincèrement chacun
de vous du concours qu'il m'a prêté et je vous prie de rester
à vos postes pour assurer l'expédition des affaires jusqu'à
ce que vos successeurs soient désignés. » Les ministres me
firent l'effet d'être plus attristés qu'étonnés. Aucun d'entre
eux ne prononça un mot, soit pour me demander de revenir
sur ma décision, soit même pour dire qu'il la regrettait.
Après avoir pris congé, je me rendis à mon domicile, route du
Champ d'entraînement.
286 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
On me rapporta, qu'après ma sortie, les ministres confé-
rèrent entre eux quelques instants. M. Thorez observa,
paraît-il : « Voilà un départ qui ne manque pas de grandeur ! »
M. Moch dit : « Cette retraite est grave, à coup sûr ! Mais
d'un mal peut sortir un bien. La personnalité du Général
étouffait l'Assemblée nationale. Celle-ci va pouvoir, mainte-
nant, se révéler librement. » — M. Pleven fit entendre la voix
de l'amertume et de l'inquiétude : « Voyez à quoi vos groupes
ont abouti 1 » reprocha-t-il à ceux de ses collègues dont les
partis avaient fait obstacle à mon action. — « Nous sommes
placés », déclarèrent MM. Gay et Teitgen, « devant la lourde
responsabilité de succéder à de Gaulle. Notre Mouvement
tâchera d'en être digne. » — « Allons donc ! » s'écria M. Thorez.
« Du moment qu'avec le général vous ne pouviez pas en sortir,
comment le ferez-vous sans lui? »
Dans la lettre que j'écrivis au président de l'Assemblée,
je fis en sorte qu'il n'y eût pas une ombre de polémique. « Si
je suis resté », disais-je, « à la tête du gouvernement après le
13 novembre 1945, c'était pour assurer une transition néces-
saire... Maintenant, les partis sont en mesure de porter leurs
responsabilités. » Je m'abstenais de rappeler en quel état se
trouvait la nation, quand « j'avais assumé la charge de la di-
riger vers sa libération, sa victoire et sa souveraineté. » Mais
je constatais : « Aujourd'hui, après d'immenses épreuves, la
France n'est plus en situation d'alarme. Certes, maintes souf-
frances pèsent encore sur notre peuple et de graves problèmes
demeurent. Mais la vie même des Français est, pour l'essentiel,
assurée. L'activité économique se relève. Nos territoires sont
entre nos mains. Nous avons repris pied en Indochine. La
paix publique n'est pas troublée. A l'extérieur, en dépit des
inquiétudes qui subsistent, l'indépendance est fermement ré-
tablie. Nous tenons le Rhin. Nous participons, au premier
rang, à l'organisation internationale du monde et c'est à Paris
que doit se réunir, au printemps, la première conférence de la
paix. » Enfin, j'exprimai « le vœu profondément sincère que
le gouvernement de demain pût réussir dans sa tâche. »
M. Félix Gouin m'adressa une réponse de très bon ton.
Mais, si j'avais l'âme tranquille, ce n'était pas le cas pour
le monde des politiques. Après s'y être fort agité en raison de
ma présence, on s'agitait à cause de mon absence. Dans ce mi-
lieu courut le bruit que je pensais à un coup d'État, comme si
le fait que, de mon gré, j'abandonnais le pouvoir ne suffisait
pas à marquer cette crainte du caractère de l'absurdité.
DÉPART 287
Sans aller jusqu'à de tels soupçons, certains crurent opportun
de montrer leur vigilance. C'est ainsi que M. Vincent Auriol,
rentré précipitamment de Londres et supposant que j'allais
parler à la radio pour soulever la colère populaire, m'écrivit,
le 20 au soir, pour me dire, qu'en agissant de la sorte, « je
diviserais le pays pour l'avantage et la satisfaction des ennemis
de la démocratie. » Je calmai les alarmes du ministre d'État.
A vrai dire, s'il m'avait convenu d'exposer les raisons de ma
retraite, je n'aurais pas manqué de le faire et cette explica-
tion, donnée au peuple souverain, n'eût été en rien contraire
aux principes démocratiques. Mais je jugeais que mon si-
lence pèserait plus lourd que tout, que les esprits réfléchis
comprendraient pourquoi j'étais parti et que les autres se-
raient, tôt ou tard, écladans la Haute-
Vienne, dans la Gorrèze, dans le Gard, se sont fait remettre par
des banques, sous la menace des armes, des sommes d'argent
considérables, mais ces cas, pour désastreux qu'ils soient, sont
isolés et, s'étant produits dans le tumulte des premières heures,
ne se sont pas renouvelés.
A l'exception de la Région de Limoges où le processus est
retardé, les commissaires de la République... s'emploient à assurer
la prééminence de leur pouvoir sur le commandement dit « mili-
taire » improvisé par les forces de l'intérieur.
Dans toute la zone sud, le caractère politique de la résistance
est au moins aussi accusé que son aspect militaire. Aussi les
comités départementaux de la libération font-ils montre d'une
grande activité. Ils ont manifesté l'intention et, parfois, la volonté
de gouverner directement le département. Souvent, ils ne se sont
résignés que malaisément à la prise de pouvoir par le préfet. Mais,
partout où le préfet, appuyé par le commissaire de la Répu-
blique, a fait preuve d'énergie,... il a pu faire prévaloir son auto-
rité...
Les comités de la libération... ne représentent que très impar-
faitement la variété des opinions de leur département ou de leur
commune. Pratiquement, y figurent toujours des délégués du
Parti communiste, du Parti socialiste, du Front national, du
Mouvement de Libération nationale et de la Confédération géné-
rale du Travail, que ces organisations aient, ou non, une exis-
tence réelle sur place. C'est ainsi que, dans l'Aveyron, départe-
ment d'opinion en majorité modérée, les modérés, quoique très
résistants, brillent par leur absence, tandis que, dans les Pyrénées-
Orientales, le Front national, qui n'y est pas introduit, a imposé
la présence d'un délégué. A la faveur de l'élargissement des comités
départementaux et de la mise sur pied des nouvelles municipa-
lités, il paraît nécessaire que les commissaires de la République
et les préfets exigent une plu3 impartiale représentation des di-
verses nuances de l'opinion résistante.
La population, après la fièvre des premières heures, passe par
une phase de détente. Elle est toute à la joie de la liberté retrouvée
et, en même temps, elle n'en croit pas ses yeux. Elle est abasourdie
par la soudaineté de l'opération. D'instinct, les masses populaires
font confiance au général de Gaulle. Les éléments qui pourraient
lui être hostiles, à savoir la minorité possédante qui a suivi ou
soutenu Vichy, sont en proie à la plus grande confusion. Eux non
LA LIBÉRATION 299
plus ne se sont pas encore ressaisis. Us ignorent ce qu'ils doivent
attendre de ces hommes nouveaux dont ils ne savent rien. Ils
sont, en général, très inquiets et la présence dans toutes les villes
des forces armées du maquis n'est certes pas pour les rassurer...
Pour l'immédiat, tous les travailleurs attendent et, déjà,
réclament une hausse des salaires. J'ai invité les commissaires
de la République à leur donner sans tarder de premières satis-
factions sur le plan local, en attendant les mesures d'ordre général
que va prendre le Gouvernement... Il conviendra également de
donner sans délai aux commissaires de la République des ins-
tructions précises pour ce qui concerne les prix...
Les commissaires de la République de Glermont-Ferrand, de
Toulouse, de Montpellier ont déjà pris des contacts avec les
industriels de leurs régions respectives. Ils en ont retiré l'im-
pression que la plupart de ceux-ci s'attendent à de profondes
réformes dans la gestion de leurs entreprises et se résignent à
cette fatalité. De ce côté, la résignation est, en effet, la note
dominante de l'heure. Par exemple, le directeur de la Banque de
France de Nîmes n'a opposé aucune résistance à quatre Francs-
Tireurs et Partisans en armes qui venaient lui extorquer 233 mil-
lions de francs...
Situation militaire :
a) Les forces françaises de l'intérieur ne sont pas commandées.
Elles ont des chefs jusqu'à l'échelon de la compagnie ou du ba-
taillon ; au-dessus, elles n'en ont pas. L'indiscipline est si répandue
qu'elle conduit souvent à un état voisin de l'anarchie. Des chefs
de bande surgissent qui s'assurent une clientèle. A ces bandes,
il faut du pain et des jeux. Leurs chefs les entraînent dans les
villes libérées pour y trouver ceci et cela. Quand l'occasion s'en
présente, ils tâchent, au surplus, de s'emparer du pouvoir (exemple :
Limoges).
b) Les commandants territoriaux, départementaux, régionaux,
des forces de l'intérieur n'exercent qu'une autorité de façade.
Ce système interdit toute mobilité aux forces de l'intérieur.
c) La fusion des différentes catégories au sein des forces de
l'intérieur est très incomplète, Les forces de l'intérieur n'ont
pas de cohésion.
d) Dans les régions à l'ouest du Rhône, les forces de l'intérieur
semblent préférer souvent au combat, ou à la recherche du combat,
l'occupation des villes récemment abandonnées par l'ennemi.
... Des décisions urgentes me semblent nécessaires. Mais je
doute que le général de Gaulle puisse les prendre avant d'avoir
visité les régions de la zone Sud.
Je pars tout à l'heure pour Bordeaux. Après quoi, je compte
retourner à Limoges afin de voir si le commissaire de la République
a pu enfin se mettre en place.
300 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Lettre du « colonel Richelieu »,
commandant F. F. I. de la Région de VOuest,
au « général Malleret-Joinville »,
« chef de V état-major national des F. F. 1. » (1)
(venue à la connaissance du général de Gaulle).
Rennes, le 6 septembre 1944.
Je vous adresse ci-joint une note... dont j'espère qu'elle pourra
appuyer vos efforts pour obtenir l'annulation de la décision du
général de Gaulle au sujet des forces de l'intérieur.
En attendant des nouvelles de Paris, nous avons tous décidé :
1° de tenir bon et de résister à la dissolution des états-majors
F. F. I. ;
2° de suspendre toutes les opérations d'engagement et d'incor-
poration ;
3° de continuer la lutte contre l'ennemi, sans accepter le con-
trôle des commandements militaires territoriaux...
Tous nos cadres et nos troupes sont prêts à seconder les efforts
de l'état-major national, du G. 0. M. A. G. et du G. N. R. Consi-
dérez que vous avez 85 000 hommes derrière vous.
Télégramme du général Giraud au général de Gaulle, à Paris.
Mazagran, 7 septembre 194 1.
Le général Catroux m'apporte votre aimable message. Je
vous en remercie sincèrement. Ma blessure est en bonne voie de
guérison. J'espère que l'enquête fera découvrir les véritables
instigateurs de l'attentat. Dès que les plaies seront cicatrisées,
je compte me rendre directement chez moi, en Bourgogne, pour
voir où je pourrais m'installer.
Encore merci et meilleures amitiés.
Télégramme du général Catroux,
ministre délégué en Afrique du Nord,
au général de Gaulle, à Paris.
Alger, 7 septembre 1944.
1° Le général Giraud, que j'ai vu aujourd'hui, s'est montré
très sensible à votre message auquel il a répondu. Il compte que
sa blessure sera cicatrisée dans la semaine et qu'il pourra partir
(1) Pour les départements suivants : Ule-et- Vilaine, Eure, Calvados, Sarthe,
Orne, Mayenne, Morbihan, Côtes-du-Nord, Loire-Atlantique, Vendée. Maine-
et-Loire.
LA LIBERATION 301
dans quinze jours. Son désir est de gagner la Bourgogne, qui est
sa province, par voie d'eau jusqu'à Marseille ou Sète et par la
route, ensuite, avec ses propres automobiles. Je lui ai promis
qu'il aurait satisfaction.
2° Le général Giraud a beaucoup insisté pour que l'action du
magistrat instructeur dans l'affaire qui le concerne s'exerce libre-
ment et entièrement. Je lui en ai donné l'assurance ferme, en votre
nom et au mien.
3° Après l'avoir quitté, j'ai convoqué l'officier de Justice mili-
taire chargé de l'instruction, auquel j'ai signifié votre volonté
et la mienne de faire éclater la vérité et d'atteindre, non seule-
ment les auteurs des actes criminels, mais aussi leurs instigateurs...
Le général Ronin a reçu des instructions semblables...
Communiqué de la présidence du gouvernement.
Paris, le 8 septembre 1944.
Au terme de ses consultations, le général de Gaulle a procédé
à la constitution d'un ministère d'unanimité nationale qui,
s'inspirant de l'esprit qui a animé durant quatre années la résis-
tance française, a pour mission de diriger l'effort du pays dans
la guerre, d'y faire appliquer les lois de la République, de com-
mencer sa reconstruction, de travailler à sa rénovation, d'assurer
la défense de ses intérêts au dehors, en attendant la réunion de
l'Assemblée nationale.
M. le président Jeanneney apporte au Gouvernement provi-
soire, en qualité de ministre d'État, le concours de sa haute auto-
rité. A ses côtés et avec la même qualité de ministre d'État, le
Chef du Gouvernement se propose de faire appel, aussitôt que les
circonstances le permettront, à d'autres personnalités particu-
lièrement représentatives des institutions républicaines.
Le gouvernement comprend plusieurs représentants des mou-
vements de Résistance, parmi lesquels nous citerons : M. Georges
Bidault, président du Conseil national de la Résistance, MM. Ca-
pitant, Frenay, Lacoste, Lepercq, de Menthon, Parodi et Teitgen ;
ainsi que huit parlementaires ayant participé à la Résistance
(deux sénateurs et six députés) : MM. Jeanneney et Giacobbi,
MM. Augustin Laurent, Billoux, Jacquinot, Mendès-France,
Tanguy-Prigent et Tillon, et quelques-uns des hommes qui, autour
du général de Gaulle, ont été parmi les premiers animateurs de
la France Libre, et les guides de l'Empire libéré : le général
Catroux, MM. Diethelm, Pleven, Tixier. On sait enfin que M. René
Mayer faisait partie, depuis de nombreux mois, du Gouvernement
d'Alger.
Ajoutons que, parmi les personnalités qui, conformément à
la décision de démission collective prise par les membres du Gou-
302 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
vernement provisoire de la République française le 26 août,
quittent maintenant le gouvernement, plusieurs d'entre elles sont
appelées à assurer dans les capitales alliées une représentation
digne de la France libérée.
Communiqué de la présidence du gouvernement.
Paris, le 9 septembre 1944.
Le gouvernement présidé par le général de Gaulle est cons-
titué de la manière suivante :
Ministre d'État : le président Jeanneney.
Ministre de la Justice : M. F. de Menthon.
Ministre des Affaires étrangères : M, G. Bidault.
Ministre de l'Intérieur : M. A. Tixier.
Ministre de la Guerre : M. A. Diethelm.
Ministre de la Marine : M. L. Jacquinot.
Ministre de l'Air : M. Tillon.
Ministre de l'Économie nationale : M. P. Mendès-France.
Ministre de la Production : M. R. Lacoste.
Ministre de l'Agriculture : M. Tanguy-Prigent.
Ministre du Ravitaillement : M. Giacobbi.
Ministre de la Santé publique : M. F. Billoux.
Ministre des Colonies : M. R. Pleven.
Ministre du Travail et de la Sécurité sociale : M. A. Parodi.
Ministre des Transports et des Travaux publics : M. René
Mayer.
Ministre des P. T. T. : M. Augustin Laurent.
Ministre de l'Éducation nationale : M. Capitant.
Ministre des Prisonniers : M. H. Frenay.
Ministre de l'Information : M. P. H. Teitgen.
Ministre des Finances : M. Lepercq.
Ministre délégué en Afrique du Nord : Le général Catroux.
Discours prononcé par le général de Gaulle
au Palais de Chailloi, le 12 septembre 1944.
Pendant les dix-huit jours qui se sont écoulés déjà depuis que
l'ennemi qui tenait à Paris capitula devant nos troupes, une vague
de joie, de fierté, d'espérance a soulevé la nation française. Le
pays et le monde sont témoins que le choc que représente cette
Libération, accomplie pour les cinq sixièmes de notre territoire
et notamment pour la capitale, a mis en éclatante lumière à la
fois la volonté de combattre, l'enthousiasme et la sagesse de notre
peuple. S'il était encore quelque part des gens qui doutaient de
LA LIBÉRATION 303
ce que voulait réellement la nation opprimée et de sa capacité
de se dominer elle-même, je suppose qu'ils sont, à présent, défi-
nitivement éclairés.
En tout cas, la réunion d'aujourd'hui, organisée par le Conseil
qui inspira et coordonna sur place, au prix de quels périls et de
quelles pertes 1 l'action menée contre l'ennemi et contre les usur-
pateurs, est par elle-même magnifiquement symbolique. Avec le
Conseil national de la Résistance, auquel j'adresse les remercie-
ments du gouvernement et du pays tout entier, voici assemblés
ici, en même temps que les représentants des grands Corps de
l'État, des hommes de toutes origines et de toutes nuances qui
se sont mis au premier rang de ceux qui mènent le combat. Or
qui ne voit qu'une même flamme anime et qu'une même raison
conduit toute cette élite française? Il ne me serait pas possible de
trouver un auditoire plus qualifié et plus digne pour parler, comme
je vais le faire, du présent et de l'avenir du pays.
La voilà donc enfin refoulée et humiliée cette puissance mili-
taire allemande, qui, appuyée sur l'exceptionnelle capacité de
combattre, d'entreprendre, de souffrir, d'un grand peuple fana-
tisé, secondée par d'ambitieux auxiliaires, aidée par le défaitisme
et, parfois, la trahison de certains dirigeants des nations qu'elle
voulait asservir, favorisée par la dispersion des États du parti
de la liberté, avait tenté de saisir la domination du monde 1 L'édi-
fice, battu en brèche depuis des mois et des années, mais attaqué
cette fois avec force et avec audace, paraît ébranlé jusque dans
ses fondements. L'horizon se dore des lumières de la victoire.
Cette victoire, pour la saisir telle qu'elle doit être, c'est-à-
dire complète et totale, de nouveaux et sanglants efforts seront
encore nécessaires. Mais, quels que doivent être les obstacles
et le terme, il est désormais acquis que la France en aura sa
part.
De toute notre âme nous entendons rendre hommage aux
braves et chères nations qui sont en train de la remporter avec
nous. Notre hommage s'adresse à l'Empire britannique, qui,
comme nous, tira l'épée le 3 septembre 1939, qui subit à nos côtés
les revers de 1940, qui ensuite, presque solitaire, sauva l'Europe
par sa résolution et qui triomphe maintenant avec nous, sur notre
sol, en attendant que nous allions ensemble abattre définitivement
l'ennemi commun sur son territoire.
Notre hommage s'adresse à la Russie soviétique, qui, sous
l'agression de 1941, vit les armées allemandes s'avancer jusqu'aux
portes de Leningrad et de Moscou et pénétrer jusqu'au fond du
Caucase, mais sut trouver, dans l'admirable courage de 3on peuple,
les vertus de ses combattants et l'organisation de ses vastes
richesses, l'énergie et les moyens nécessaires pour chasser l'envahis-
seur et briser dans de terribles batailles l'essentiel de sa force
guerrière.
Notre hommage s'adres?o aux États-Unis d'Amérique, qui,
304 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
attaqués à leur tour en décembre 1941 et refoulés d'abord jus-
qu'aux extrémités du Pacifique, ont su devenir une grande puis-
sance militaire et réaliser par-delà les mers les immenses entre-
prises qui ramènent l'Europe à la vie, tout en arrachant au Japon
les bases qui bientôt le menaceront au cœur.
Notre nommage s'adresse aux vaillantes nations, polonaise,
tchécoslovaque, belge, hollandaise, luxembourgeoise, norvégienne,
yougoslave, grecque, qui furent entièrement submergées par l'abo-
minable marée mais qui, comme nous-mêmes, ne désespérèrent
jamais et voient paraître, à leur tour, l'aube de la libération.
Mais, si un peuple tel que le nôtre, accoutumé aux grands
malheurs comme aux grandes gloires, sait reconnaître que chacun
des États qui forment, avec lui, l'équipe de la liberté a noblement
mérité son amitié et son estime, il sait aussi se juger lui-même
et mesurer, sans s'en faire accroire, le rôle qu'il aura joué dans
la prochaine victoire commune.
Certes, nous avons assez souffert pour n'oublier jamais notre
désastre initial. Nous savons que, mal préparés, nous aussi, aux
formes nouvelles de la guerre, point remis des pertes gigantesques
que nous avions prodiguées au cours du dernier conflit, prati-
quement isolés à l'avant-garde des démocraties, n'ayant, pour
nous couvrir, ni mers protectrices, ni vastes étendues, nous nous
trouvâmes submergés par la force mécanique allemande et préci-
pités brutalement dans un désarroi matériel et moral qui permit
au défaitisme et à la trahison de paralyser chez beaucoup la volonté
de vaincre. Tout de même ! nous étions en ligne dès le 3 sep-
tembre 1939. Et, tandis qu'en 1940 tout ce que l'Allemagne pos-
sédait de chars, de canons et d'avions s'acharnait à nous abattre,
ces chars, ces canons, ces avions, qui taillaient dans notre chair,
ne taillaient pas dans la chair des autres 1 Par la suite, malgré
l'oppression, la nuit de l'isolement, la propagande mensongère,
l'obstination de servitude des usurpateurs du pouvoir, jamais
la masse des Français ne tint la défaite pour acquise et jamais
nos drapeaux ne furent absents des champs de bataille. A peine
le malheur était-il accompli, que la nation commençait la lente
et dure ascension qui l'a conduite hors de l'abîme. La flamme
de la Résistance française ne devait pas s'éteindre ; elle ne s'étei-
gnit pas.
Ce qu'il nous en a coûté de pertes, de fureurs, de larmes, d'autres
que nous en feront un jour, à loisir, le total. Constatons simple-
ment que nos armées, refaites homme par homme, d'abord dans
les profondeurs lointaines de l'Empire, puis sur les bords de la
Méditerranée, ont apporté un concours important à cette bataille
d'Afrique qui, en trois ans, liquida l'Empire de Mussolini et chassa
les Allemands de la Libye et de la Tunisie. Constatons que nos
troupes ont joué dans la grande victoire d'Italie un rôle capital.
Constatons qu'en même temps de vaillantes unités, jaillies spon-
tanément de la douleur et de l'espérance nationales, se formaient
LA LIBÉRATION 305
sur le territoire métropolitain, littéralement dans les jambes de
l'ennemi et, malgré d'indicibles difficultés d'organisation, d'ar-
mement et d'encadrement, entamaient le combat au premier
signal. Constatons enfin que, dans la bataille de France, ce qu'ont
déjà accompli nos forces, soit par la manœuvre et les attaques
des grandes unités de campagne, soit par les actions de détail
partout menées par les unités de l'intérieur, a compté pour beau-
coup dans les succès de la coalition. Il peut y avoir intérêt à noter,
par exemple, que, des 350 000 hommes que, suivant les chiffres
officiels, l'ennemi a laissés prisonniers entre les mains des alliés
depuis le début de la bataille de France jusqu'au 10 septembre,
105 000 se sont rendus aux troupes françaises, dont près de 50 000
à notre armée du Rhône, 20 000 aux soldats de Leclerc et plus
de 35 000 à nos forces de l'intérieur en tous points du territoire.
Depuis, on en annonce davantage. Certes, en d'autres temps et
circonstances, nous faisions mieux et plus que cela. Mais qui pour-
rait contester, qu'en dépit des terribles conditions intérieures et
extérieures où la France s'est trouvée réduite, elle aura voulu et
elle aura su signer, elle aussi, la victoire?
Il n'est vraiment pas nécessaire d'expliquer comment et pour-
quoi cette continuité de la volonté et, j'ajoute, de l'effort de notre
peuple dans la guerre lui donnent le droit, oui le droit, de faire
valoir ses intérêts dans ce qui sera bientôt le règlement du conflit
mondial. Aussi bien voulons-nous croire que, finalement, ce droit
ne sera plus contesté et que cette sorte de relégation officielle
de la France, dont ont tant souffert ceux qui parlent et agissent
en son nom, va faire place à la même sorte de relations que nous
avons, depuis quelques siècles, l'honneur et l'habitude d'entretenir
avec les autres grandes nations.
Mais, en ayant réussi à se maintenir dans la lutte, ce n'est
pas à elle-même seulement que la France aura rendu service.
Car, ainsi, elle aura fait en sorte qu'il soit juste et qu'il soit pos-
sible d'associer aux actes qui assureront la sécurité de tous et
l'organisation mondiale de la paix un État sans lequel on ne voit
point comment pourraient être valablement et durablement cons-
truites, ni la sécurité, ni l'organisation mondiale, ni la paix.
Oui, nous croyons qu'il est de l'intérêt supérieur des hommes
que les dispositions qui régleront demain le sort de l'Allemagne
vaincue ne soient pas discutées et adoptées sans la France, parce
qu'il se trouve qu'aucune puissance n'est plus intéressée que la
France à ce qui touche au voisin dont elle a eu, depuis plus de
deux mille ans, à s'occuper plus que quiconque et qu'il serait bien
aléatoire de vouloir édifier quelque chose en dehors du principal
intéressé. Nous croyons que décider sans la France quoi que ce
soit qui concerne l'Europe serait une grave erreur ; d'abord parce
que la France est intégrée à l'Europe, au point que ce qui touche
une partie quelconque du vieux continent la touche elle-même
d'une manière directe et réciproquement, ensuite parce qu'elle
T. ni 20
306 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
s'honore de pouvoir apporter à la solution de chacun des problèmes
européens une expérience assez chèrement acquise et une con-
fiance assez exceptionnelle de la part de beaucoup. Nous croyons,
enfin, que déterminer sans la France ies conditions politiques,
économiques, morales, dans lesquelles les habitants de la terre
auront à vivre après le drame, serait un peu aventuré, car, après
tout, 100 millions d'hommes fidèles vivent sous notre drapeau
dans les cinq parties du monde et, d'autre part, beaucoup de no3
semblables croient que toute grande construction humaine serait
arbitraire et fragile s'il y manquait le sceau de la France.
Il est vrai que ce n'est point tout que de reprendre son rang.
Encore faut-il le tenir. Au fond de l'océan des douleurs et des
outrages où elle fut plongée depuis plus de quatre ans et dont
elle émerge aujourd'hui, la nation française a mesuré les causes
de ses malheurs provisoires, celles dont elle fut elle-même respon-
sable et celles qui incombent à d'autres. Elle a discerné également
les voies et moyens de retourner à sa vocation de liberté et de
grandeur. Pour y parvenir, il s'est formé dans notre peuple, au
milieu des épreuves, une extraordinaire unité nationale. Telle
est la force immense à laquelle en appelle le Gouvernement pour
remplir sa mission au service du pays.
S'il a le droit et le devoir d'en appeler à cette force, c'est d'abord
parce qu'il est le Gouvernement de la République. Assurément,
le raz de marée qui a passé sur la France a balayé les organismes
par quoi s'exprimait normalement la volonté nationale. Assuré-
ment, la masse des citoyens a juré que de profondes réformes
devaient être apportées au fonctionnement de nos institutions.
C'est pourquoi il n'existe, en droit ni en fait, aucun autre moyen
d'établir l'édifice nouveau de notre démocratie que de consulter
le souverain, qui est le peuple français. Dès que la guerre voudra
bien le permettre, c'est-à-dire dès que le territoire sera entière-
ment libéré et que nos prisonniers et déportés auront regagné
leurs foyers, le gouvernement conviera la nation à élire, par le
suffrage universel de tous les hommes et de toutes les femmes
de chez nous, ses représentants dont la réunion constituera l'As-
semblée nationale. Jusque-là, le gouvernement remplira sa tâche
avec le concours de l'Assemblée consultative élargie, destinée à
fournir une expression aussi qualifiée que possible de l'opinion
et dont les hommes éprouvés qui forment aujourd'hui le Conseil
national de la Résistance seront tout naturellement le noyau.
Mais, dès que la souveraineté aura été rétablie dans la per-
sonne des mandataires élus de la nation, le gouvernement
déposera entre leurs mains le pouvoir provisoire dont il assume
la charge.
Si le Gouvernement est celui de la République, ce n'est pas
seulement parce qu'il fait en sorte de conduire la nation, selon
ses vœux et ses intérêts, jusqu'au nouveau départ de la démo-
cratie française, mais c'est aussi pour cette raison qu'il fait et
LA LIBÉRATION 307
fera appliquer les lois, les justes lois, que la nation s'était données
au temps où elle était libre et qui s'appellent les lois républi-
caines. Sans doute n' affirmons-nous pas que toutes soient par-
faites, mais, telles quelles, elles sont les lois ! et, tant que la sou-
veraineté nationale ne les aura pas modifiées, c'est le strict devoir
du pouvoir exécutif, fût-il, comme il l'est, provisoire, de les faire
exécuter dans leur esprit et dans leurs termes, ainsi qu'il l'a fait
d'ailleurs, sans hésiter et sans fléchir, depuis plus de quatre années,
par tous les hommes et dans tous les territoires qu'il arrachait
successivement à l'ennemi ou à Vichy. Sans doute les circons-
tances lui imposent-elles parfois de prendre des dispositions qui
ne sont pas formulées dan3 nos codes et d'associer souvent à
l'élaboration de ces dispositions l'Assemblée consultative, mais
il le fait sous sa responsabilité, dont la nation, à juste titre,
considère qu'elle est entière. Il appartiendra ensuite aux futurs
élus du pays de les transformer, ou non, en lois proprement dites.
Faute de s'en tenir fermement à ces principes, il n'y aurait qu'ar-
bitraire et chaos, dont la nation ne veut pas, Mais, en les appli-
quant, nous trouvons les conditions de l'ordre, de l'efficience
et de la justice.
Or, ces conditions d'ordre, d'efficience, de justice, si nulle
entreprise humaine ne saurait s'en passer, a fortiori sont-elles
nécessaires dans la situation où se trouve le pays. D'abord, nous
faisons la guerre et je dis tout net que, sauf effondrement subit
de l'ennemi, nous n'avons pas fini de la faire. Tout semble mon-
trer que l'ennemi, en dépit des pertes terribles qu'il a subies à
l'Est, et à l'Ouest et malgré la défection de tous ses satellites,
à l'exception d'un seul, s'apprête à livrer une nouvelle grande
bataille pour tenter de couvrir son territoire jusqu'à ce que l'hiver
vienne, espère-t-il, ralentir les opérations offensives des armées
alliées et françaises. Or, à cette bataille-là et à celles qui, éventuel-
lement, suivront, nous entendons participer dans la plus large
mesure possible. Il en sera de même de l'occupation en Allemagne.
C'est dire que nous avons à pratiquer une politique militaire ten-
dant à constituer des grandes unités, aptes, comme celles dont
nous disposons déjà, à manoeuvrer et à vaincre, où que ce soit et
sur n'importe quel champ de bataille, un adversaire encore puis-
sant et résolu. A cet égard, l'ardente jeunesse qui, à l'appel de
la patrie, s'est groupée pour le combat dans nos forces de l'inté-
rieur nous fournit les éléments humains de ces formations nou-
velles. Gomme les bataillons des volontaires de 1791 et 1792, ils
apportent à l'armée nationale les trésors de leur ardeur et de leur
valeur. Je puis annoncer que, déjà, une division se forme en Bre-
tagne. Je compte qu'une autre sera formée par la Région de Paris.
Je suis certain que d'autres encore pourront être constituées
ailleurs, sans préjudice des milliers d'hommes et des fractions
constituées qui sont allés ou qui iront compléter nos grandes unités
en lignée Tous les soldats de Frenea font partie intégrante de
308 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
l'armée française et cette armée doit demeurer, comme la France
à qui elle appartient, une et indivisible.
S'il est de fait, qu'en beaucoup de régions du territoire, la grande
bataille de libération a passé sans entraîner de ruines massives,
il ne l'est pas moins que certaines autres ont subi de terribles
ravages. D'ailleurs, l'ennemi tient toujours dans tout ou partie
de quinze de nos départements et, en particulier, dans un grand
nombre de nos ports. Nos communications ferroviaires, fluviales,
portuaires se trouvent en ce moment paralysées, pour la plupart,
par des destructions de toutes sortes et notre matériel roulant
par voie de fer ou par voie de terre a, en grande partie, disparu.
Encore faut-il ajouter que les transports destinés aux armées ont
naturellement la priorité sur ceux qui intéressent les populations.
Les prélèvements innombrables, opérés par l'ennemi depuis 1940
sur l'ensemble de nos ressources et notamment sur nos stocks,
nos matières premières, nos machines, nos combustibles, entraî-
nent un appauvrissement considérable de nos moyens de produc-
tion. Enfin, les nécessités militaires ne permettront pas, de
longtemps, à nos alliés de procéder chez nous à des importations
notables. Bref, nous nous trouvons, et chaque Français le sait
bien, devant une période difficile où la libération ne nous permet
nullement l'aisance mais comporte, au contraire, le maintien
de sévères restrictions et exige de grands efforts de travail et
d'organisation en même temps que de discipline. Bien qu'on
puisse être certain que cette situation ira en s'améliorant, il
faut prévoir que l'amélioration sera lente. Gela, la nation le
sait et elle est décidée, en dépit de ce qu'elle a souffert, à supporter
noblement ces épreuves, comme un grand peuple qui refuse de
gaspiller le présent afin de mieux bâtir l'avenir.
Car c'est bien de l'avenir qu'il s'agit ! de l'avenir vers lequel
des millions et des millions de Français et de Françaises regardent
avec ardeur et avec confiance, de l'avenir dont la nation entière
veut qu'il soit une rénovation.
Oui, certes, une rénovation ! Ce qu'auront coûté, avant et
pendant ce drame, à notre puissance, à notre unité, à notre subs-
tance même, les négligences, médiocrités, injustices, que nous
avions pratiquées ou tolérées, et aussi, sachons le dire, le manque
de hardiesse et de continuité des pouvoirs publics dans le rôle
d'impulsion et de direction, nous le voyons d'une manière assez
éclatante pour avoir résolu de prendre un chemin nouveau.
Pour résumer les principes que la France entend placer désor-
mais à la base de son activité nationale, nous dirons que, tout
en assurant à tous le maximum possible de liberté et tout en
favorisant en toute matière l'esprit d'entreprise, elle veut faire
en sorte que l'intérêt particulier soit toujours contraint de céder
à l'intérêt général, que les grandes sources de la richesse com-
mune soient exploitées et dirigées non point pour le profit de
quelques-uns mais pour l'avautage de tous, que les coalitions
LA LIBÉRATION 309
d'intérêts qui ont tant pesé sur la condition des hommes et sur
la politique même de l'Etat soient abolies une fois pour toutes et,
qu'enfin, chacun de ses fils, chacune de ses filles, puisse vivre,
travailler, élever ses enfants, dans la sécurité et dans la dignité.
Mais les plus nobles principes du monde ne valent que par
l'action. A cet égard, notre peuple entier discerne que son bonheur
et sa grandeur dépendent d'abord de son propre effort. Certes,
le Gouvernement a le devoir d'assurer, au fur et à mesure que cela
est possible, les conditions sans lesquelles le progrès serait com-
promis ou l'injustice perpétuée. Certes, il lui appartient, par
exemple, de faire en sorte que le niveau de vie des travailleurs
français monte à mesure que montera celui de la production
française- Certes, il est de son domaine, comme la loi lui en donne,
d'ailleurs, dès à présent le droit, de placer par réquisition ou par
séquestre à la disposition directe de l'État l'activité de certains
grands services publics ou de certaines entreprises, en attendant
que la souveraineté nationale règle les modalités des choses. Certes,
il a le devoir de faire verser à la collectivité nationale les enri-
chissements coupables obtenus par ceux qui travaillaient pour
l'ennemi. Certes, il lui revient de fixer les prix des denrées et de
régler et contrôler les échanges aussi longtemps que ce qui est
produit et transportable n'équivaut point aux demandes de la
consommation. Mais, pour nous reconstruire peu à peu, dans la
guerre d'abord, puis dans la paix, pour bâtir une France nouvelle,
il faut bien autre chose et bien davantage. Il faut un vaste et
courageux effort national.
Eh bien ! c'est à cet effort que nous appelons la nation. Nous
savons dans quel état nous sommes, matériellement, démogra-
phiquement, moralement. Nous savons tout ce qui est, chez nous,
détruit ou médiocre, dans tous les ordres d'idées. Nous savons
tout ce qui nous manque par rapport à tout ce qui est à faire. Mais
nous savons également ce que sont notre terre, notre sous-sol,
notre Empire, ce que nous valons, quand nous le voulons bien,
comme agriculteurs, ouvriers, commerçants, techniciens, patrons,
inventeurs, penseurs, pour peu que nous marchions ensemble,
serrés en rangs fraternels, dans la discipline consentie d'un peuple
fort. Nous savons ce que nos pères avaient su faire autrefois de
la France, quand elle était nombreuse. Nous savons enfin qu'il
n'y a pas chez nous un jeune homme, ni une jeune fille, qui ne
rêvent de vivre libres, forts, aimants et joyeux, dans le travail
d'une grande époque et dans une grande patrie.
Le plan de mise en valeur de nos ressources matérielles, intel-
lectuelles, morales, le gouvernement va l'établir à mesure des
inventaires que la guerre nous découvrira. Il va l'établir, compte
tenu du chemin que prendront les autres puissances du monde,
car tout se tient et s'enchaîne sur notre terre d'aujourd'hui. Il
va l'établir en s'aidant du large conseil des organismes qualifiés,
qu'ils soient ceux du travail, de la production, de la recherche
310 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
ou de la pensée, Cette guerre, où nous vaincrons l'ennemi qui pré-
tendait nous asservir, va se prolonger dans la lutte contre tous les
éléments qui s'opposent à notre progrès. Et vous, hommes et
femmes de la Résistance française, vous tous croisés à la croix
de Lorraine, vous qui êtes le ferment de la nation dans son combat
pour l'honneur et pour la liberté, il vous appartiendra demain
de l'entraîner, pour son bien, vers l'effort et vers la grandeur.
C'est alors, et alors seulement, que sera remportée ia grande vic-
toire de la France 1
Communiqué de V « Information. »
Paris, le 13 septembre 1944.
Cet après-midi, une conférence de presse a été tenue par M. René
Mayer, ministre des Communications.
... Le ministre, parlant des communications terrestres, ferro-
viaires et maritimes, a dit qu'elles ne pourront être remises en
état que d'après un plan d'ensemble, lequel ne pourra être dressé
que lorsque l'ampleur des destructions de toutes sortes sera connue.
Rien que pour la région de Paris, il a estimé à un millier les cou-
pures de voies ferrées et il a indiqué que le nombre de locomotives
qui nous restent peut être estimé à 25 % de leur ancien total.
Il s'est félicité de l'arrivée hier à Paris d'un premier train de
1 000 tonnes de charbon venant directement des mines du Nord
et il a dit espérer que, d'ici quelque temps, trois trains de char-
bon arriveront chaque jour à Paris.
Abordant le problème du tonnage, M. René Mayer a précisé
qu'il nous reste environ 1 100 000 tonnes, qui sont à la disposi-
tion du commandement interallié jusqu'à la fin de la guerre. Le
transport de nos produits d'Afrique du Nord est donc fonction
du tonnage qui n'est pas absorbé par les besoins militaires.
Le ministre a observé que la plupart de nos ports, à part Bor-
deaux et Nantes, ont été rendus inutilisables par les Allemands
et qu'il nous faudra plusieurs années et des dizaines de milliards
pour les remettre en état.
En terminant, le ministre a déclaré que, pour longtemps, il
faut s'attendre, si l'on va vers Bordeaux, à subir un transborde-
ment à Orléans et à traverser la Loire à pied. Il a invité les jour-
nalistes présents à faire comprendre au public... que la priorité
va d'abord être donnée aux transports de charbon, de blé et autres
denrées de première nécessité.
Enfin, il a rendu hommage à la corporation des cheminots qui
donne l'exemple du travail, après avoir donné celui de la résis-
tance.
IA LIBERATION 311
Lettre du général Eisenhower au général de Gaulle.
TRADUCTION
Le 13 septembre 1944.
Mon cher Généra],
J'ai été heureux de recevoir votre lettre du G septembre.
Je regrette que le rythme des débarquements de l'Armée « B »
soit plus lent que vous l'espériez. Mais je voudrais vous rappeler
qu'il y a là simplement un problème de tonnage qui doit être ajusté
à un problème régulier de chargement. Personnellement, j'ai été
très satisfait de ce qui s'est passé à cet égard dans le Midi de la
France.
En ce qui concerne l'emploi de l'armée « B », je vous demande
de prendre en considération que mon unique souci est la défaite
des armées allemandes. Afin d'atteindre ce but, je projette d'uti-
liser mes trois groupes d'armées pour une avance profonde en
Allemagne et d'y infliger à l'ennemi une défaite décisive.
Mon intention était que le groupe d'armées du Sud, dont
l'Armée « B » constitue une partie essentielle et éminemment
valable, ferait partie de cette force d'invasion et continuerait
son avance sur le flanc Sud, à travers le territoire allemand. Votre
lettre, si bienvenue ! m'assure de nouveau que cet emploi de vos
forces répond à votre désir et à celui de votre gouvernement.
Puissent-elles donc bientôt libérer l'Alsace et porter leurs pas sur
le sol germanique 1
J'apprécierais avec reconnaissance que le général Juin informe
au plus tôt mon état-major du nombre des divisions françaises
dont il demandera qu'elles soient maintenues à l'intérieur de la
France. Vous discernerez que ce point aura une incidence directe
sur les opérations qui sont actuellement projetées. J'espère beau-
coup, qu'à part un très petit nombre, toutes les divisions fran-
çaises seront disponibles pour la progression en Allemagne.
Je suis également heureux d'accueillir le général Koeltz, — qui
est un vieux compagnon d'armes, — comme chef de la mission
française auprès de ce quartier général. Je pense que sa mission
a pour objet exclusif les questions d'opérations et, en conséquence,
je préférerais lui donner le nom de section française du quartier
général ; le général Koeltz et ses officiers étant dès lors considérés
comme faisant partie de Pétat-major. Je crois que c'est préférable,
pour prévenir les malentendus et les doubles emplois, et qu'il
vaudrait mieux que le grand quartier général installé à Paris
reste le canal normal des liaisons entre nos états-majors.
Sincèrement.
312 MÉMOIRES DE GlERRE — LE SALUT
Note adressée aux gouvernements américain,
britannique et soviétique
par le Gouvernement provisoire de la République française.
Paris, 14 septembre 1944.
Au sujet de la communication adressée le 25 juillet par le Pré-
sident de la Commission consultative européenne au chargé
d'Affaires de France à Londres, le Gouvernement provisoire de
la République a eu l'occasion de marquer l'intérêt primordial
qu'il attache à être associé aux discussions qui se poursuivent
entre les gouvernements américain, britannique et soviétique au
sujet des clauses de l'armistice avec l'Allemagne et, plus généra-
lement, l'importance qu'a, pour la France, tout ce qui touche au
problème allemand.
Maintenant établi à son siège normal dans la capitale, d'où
les victoires des armées alliées, avec le concours du peuple fran-
çais tout entier, ont chassé l'ennemi, confirmé dans sa mission, en
attendant que devienne possible un recours à de libres élections par
l'adhésion unanime et enthousiaste des populations délivrées, le
Gouvernement provisoire a le devoir d'attirer l'attention des gou-
vernements de Washington, de Londres et de Moscou sur une ques-
tion dont le rythme accéléré des opérations rend la solution urgente.
Si le problème de la capitulation allemande est, pour la France,
d'une importance primordiale, elle ne saurait, non plus, se désin-
téresser de la solution des autres questions européennes que va
poser l'effondrement du Reich, de la restauration des États
envahis par l'Allemagne, de la fixation éventuelle de nouvelles
frontières, ni, d'une manière générale, du rétablissement de rap-
ports féconds et pacifiques entre les États du continent, toutes
questions dont la Commission consultative européenne aura à
s'occuper dans les semaines à venir.
Le Gouvernement provisoire a, en conséquence, l'honneur de
demander aux gouvernements américain, britannique et sovié-
tique à être admis à siéger dans la Commission de manière que
la France puisse prendre sa part dans la tâche de reconstruction
et de réorganisation de l'Europe.
Justifié à penser que sa demande répond aux vues de ces gou-
vernements, il s'empressera, dè3 que l'invitation lui en aura été
adressée, de déléguer un représentant à la Commission.
Décret du 19 septembre 1944 relatif à l'organisation
des forces françaises de Vlniérieur.
Article Premier. — Les forces françaises de l'Intérieur font
partie intégrante de l'armée et sont soumises aux règles générales
de l'organisation et de la discipline militaires.
LA LIBÉRATION 313
Elles relèvent de la seule autorité du ministre de la Guerre.
Les formations encore en opérations constituent des groupe-
ments qui sont placés, pour ces opérations, aux ordres d'un com-
mandement désigné par le président du Gouvernement, chef des
armées.
Les autres formations sont placées, dans chaque région mili-
taire, sous les ordres du commandant de la région.
Art. 2. — Les formations actuelles des forces françaises de
l'Intérieur seront immédiatement regroupées en bataillons de
marche d'infanterie, ou, dans la mesure des possibilités, en unités
équivalentes des autres armes.
Le nombre, la composition, le stationnement de ces unités
seront fixés par arrêté du ministre de la Guerre.
Les cadres actuels des forces françaises de l'Intérieur consti-
tueront l'encadrement de base de ces unités.
Art. 3. — Au fur et à mesure de leur instruction et de leur
armement, les unités ainsi formées seront :
ou affectées, en gardant leur composition, à des grandes unités
déjà existantes,
ou constituées en grandes unités nouvelles.
Art. 4, ô. — ...
G. de Gaulle.
Par le gouvernement provisoire
de la République française :
le ministre de la Guerre,
A. DlETHELM.
Décret du 20 septembre 1944
relatif au statut des forces françaises de V Intérieur.
Article Premier. — Appartient aux forces françaises de l'In-
térieur tout militaire ayant combattu volontairement l'ennemi
et accompli, au cours des combats de libération, des actes de guerre
dans les unités combattantes et services définis à l'article Premier
de l'ordonnance du 9 juin 1944.
Art. 2. — Le fait d'appartenir aux forces françaises de l'In-
térieur est constaté par l'autorité militaire désignée par le ministre
de la Guerre dans des conditions fixées par arrêté ministériel.
Le certificat délivré à l'intéressé énoncera la date d'entrée en
service dans les forces françaises de l'Intérieur, ainsi que les
actions auxquelles l'intéressé a pris part.
Art. S. — Aucun recrutement dans les forces françaises de
l'Intérieur ne peut avoir lieu dans aucune parcelle du territoire
dès que la libération de cette parcelle est accomplie.
Art. 4. — Les membres des forces françaises de l'Intérieur
actuellement en service, qui ne contractent pas un engagement
314 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
volontaire pour la durée de la guerre, sont, jusqu'à l'appel ou
au rappel de leur classe de mobilisation sous les drapeaux, placés
en congé provisoire dans leurs foyers.
Art. ô. — Les militaires appartenant aux forces françaises de
F Intérieur bénéficient, du jour de leur entrée en service, de tous
les droits et avantages reconnus aux militaires de l'active ou de
la réserve en ce qui concerne le grade, l'avancement, le régime
des pensions d'invalidité, les décorations et distinctions honori-
fiques...
An, 6. — ...
Art. 7. — L'accès des titulaires d'un grade d'assimilation
F. F. I. dans les cadres de l'armée active, leur nomination dans
la réserve, leur admission à i'honorariat de leur grade, seront
fixés par des dispositions ultérieures.
Art. S, 9. — ...
C. de Gaulle.
Par le gouvernement provisoire
de la République française :
le ministre de la Guerre,
A. DlETHELM.
Télégramme de Roger Garreau, ambassadeur en Union soviétique,
adressé au gouvernement à Paris.
Moscou, 21 septembre 1944.
... C'est à M. Dekanozov que j'ai remis, hier 20 septembre,
la note dont vous m'avez transmis le texte.
Le vice-commissaire a accueillli ma communication avec une
bienveillance marquée et m'a déclaré immédiatement que, sur
la base de cette démarche officielle et précise de la France auprès
des trois puissances alliées, celles-ci auraient à se consulter afin
de prendre une décision commune et qu'il espérait bientôt me
donner une réponse satisfaisante.
Ayant rappelé à M. Dekanozov que je l'avais maintes fois
entretenu de la question et qu'il connaissait tout le bien-fondé
de notre demande, le vice-commissaire m'a dit qu'il tenait à résu-
mer une fois de plus, comme suit, la position de son gouvernement.
1° A la Conférence de Moscou, la délégation soviétique avait
proposé que la France fût admise à siéger à la Commission consul-
tative de Londres. Mais cette suggestion avait été écartée par les
deux autres délégations. Guidé par sa préoccupation essentielle
d'obtenir la plus étroite et la plus efficace coopération militaire
des trois puissances, le gouvernement des Soviets avait estimé
opportun de ne pas insister en faveur d'une proposition qui heurtait
la manière de voir, bien déterminée, de ses deux partenaires...
2° Depuis lors, le gouvernement des Soviets, strictement fidèle
LA LIBÉRATION 815
à ses engagements, s'en est tenu à la décision de la Conférence
et a cru devoir s'ab3tenir de toute déclaration ou de tout geste
unilatéral qui n'aurait pas été conforme à cette décision.
3° La déclaration faite par M. Winston Churchill à la Chambre
des Communes ne constituait pas une démarche diplomatique
auprès des co-signataire3 de Moscou pour que fût modifiée l'une
des dispositions de ces accords. M. Dekanozov m'a affirmé for-
mellement de nouveau que le gouvernement britannique n'avait
approché à ce sujet, ni Washington, ni Moscou, et m'a exprimé,
non sans ironie, son étonnement de ce que Londres cherchât à
expliquer par une opposition du gouvernement soviétique (oppo-
sition qui ne s'était jamais manifestée sous aucune forme) le fait
que la nouvelle manière de voir du gouvernement britannique
ne s'était pas encore traduite sur le plan des mesures concrètes...
4° D'ailleurs, M. Eden lui-même avait répété à M. Massigli,
lorsque ce dernier avait été l'entretenir du désir de la France de
participer aux travaux de la Commission consultative de Londres,
« de ne pas poser cette question avant qu'un gouvernement fran-
çais eût été constitué en France. »...
Il ressort de ces explications que le gouvernement des Soviets
se montre favorablement disposé à se concerter avec Londres
et Washington en vue d'accorder satisfaction à la France.
Télégramme de René Massigli, ambassadeur en Grande-Bretagne,
adressé au gouvernement à Paris.
Londres, 27 septembre 1944.
J'ai été reçu aujourd'hui par M. Eden.
En me souhaitant la bienvenue, le secrétaire d'État m'a dit
son désir d'établir avec le représentant du Gouvernement provi-
soire la coopération la plus étroite et « de m'ouvrir tous les dossiers. »
Il a commencé à le faire en me mettant au courant de l'état des
conversations entre Londres, Moscou et Washington au sujet de
la reconnaissance du Gouvernement provisoire.
Comme vous le savez, le chef du Foreign Office est convaincu
de la nécessité de cette reconnaissance, qui constitue d'autre part,
à ses yeux, un moyen d'aider le Gouvernement provisoire dans
une tâche dont on mesure ici toutes les difficultés.
A Québec, il a plaidé cette thèse sans parvenir à convaincre
le Président Roosevelt... « Du moins, m'a-t-il dit, quelques progrès
ont été faits. »...
Quant à' notre participation aux discussions des Trois sur les
affaires allemandes, le secrétaire d'État m'a assuré que le consen-
tement américain était en principe obtenu, bien que M. Winant
ne l'ait pas encore officiellement notifié à la commission des Affaires
européennes...
316 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Rapport adressé au général de Gaulle
par un haut fonctionnaire envoyé en mission dans le Sud-Est.
28 septembre 1944.
En traversant la Haute-Savoie, la Saône-et-Loire et le Jura,
à un mois d'intervalle, on ne peut manquer d'observer deux
séries de faits en apparence contradictoires :
une tendance au retour à l'ordre,
et une aggravation très nette de la situation politique.
I. — Retour à V ordre :
Dans les rues, la circulation des isolés en armes et des voitures
hérissées de mitraillettes a notablement diminué. Il y a à cela
plusieurs causes : la lassitude, le manque de carburant, la consti-
tution d'unités des forces de l'Intérieur dirigées sur les frontières
des Alpes...
II. — Aggravation de la situation politique :
On assiste, depuis une quinzaine de jours, au développement
d'un conflit entre l'autorité du gouvernement et les comités dépar-
tementaux de libération. Ce conflit vient d'éclater au grand jour
à la réunion des G. D. L. de Vizille, puis à celle de Valence. Il va
certainement atteindre son point culminant à l'occasion des
« États généraux » des G. D. L. prévus pour les 7 et 8 octobre à
Avignon. On relevait, en effet, à Vizille, le nom de six comités de
libération. Ils étaient déjà onze à Valence. Ils seront trente ou
quarante à Avignon.
Les comités de libération entendent constituer une fédération
« groupant les départements les plus combatifs de la région,
ceux qui ont le plus héroïquement combattu l'ennemi — qui n'est
pas seulement le Boche (sic) — et qui entendent continuer jus-
qu'au bout une lutte sans merci. » (1)
Le fond du conflit est le suivant :
— Le gouvernement, responsable de l'ordre public, et ayant
à poursuivre l'effort de guerre et à traiter avec les Alliés, entend
gouverner à l'aide de l'administration centrale, des préfets et de
missi dominici (commissaires de la République) qui sont ses fonc-
tionnaires et exécutent ses ordres...
— Mais les comités de libération ne l'entendent pas ainsi.
Pendant l'interrègne qui s'est écoulé entre le départ des Allemands
et l'installation du gouvernement, chacun d'eux est devenu « un
petit seigneur multi-têtes » dans son département. Ils ont pris
l'habitude et aussi le goût du pouvoir. En l'absence d'ordres de
Paris, ils ont pris l'habitude de régler la vie de leur département.
Ils entendent bien continuer aujourd'hui, en dépit des préfets,
(1) Extrait du C. R. du journal les Allobrogcs du 25-9-44.
LA LIBÉRATION 317
des commissaires de la République, des ministres, des lois et du
Journal Officiel.
... Onze comités départementaux de libération de la région du
Sud-Est ont signé le texte suivant :
« Considérant qu'ils sont l'expression de la Résistance et de
la volonté révolutionnaire du peuple et qu'ils ont assumé, dès
avant la libération, les responsabilités les plus lourdes,
« Rappelant au gouvernement qu'il tient son existence de l'ac-
tion victorieuse des mouvements de Résistance et qu'il doit
fonder sa politique sur la volonté de ceux-ci, exprimée par les
comités départementaux,
« Affirment, d'une part, qu'ils ne peuvent accepter de se voir
réduits à un rôle consultatif ; d'autre part, qu'ils ont et entendent
conserver leur pouvoir de décision dans tous les domaines sur le
plan départemental. » (1)
Il est possible que tous les votants de cette motion ne se soient
pas exactement rendu compte de la portée du texte que l'on a
soumis à leur approbation. Il n'en reste pas moins que celui-ci
signifie clairement : l'indépendance des départements vis-à-vis
du pouvoir central. Pour les C. D. L. ce n'est plus le gouvernement,
responsable devant la nation, qui envoie ses ordres aux départe-
ments. Ce sont ceux-ci, représentés par leur C. D. L., qui font
savoir au gouvernement leur volonté. En un mot, c'est l'anarchie,
au sens plein du terme... La France reviendrait ainsi à quatre
siècles en arrière, lorsque ses seigneurs prétendaient s'affranchir,
avec leurs fiefs, de l'autorité du pouvoir royal.
Faisant fi de l'autorité du pouvoir central, les C. D. L. se subs-
tituent également aux organismes habituels de gouvernement,
(Justice, Finances, Administrations de l'État, Ravitaillement
général, etc.). C'est ainsi que le « comité de libération de la région
du Sud-Est » décide que « tous les C. D. L. des départements
représentés à cette assemblée devront percevoir, d'une part, des
amendes à l' encontre des personnes ayant pratiqué le marché noir
et, d'autre part, des contributions exceptionnelles à F encontre de
celles qui ont réalisé des bénéfices anormaux dans leurs activités
professionnelles. Ils rappellent qu'en cas de non-paiement les
sanctions pourront comporter la confiscation des biens et l'arres-
tation. »
Or, le même jour, le commissaire de la République pour le Sud-
Est, M. Yves Farge, déclarait à la radio :
« Il faut qu'on sache qu'il n'est pas possible d'incarcérer sans
mandat régulier. Dès aujourd'hui, tous les services de police rece-
vront l'ordre de faire respecter les articles 184, 341 et 342 du Code
(1) C. R. des États généraux de Valence, par le journal les Allobroges du 25-9-44.
Texte de la Résolution votée par les comités de libération de l'Ain, des Hautes-
Alpes, de l'Ardèche, de la Drôme, de l'Isère, du Jura, de la Loire, du Rhône, de
la Saône-et-Loire, de la Savoie, de la Haute-Savoie.
318 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
pénal qui punissent tous les abus de pouvoir... Il faut rentrer
dans l'ordre, il faut subir la loi commune... »
Le rapprochement des deux textes est significatif.
Ainsi, il est évident que le gouvernement risque d'être débordé
par les comités de Résistance et que ceux-ci tendent à se substituer,
partout et en tout, au pouvoir central et à ses représentants.
Lors de la réunion de Valence, les G. D. L. ont légiféré en ma-
tière de ravitaillement et de salaires. Ils ont « décidé » qu'un
certain nombre de dispositions seraient appliquées aux départe-
ments représentés, telles qu'une majoration de 4 fr. 50 de l'heure
pour tous les salaires de septembre (base : mois d'août).
« Les allocations familiales et allocations dites « de salaire
unique » seront majorées de 50% (article 5). »
L'article 10 prévoit que « les infractions aux dispositions de la
présente décision seront du ressort de la commission d'épuration
du comité départemental de libération. »
Tout cela est décidé comme s'il n'existait ni ministre du Travail,
ni tribunaux, ni préfets, ni gouvernement en un mot...
III. — Conclusion :
Le mois qui commence sera vraisemblablement décisif pour
le gouvernement et, peut-être, pour Je pays.
Si les préfets et les agents du pouvoir central restent, comme
ils le sont presque partout actuellement, ... sans communications
avec Paris, sans gendarmerie, ni police, ni troupes régulières, pour
faire respecter leurs décisions, la province échappera de plus en
plus au pouvoir central. L'autorité achèvera de s'émietter. La
France connaîtra l'anarchie...
Dans chaque département, les comités de libération, bientôt
débordés par les extrémistes, installeront une véritable dictature,
qui est loin de correspondre aux vœux de la majorité des Français.
La surprise et le mécontentement commencent d'ailleurs à de-
venir généraux.
Est-ce pour cette raison que les comités de libération réunis à
Valence se sont prononcés à l'unanimité contre des élections
générales? Est-ce pour attendre le retour des prisonniers ou pour
attendre simplement d'avoir en mains tous les leviers de com-
mande, d'avoir frappé « d'indignité nationale » leurs adversaires,
d'avoir, enfin, la possibilité « d'influencer » en leur faveur le vote
de leurs concitoyens?
... Hier, j'ai entendu cette phrase qui résume bien la situation
actuelle : « La Résistance du 6 juin 1944 écrasera la Résistance
du 18 juin 1940. »
Le mois qui s'ouvre montrera si le général de Gaulle est vrai-
ment un chef de gouvernement ou bien uu Kerensky.
LA LIBÉRATION 319
Lettre du général de Gaulle
à Adrien Tixier, ministre de l'Intérieur.
Paris, le 4 octobre 1944.
Mon cher Ministre,
J'ai pris connaissance de votre lettre du 2 octobre, ainsi que
du texte de 1' « Adresse » qui y était jointe et qui vous a été envoyée
par M. le commissaire de la République de la Région de Lyon
pour m'être transmise de la part des comités de libération des
départements du Rhône, de l'Isère, de la Haute-Savoie, de la
Savoie, de la Drôme et de l'Ain.
Je vous serais obligé de bien vouloir inviter M. le commissaire
de la République de la Région de Lyon à faire connaître aux
comités expéditeurs de 1' « Adresse » que j'ai noté avec intérêt
leur vœu de voir définir clairement le rôle des comités départe-
mentaux de libération et accueilli avec satisfaction l'intention
qu'ils expriment d'apporter au Président du gouvernement
(c'est-à-dire, je le suppose, au gouvernement lui-même) leur
concours sans réserve.
En ce qui concerne les attributions des comités départemen-
taux, elles ont été définies aussi nettement que possible par l'ordon-
nance du 21 avril 1944 portant organisation des pouvoirs publics
en France après la libération. S'il s'est produit, ici et là, de la con-
fusion, c'est parce que certains comités ont, soit par principe,
soit en fait, cru pouvoir exercer eux-mêmes une autorité qui ne
saurait appartenir qu'aux commissaires de la République et aux
préfets, ou bien que ceux-ci ont négligé de recueillir les avis des
comités en les privant ainsi du rôle consultatif qui est le leur.
Quoi qu'il en soit, il apparaît qu'une telle confusion, si elle
devait se prolonger, risquerait de porter atteinte tout à la fois
à l'autorité nécessaire de l'État et de l'Administration, à l'intérêt
public et à la confiance que les populations portent aux éléments
qualifiés de la Résistance, chargés dans les départements d'as-
sister les préfets en attendant les élections des Conseils généraux
qui auront lieu dans quelques mois. C'est dire que le devoir des
représentants du gouvernement est de la faire cesser au plus tôt.
Je ne doute pas que les membres des comités départementaux de
libération veuillent le comprendre.
D'autre part, l'ordonnance du 21 avril 1944 portant organisa-
tion des pouvoirs publics en France après la libération, qui a
institué les comités départementaux et défini leurs attributions,
n'a nullement prévu leur réunion par régions ou entre régions, ni,
a fortiori, attribué à la réunion éventuelle de plusieurs comités
ou de leurs délégations aucun rôle d'aucune sorte. C'est dire que
les commissaires de la République doivent entièrement s'abstenir
de convoquer de tels congrès et d'y assister s'ils se produisent.
Quant au gouvernement lui-même, il dispose, pour recueillir
les avis aussi qualifiés que possible de l'opinion, de l'Assemblée
320 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
consultative qui va être incessamment réunie de nouveau. En
attendant, le Conseil national de la résistance, qui assemble les
représentants qualifiés des organisations de résistance et des partis
résistants, est en mesure d'exprimer au gouvernement les désirs
de leurs mandants. Quelque plaisir que je pourrais personnelle-
ment avoir à me trouver dans un congrès des membres des comités
de libération des départements du Rhône, de l'Isère, de la Haute-
Savoie, de la Savoie, de la Drôme et de l'Ain, que je considère
comme de bons compagnons de guerre,... je ne saurais recon-
naître, par ma présence, une institution qui n'est pas prévue par
la loi. Je vous prie de bien vouloir le notifier à M. le commis-
saire de la République de Lyon.
Dans la situation où cette guerre et ses terribles conséquences
ont jeté la patrie et devant les problèmes immenses de la recons-
truction et de la rénovation nationales par la démocratie et dans
la République, il est indispensable que chacun joue son rôle et
fasse son devoir à la place même qui lui est attribuée.
Lettre du général de Gaulle
au général Eisenhower, à Versailles.
Paris, le 10 octobre 1944.
Mon cher Général,
Le général commandant la I re Armée française m'a rendu
compte de ce qu'il avait reçu du haut commandement allié des
directives pour l'administration militaire des territoires alle-
mands occupés. Il demande pour cette fin la mise à sa disposition
du personnel qualifié nécessaire.
J'ai l'honneur de vous faire connaître mon point de vue sur
cette importante question.
1° Sans préjuger quelle sera la zone des territoires allemands
qui sera réservée à l'occupation et à l'administration françaises
ou alliées dans le cadre interallié après la fin des hostilités, ques-
tion dont la solution est du domaine du gouvernement français
et des gouvernements alliés, j'estime que l'armée française doit
assurer initialement l'administration militaire des territoires
qu'elle est appelée à occuper progressivement au cours des opéra-
tions elles-mêmes.
En outre, je crois devoir appeler votre attention sur le rôle
particulier, vis-à-vis de certains territoires français, joué depuis
1940 par les « Gaue » : Westmark, chef-lieu Sarrebruck, et Ober-
rhein, chef-lieu Karlsruhe, auxquels le Reich a arbitrairement
rattaché les départements français de la Moselle d'une part, du
Haut-Rhin et du Bas-Rhin d'autre part. La présence d'un orga-
nisme français d'administration dans ces deux villes, dès leur
occupation par les armées alliées, est donc indispensable au réta-
LA LIBÉRATION 321
blissement rapide de la souveraineté française sur son propre
territoire.
Enfin, l'occupation par les armées alliées des territoires rhénans
posera de nombreux problèmes de grande importance pour la
France et qui devront obtenir des solutions immédiates sur le plan
technique. J'estime que ces solutions, préparant le rétablisse-
ment de la France dans les droits et intérêts qu'elle y détient,
ne peuvent être prises sans que les autorités françaises compé-
tentes ne soient appelées à participer à leur élaboration. Parmi les
principaux problèmes de cette nature et à titre d'exemple, je puis
mentionner la question des ports de Kehl et de Strasbourg dont
l'interdépendance nécessite un organisme commun de direction
français.
2° Le recrutement du personnel français nécessaire à l'exécu-
tion de ces missions, tant en ce qui concerne les officiers qualifiés
à adjoindre aux différents états-majors de l'Armée du général
de Lattre de Tassigny, qu'en ce qui concerne également les équipes
spécialisées dans les différentes branches de l'administration du
territoire et des services publics, peut être assuré dans des délais
courts et sans difficultés particulières. Nombreux sont, en effet,
les officiers et les fonctionnaires français connaissant bien les
questions allemandes . . .
3° Je vous prie de vouloir bien me faire connaître votre accord
à ce sujet.
Sincèrement vôtre.
Télégramme du général Pechkoff, ambassadeur en Chine,
adressé au gouvernement à Paris.
Tchoung-King, 11 octobre 1944.
Le maréchal Ghiang-Kaï-Shek m'a reçu le 10 octobre à 5 heures.
L'audience, qui a duré plus d'une heure, a été extrêmement
cordiale. Le Président s'est exprimé avec une grande liberté sur
les divers aspects des relations franco-chinoises dont il se préoc-
cupe beaucoup.
1° Il commença par insister très fortement sur l'intérêt qu'il
attache au resserrement des liens politiques de la France et de
la Chine. Pendant la guerre, ceux-ci se sont quelque peu relâchés ;
il le regrette et souhaite que nous affirmions ici notre place tradi-
tionnelle. C'est dans cet esprit qu'il a salué la création de la délé-
gation et suivi les débuts de son activité.
2° Les relations économiques ne doivent pas être négligées.
D'autre part, l'esprit français est beaucoup plus proche de la men-
talité chinoise que l'esprit anglo-saxon, qu'il soit britannique ou
américain. Le Maréchal désire que la France continue à former
les spécialistes dont la Chine a besoin.
T. m* 21
322 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Je répondis au Maréchal que son désir rencontrait nos préoc-
cupations. Nous avons l'intention d'envoyer chaque année ici
quinze jeunes gens qui apprendront la langue et se familiariseront
avec le milieu. Ainsi se formeront des liens personnels qui favori-
seront le rapprochement intellectuel de nos deux pays. Le Maré-
chal accueillit cette indication avec la plus vive satisfaction.
3° Il m'a parlé spontanément ensuite de l'Indochine. Je reprends
ici ses paroles, car elles sont d'une grande importance : « Je tiens,
me déclara-t-il, à vous affirmer une fois de plus que nous n'avons
aucune visée, ni sur l'Indochine, ni sur son territoire. Je n'ai
jamais varié à ce sujet. Si nous pouvons vous aider à restaurer
l'autorité française dans la colonie nous le ferons volontiers.
Dites-le, de ma part, formellement et personnellement au général
de Gaulle. Au cas où vos troupes qui sont stationnées en Indochine,
cédant à une pression japonaise, devraient se replier en Chine, elles
y seront fraternellement accueillies. Je donnerai tous les ordres
nécessaires à cet effet. »
Je répondis que, si cette éventualité se produisait, notre armée
d'Indochine ne se retirerait pas en Chine pour s'y réfugier, mais
pour s'y regrouper afin de combattre les Japonais aux côtés de
l'armée chinoise. Je démentis ensuite les bruits suivant lesquels
des troupes japonaises se concentreraient au Tonkin pour prendre
le Kouang-Si à revers ; des renseignements tout récents, datant
du 7 octobre, me permettaient en effet d'assurer au Maréchal
que ces rumeurs étaient dénuées de fondement. Enfin, je lui affir-
mai que, quoi qu'il arrive, les troupes françaises d'Indochine ne
se battraient jamais contre la Chine.
4° Le Président exprima, pour conclure, le désir de me voir
souvent. S'il n'a pu le faire dans le passé, c'est que ses multiples
occupations ne lui en ont pas laissé le loisir. Mais il compte que,
dans l'avenir, nos entretiens seront plus fréquents. Il manifesta,
enfin, le regret de ne pas connaître encore le général de Gaulle,
dont il admire la sagesse et l'énergie, et me chargea de lui remettre
sa photo dédicacée.
Compte rendu adressé au général de Gaulle
par V amiral Fenard, chef de la mission militaire
et navale française aux Etats-Unis.
Washington, 12 octobre 1944.
... J'ai été reçu, le 12 octobre, par le Président Roosevelt. Il
commença l'entretien par ces mots :
« Je sais que vous allez vous rendre à Paris. J'ai voulu vous
voir avant votre départ pour vous dire certaines choses.
« D'abord, faites mes meilleures amitiés au général de Gaulle
et dites-lui que je me réjouis de la manière dont il réussit à con-
LA LIBERATION 323
duire les affaires de la France dans des conditions difficiles. »
Puis, il m'a exposé ses idées générales sur l'Extrême-Orient :
« Je sais quel désir vous avez de voir participer vos bâtiments
de guerre à la bataille contre les Japonais. Je vous comprends
et je le désire moi-même beaucoup. La question est à l'étude.
Mais, au sujet de l'Asie, voici quelques idées qui me paraissent
essentielles.
« Après la défaite du Japon, la situation de la race blanche dans
le Pacifique sera encore plus critique que dans le passé. Les idées
d'indépendance sont devenues plus familières à toutes ces popu-
lations, jusqu'ici soumises à l'autorité des pays européens. Ceci
s'applique aux Indes, aux Indes néerlandaises et à l'Indochine.
« Je crois que, si nous ne voulons pas être bientôt tous chassés
par ces populations, il faut que nous trouvions une formule géné-
rale pour résoudre le problème de nos rapports entre Blancs et
Jaunes. Ceci pourrait prendre la forme d'une organisation générale
dans laquelle chaque pays continuerait à s'occuper des pays dont
il s'occupe actuellement.
« Mais une ligne générale d'action commune à toutes les nations
colonisatrices pourrait être, dès à présent, tracée, en prévoyant
que, dans un certain nombre d'années, les pays colonisés pour-
raient reprendre leur indépendance. Les délais pourront varier
considérablement et seront fonction de l'état d'évolution des popu-
lations des différents pays. »
Le Président a dit, notamment, qu'il avait suggéré à M. Chur-
chill une mesure de ce genre pour Hong-Kong. Ce serait un geste
magnifique, qui aurait un effet considérable sans cependant rien
changer pratiquement à la situation, car les Chinois sont trop
heureux d'avoir des Blancs pour les aider et organiser des branches
d'activité qu'ils ignorent complètement. De plus, en agissant
de la sorte, on créerait aisément un sentiment favorable aux Blancs,
alors que, bien souvent, ce sentiment est hostile.
« La reine de Hollande, ajouta M. Roosevelt, qui me paraît
être très bien avisée, a parfaitement admis la valeur du plan
général que j'ai mentionné. Du point de vue de sa réalisation
pratique, les délais pour les Indes néerlandaises pourraient varier
dans des proportions considérables, selon qu'il s'agisse de Java
ou de la Nouvelle-Guinée.
« L'année dernière, j'ai parlé de toutes ces questions au général
de Gaulle, qui m'a dit qu'une condition capitale était que tous les
pays occidentaux agissent de même et que les Blancs se présentent
à l'Asie d'accord entre eux, non point en ordre dispersé.
« C'est, bien entendu, de cela qu'il s'agit. »
A ce moment, et sans transition, le Président a abordé la ques-
tion des opérations en Extrême-Orient.
« Je comprends fort bien le désir des Français de vouloir conti-
nuer la guerre contre les Japonais et j'apprécie leur désir de venir
hâter la victoire.
324 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
« Le même problème se pose pour les Britanniques. »
Le Président a dit alors : « J'ai exposé au général de Gaulle
les difficultés qu'il fallait résoudre. Il m'a dit : « Est-ce parce que
« vous ne voulez pas nous laisser rentrer en Indochine? » Je lui
ai répondu : « Non I certainement non 1 Mais il faut que vous
« connaissiez la réalité I »
« J'ai demandé au Gombined Chiefs of Staff de rechercher une
solution.
« Quels sont vos bâtiments qui pourraient réellement être en-
voyés en Extrême-Orient? Avez-vous ce qu'il faut pour opérer?
Pourriez- vous fournir les navires nécessaires pour les ravitailler?
Avez-vous retrouvé en France un grand nombre de marins? »
J'ai fourni au Président les renseignements que je possédais.
J'ai ajouté que notre personnel connaissait parfaitement les
côtes, qu'il avait l'expérience nécessaire et que, naturellemeût v
dans chacun des ports, il saurait trouver de l'aide, car la popula-
tion nous attendait.
J'ai ajouté, enfin, que nos unités pouvaient rendre d'autres
services que ceux représentés par les seules opérations sur l'Indo-
chine. Par exemple : le transport des troupes et du matériel, les
escortes de convois, les missions de protection et de défense des
bases, etc., et ce, dans les différents secteurs d'opérations.
Le Président a mentionné que ces renseignements l'intéressaient
beaucoup, qu'il ne comprenait pas pourquoi les Britanniques vou-
laient reconquérir Singapour au lieu de faire un effort plus direct
contre les Japonais. Il a ajouté que, certainement, le but actuel
poursuivi par les Britanniques était de recouvrer la face perdue.
L'entretien paraissait devoir se terminer lorsque la conversa-
tion prit un tour tout à fait familier. Le Président s'exprima notam-
ment en ces termes :
« Dites au général de Gaulle combien j'ai été heureux de le voir
à Washington et que je serais heureux de le revoir bientôt. Je
fais le projet d'aller là-bas. Je serais si heureux de me rendre en
France !
« Entre nous et pour que vous le disiez au Général seul, je
cherche à arranger quelque chose bientôt. Oh 1 pas à Paris ! C'est
une trop grande ville I Mais il y a tant d'endroits si beaux en
France I
« J'ai été si heureux que la France soit délivrée si rapidement !
Évidemment, il y a encore le coin de l'Alsace-Lorraine. Et puis,
les Français ont tant souffert qu'ils sont forcément shell-shocked.
Il faut quelque temps pour qu'ils se remettent...
« Je sais que les Anglais disent que, seuls, ils désirent le bien
des Français. Ils l'ont toujours dit. Mais aucun Français ne les
croit. Les Français savent que les Américains — et moi le premier
— les aimons et voulons une France puissante. »
J'ai demandé au Président comment il se faisait que les ques-
LA LIBÉRATION 325
tions concernant la France ne soient pas encore réglées, — puis-
qu'il lui suffirait de dire un mot, — et qu'aucun représentant
français ne soit admis dans les conférences internationales, faisant
ressortir que les Français ne comprenaient certainement pas cette
attitude à leur égard.
Le Président a répondu :
« Gela va être fait très bientôt. Mais les Français ne se sont
pas encore remis de leur choc. D'ailleurs, qui pourraient-ils envoyer
pour les représenter? Le Général ne pourrait malheureusement
pas venir. ï! a trop à faire. »
A nouveau, j'ai insisté en disant qu'il n'y avait pas de temps
à perdre, car les Français ont montré clairement qu'ils étaient de
taille à reprendre leur place, qu'ils voulaient le faire et qu'ils ne
comprenaient pas qu'une attente, déjà trop longue, se prolonge...
Le Président a dit : « C'est ce que je pense. Ne soyez pas inquiet 1
Gela va être fait.
« Dites toutes mes meilleures amitiés au Général. »
Liste des membres
de l'Assemblée nationale consultative de Paris.
(Décret du 14 octobre 1944.)
I — Résistance métropolitaine (148 membres)
1 - Conseil national de la Résistance (19 membres) :
MM. MM.
Louis Saillant Benoît Frachon
Maxime Blocq-Mascart Henri Ribière
Pierre Villon Auguste Gillot
Antoine Avinin Jacques Lecomte-Boinet
Gaston Tessier Marcel Degliame
André Mutter Paul Bastid
Daniel Mayer Jacques Debu-Bridel
André Colin Pierre Meunier
Joseph Laniel Robert Chambeiron
Emmanuel d'Astier
DE LA VlGERIE
2 - Alliance démocratique (3 membres) :
M. Robert Bruyneel M. Robert Nisse
M. Georges Oudard
3 - Démocrates populaires (4 membres) î
MM. MM.
Pierre Tremintin Paul Bacon
Francisque Gay Alphonse Juge
326 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
4 - Fédération républicaine et Républicains nationaux (3 membres)
M. Jean Guiter M. N...
M. N...
5 - Parti communiste (6 membres) :
MM. MM.
Maurice Tkorez Jacques Duclos
Marcel Cachin Georges Gogniot
André Mercier Fernand Grenier
6 - Parti radical-socialiste (6 membres) :
MM. MM.
Steeg Paul Anxionnaz
Pierre Cot Maze
MONNERVILLE Mai*C RUCART
7 - Parti socialiste (6 membres) :
MM. MM.
Gaston Defferre Mme Viénot
Just Evrard Edmond Naegelen
Robert Verdier Edouard Depreux
8 - Confédération des travailleurs intellectuels (1 membre) :
M. André Saint-Lague
9 - Confédération française des travailleurs chrétiens (4 membres)
MM. MM.
Maurice Guérin Marcel Poimbœuf
André Paillieux Jules Catoire
10 - Confédération générale de V agriculture (2 membres) :
M. René Louis M. Desmeroux
11 - Confédération générale des paysans travailleurs (2 membres)
M. Waldeck Rochet M. Bernard Paumier
12 - Confédération générale du travail (12 membres) :
MM. MM.
Albert Bouzanquet Georges Buisson
Ambroise Groizat Mme Couette
Dupuy Pierre Fayet
Albert Gazier Martel
Ouradou Peeters
Perrier Forgues
13 - Ceux de la libération (6 membres) :
M. Jean Ginas Mme Verger
LA LIBÉRATION 327
MM. MM.
Etienne Nouveau Pierre Ruhlmann
Marcel Lévêque René Vivier
14 - Ceux de la Résistance (6 membres) :
MM. MM.
Léo Hamon Jean de Vogué
Jean-J. Mayoux Pierre Stibbe
Jean Dulac Prouvé
15 - Combat (6 membres) :
MM. MM.
Maurice Ghevance André Hauriou
Max Juvenal Jacques Baumel
Jean Jurgensen Lucien Roubaud
16 - Défense de la France (2 membres) :
M. Philippe Viannay M. Robert Salmon
17 - Forces unies de la jeunesse patriotique (6 membres ) :
MM. MM.
Guy de Boysson Léopold Figuêres
Pierre Gauthier René Laurin
Jean Pronteau René Thuillier
18 - France au combat (3 membres) :
M. Pierre Malafosse M. Aristide Blank
Mme Defferre
19 - Franc-Tireur (6 membres) :
MM. Mme Delaunay
Eugène Petit MM.
Pierre Degon Albert Bayet
Jean Lépine Laboureub
20 - Front national (12 membres) :
MM. R. Père Philippe
Justin Godart MM.
Casanova F. Joliot-Curie
Marrane Zunino
Roucaute Eberhard
Tollet Perney
Ghoisnel Mme Braun
21 - Libération Nord (6 membres) :
MM. MM.
Charles Laurent Albert van Wolput
Roger Deniau Pierre Neumeyer
Jean Texcter Paul Verneyras
328 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
22 - Libération Sud (6 membres) :
MM. Mme Aubrac
Pascal Copeau MM.
Pierre Hervé Maurice Kriegel
Germinal Robert Biné
23 - Libérés et Fédérés (1 membre) :
M. Gilbert Zaksas
24 - Lorraine (1 membre) :
M. René Fallas
25 - Mouvement des prisonniers de guerre et déportés (4 membres) :
MM. MM.
Jean Dechartre Jacques Benêt
Etienne Gagnaire Pierre Bugeaud
26 - Organisation civile et militaire (6 membres) :
MM. MM.
Georges Izard Birien
Dordain Jacques Rebeyrol
Robert Prifent Mme Lefaucheux
27 - Patriam recuperare (1 membre) :
M. Gustave Eychêne
28 - Résistance (2 membres) :
M. Jean Fauconnet M. Robert Lecourt
29 - Union des cadres industriels français (2 membres) :
M. Pierre Le Brun M. Schwob
30 - Union des femmes françaises (2 membres) :
Mme Ramart Mme Péri
31 - Voix du Nord (2 membres) :
M. Dassonville M. Georges Vankemmel
II — Corse et Résistance extra-métropolitaine
(28 membres).
1 - Corse (2 membres) :
M. Henri Maillot M. Arthur Giovoni
2 - Afrique du Nord (6 membres) :
a) Algérie MM. N... MM. N...
b) Tunisie Joseph Cqsta Jean Debiesse
c) Maroc Paul Aurange Pierre Parent
LA LIBÉRATION 329
3 - Comités français à ^étranger (5 membres) :
M. Félix Boillot (Association des Français de Grande-Bretagne)
R. Père Anselme Carrière (Moyen-Orient)
M. Albert Guérin (Amérique du Sud)
M. Francis Perrin (États-Unis)
Mme Simard (Canada)
4 - Ralliement des colonies (8 membres) :
MM.
N... (A. 0. F.)
René Malbrant (A. E. F.)
Henri Seignon (A. E. F. Gabon)
Jean Bourgoin (Indochine)
Roger Gervolino (Nouvelle-Calédonie)
Joseph Girot (Madagascar)
N... (Océanie)
N... (Côte des Somalis)
5 - France Combattante (7 membres) :
MM. MM.
Guy de Boissoudy Georges Gorse
Hettier de Boislambert Debidour
Savary Mme Brossolette
M. Maurice Schumann
III — Résistance parlementaire (60 membres)
1 er Groupe (7 membres) :
Groupe communiste
MM. MM.
André Marty Florimond Bonté
Gaston Monmousseau Arthur Ramette
Etienne Fajon Raymond Guyot
M. Joanny Berlioz
2 e groupe (15 membres) :
Groupe socialiste
MM. MM.
Félix Goui si on regarde ces pays du point
de vue économique, on constate que la zone nord des pays rhé-
nans, pour dire le mot : le bassin de la Ruhr, est en quelque sorte
un arsenal ; soit un arsenal de guerre, soit, si on le veut, un arsenal
économique utile au progrès des hommes. Mettez ensemble ces
trois manières de concevoir les pays rhénans, d'abord comme
une marche pour entrer en France, ensuite comme une rue qui
rassemble ce qui est à l'ouest et ce qui est à l'est du Rhin et,
enfin, comme un arsenal de guerre ou de paix suivant la façon
dont on l'organise, alors vous pourrez discerner l'opinion profonde
de toute la France sur la question du Rhin. Si on arrive à accorder
ces trois nécessités qui s'appellent : la sécurité de la France liée
à la destination des pays rhénans, ensuite l'entité réelle consti-
tuée par les pays rhénans, enfin la destination à donner à la Ruhr,
vous avez la solution française du problème de ia Rhénanie.
Question : Est-ce que l'effort de guerre de la France ne pourrait
pas être plus grand si elle recevait davantage?
Réponse : Le fait est que la France est, non seulement prête,
mais extrêmement désireuse d'avoir la possibilité de prendre à
l'effort militaire commun une part plus large encore. Il n'y a
pas de doute, qu'en attendant que la fabrication d'armements
français puisse reprendre, le fait que nous recevrions des armes
de nos alliés permettrait, en quelques semaines, d'augmenter
très largement notre contribution militaire sur le front. Or, nous
nous trouvons, à l'ouest, devant un front allemand continu. Dans
ces conditions, il n'est pas exclu que les armées alliées se trouvent
amenées à de dures batailles de rupture et il est fort possible
que cet effort de rupture doive s'étendre en profondeur sur le
territoire allemand. Il faut prévoir une assez longue et dure
campagne sur le territoire allemand, de grands efforts des troupes,
notamment des troupes d'infanterie, et de grandes pertes II est
possible qu'il soit reconnu ailleurs comme avantageux que des
divisions françaises nouvelles prennent part à ces efforts et même
participent à ces pertes. S'il en est ainsi, l'armement de nos troupes
nouvelles est la seule façon de résoudre le problème.
T. III. 22
338 MEMOIRES DE GUERRE LE SALUT
Question : Y a-t-il un refus de la part des Alliés de donner des
armes à la France en ce moment?
Réponse : Je puis vous dire que, depuis le commencement de
la bataille de France, nous n'avons pas reçu de nos alliés de quoi
armer une seule grande unité française. Il faut d'ailleurs se rendre
compte des difficultés considérables qui se sont présentées jusqu'à
présent au commandement allié. La bataille elle-même implique
un énorme travail d'aménagement des ports détruits et des com-
munications, de ravitaillement des forces en ligne, et cela peut
expliquer dans une certaine mesure que, jusqu'à présent, le ton-
nage d'armement qui serait nécessaire pour armer des grandes
unités françaises nouvelles ne soit pas encore parvenu.
Question : Vous avez dit, mon Général : dans une certaine mesure?
Réponse : Oui, j'ai dit : dans une certaine mesure.
Question : Dans le passé, vous avez envisagé, à plusieurs reprises,
une espèce de bloc des nations de V Europe occidentale. Est-ce que
ce projet se poursuit de quelque manière?
Réponse : Je me permets de vous dire que l'expression « bloc »
des nations de l'Europe occidentale n'a jamais été employée par
le Gouvernement français.
Je ne crois pas que ce soit un terme qui convienne à ce dont
nous avons parfois parlé. Je ne crois pas qu'il faille faire un bloc
des États de l'ouest de l'Europe.
Je crois seulement que les États de l'ouest de l'Europe, les uns
par rapport aux autres, par exemple la France par rapport à la
Belgique et à la Hollande, l'Angleterre par rapport à la Belgique
et à la Hollande, la France par rapport à l'Angleterre, étant immé-
diatement voisins, l'organisation de leurs rapports, pour ce qui
est de la sécurité commune immédiate et aussi pour ce qui est
de leurs échanges commerciaux et économiques, est une chose
qui s'impose. Mais il ne s'agit pas d'un bloc, il ne s'agit pas sur-
tout de séparer le reste de l'Europe d'une partie quelconque de
l'Europe. Ce serait un non-sens et une mauvaise politique, car
l'Europe est une.
Question : Est-ce que le gouvernement envisage une reprise des
relations diplomatiques avec V Espagne?
Réponse : Vous savez qu'à Alger nous entretenions des rela-
tions avec le gouvernement espagnol. M. Truelle, ministre pléni-
potentiaire, se trouve à Madrid depuis plus d'un an. M. de San-
groniz, consul général d'Espagne, était à Alger depuis un an.
Je puis vous dire que M. Truelle est toujours à Madrid et que M. de
Sangroniz va venir à Paris.
LA LIBERATION 339
Question : Pourriez-vous nous donner vos impressions sur la
reconnaissance du Gouvernement français par les Alliés et ses consé-
quences?
Réponse : Je puis vous dire que le gouvernement est satisfait
qu'on veuille bien l'appeler par son nom.
Question : Quelles sont les conséquences de cette reconnaissance,
relativement à nos avoirs en or et aux devises étrangères bloqués
aux États-Unis et en Grande-Bretagne?
Réponse : Nos avoirs : or et devises étrangères, n'ont jamais
cessé d'être nos avoirs, c'est-à-dire les avoirs de la France ; ceci
n'a, d'ailleurs, jamais été contesté. Quant aux conditions dans
lesquelles cet or et ces devises étrangères pourront être utilisés
maintenant par la France, c'est une affaire qui doit être réglée
au plus tôt. Ce qui est certain c'est que, comme toutes les ressources
de la France, celles-là sont de nature à renforcer l'effort de guerre
de la France.
Question : Le Gouvernement français s 1 est, à plusieurs reprises,
occupé des prisonniers et internés déportés en Allemagne. Est-ce
qu'on s'occupe actuellement de nos prisonniers en Allemagne?
Réponse : Les prisonniers de guerre sont actuellement en con-
tact avec la Croix- Rouge internationale. Ces contacts n'ont pas
cessé. Pour ce qui est des autres, c'est-à-dire des déportés et des
prisonniers politiques, le statut international de la Croix- Rouge
ne prévoit pas ces contacts. C'est une difficulté grave, d'autant
plus qu'aucune puissance neutre ne représente, actuellement, les
intérêts français, ni les intérêts des Français, en territoire alle-
mand. Vous savez sans doute que le soi-disant Gouvernement de
Vichy avait conclu avec ses collaborateurs allemands que les intérêts
français en Allemagne seraient représentés par lui-même et par
ses représentants en Allemagne. A ce point de vue, sa présence
en Allemagne, ses prétentions dans cette matière, le parti qu'en
tire l'ennemi pour empêcher les secours à nos propres gens, sont,
comme les autres effets de la « collaboration », directement opposés
à l'intérêt français et à l'intérêt des Français, parce que cela em-
pêche une autre solution pour la représentation de ces intérêts.
Question : Quelle est l'importance des forces allemandes qui
luttent encore à V ouest de la France? Les Alliés ont-ils V intention
d'aider les forces françaises pour les combattre?
Réponse : A l'ouest de la France, c'est-à-dire dans le réduit
allemand de Lorient, dans celui de Saint-Nazaire, dans celui
de La Rochelle et à l'embouchure de la Gironde : à Royan, d'une
part, et à la pointe de Grave, d'autre part, nous apprécions qu'il
y a 90 000 hommes environ de troupes allemandes. En outre, une
forte artillerie, des approvisionnements en munitions considérables
840 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
et même quelques navires qui guerroient le long des côtes. Il y
a des communications entre ces éléments allemands et le reste
des forces allemandes, quelquefois par avion, en tous les cas
par radio et par agents. C'est une situation préoccupante,
d'abord parce qu'il est odieux que les Allemands soient encore
dans cette partie de la France, comme dans toute autre partie ;
ensuite, parce qu'ils nuisent aux populations ; enfin, parce qu'ils
empêchent d'utiliser des ports français. Bordeaux, par exemple,
est un port intact. Or, on ne peut pas utiliser Bordeaux parce que
l'embouchure de la Gironde est occupée par les Allemands.
Quant aux opérations militaires qui sont destinées à réduire
les résistances allemandes, je vous demande la permission de ne
pas vous en parler. Ce qui est certain c'est que, jusqu'à présent,
sauf à Brest où les forces américaines ont courageusement et
durement réduit la résistance allemande, ce sont essentiellement
les forces françaises de l'Intérieur qui tiennent le contact avec
l'ennemi. Évidemment, ces forces sont mal armées et, malgré leur
courage, à peine suffisantes pour cette mission de contact. Pour ré-
duire les résistances allemandes il faudra des forces plus puissantes.
Question : Quelle est la position de la France vis-à-vis des popu-
ations noires?
Réponse : Vous avez peut-être suivi les travaux de la confé-
rence d'Afrique centrale à Brazzaville. Après Brazzaville, le Gou-
vernement français a fixé sa politique. Cette politique, d'ailleurs,
ne s'applique pas seulement aux territoires habités par des Noirs,
elle s'applique à tous les territoires français ou associés à la France.
La politique française consiste à mener chacun de ces peuples
à un développement qui lui permette de s'administrer et, plus
tard, de se gouverner lui-même. Je ne parlerai pas d'une Fédéra-
tion française, parce qu'on peut discuter sur le terme, mais d'un
système français où chacun jouera son rôle.
Telle est la politique française pour le développement des pays
noirs en particulier. Peut-être savez-vous que, pendant cette
guerre même, la France a fait beaucoup au point de vue de ce déve-
loppement. Si vous alliez vous promener en Afrique française,
spécialement dans les pays les moins favorisés, comme le Congo,
vous seriez très étonnés de la transformation de ces pays pendant
la guerre. Il n'y a pas de comparaison, je vous assure, entre la
manière dont vivait un Noir du Congo en 1935 et la manière dont
vit le même Noir du Congo en 1944. C'est une chose qu'on ne sait pas
en général, parce qu'il faut la voir sur place. Mais c'est une réalité.
Question : Quelles sont les conséquences sur le plan adminis-
tratif et sur le plan des relations avec les Alliés de la délimitation
annoncée, il y a quelques jours, pour la zone des armées?
Réponse : Sur le plan administratif, aucune espèce de diffé-
rence. L'administration des Français n'a jamais été exercée que
LÀ LIBERATION 341
par le Gouvernement français. Vous avez circulé, vous n'avez
jamais vu aucun préfet qui eût été nommé par une autorité autre
que par le Gouvernement français. C'est dire qu'au point de vue
des gens qualifiés pour exercer l'administration des Français le
tracé de la zone de l'intérieur n'apporte naturellement aucun
changement. Il ne pourrait jamais arriver que les Français, une
fois l'ennemi chassé, fussent administrés par d'autres que par les
fonctionnaires du Gouvernement français. Dans la zone des armées,
d'après l'accord que le Gouvernement français a conclu avec le
Gouvernement britannique, le 25 août dernier, et que le comman-
dement français a conclu avec le commandement interallié le
même jour, 25 août, il est prévu que, dans la zone des armées, le
commandement militaire interallié a certains droits pour l'utili-
sation des ressources en vue de la bataille. Ceci est tout à fait
naturel. D'ailleurs, c'est le Gouvernement français qui avait pro-
posé ces accords, dès le mois de septembre 1943. Ils ont été signés
le 25 août dernier.
Question : Puisque nous passons aux problèmes intérieurs,
pouvez-vous nous dire quelles sont vos impressions, après hs voyages
que vous avez faits en France, sur la situation morale et sur la situa-
tion économique?
Réponse : Quant à la situation économique, il y a les appa-
rences et puis il y a les réalités. Dans beaucoup de régions la pre-
mière apparence est assez favorable, vous l'avez constaté, parce
qu'il est de fait que l'agriculture française est restée relativement
intacte. Les terres sont là, les hommes qui restaient et les femmes
ont travaillé les terres. Il est exact que, cette année, la récolte de
blé, de céréales, de pommes de terre, de fruits est une assez bonne
récolte. Gomme la France, au point de vue agricole, est un pays
relativement riche, l'impression que donne cet ensemble agricole
de la France est meilleure qu'on ne pouvait croire ; cela est
vrai.
Au point de vue industriel, c'est complètement différent.
D'abord, un grand nombre des industries françaises ont été pillées
par les Allemands qui ont enlevé les stocks et même certaines
machines pour les utiliser. D'autre part, ces industries sont
en grande partie coupées du charbon, coupées du courant élec-
trique et coupées des matières premières. Par exemple, vous allez
à Lille où il y a beaucoup d'industries textiles : la plupart sont
relativement intactes, mais le charbon n'est pas encore arrivé aux
usines, le courant électrique commence seulement à reprendre et
il n'y a pas de coton. Il y a toute une réorganisation industrielle
du territoire à faire et, en particulier, une circulation du charbon,
du courant électrique et des matières premières à rétablir. Cela
est difficile et sera long.
Quant à la situation morale, il y a une chose qui domine tout,
qui éclate à tous les yeux^ quand on voit les Français et les Fran-
342 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
çaises rassemblés, c'est que le peuple français est fidèle à lui-
même, c'est-à-dire qu'il est absolument résolu à être vainqueur.
Ensuite, que le peuple français veut décider lui-même de ses insti-
tutions et qu'il n'acceptera de dictature d'aucune sorte. Voilà le
deuxième point qui frappe.
Enfin, le troisième point c'est que les Français comprennent
parfaitement bien l'étendue du malheur qui leur est arrivé et dont
ils savent qu'en partie, je dis en partie, ils sont responsables.
Ils comprennent aussi très bien l'étendue de l'effort qu'il faut
qu'ils fassent pour se rétablir et cet effort ils veulent le faire. Ils
veulent se rétablir, non pas comme ils étaient, mais sous des formes
nouvelles, du point de vue politique, du point de vue économique,
du point de vue social et même du point de vue moral.
Voilà le sentiment général de tous les Français et, malgré quel-
ques incidents locaux, inévitables après tout ce qui s'est passé
et étant donné les conditions tumultueuses de la bataille contre
l'ennemi et de la libération, je vous prends à témoin que la France
est un pays en ordre. Je vous affirme qu'elle le restera. Je vous
garantis que l'ordre continuera et que la France prendra le chemin
de la démocratie nouvelle sans aucun bouleversement et parce
que c'est la volonté générale.
Question : Qu? entendez-vous, mon Général, par démocratie nou-
velle?
Réponse : Je crois... Oh! vous allez me faire parler bien long-
temps et j'ai déjà eu l'occasion d'expliquer ce que pense la France
à ce sujet. Je crois que la démocratie que les Français veulent avoir,
c'est un système politique dans lequel, autant que possible, puisque
les hommes demeurent les hommes, les abus de l'ancien régime
parlementaire seront abolis.
Question : Est-ce que vous pourriez nous parler un peu de la
situation des forces françaises de V Intérieur, en province, parce qu'il
y a des bruits un peu bizarres à ce sujet?
Réponse : Il y a toujours beaucoup de bruits. Les forces
françaises de l'Intérieur en province. Dans quelles provinces?
Question : Le Sud-Ouest? Toulouse? Bordeaux?
Réponse : Les F. F. I. sont presque tous des jeunes gens d'une
extrême qualité et dont la France fera, vous verrez, une armée
impressionnante. C'est l'affaire encore de quelques mois. Vous
verrez alors l'armée que la France aura su se faire avec ces jeunes
gens et avec les troupes qu'elle avait déjà, en mettant les uns avec
les autres.
Ces F. F. I. — c'est une chose qu'on a rarement vue dans l'His-
toire — se sont formés spontanément, sur le terrain, dans leur
pays. Naturellement ils ne se sont pas toujours formés d'une
LA LIBÉRATION 343
manière régulière et c'est pourquoi leur aspect, leur organisation,
furent assez divers et même disparates.
Là-dessus est venue l'autorité de l'État. L État, au fur et à mesure
qu'il fait régner son autorité, rend régulières ces forces françaises
qui appartiennent seulement à l'État. Je vous dirai, par exemple,
qu'il y a trois jours je sui3 allé voir la I rc Armée du général de
Lattre de Tassigny dans les Vosges et devant Belfort. Il y a trois
semaines, j'y avais déjà passé et il y avait alors sur le terrain plus
de 50 000 F. F. I. venus pour combattre. Je les ai revus il y a
trois jours ; il n'y a plus de comparaison avec ce qui était il y a
trois semaines ; 52 000 hommes venant des forces françaises de
l'Intérieur entrent maintenant dans la composition de la I re Armée ;
dans trois semaines encore il n'y aura plus de différence entre ceux
qui sont venus d'Afrique après être passés par l'Espagne ou l'An-
gleterre ou ailleurs et ceux qui sont venus de Toulouse, de Limoges
ou du Nord.
Restent les autres, ceux qui sont encore dans l'intérieur. C'est
une question d'habillement et d'armement. Leur habillement pro-
gresse lentement parce que nous sommes dans des difficultés
incroyables à ce sujet. Leur armement ne progresse malheureuse-
ment pas, nous en avons dit les raisons. Que cet armement vienne
et le Gouvernement français garantit que l'armée française sera
en mesure de prendre, aux batailles finales de l'année prochaine,
une part considérable.
Question : On peut dire, mon Général, que des bruits disant
qu'il y avait des désordres et qu'on faisait des réquisitions locales
sont sans fondement?
Réponse : Il y a eu des réquisitions, cela est vrai. Mais com-
ment voulez-vous qu'il en fût autrement? Les troupes sortaient
du maquis et avaient pris l'habitude de se nourrir comme elles
pouvaient. Puis, sont venus les combats de libération. Ces élé-
ments avaient certaines habitudes et il a fallu du temps pour
organiser les services, en particulier l'Intendance, dans les régions
et dans les départements. Dans l'intervalle, il est vrai qu'il y a
eu des réquisitions.
Messieurs, j'ai eu grand plaisir à causer avec vous et à vous
parler franchement. N'oublions jamais que, depuis la première
minute de cette guerre, c'est-à-dire depuis le 3 septembre 1939,
il n'y a entre nous, dans le monde, qu'un seul parti qui est le parti
de ceux qui combattent l'ennemi. Qu'on l'ait fait tout de suite
ou qu'on y soit venu plus tard, les intérêts fondamentaux sont
les mêmes pour tous les États alliés.
L'idéal aussi est le même et cela compte beaucoup. Il y a une
chose qui est essentielle, c'est que le parti de la liberté remporte la
victoire uni, réellement uni. Que chacun des États qui le composent
y reçoive sa part, la part qu'il mérite. Que la paix qui suivra ces
344 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
immenses efforts soit également une paix d'union. Enfin que,
de toute cette somme d'efforts et de souffrances en commun de
tant d'hommes et de tant de femmes, il résulte une organisation
mondiale telle que la sécurité, la dignité et ie développement de
chaque peuple soient possibles et même garantis par tous les autres.
Si l'humanité en arrive là, tous ceux qui sont morts, tous ceux qui
ont souffert, ne seront pas morts et n'auront pas souffert pour
rien. C'est là maintenant le vrai problème des peuples et, par
conséquent, des hommes d'État.
Communiqué du gouçernement
au sujet des groupements armés.
Paris, le 28 octobre 1844.
Le Conseil des ministres a examiné la question des groupe-
ments armés qui subsistent dans un certain nombre de départe-
ments et qui n'appartiennent ni à l'armée ni à la police de l'État.
Certains de ces groupements, formés pendant la période insurrec-
t onnelle pour la lutte contre l'ennemi, sont demeurés en activité
en se donnant pour objet la lutte contre la 5 e Colonne, la répres-
sion du marché noir et la défense de la République. Parfois ces
groupes armés procèdent à des réquisitions et, même, à des arres-
tations.
Le Conseil des ministres rend hommage aux services que ces
groupements ont pu rendre pendant la période insurrectionnelle.
Mais la période insurrectionnelle est terminée. Il n'appartient
qu'au gouvernement et à ses représentants dans les régions et
les départements d'assurer, conformément aux lois de la Répu-
blique, les pouvoirs d'administration et d'exercer les pouvoirs de
police. Les commissaires régionaux de la République sont en me-
sure de réprimer toute tentative éventuelle de la 5 e Colonne
pour troubler l'ordre.
D'autre part, tous les rapports reçus par le gouvernement
signalent l'inquiétude et le malaise que provoque, dans la popu-
lation, le maintien de groupes armés qui n'appartiennent ni à
l'armée ni à la police de l'État et qui continuent à opérer parfois
des perquisitions, des réquisitions et des arrestations illégales.
Enfin, beaucoup d'éléments appartenant à ces groupements
pourraient trouver, dans une préparation militaire organisée par
l'autorité compétente, le moyen de se tenir prêts à contribuer
efficacement à la défense des localités où ils vivent, dans le cas
où la situation militaire viendrait à le rendre nécessaire. Il faut
ajouter que l'armement actuellement en possession de tels grou-
pements pourrait être ainsi, pour une grande partie, employé à
armer les unités nouvelles de l'armée dont le manque d'armes
est notoire.
LA LIBÉRATION 345
Le Conseil des ministres, fermement résolu à assurer le respect
de l'ordre dans le cadre de la légalité républicaine et à utiliser
pour la préparation militaire des hommes qui ont fait leurs preuves,
a pris les décisions suivantes :
1° Les lois et règlements de la République sur le port d'armes
dans les lieux publics et la détention des armes de guerre doivent
être appliqués.
2° Les perquisitions, réquisitions et arrestations opérées par
des organisations qui ne procèdent pas de l'autorité responsable
sont illégales, engagent la responsabilité de leurs auteurs et les
mettent sous le coup des sanctions prévues par la loi.
3° Le ministre de la Guerre est chargé d'organiser immédiate-
ment des centres de préparation militaire, ainsi que l'utilisation
de l'armement actuellement détenu par les divers groupements.
4° Le gouvernement, qui dirige la répression de la collabora-
tion et des activités de la 5 e Colonne, invite les Français et les
Françaises qui posséderaient des informations fondées sur la colla-
boration avec l'ennemi, sur le marché noir, ou sur les agissements
de la 5 e Colonne, à les transmettre aux autorités régulières de l'ad-
ministration et de la police qui prendront les mesures nécessaires.
Le gouvernement compte sur la coopération de tous les Fran-
çais et de toutes les Françaises fidèles à leur devoir pour l'aider
dans la lourde tâche de reconstruction administrative, écono-
mique et sociale de la France. La nation doit fournir la preuve
que, d'accord avec le gouvernement que préside le général de
Gaulle, elle est résolue à accomplir dans l'ordre, derrière 1103
armées au combat, l'immense effort de travail et d'organisation
qui est indispensable pour que la France, redevenue libre et indé-
pendante, arrache la victoire à l'ennemi et reprenne sa place dans
le monde.
Discours prononcé par le général de Gaulle
à V Assemblée consultative, le 9 novembre 1944.
Dans le pays et dans le monde, chacun a déjà compris que la
réunion à Paris de l'Assemblée consultative marque une étape
nouvelle sur la route qui nous mène à la fois vers la victoire et
vers la démocratie. Parmi les leçons des épreuves inouïes que la
France traverse, l'une de celles qui s'imposent de la plus éclatante
manière, c'est la conjugaison, en quelque sorte organique, du
désastre avec la tyrannie comme du succès avec la République 1
Tout se passe comme si, pour la nation française, ii y avait un
contrat naturel entre la grandeur et la liberté.
C'est pourquoi, dès l'instant même où nous décidâmes de pour-
suivre, pour la France et au nom de la France, une lutte à laquelle
d'autres prétendaient ia faire renoncer, nous avons placé notre
346 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
initiative sous le signe de la démocratie comme sous celui de la
guerre. Nous avons pris comme règles les lois de la République
et les devoirs du combat. Nous avons fixé comme but et, j'ajoute,
comme terme de notre tâche la victoire de la France sur ses ennemis
et la restauration de la souveraineté nationale.
En agissant de la sorte, nous croyons avoir été fidèles au ser-
vice de la patrie, mais nous pensons aussi avoir conservé, pour
le lui rendre intact, le trésor des droits de la nation souveraine.
C'est ce respect et ce maintien de la légitimité républicaine qui
nous ont justifiés et nous justifient à exercer le pouvoir pour con-
duire le pays dans la guerre, nous confèrent la qualité de faire
valoir ses intérêts dans le monde, nous revêtent de la capacité
d'assumer, au dedans comme au dehors, les attributions de
l'État. L'immense adhésion que veulent bien nous accorder les
Français et les Françaises dans l'accomplissement de cette tâche
de salut public nous permet de porter notre charge, en même
temps qu'elle assure, à travers toutes les péripéties du drame,
le maintien de l'unité nationale.
Si, cependant, le gouvernement a le devoir d'appeler, dès que
possible, les citoyens à s'exprimer par le suffrage, si déjà les élec-
tions municipales et départementales sont prévues pour un avenir
prochain, s'il est décidé que la consultation générale du pays aura
lieu dès que les circonstances de la guerre le permettront, il a paru
nécessaire au gouvernement de créer, en attendant, une assemblée
délibérative. Cette assemblée devait être susceptible de dégager
une opinion qualifiée, de donner aux courants nouveaux, que les
événements ont fait naître dans l'esprit du public et qui s'étaient
concentrés pour la lutte contre l'ennemi dans l'admirable mou-
vement de la Résistance nationale, l'occasion de se préciser par
la délibération des grandes affaires, afin d'offrir au gouvernement
lui-même cet élément d'inspiration et cet appui vis-à-vis du
pays et de l'étranger que doivent conférer les débats et les avis
d'hommes représentatifs des tendances variées de la nation en
guerre. Dès le 24 septembre 1941, le Comité national français
avait décidé de réunir, dès qu'il le pourrait, l'Assemblée Consul-
tative. Le 17 septembre 1943, une ordonnance la convoquait à
Alger. Elle y a siégé jusqu'au jour où le cours de la bataille lui
permit de se transférer et de s'élargir en territoire métropolitain.
J'ai le devoir de témoigner, sans aucunement forcer les mots,
de l'utilité incontestable du rôle qu'elle a déjà joué.
Mais la voici constituée sous sa forme nouvelle. Aux côtés
d'hommes qui furent consacrés par le suffrage du peuple, accou-
tumés aux affaires publiques, et qui surent dans une période tra-
gique prendre les risques et donner l'exemple, siègent, en grand
nombre, dans votre assemblée, des représentants de cette élite
du combat et de l'ardeur que la résistance à l'ennemi a glorieu-
sement révélée sur le sol de la mère-patrie ou sur celui de l'Em-
pire. Certes, pour les uns comme pour les autres, l'effort auquel
LA LIBÉRATION 347
iU vont se consacrer diffère profondément de la lutte qu'ils vien-
nent de mener. En outre, il est inévitable et, d'ailleurs, il est souhai-
table que, dans le travail d'élaboration politique qui est désormais
le leur, se formulent et se confrontent les tendances diverses qui
reflètent celles de l'opinion. Mais il n'y a pas à douter que tous
sauront retrouver, quand il s'agira de soutenir les intérêts vitaux
de la France, la même admirable unanimité qu'ils apportèrent à
les défendre contre l'oppression et les armes de l'envahisseur.
C'est pourquoi, après les paroles de haute éloquence et de cha-
leureuse raison que vient de prononcer votre éminent président,
le gouvernement tient à dire tout de suite à l'Assemblée dans quel
esprit d'entière confiance il envisage la collaboration qu'elle va
lui continuer pour le service de la nation.
Car c'est bien de service qu'il s'agit ! Cette guerre a eu pour
causes, outre l'ambition inlassable du peuple allemand, la frénésie
dominatrice d'un système politique, social, moral, abominable
à coup sûr, mais revêtu du sombre attrait de la puissance. Elle a
trouvé, pour la favoriser, la dispersion des États du parti de la
liberté, l'ébranlement causé chez nous par les désillusions et les
pertes de l'autre guerre, les divisions passionnées, les routines
de tous ordres, la défaillance des élites dirigeantes. Elle a eu pour
effets, en ce qui nous concerne, une désastreuse surprise, exploitée
pour des fins ambitieuses par une poignée d'usurpateurs, l'affreux
travail d'abaissement physique et moral tenté dans notre peuple
pendant plus de quatre années par l'ennemi et ses complices, la
rupture prolongée ou le relâchement des relations entre la Métro-
pole et l'Empire, la désorganisation de nos rapports internationaux,
enfin les destructions causées sur notre sol par la grande bataille.
Assurément, l'effort et le sacrifice de nos combattants, la volonté
profonde de la nation de retrouver par la lutte son indépendance,
sa liberté et sa grandeur, les succès des glorieuses armées alliées
et françaises, viennent de nous tirer de l'abîme. Mais nous sommes
assez lucides et assez résolus pour mesurer combien sont diffi-
ciles les conditions de notre relèvement à l'intérieur et au dehors.
Or, il nous faut tout à la fois, sans délai et sans réserves, pour-
suivre la guerre jusqu'à ce qu'elle soit totalement gagnée, refaire
tout en combattant notre puissance militaire, restaurer dans
tous les domaines la seule autorité légale, celle de l'État, assurer
l'action de la justice, jouer à nouveau notre rôle dans le concert
des grandes nations, ranimer dans la mesure du possible la vie
économique du pays, entreprendre ces réformes profondes que
veut la nation entière afin que tous ses enfants soient réellement
les associés et les bénéficiaires de sa propre activité. Bref, c'est
en plein combat et par un immense effort qu'il nous faut renaître
et nous renouveler. C'est dire — et la nation en est convaincue
— qu'il n'y a point d'intérêts, de passions, de querelles, qui
puissent, sans culpabilité grave, contrarier l'ascension nouvelle
de la France.
343 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Mais c'est dire aussi quelle peut être l'importance du rôle de
l'Assemblée consultative dont les libres débats et avis auront,
dans la mesure où ils seront constructifs, tant de poids sur l'en-
semble de la politique française. C'est dire, enfin, quelle est l'étendue
du concours et de l'appui que le gouvernement vous demande
pour l'aider à accomplir ses lourds devoirs, jusqu'à ce que, dans
la victoire, ait réapparu la souveraineté nationale.
LE RANG
Télégramme de René Massigli,
ambassadeur en Grande-Bretagne,
adressé au Gouvernement à Paris,
Londres, 31 octobre 1944.
Je viens d'être reçu par le Premier Ministre. Il a accepté immé-
diatement l'invitation, qui est pour lui, m'a-t-il dit, un grand
honneur et une grande joie. Il ne doute pas que M. Eden, qui
reviendra ici dans deux ou trois jours, ne l'accepte également.
Interrogé sur la date qui aurait ses préférences, M. Winston
Churchill m'a indiqué celle du 11 novembre, à condition qu'elle
convienne au Gouvernement français. Il m'a aussi marqué qu'il
serait heureux de rendre visite à l'armée française, si, du moins,
les conditions climatériques du moment sont telles que ses mé-
decins ne le lui interdisent pas. Pour l'ensemble du programme
il s'en remet à nous.
Télégramme de René Massigli
adressé au Gouvernement à Paris.
Londres, 1 er novembre 1944.
Le communiqué suivant a été établi par le Foreign Office,
d'accord avec cette ambassade, au sujet de la prochaine visite
à Paris de MM. Churchill et Eden.
« L'Ambassadeur de France a transmis au Premier Ministre,
de la part du général de Gaulle et du ministre des Affaires étran-
gères, une invitation à se rendre à Paris prochainement avec le
secrétaire d'État aux Affaires étrangères. MM. Churchill et Eden
seront les hôtes du Gouvernement provisoire de la République
française.
840
350 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Le Premier Ministre a été très heureux d'accepter cette invita-
tion en son nom et au nom de M. Eden. La date de la visite sera
fixée ultérieurement. »
Note établie par le cabinet du général de Gaulle au sujet de son
entretien avec M. Winston Churchill, en présence de MM. Georges
Bidault et Anthony Eden, rue Saint-Dominique, U 11 no-
vembre 1944.
Assistaient à l'entretien :
Le général de Gaulle M. Winston Churchill
M. Bidault M. Anthony Eden
M. Palewski M. Alexander Cadogan
M. Massigli M. Duff Cooper
Le général de Gaulle, s'adressant à M. Churchill, ouvre l'en-
tretien en posant la question du réarmement de la France. La
présence d'une forte armée française sur le continent intéresse-
t-elle la Grande-Bretagne?
M. Churchill. — Le rétablissement de l'armée française est
à la base de notre politique. Sans l'armée française, il ne peut y
avoir de règlements européens solides. La Grande-Bretagne, à
elle seule, ne dispose pas des éléments d'une grande armée. Elle
a donc un intérêt primordial à favoriser la renaissance d'une grande
armée française. C'est une politique au sujet de laquelle mon opi-
nion n'a jamais varié.
Ce sont donc seulement les étapes du réarmement de la France
et non le principe de ce réarmement qui sont en cause. A cet
égard, le problème dépend essentiellement de la durée des opéra-
tions. Si la bataille actuellement engagée à l'ouest de l'Europe
est décisive, c'est-à-dire si les forces alliées pénètrent profondé-
ment dans le dispositif allemand, la résistance ennemie peut
prendre fin d'ici trois mois. Sinon, les hostilités se prolongeront
jusqu'au printemps et, peut-être, jusqu'à l'été prochain.
Aujourd'hui, l'armée britannique a mis en jeu la totalité des
unités dont elle dispose. Les formations nouvelles qui devraient
être engagées proviendraient de l'autre côté de l'Atlantique. En
admettant que la guerre dure encore six mois, il ne sera pas pos-
sible, dans un délai aussi court, de mettre sur pied beaucoup
d'autres divisions nouvelles aptes aux formes modernes de la
bataille.
Le général de Gaulle. — Pourtant, il faut commencer. Jus-
qu'à présent, nous n'avons rien reçu en fait d'armement ou d'équi-
pement depuis qu'on se bat en France. Il y a quelques semaines,
certains pensaient que la guerre était pratiquement terminée. Je
LE RANG 351
dois dire que ni vous, ni moi, n'étions de cet avis. Aujourd'hui,
les choses apparaissent différemment. Qu'en pensent nos alliés?
Nous avons besoin de le savoir.
M. Churchill. — Je vais explorer nos disponibilités et vous
fournir un rapport. Peut-être pourrons-nous vous céder du ma-
tériel de seconde zone, déjà quelque peu déclassé mais utile pour
l'instruction.
Le général de Gaulle. — Ce serait, déjà, quelque chose. Nous
ne prétendons pas créer d'emblée de grandes unités absolument
conformes aux tableaux de dotation les plus récents des Britan-
niques ou des Américains.
M. Churchill. — Combien de divisions aurez-vous au prin-
temps?
Le général de Gaulle. — Nous aurons, en plus de nos 8 divi-
sions de ligne actuelles, 8 divisions nouvelles. Nous disposons des
hommes et des cadres nécessaires. Il nous manque le matériel
de transport, les armes lourdes, l'équipement de radio. Nous
avons des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mitrailleuses; ce qui
nous fait défaut, ce sont les tanks, les canons, les camions, les
moyens de transmissions.
M. Churchill. — Les Américains pensent terminer la guerre
avant qu'aucune division à former n'ait pu être mise sur pied.
Ils veulent donc réserver • tout le tonnage disponible aux unités
déjà constituées.
Le général de Gaulle. — Peut-être les États-Unis se trom-
pent-ils. Au surplus, la Grande-Bretagne, bien plus encore que
les États-Unis, doit penser aux événements qui feront suite en
Europe à l'avenir immédiat. Une victoire remportée sur l'Alle-
magne sans l'armée française serait d'une exploitation politique
difficile. L'année française doit prendre sa part de la bataille pour
que le peuple français ait, comme ses alliés, conscience d'avoir
vaincu l'Allemagne,
M. Churchill. — Nous allons étudier la question avec les
Américains. Je soulignerai l'importance qu'il y a à faire parti-
ciper la France à la victoire.
Toutefois, le problème changera d'aspect lorsque l'Allemagne
sera battue. Il ne s'agira plus de conduire des opérations, mais
d'occuper des territoires. Ne doit-on pas, en vue de cette situation,
prévoir des tableaux de dotation d'un type particulier?
Le général de Gaulle. — Nous avons prévu, outre nos divi-
sions de ligne, 40 autres régiments destinés précisément à faire
de l'occupation. Mais, si la France n'a pas le sentiment d'avoir
pris part à la victoire, elle sera dans de mauvaises conditions
pour pratiquer l'occupation.
M. Churchill. — Je le comprends. Mais tout est difficile en
raison de la pénurie de moyens de transport par mer. Les forma-
tions déjà engagées ou déjà équipées doivent être utilisées les
352 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
premières. Si la guerre doit prendre tin dans trois mois, rien d'utile
ne peut être fait en ce qui concerne vos grandes unités nouvelles.
Si elle doit durer six mois, c'est une autre affaire.
M. Eden. — Tout dépendra, en fin de compte, de la durée de
la guerre.
M. Churchill. — Les Américains affirment qu'ils sont en
train d'armer 140 000 hommes de troupes françaises et envisagent
d'en armer ultérieurement 400 000.
Le général de Gaulle. — Les Américains ne songent à armer
nos effectifs que pour en faire des garde-voies. Nous pensons à
autre chose. En tout cas, je retiens ce que vous nous avez dit
au sujet de votre contribution possible à notre réarmement.
M. Bidault. — H y a deux choses qu'il faut garder présentes
à l'esprit. Si la France ne participe pas aux opérations de la vic-
toire, les troupes d'occupation françaises n'auront pas un esprit
de combattants. Les Allemands ne les considéreront pas comme
des vainqueurs. Or, les Français ne veulent pas n'être, en Alle-
magne, que les héritiers des vainqueurs.
D'autre part, n'oubliez pas que la nouvelle armée française
est composée de volontaires. Les hommes que vous avez vus défiler
ce matin font partie des 500 000 soldats français qui, sans instruc-
tion militaire, sans armement et sans uniforme, se sont héroïque-
ment battus. Ces hommes n'ont pas seulement un ennemi à vaincre.
Ils ont une revanche à exercer contre le passé. En six mois, ils
peuvent devenir des combattants d'élite.
Le général de Gaulle. — M. Bidault a raison. Tout cela est
très important du point de vue psychologique.
M. Churchill. — Ce qui est également essentiel, c'est le rôle
qui doit revenir à l'armée française plus tard, dans quelques années.
Le général de Gaulle. — Nous abordons là un autre problème.
Nous avons cru comprendre que vous étiez tombés d'accord avec
les Russes et les Américains pour la division de l'Allemagne en
zones d'occupation.
M. Churchill. — C'est exact; au moins provisoirement.
Le général de Gaulle. — Puis-je vous demander ce qui a été
prévu?
M. Churchill. — Il y aura deux zones d'occupation : une zone
russe et une zone occidentale dont le nord sera occupé par les
Britanniques et le sud par les Américains.
M. Eden. — N'avez-vous pas reçu d'indications à ce sujet,
depuis que vous avez été invité à discuter des problèmes allemands
avec la commission européenne de Londres?
M. Massigli. — Pas encore.
M. Eden. — Nous avons l'intention de démarquer à votre profit
une partie de notre zone.
Le général de Gaulle. — Laquelle?
LE RANG 353
M. Churchill. — C'est à discuter. Cela se réglera facilement
entre amis.
Le général de Gaulle. — N'avez-vous rien précisé à ce sujet
avec les autres?
M. Churchill. — A Québec, rien n'a été décidé... On ne par-
lait pas encore de la participation française à l'occupation. Nous
y sommes favorables et les Américains également.
Le général de Gaulle. — L'occupation de l'Allemagne n'ouvre
pas une perspective agréable, mais nous estimons nécessaire que,
pendant un certain temps, l'Allemagne tout entière soit occupée.
Si cette vue prévaut, nous tenons à avoir notre zone ; d'abord,
pour des raisons de convenance et, ensuite, parce que nous ne
pourrons plus jamais nous désintéresser de la couverture de notre
territoire à l'Est. Nous venons de connaître une expérience trop
cruelle et de subir un jeu trop dangereux. Nous ne pouvons plus
être envahis.
M. Churchill. — Ce soir à 6 heures, on annoncera officielle-
ment votre entrée à la commission consultative de Londres. C'est
au sein de cet organisme que votre thèse doit être débattue.
M. Eden. — D'ores et déjà, nous avons demandé aux Alliés :
a) que vous receviez en charge une partie de notre zone ;
b) qu'une zone propre vous soit attribuée. Il appartient à la
commission consultative d'examiner cette proposition.
D'autre part, les puissances représentées à la commission sont
d'accord pour associer les petits alliés à l'occupation.
M. Bidault. — On peut rétrocéder des subdivisions aux Belges
et aux Hollandais ; la France doit avoir sa zone propre.
M. Churchill et M. Eden. — Tout à fait d'accord 1 II doit
y avoir une zone française.
Le général de Gaulle. — Quelle position commune pourrions-
nous adopter, vous et nous, en accord avec les Russes et les Améri-
cains, au sujet de la façon de traiter l'Allemagne?
M. Churchill. — Il faut en effet une position commune. Vous-
mêmes êtes les principaux intéressés.
Le général de Gaulle. — Qu'en pense Staline?
M. Churchill. — A Moscou, nous avons surtout parlé de la
conduite de la guerre, de la Pologne et des Balkans. On a convenu
que la Grèce était zone d'influence anglaise, la Roumanie et la
Hongrie zones d'influence russe, la Yougoslavie et la Bulgarie
zones d'intérêts communs...
M. Eden. — Le Gouvernement français va entrer à la commis-
sion consultative, précisément au moment où les Russes mani-
festent le désir d'en intensifier les travaux. Ils ont augmenté
le personnel de leur délégation. On va sans doute pouvoir étudier
plus à fond la question allemande.
Le général de Gaulle. — Et les problèmes concernant les autres
États aussi?
M. Eden. — Oui.
t. m. 23
354 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Le générai de Gaulle. — En somme, au sujet de l'Allemagne,
vous n'avez pas encore de doctrine définie?
M. Churchill. — Les militaires veulent conserver en Alle-
magne des points d'appui où ils tiendront garnison, occuperont
les aérodromes et d'où rayonneront des colonnes mobiles dotées
d'un armement léger. Les Allemands, eux, disposeront d'une police
locale. Ils seront responsables du maintien de l'ordre et de l'appro-
visionnement des populations.
Les formations alliées d'occupation ne seront donc pas néces-
sairement de grandes unités.
Le général de Gaulle. — Indépendamment des problèmes
militaires de l'occupation, avez- vous fixé vos idées au sujet des
mesures à prendre vis-à-vis de l'économie allemande?
M. Churchill. — A la vérité, il n'y a encore rien de décidé.
A Téhéran, on a échangé des idées intéressantes, mais vagues. A
Québec et à Moscou, nous nous sommes efforcés de serrer de plus
près la question. Nous sommes les commis-voyageurs de la sagesse
et de la camaraderie.
Quant à la Ruhr et à la Sarre, ii est entendu entre nous et les
Américains qu'elles ne doivent plus servir d'arsenal à l'Allemagne.
Ces régions sont appelées à servir, pendant plusieurs années, de
fonds de reconstruction à la Russie et aux autres pays dévastés.
Le général de Gaulle. — Je vois que vous mentionnez spécia-
lement la Ruhr et la Sarre. Il est vrai que les Allemands ont
beaucoup utilisé la Sarre depuis que nous avons eu l'infortune
de leur rendre les mines qui nous appartenaient en vertu du traité
de Versailles.
M. Eden. — On a aussi examiné la possibilité, une fois que la
Russie et les autres pays dévastés auront effectué dans la Ruhr
les prélèvements auxquels ils ont droit, de soumettre cette région
à un contrôle international. Mais on n'a pas encore déterminé les
modalités de ce contrôle.
Le général de Gaulle. — Participerez-vous à ce contrôle?
M. Churchill. — Rien n'a encore été décidé.
M. Eden. — Les Russes ne sont pas opposés à ce plan.
Le général de Gaulle. — Et Roosevelt?
M. Churchill. — Les Américains sont très sévères pour l'Alle-
magne. C'est ainsi qu'ils sont d'avis que les Polonais prennent la
Silésie jusqu'à l'Oder.
M. Eden. — Russes, Américains et Britanniques sont d'accord
au sujet de cette compensation, mais les Polonais ne l'ont pas
encore acceptée positivement.
M. Bidault. — Selon certains renseignements recueillis ici, les
Polonais pourraient donner leur accord au règlement des fron-
tières. Ce qui les préoccupe, c'est la menace qui pèse sur l'indépen-
dance du futur gouvernement polonais.
M. Eden. — Les Polonais ont péché par indécision. S'ils avaient
accepté plus tôt les frontières auxquelles ils se résignent aujour-
LE RANG 355
d'hui, la question de leurs rapports avec le Comité de Lublin
ne se serait jamais posée.
M. Churchill. — Nous sommes résolus à rendre à la Pologne
un espace vital équivalant à son territoire d'avant-guerre. Mais
nous ne nous sommes jamais engagés à la restaurer dans ses an-
ciennes frontières. Les Polonais peuvent prendre Dantzig, des
territoires de Prusse-Orientale et tout ce qu'ils peuvent absorber
jusqu'à l'Oder. Les Russes sont d'accord, les Américains aussi,
surtout depuis les élections. Les Polonais perdront Lwow; ils
perdront aussi Vilno qu'ils ont conquis autrefois contre le gré
de la France et de l'Angleterre.
Ce projet consacre l'annexion de territoires peuplés de 7 millions
d'Allemands. Un certain nombre d'entre eux trouveront leur
place dans les contingents de travailleurs à déplacer pour parti-
ciper à la reconstruction des pays alliés dévastés. D'autres pour-
ront être recasés en Allemagne où les travaux de reconstruction
susciteront un appel de main-d'œuvre.
Le général de Gaulle. — Je suis heureux de constater que votre
position au sujet de la Pologne est à peu près la nôtre. La Pologne
doit pouvoir vivre et vivre indépendante. Nous comprenons que
les Polonais regrettent Lwow, mais on peut imaginer des compen-
sations en direction de l'Oder. Il y aura là une garantie contre
un retour à la politique de Beck. Quant aux problèmes de popu*
lations, la prolificité polonaise les atténuera à la longue.
M. Churchill. — Le précédent gréco-turc est encourageant.
Le général de Gaulle. — Oui 1 Et c'est une expérience de trans-
fert de population qui peut valoir aussi pour l'ouest de l'Europe.
Mais, quant aux Polonais, il faut éviter que, par l'artifice d'un
gouvernement sans crédit, ils ne tombent sous l'entière dépen-
dance des Russes. Nous voulons une Pologne indépendante.
M. Churchill. — J'ai reçu des Russes, à ce sujet, des assurances
formelles, Le bolchevisme ne doit pas traverser la ligne Curzon.
Les Russes nient toute prétention de panslavisme. Ils ne désirent
pas porter atteinte à l'indépendance des pays balkaniques. Je les
crois sincères aujourd'hui. Peut-être, dans dix ans, lorsque Staline
sera aussi vieux que je suis, les choses changeront-elles.
Le général de Gaulle. — Eh bien? Vous avez accepté Bonomi?
M. Churchill. — Je voulais garder Badoglio.
Le général de Gaulle. — Je le sais ; c'est pourquoi je vous pose
cette question.
M. Churchill. — Le nouveau régime est faible. Toutefois,
les Italiens acceptent de combattre. Il y aura des troubles en Italie.
Il y en a en Grèce. En Yougoslavie, Tito n'est pas sans reproche.
Mais il combat nos ennemis. C'est là ie critère qui, partout, déter-
mine notre ligne de conduite.
Le général de Gaulle. — En somme, pour l'Italie, vous attendez?
M. Churchill. — Notre armée en Italie a besoin d'organiser
ses arrières. L'Italie est très ruinée.
356 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Le général de Gaulle à M. Eden. — Vous avez dit aux Com-
munes que Y Italie ne retrouverait pas ses colonies?
M. Eden. — Oui. Notre position est que l'Italie n'a plus, sur
le terrain colonial, aucune prétention à poser.
M. Churchill. — Notre position a toujours été : pas de chan-
gements territoriaux jusqu'à la conclusion de la paix, sauf par
voie d'accords amiables. C'est la position que nous avons prise
vis-à-vis des Russes à propos de la question polonaise. C'est
celle que nous prenons en ce qui concerne les Italiens.
M. Eden. — Notre position est qu'ils n'ont pas de droits à faire
valoir. Nous n'avons pas dépassé cette attitude de principe.
M. Churchill. — Quant à nous, nous n'avons aucune ambition
territoriale. Nous sortirons de la guerre affaiblis économiquement
pour quelque temps, mais nous ne présentons aucune revendi-
cation au détriment de quiconque, notamment de la France,
notre nation sœur. Nulle part dans le monde nous ne cherchons
à miner vos positions, même pas en Syrie.
Le général de Gaulle. — Le Président, à Québec, vous a-t-il
parlé de ses projets en ce qui concerne les bases?
M. Churchill. — Dakar?
Le général de Gaulle. — Oui, et Singapour.
A Washington, le Président m'a exposé sa conception selon
laquelle il se regarde comme le trustée du continent américain
dont la sécurité repose sur le recours éventuel à des points d'appui
français, anglais, hollandais, spécialement dans le Pacifique. Il
a également mentionné Dakar. J'ai répondu : « Si vous parlez de
cession de bases : non ! Si vous proposez, par contre, un système
international où des bases seraient soumises à un statut identique
et qui respecterait partout la souveraineté de chacun, alors, on
peut discuter. »
M. Churchill. — Dans votre esprit, ces bases seraient-elles
placées sous la sauvegarde des Nations Unies?
Le général de Gaulle. — Non. Il ne peut s'agir que d'un droit
d'usage.
M. Churchill. — Il faudra, cependant, instituer une organi-
sation internationale de sécurité à laquelle seront dévolues des
prérogatives dans certaines parties du monde. Selon moi, les Amé-
ricains pourront conserver les bases japonaises qu'ils ont con-
quises dans le Pacifique. Quant à la Grande-Bretagne, elle a
concédé aux États-Unis des facilités extraordinaires dans les
Antilles en échange de 50 vieux torpilleurs désuets. Les bateaux
étaient sans intérêt pour nous. L'objet de la transaction était de
lier les États-Unis à la marche des événements. Nous avons ainsi
fait de grandes concessions à la cause commune. Je me félicite
donc de la position que vous avez prise. Nous ne sommes pas prêts,
nous non plus, à abandonner nos droits souverains.
Le général de Gaulle. — Oui. Vous seuls avez qualité pour admi-
nistrer vos bases. Nous seuls avons le droit d'administrer les nôtres.
LE RANG 357
M. Churchill. — Peut-être y aura-t-il des conseils régionaux.
Le général de Gaulle. — Nous avons de bonnes nouvelles d'In-
dochine.
M. Churchill. — Je sais que Mountbatten a accueilli Blaizot.
Ils ont commencé un travail de recherches de renseignements en
Indochine.
Le général de Gaulle. — Ce qu'il faut, maintenant, c'est pré-
parer l'envoi de troupes.
M. Churchill. — Il faudra en parler aux Américains. Mount-
batten relève du « Combined Chiefs of Staff », bien que les ordres
opérationnels lui soient adressés directement par nous. Nos
rapports au sein du « Combined Chiefs of Staff » sont, d'ailleurs,
excellents. Les malentendus, s'il s'en produit, sont réglés directe-
ment entre nos chefs d'état-major ou entre le Président et moi-
même. Jamais nos relations avec les Américains, les Russes et
vous-mêmes n'ont été aussi amicales qu'en ce moment.
Le général de Gaulle. — Pour ce qui est de l'avenir de nos
relations réciproques, je veux vous parler très franchement. Il
est essentiel que la France sente que l'Angleterre a fait quelque
chose pour armer les troupes françaises.
M. Churchill. — Tout dépend des Américains.
Le général de Gaulle. — Peut-être. Mais notre peuple ignore
ces distinctions techniques, alors qu'il serait impressionné par
un concours immédiat de l'Angleterre.
M. Churchill. — Bedell Smith est d'accord pour que nous
disposions de notre propre matériel à notre gré. Mais, comme je
vous l'ai dit, le tonnage disponible doit être réservé aux unités
destinées à être engagées avant la fin des hostilités.
Le général de Gaulle. — Nous avons parlé de certains pro-
blèmes qui nous sont communs : l'armement de nos unités, l'occu-
pation des territoires conquis, le règlement de la question alle-
mande, le sort de l'Europe orientale dont nous n'avons pu jusqu'à
présent discuter. Nous, Français, n'avons pas d'autres intentions
que de nous refaire et de garder votre alliance, l'alliance russe
et aussi, bien entendu, l'amitié des Américains. C'est d'ailleurs
un service à rendre à ces derniers que de les mettre en garde
contre la tentation de bouleverser ce qui existe. Nous sommes,
vous et nous, depuis longtemps installés aux Indes ou en Indo-
chine et dans certaines positions en Extrême-Orient. Nous connais-
sons bien ces pays. Nous savons qu'il ne faut pas y procéder par
remaniements inconsidérés.
Pour la Syrie et le Liban, nous voulons leur indépendance réelle.
Nous agissons comme vous avez fait en Irak et en Egypte. Nous
ne pensons pas que notre influence dominante au Levant soit
de nature à vous nuire. Nous ne faisons rien et nous ne ferons rien
contre vous, en Irak, en Palestine ou en Egypte. Nous sommes,
d'ailleurs, déjà arrivés à des accords sur les questions orientales
358 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
en 1904, puis en 1916, Pourquoi ne pourrions-nous en faire autant
aujourd'hui?
M. Churchill. — Les grands empires coloniaux ont naturelle-
ment beaucoup de conceptions communes. Il est plus facile aux
Russes ou aux Américains de prêcher le désintéressement.
Le général de Gaulle. — Évidemment. C'est pourquoi nous
devons éviter de nous disputer à propos de querelles accessoires.
M. Churchill. — Les événements dans le monde ont évolué
si vite dans le sens que vous espériez que vous pouvez maintenant
prendre patience et faire confiance à l'avenir. Ne dramatisons
rien. Poursuivons nos conversations. En traversant l'Egypte, j'ai
demandé aux militaires britanniques pourquoi ils construisaient
des installations au Levant. Ils m'ont répondu que le Levant se
prêtait mieux que les déserts d'Egypte et de Palestine à l'organi-
sation de bases d'instruction. J'ai demandé pourquoi les baraque-
ments étaient bâtis en pierre. On m'a répliqué que le bois était
rare au Levant et que la pierre y était abondante. Cependant, je
vous assure que nous n'avons pas le désir de prendre votre place
en Syrie ou au Liban.
Le général de Gaulle. — Pourquoi donc insistez- vous telle-
ment pour que nous renoncions au commandement des troupes
spéciales? Nous en avons besoin pour le maintien de l'ordre dont
nous sommes responsables jusqu'à la fin du mandat.
M. Eden. — Je croyais que vous vous étiez engagés à transférer
les troupes spéciales aux États sans attendre la fin des hostilités.
Le général de Gaulle. — Non I Nous voulons le faire quand
la guerre sera terminée. Jusque-là, nous sommes responsables
de l'ordre dans les États. Vous le savez.
M. Eden. — Je pensais que vous vous étiez engagés à ce trans-
fert sans attendre la fin de la guerre.
M. Massigli. — Non 1
M. Bidault. — Aucun terme n'est prévu.
Le général de Gaulle. — Il faudra que nous traitions un jour
dans son ensemble le problème du Proche-Orient.
M. Churchill. — Quand vous avez promis l'indépendance aux
États, la situation en Méditerranée était très critique. Nous avons
garanti votre engagement.
Le général de Gaulle. — Nous ne revenons pas sur cet enga-
gement.
M. Churchill. — Nous ne contestons pas à la France la place que
les traités lui feront au Levant. Nous ne vous disputerons pas une
position analogue à celle que nous occupons en Irak. C'est une posi-
tion qui n'est pas parfaite, mais qui est tolérable. Écartez donc de
votre esprit toute idée d'ambition de notre part en Syrie et au Liban.
M. Bidault. — Nous ne prêtons pas aux Anglais le noir dessein
de nous supplanter au Levant. Mais nos représentants locaux
croient parfois que les vôtres s'accommoderaient volontiers de
notre élimination pure et simple et s'attendent à nous voir faire
LE RANG 359
place nette. Ce que nous voulons, c'est demeurer présents aux
États sous la forme des avantages que les traités nous concéderont.
M. Churchill. — Les États tiennent à leur indépendance. Vous
risquez de provoquer des troubles.
M. Eden. — Nous avons dit aux Syriens et aux Libanais que
nous étions partisans de traiter. Je ne serais pas étonné que les
Russes et les Américains aient tenu un autre langage.
M. Bidault. — Notre présence en Syrie et au Liban où des Fran-
çais sont tombés les uns contre les autres constitue pour nous
un patrimoine sacré. Notre querelle sur ce point est une épine
qu'il faut extraire dans l'intérêt de nos relations.
M. Churchill. — A la conférence de la paix, j'appuierai vos
demandes concernant la Syrie et le Liban. Pas, toutefois, au point
de recommencer la guerre.
Le général de Gaulle. — En tout cas, vous avez intérêt à nous
informer le plus possible de l'évolution des problèmes où nos
intérêts respectifs se trouvent engagés. On évitera ainsi des malen-
tendus. Nous agirons de même vis-à-vis de vous.
M. Churchill. — Les colonies ne sont plus aujourd'hui un gage
de bonheur, ni un signe de puissance. Les Indes sont pour nous
un fardeau très lourd. Les escadrilles modernes comptent plus que
les territoires au delà des mers.
Le général de Gaulle. — Vous avez raison. Pourtant, vous
n'échangeriez pas Singapour contre des escadrilles.
M. Churchill. — Nous avons eu un échange de vues extrême-
ment amical qu'il faudra reprendre bientôt. L'essentiel est de
rebâtir une France forte. Mais ce sera difficile de vous y aider
maintenant, faute de tonnage. C'est pourtant votre tâche essen-
tielle. Laissez-moi vous féliciter de la stabilité que vous avez déjà
su introduire dans votre pays. Ce matin, la démonstration de la
force française était impressionnante. Avant mon départ, les gens
en Angleterre avaient eu peur.
Le général de Gaulle. — ... des F. F. I.?
M. Churchill. — Oui. Mais tout a bien marché.
Le général de Gaulle. — On a toujours raison de faire con-
fiance à la France.
Allocution prononcée par le général de Gaulle,
le 11 novembre 1944,
en Vhonneur de MM. Churchill et Eden.
Monsieur le Premier Ministre de Grande-Bretagne,
Monsieur le Secrétaire d'État,
Messieurs,
Voici donc à Paris, une fois de plus, M. Winston Churchill
et M. Anthony Eden. Si le Gouvernement français, si Paris, si la
360 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
France entière en sont profondément heureux, je puis attester qu'ils
n'en sont pas étonnés. A vrai dire, depuis la dernière visite que
leur a faite le Premier Ministre de Grande-Bretagne, la France,
Paris et le Gouvernement ont eu à traverser quelques moments
assez difficiles. Mais ils n'avaient jamais douté que les jours cruels
passeraient et qu'il viendrait un 11 novembre où l'on pourrait voir
ce que l'on voit aujourd'hui.
Il est vrai qu'on ne le verrait pas si notre vieille et brave alliée
l'Angleterre, ainsi que tous les dominions britanniques, n'avaient
su déployer, précisément sous l'impulsion et l'inspiration de ceux
que nous saluons ici aujourd'hui, l'extraordinaire volonté de
vaincre et le magnifique courage qui ont sauvé la liberté du monde.
De cela, il n'y a pas un Français, ni une Française, qui ne soient
pénétrés jusqu'aux fibres les plus profondes de leur esprit et de
leur cœur. M. Hitler disait autrefois qu'il bâtissait son système
pour mille ans. Je ne sais pas ce que, dans mille ans, il restera
de son système. Mais je sais que, dans mille ans, la France, qui a
quelque expérience des combats, des labeurs et des souffrances,
n'aura pas oublié ce qui fut accompli dans cette guerre, à force
de combats, de labeurs et de souffrances, par le noble peuple que
le très honorable M. Winston Churchill entraîne avec lui vers
les sommets d'une des plus grandes gloires du monde.
Cependant, nous ne pouvons oublier davantage quelle fut,
pour la Grande-Bretagne, pour la France et pour les nations
alliées, la cause des épreuves qu'elles traversent dans une guerre
dont on peut bien dire qu'elle commença il y a trente ans. Cette
cause s'appelle l'ennemi. Or, malgré les coups terribles qui lui
sont portés sur tous les fronts par les armées du camp de la liberté,
cet ennemi est encore debout. Si, pour l'abattre, d'abord, et en-
suite pour faire en sorte que l'Europe et le monde soient désor-
mais à l'abri de ses entreprises, l'étroite cohésion de tous ceux
qui le combattent est une condition indispensable, notre réunion
d'aujourd'hui prouve que, pour ce qui les concerne, la France et
la Grande-Bretagne l'ont parfaitement bien compris. Et c'est
pourquoi nous nous plaisons à voir dans la présence de nos hôtes,
non point seulement l'occasion longtemps attendue de les saluer
dans notre capitale, mais encore la manifestation pratique d'une
alliance que de cruelles vicissitudes font apparaître comme plus
nécessaire que jamais.
Messieurs, nous levons nos verres en l'honneur de M. Winston
Churchill, Premier Ministre de Grande-Bretagne, de M. Anthony
Eden, secrétaire d'État au Foreign Office, et des hautes personna-
lités qui les accompagnent, en l'honneur du gouvernement de Sa
Majesté Britannique, en l'honneur de l'Angleterre, notre alliée
d'hier, d'aujourd'hui et de demain.
LE RANG 361
Réponse de M. Winston Churchill.
Il est difficile, pour moi, de prendre la parole en un jour de si
grande émotion. Pendant plus de trente-cinq ans, j'ai défendu
la cause de l'amitié, de la camaraderie et de l'alliance de la France
et de la Grande-Bretagne. Je n'ai jamais dévié de cette ligne poli-
tique, au cours de ma vie.
Deux nations partagent les gloires de l'Europe occidentale
depuis un si grand nombre d'années, qu'elles sont devenues indis-
pensables l'une à l'autre. C'est un principe fondamental de la
politique britannique que l'alliance avec la France soit inébran-
lable, constante et efficace. J'ai pu constater, ce matin, qu'il
tenait au cœur du peuple français de marcher la main dans la
main avec le peuple britannique. J'ai eu tant de plaisir à me re-
trouver à Paris 1 en ce Paris lumineux, brillant, cette étoile
scintillant à la surface du monde. A la veille de la guerre, j'avais
vu l'armée française défiler sur les Champs-Elysées. Depuis lors,
que de sa
française devrait intervenir dans cet acte.
M. Dejean lui a répondu que l'Assemblée consultative, ainsi
que son nom l'indique, ne pouvait émettre que des avis ; elle
n'avait donc pas à intervenir dans une ratification.
Quelques minutes après, M. Molotov a posé la même question
à M. Bidault qui lui a répondu dans le même sens.
Après la reprise de la séance, le commissaire du peuple aux
Affaires étrangères a, enfin, interrogé à ce sujet le général de
Gaulle. Celui-ci a fait observer que le traité entre l'Union sovié-
tique et la Tchécoslovaquie avait été, en l'absence de tout Parle-
ment, ratifié par le Président de la République tchécoslovaque,
lequel exerce des pouvoirs provisoires et, au surplus, réside à
Londres. M. Molotov n'a rien répliqué.
Note établie par Roger Garreau et Maurice Dejean au sujet de
V entretien du général de Gaulle avec le maréchal Staline, au
Kremlin, le 6 décembre 1944, à 18 heures.
Étaient présents :
Le général de Gaulle Le maréchal Staline
M. Bidault M. Molotov
M. Garreau M. Bogomolov
M. Dejean M. Podzerov
Général de Gaulle. — J'ai demandé à vous voir aujourd'hui.
Nous voudrions, au cours de notre séjour à Moscou, mettre au
point avec vous un ensemble de questions qui se posent en ce
moment et qui se poseront demain. Nous aimerions avoir votre
opinion et nous vous donnerons la nôtre, si vous le voulez bien.
368 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Maréchal Staline. — Je vous en prie.
Général de Gaulle. — Nous vous avuns remis un projet de
pacte relatif aux mesures que pourraient prendre la France et
l'Union soviétique pour leur sécurité commune à l'égard de l'Alle-
magne. Nous en discutons, vous et nous. Mais, corrélativement
à cela, il y a un certain nombre de questions qu'il est nécessaire
d'éclaircir entre nous. Je me permettrai de poser quelques ques-
tions précises. Ce que je dirai sera ferme et sincère.
Il y a l'affaire de la Pologne.
Je vais remonter assez loin.
Le maréchal Staline sait que, depuis très longtemps et pour
toutes sortes de raisons : de civilisation, de religion, de poli-
tique, etc., la France et la Pologne ont été liées entre elles par des
sentiments communs.
Maréchal Staline. — Je le sais.
Général de Gaulle. — Pendant très longtemps, la France a
essayé de maintenir une Pologne indépendante entre les États
voisins. Elle n'y a pas réussi. La Pologne a disparu.
Après la dernière guerre, la France a désiré une Pologne suscep-
tible de s'opposer à l'Allemagne. Tel était le but auquel tendait
la politique française quand elle a contribué à refaire, après 1918,
un État indépendant polonais.
Nous savons quelles ont été les conséquences de la politique
suivie par la Pologne entre les deux guerres. La politique de
Beck — et des gens qui lui ressemblent — nous a vivement
mécontentés et nous a mis gravement en danger, vous et nous.
Nous mesurons les dangers que présenterait pour la paix et,
en particulier, pour l'Union soviétique la reprise par la Pologne
d'une politique de ce genre à l'égard de l'Allemagne vaincue.
Nous savons que l'Allemagne a toujours désiré utiliser la Pologne
pour une semblable politique.
Maréchal Staline. — L'Allemagne veut dévorer la Pologne.
Elle le voudra toujours.
Général de Gaulle. — Avant de la dévorer, elle cherchera
toujours à l'utiliser. Nous, Français, avons intérêt à ce que soient
créées des conditions telles que l'Allemagne ne puisse pas le
faire une fois de plus. Je tiens à le dire, parce que c'est la vérité.
Nous ne sommes donc pas du tout opposés à ce que le maréchal
Staline a dit, l'autre jour, des frontières occidentales de la Po-
logne. Nous croyons qu'une telle solution exclurait l'accord entre
l'Allemagne et la Pologne.
Maréchal Staline. — Vous avez raison.
Général de Gaulle. — Si, en même temps, l'extension de ia
Pologne à l'ouest peut permettre une solution pour ses frontières
orientales, nous serons tout à fait d'accord.
Maréchal Staline. — La frontière orientale de la Pologne a
été confirmée par Clemenceau. C'était la ligne Curzon.
Général de Gaulle. — Nous n'avons aucune objection contre
LE RANG 369
la ligne Curzon, si la Pologne reçoit à l'ouest des compensations.
Maréchal Staline. — Il est indispensable qu'elle reçoive ces
territoires. Notre armée fera ce qu'il faut pour cela.
Général de Gaulle. — Cependant, nous croyons que la Pologne
doit rester un État indépendant, comme, d'ailleurs, le maréchal
Staline l'a toujours dit.
Maréchal Staline. — Certainement. Il n'y a pas le moindre
doute à ce sujet.
Général de Gaulle. — Nous savons que la situation présente
a troublé beaucoup d'esprits polonais. Nous ne savons pas exac-
tement ce que le peuple polonais pensera après sa libération par
les armées Rouges. Après quelques difficultés et quelques remous,
peut apparaître une situation politique bonne au point de vue
polonais et favorable pour les relations de la Pologne avec l'Union
soviétique et avec la France.
Je tiens à dire au gouvernement soviétique, qu'à ce moment
et même d'ici là, si la France a l'occasion et la possibilité d'agir
sur les esprits polonais, elle le fera dans ce sens. Elle le fera, d'ail-
leurs, en consultation avec ses Alliés : l'Union soviétique, la Grande-
Bretagne, les États-Unis.
Comme le gouvernement soviétique le sait, nous avions dès
le début et nous avons gardé des relations avec le gouvernement
polonais de Londres. Ceci a commencé avec Sikorski et a continué.
Du reste, tant que les Polonais ne sont pas maîtres de leur terri-
toire, nous avons peu d'intérêts pratiques à régler avec eux. Nous
observons le déroulement de la situation. La vérité n'apparaîtra
que lorsque le territoire polonais sera libéré. Je répète que nous
sommes prêts à exercer notre influence sur les Polonais, sur tous
les Polonais, dans le sens de l'union entre eux, de l'acceptation
par eux des nouvelles frontières et d'une attitude franchement
amicale à l'égard de la France et de l'Union soviétique.
Maréchal Staline. — J'ai compris.
Vous m'avez posé une question. Je vais vous en poser une.
Puis-je vous demander : qu'est-ce qu'un bloc occidental?
Général de Gaulle. — Puis-je vous demander ce que vous
entendez par là? On a parlé d'un tel bloc. Nous, Français, sommes
des Continentaux. Nous répugnons à la perspective que l'Europe
puisse être divisée en plusieurs morceaux. L'idée d'un bloc occi-
dental, ou oriental, ou méridional, ou septentrional, nous paraît
tout à fait fâcheuse. Ceci dit, il est vrai que nous tenons pour
indispensable de faire certaines choses pratiques entre gens inté-
ressés aux mêmes objets pratiques.
Au fond, il ne doit y avoir en Europe qu'un seul bloc, celui des
gens intéressés à ne pas être attaqués par l'Allemagne. C'est pour-
quoi le premier accord, qu'après la libération de la France nous
ayons proposé à une puissance, c'est celui que nous vous proposons.
Cela étant, il est vrai que nous avons des voisins immédiats,
la Belgique, la Hollande, le Luxembourg, l'Italie. Avec ces États
T. m. 24
370 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
nous avons des arrangements à faire parce que nous vivons tout
près les uns des autres. Nous aurons aussi des arrangements de
voisinage à faire avec la Grande-Bretagne.
Mais, en tout cela, il n'y a pas de bloc, autrement dit pas de
groupe d'États qui veuille se séparer des autres, a fortiori agir à
leur détriment.
Maréchal Staline. — Je m'excuse si j'ai posé une question
superflue, si je vous ai placé dans une situation difficile. Mais j'ai
dans l'esprit une déclaration faite par M. Pierlot, d'après laquelle
le bloc existe.
Général de Gaulle. — Que peut signifier cette déclaration?
Maréchal Staline. — Je ne sais. Je vous l'ai demandé. Je pen-
sais que vous le saviez.
Général de Gaulle. — La Belgique a, dans le passé, tantôt
conclu avec la Grande-Bretagne ou la France, tantôt dénoncé, des
accords pour sa défense. De tels arrangements ne sont pas un bloc.
Peut-être veut-on dire que la Belgique a des produits à échanger
avec la France ou la Grande-Bretagne et qu'il faut faire des accords
pour cela. Gela non plus n'est pas un bloc.
Maréchal Staline. — Je n'accuse personne. Je connais la situa-
tion en Belgique et la situation en France. Certes, la France et
la Belgique ont besoin d'une alliance solide. Je comprends surtout
que la France aura besoin d'une alliance avec les pays limitrophes
contre l'éventualité d'une agression allemande.
Général de Gaulle. — En tout cas, en ce qui nous concerne
et pour en finir avec ces histoires de bloc, le ministre des Affaires
étrangères, M. Bidault, a fait récemment, au nom du gouvernement,
une déclaration catégorique. L'Angleterre ne nous a jamais
demandé de faire un bloc avec elle. Nous non plus. Nous cherchons
à faire le bloc européen Moscou-Paris-Londres, pour la sécurité
commune. Le reste n'est qu'arrangements locaux. Il y a eu, au
cours de l'Histoire, le bloc de l'Allemagne et de ses alliés, qui
s'est appelé la Triplice, puis l'Axe, et qui peut se reformer. L'autre
bloc, c'est le bloc anglo-franco-soviétique.
Maréchal Staline. — Je le comprends.
Le général de Gaulle a parlé entre autres choses, il y a quelques
instants, d'un pacte d'assistance mutuelle et de sécurité. Je pense
que nous pourrions le conclure un de ces jours.
En ce qui concerne la Pologne, le général de Gaulle sait, qu'au
cours des dernières trente années, la Pologne a servi deux fois
de corridor, de couloir, à l'armée allemande pour envahir la
Russie. Cela ne peut pas continuer. Il faut que ce couloir soit fermé
et il faut que ce soit la Pologne elle-même qui ferme ce couloir.
Il ne doit pas être fermé de l'extérieur. Pour cela, il faut une Po-
logne forte, indépendante, démocratique. Un État ne peut être
fort s'il n'est pas démocratique. Nous avons intérêt à une Pologne
forte. Si la Pologne est forte, elle ne sera plus attaquée.
Il s'agit d'une volte-face, d'un grand tournant dans notre
LB RANG 371
politique. Jusqu'à cette guerre, la Pologne et la Russie vivaient
en état de conflit. Les Polonais ont, au cours des siècles, occupé
deux fois Moscou. Les Russes, deux cents ans après, ont occupé
deux fois Varsovie. Cela n'est pas demeuré sans répercussions sur
les relations polono-russes. Nous voudrions en finir. La dernière
guerre a été une leçon. L'amitié polono-russe est pour la Pologne
et pour la Russie la meilleure garantie contre une menace alle-
mande. Cette manière de voir est acceptée par la Russie et par les
meilleurs éléments polonais. Telle est la base de la nouvelle poli-
tique polono-russe.
L'Histoire nous montre une France amie et protectrice de la
Pologne et de son indépendance. En cela consistait l'attitude
différente de la France et des autres puissances à l'égard de la
Pologne. Les Polonais le savent. Ils peuvent encore penser à l'heure
actuelle que la France adoptera à leur égard une attitude plus
favorable que celle de la Grande-Bretagne et des États-Unis.
Laissez-moi vous dire que j'y comptais et que j'y compte.
L'Angleterre s'est liée au gouvernement polonais émigré de
la même façon qu'elle s'est liée avec Mikhailovitch en Yougoslavie.
Il est maintenant difficile pour elle de se tirer d'affaire. A l'heure
actuelle, Mikhailovitch se cache au Caire. Il ne peut plus entrer
en Yougoslavie. Je redoute que la même chose n'arrive à certains
Giraud et Laval au sein du gouvernement émigré de Londres.
Les hommes politiques réfugiés à Londres jouent aux mi-
nistres. Un autre groupe à Lublin fait le travail. Il a réalisé une
réforme agraire analogue à celle que la France a faite vers la fin
du xvm e siècle et qui a posé la base de la force française. Il y a
une différence entre ces deux groupes. L'un est inutile. L'autre
est utile. C'est la raison pour laquelle le gouvernement soviétique
a établi de bonnes relations avec la nouvelle Pologne renaissante
représentée par le Comité polonais de la libération nationale.
J'avais pensé que la France comprendrait mieux que l'Angle-
terre et l'Amérique. D'ailleurs, je ne doute pas que, dans quelque
temps, la Grande-Bretagne et les États-Unis comprennent.
Général de Gaulle. — Avez vous des informations sur l'opi-
nion réelle de l'ensemble de la population polonaise?
Maréchal Staline. — Je surveille. J'observe.
Général de Gaulle. — Vous savez mieux que personne l'incon-
vénient qu'il y aurait à construire en Pologne un gouvernement
que l'opinion n'accepterait pas.
Maréchal Staline. — Je peux vous exposer pourquoi la situa-
tion du gouvernement polonais de Londres a baissé.
La population polonaise voyait l'armée Rouge s'avancer, battre
les Allemands, remporter des victoires. A côté de l'armée Rouge,
elle voyait les troupes polonaises se battre. Elle se demandait :
« Où est le gouvernement polonais de Londres? Pourquoi n'est-il
pas dans la Pologne libérée ou qui se libère? »
Un autre moment dans le déclin du gouvernement de Londres
372 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
a coïncidé avec l'échec de la prétendue insurrection de Varsovie.
Le peuple polonais a appris que cette insurrection avait été
déclenchée sans l'accord du commandement de l'armée Rouge.
Si on avait demandé au gouvernement soviétique s'il était prêt
à aider cette révolte, il aurait certainement dit non. Notre armée
venait de réaliser une avance de 600 kilomètres, de Minsk à Var-
sovie. Son artillerie, ses munitions, venaient de bases situées à
400 kilomètres encore plus à l'arrière. Nos troupes n'étaient pas
prêtes à prendre Varsovie. On ne le leur a pas demandé. Le peuple
polonais sait qu'il a été lancé dans une aventure coûteuse. Ce
sont les agents du gouvernement émigré qui ont permis à l'Alle-
magne de remporter ce succès à Varsovie.
Un troisième facteur est intervenu. Le Comité de Lublin a
entrepris la réforme agraire. Ses fonctionnaires étaient l'objet
d'attentats de la part des agents du gouvernement de Londres.
Le comité a pris les terres des Polonais en émigration ou partis
avec les Allemands. Il les a vendues aux paysans. Il a réalisé ce
que la France avait accompli elle-même à la fin du xvm e siècle,
créant ainsi son autorité comme État démocratique. C'est dans
ces conditions que le Comité polonais de Lublin a acquis une
grande force. Parallèlement, d'après les informations du gouver-
nement soviétique, est tombée l'influence du gouvernement polo-
nais de Londres.
Général de Gaulle. — Je répète ce que j'ai dit au début. Nous
verrons clair après la libération. Si la France a de l'influence sur
les Polonais, elle l'emploiera à les unir dans l'amitié de la France
et de l'Union soviétique.
Comme d'autres gouvernements, la France est en relations avec
le gouvernement polonais de Londres. S'il y a lieu de changer
cela, elle le fera d'accord avec ses alliés...
Sur un point mentionné par le maréchal Staline je dois faire
une observation. Il y a une grande différence entre Laval et le
général Giraud. Celui-ci, quelles que fussent par ailleurs ses
opinions, n'a jamais marché avec les Allemands. Il les a, au con-
traire, glorieusement combattus.
Maréchal Staline. — Je connais cette différence. Je ne veux
pas les mettre ensemble.
Général de Gaulle. — Et maintenant, que pense le maréchal
Staline de la situation dans les Balkans?
Maréchal Staline. — On a chassé les Allemands dans la mesure
du possible. La Bulgarie a accepté les conditions de l'armistice.
Ces conditions seront certainement exécutées. L'indépendance
bulgare n'en sera pas affectée. La Bulgarie recevra, pourtant,
le châtiment mérité.
Nos troupes ne se sont pas avancées en Grèce. Elles n'ont pas
l'habitude de s'avancer à la fois dans toutes les directions. En
Grèce, il y a la flotte et les troupes britanniques. C'est à elles qu'il
faut demander quelle est la situation...
LE RANG 373
La Yougoslavie a été et restera indépendante. Elle doit devenir
un État fédéré.
Sur la Roumanie, M. Molotov a fait une déclaration qui reste
en vigueur. La Roumanie sera punie sur la base des conditions
d'armistice, mais elle restera indépendante.
Je pense qu'un nouveau gouvernement national sera formé
en Hongrie. Les alliés avaient mené secrètement des pourparlers
d'armistice avec Horthy. L'armistice était presque décidé. Les
Allemands l'ont appris, on ne sait comment. Horthy a été arrêté.
... S'il se forme un gouvernement démocratique en Hongrie,
nous l'aiderons à y retourner la situation contre l'Allemagne.
Général de Gaulle. — Je remercie le maréchal Staline des
éclaircissements qu'il m'a fournis.
La France, libérée depuis trois mois, reprend peu à peu ses forces
et sa position. Son premier geste est de se tourner vers Moscou
pour éclaircir la situation et proposer un pacte.
Quant aux autres États, nous notons que l'Union soviétique
affirme son désir de les voir évoluer dans le sens de la démocratie
et de l'amitié pour la Russie et pour nous. Mais, pour nous, la base
du régime démocratique réside dans des élections. Dans la mesure
où nous le pouvons, nous réclamons de telles élections pour les
États asservis par l'Allemagne et qui recouvrent leur liberté. Quant
à l'exécution, nous croyons qu'elle doit être réglée avec les autres
grandes puissances et nous désirons nous concerter à ce sujet
avec nos alliés, spécialement avec l'Union soviétique, quand le
moment sera venu.
Maréchal Staline. — Je crois, tout de même, que nous pourrons
nous entendre.
On m'a dit que le général de Gaulle a dû renoncer à visiter le
régiment « Normandie » à cause du mauvais temps. Il a exprimé
le désir que les aviateurs français viennent à Moscou. Ils seront
ici bientôt.
Général de Gaulle. — Je vous remercie.
Maréchal Staline. — Pas de quoi me remercier. Ce n'est pas
difficile.
M. Bidault aborde la question de la sécurité collective. Il tient
à dire à quel point le Gouvernement français tient à l'organisa-
tion d'un tel système de sécurité.
M. Bidault. — Le projet de pacte qui a été remis du côté
français fait état d'une organisation encore à établir. Il est bien
entendu que cette organisation ne conditionnera en aucune façon
le fonctionnement du pacte. Nous désirons un système de sécurité
collective. Mais le projet de pacte est inconditionnel.
Maréchal Staline. — Il en est ainsi pour les deux parties.
M. Bidault. — L'organisation collective n'enlève rien au pacte
que nous allons conclure.
374 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Quant à la sécurité elle-même, la position du Gouvernement
français est dans ses grandes lignes la suivante :
1° Il paraît conforme à la nature des choses que l'organisation
collective soit assumée et, dans une large mesure, dirigée par les
grandes puissances qui portent le plus grand poids des responsa-
bilités politiques et militaires. En conséquence, nous pensons
qu'il est conforme à une vue réaliste des choses que l'unanimité
des grandes puissances ne soit pas rompue, en particulier en ce
qui concerne les affaires propres à l'une ou à l'autre.
2° Il est indispensable d'associer, sous une forme à déterminer,
à l'organisation collective de la sécurité l'ensemble des puis-
sances appelées petites — et mieux : de reponsabilité moindre —
qui doivent être en mesure, non pas de faire échec à l'organisation,
mais de faire connaître leurs désirs et leurs intérêts. Sur ce point,
il n'y a pas de différence substantielle entre l'Union soviétique
et nous.
Maréchal Staline. — C'est exact.
Général de Gaulle. — Comme l'a dit le ministre des Affaires
étrangères, il ne faut pas revenir aux séances plénières de la Société
des Nations avec l'ensemble des petites nations et où l'unanimité
était exigée pour faire quoi que ce soit. Il faut que l'ensemble
soit dirigé, orienté, par le concert des grandes puissances, par
celles qui fournissent les forces à la disposition de l'organisation.
M. Bidault. — Nous pensons en outre que, dans l'état actuel,
les forces ne doivent pas être composées de Heimatlos mais de
contingents ayant leur caractère national propre et mis à la dis-
position de la collectivité, placés sous sa responsabilité, sous son
commandement.
Maréchal Staline. — Impossible de faire autrement.
M. Bidault. — Nous souhaitons aussi que l'organisation inter-
nationale soit en mesure d'assumer la responsabilité et la distri-
bution des matières premières et de l'orientation des courants
économiques.
Maréchal Staline. — Il faut que le partage et la répartition
des matières premières soient aux mains d'un organisme impartial
et international. Cela est très difficile. Mais il faut commencer.
Dans le projet de Dumbarton-Oaks sont prévues des fonctions
militaires et économiques. Tout ce qui a été dit par M. Bidault ne
sort pas des cadres de ce projet.
M. Biuault. — Mais il importe que le projet sorte du papier.
Maréchal Staline. — L'attitude définie par M. Bidault est
proche de l'attitude soviétique et aussi, je crois, de la position
anglaise.
L'organisation de sécurité collective doit tenir compte des
exigences démocratiques et comporter une Assemblée où soient
également représentées les petites puissances. C'est de l'Assemblée
que l'organisme directeur doit tenir son mandat et ses pouvoirs.
Pour les autres questions, elles nous paraissent claires.
i
LE RANG 375
*
A l'issue de l'entretien, M. Molotov remet à M. Bidault le
texte du projet de pacte franco-russe proposé par le gouvernement
soviétique.
Note établie par Maurice Dejean au sujet de V entretien du général
de Gaulle avec M. Bogomolov, à Vambassade de France, le
7 décembre 1944.
Le général de Gaulle a convoqué M. Bogomolov à 22 heures.
Il s'est adressé à lui en ces termes :
« Dans la conversation que M. Molotov a eue cet après-midi
avec M. Bidault, le commissaire du peuple aux Affaires étrangères
a dit au ministre des Affaires étrangères que le maréchal Staline
avait reçu hier soir un message du Premier Ministre britannique
lui proposant de négocier un pacte tripartite entre l'Union sovié-
tique, la Grande-Bretagne et la France, ce qui, a ajouté M. Molotov,
pourrait rendre inutile la conclusion du pacte franco-soviétique.
Je vous ai demandé de venir, monsieur l'Ambassadeur, afin de
préciser à ce sujet certaines choses qu'il est bon que votre gouver-
nement connaisse immédiatement.
Nous sommes venus à Moscou ; nous avons étudié avec vous
un projet de pacte franco-soviétique. Nous n'excluons aucunement,
bien entendu, de négocier ensuite avec les Anglais un pacte
franco-anglais et nous ne faisons aucune objection, bien au con-
traire, au pacte qui vous lie déjà avec les Anglais.
C'est là notre politique.
Voici que, maintenant, apparaît la proposition d'un pacte
tripartite. Mais un pacte tripartite, pour nous, c'est une autre
politique.
Sur cette question nouvelle, je ne vous dis pas oui, je ne
vous dis pas non; je vous dis que le Gouvernement français ne
peut pas se prononcer maintenant et je vais vous expliquer pour-
quoi.
Un pacte, ce n'est pas seulement une alliance pour cette
guerre, c'est une alliance pour une période indéfinie après cette
guerre. Nous sommes en mesure de faire avec vous une alliance
de ce genre, aujourd'hui même si vous voulez, d'abord parce que
nous n'avons avec vous aucune discordance d'intérêts, en aucun
point du monde, ensuite parce que nous sommes assurés que votre
attitude vis-à-vis de l'Allemagne après la guerre coïncidera avec
la nôtre. Mais, pour ce qui concerne l'Angleterre, ces deux condi-
tions ne sont pas actuellement remplies.
Nous avons, vous le savez, avec l'Angleterre certaines diver-
376 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
gences sérieuses d'intérêts, notamment en Orient. Nous ne pou-
vons évidemment conclure avec l'Angleterre une franche alliance
pour l'après-guerre si ces divergences ne sont pas réglées. D'autre
part, nous ne sommes pas certains que la politique anglaise à
l'égard de l'Allemagne, dans une période prolongée après cette
guerre, sera la même que la nôtre. Nous avons fait, en votre absence,
en 1920, le traité de Versailles. En vertu de ce traité, des sanctions
vis-à-vis de l'Allemagne étaient prévues dans le cas où cette puis-
sance n'exécuterait pas ses obligations. Comme elle commençait
à ne pas les exécuter, M. Poincaré, conformément à ce que pré-
voyait le traité, a fait occuper la Ruhr. Or, non seulement l'Angle-
terre ne nous a pas suivis dans la Ruhr, mais encore elle a tout
fait pour nous en faire partir et y a, d'ailleurs, réussi.
Je vous répète que nous ignorons quelle sera l'attitude de l'An-
gleterre à l'égard de l'Allemagne dans une période prolongée après
cette guerre. Nous n'avons aucune certitude que cette attitude
sera conforme à nos intérêts. Or, dans cette matière, ces intérêts
sont pour nous vitaux. Encore une fois, nous n'excluons pas et
nous désirons même un pacte avec l'Angleterre, mais la base même
de ce pacte n'est pas déterminée actuellement. Pour la déter-
miner, il faudra, de toute façon, du temps.
Enfin, je vous fais observer, qu'à notre arrivée à Moscou, le
gouvernement britannique vous a fait connaître et nous a fait
connaître qu'il ne faisait aucune objection à la conclusion éven-
tuelle d'un pacte franco-soviétique du même genre que le pacte
déjà conclu entre Londres et Moscou et qu'il espérait conclure,
par la suite, avec nous un pacte franco-britannique. Or, mainte-
nant, c'est un pacte tripartite qu'il propose. On peut se demander
à quoi attribuer ce changement de position. »
M. Bogomolov a pris note très soigneusement de ce que lui a
dit le général de Gaulle. Il a déclaré qu'il en référerait à son gou-
vernement.
Note établie par Roger Garreau
au sujet de Ventretien du général de Gaulle
avec le maréchal Staline, au Kremlin, le 8 décembre 1944.
Étaient présents :
Le général de Gaulle Le maréchal Staline
M. Bidault M. Molotov
M. Garreau M. Bogomolov
Général de Gaulle. — Après nos conversations de ces derniers
jours, le moment paraît venu de conclure. Je voudrais exposer
de nouveau et clairement notre position sur certains problèmes
d'une importance capitale pour vous et pour nous.
LE RANG 379
Pour nous, la préoccupation essentielle, la question vitale, c'est
l'affaire allemande.
Nous considérons cette affaire à trois points de vue : les fron-
tières, le désarmement, les alliances.
Pour ce qui est des frontières allemandes, nous n'avons pas
d'objection à ce qu'à l'Est elles soient marquées par l'Oder et la
Neisse.
En ce qui concerne les frontières occidentales de l'Allemagne
nous tenons pour indispensable que l'État allemand ou les États
allemands n'exercent à l'Ouest du Rhin aucune souveraineté.
Le désarmement présente lui-même trois aspects : militaire,
économique et moral.
Au sujet du désarmement économique, nous considérons, non
seulement qu'à l'intérieur de l'Allemagne l'industrie lourde ne
doit pas être employée à des fins d'armement, mais encore que le
bassin de la Ruhr doit être soustrait à la souveraineté de l'État
allemand et soumis à un régime international, aussi bien pour l'ad-
ministration que pour l'exploitation des mines et des usines au
profit de la paix.
Cette internationalisation de la Ruhr pourra être, en fait, moins
difficile qu'on ne pourrait le penser. Sa population est composée
presque exclusivement d'ouvriers. Elle comprend, d'ailleurs, un
grand nombre d'ouvriers étrangers. Le caractère cosmopolite que
présenterait, dans une certaine mesure, la population de la Ruhr
faciliterait l'établissement d'un régime international.
Pour ce qui est des frontières Sud de l'Allemagne, nous considé-
rons qu'il faut rendre les Sudètes aux Tchécoslovaques et faire de
l'Autriche un pays libre et indépendant.
Quant au corps même de l'Allemagne, ne préjugeons rien. Nous
verrons.
Nous en arrivons aux alliances. Il y a deux grands pays qui,
en raison de leur position géographique, sont particulièrement
exposés à une agression allemande, la France et l'Union sovié-
tique.
D'autre part, ce sont les deux seuls pays qui, par la nature
des choses, ont toujours eu et conserveront une grande armée.
En Grande-Bretagne, l'armée permanente est et sera toujours
un objet de discussion ; chez vous et chez nous, c'est une insti-
tution.
Il est donc conforme à la nature des choses que nous soyons
alliés en premier lieu, de façon à pouvoir agir préventivement
et riposter immédiatement. Nous sommes les deux seuls pays
à pouvoir le faire. Si nous sommes associés pour cela, les autres
États de l'Europe, — les États balkaniques par exemple, — ne
pourront pas aller de l'autre côté parce que nous serons les plus
forts.
Du point de vue de la France, l'alliance franco-soviétique est
donc d importance primordiale.
373 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Quant à la Grande-Bretagne, l'Histoire, — surtout celle des
vingt années qui ont séparé les deux guerres, — montre qu'elle
est très gênée pour agir préventivement et pour agir immédiate-
ment. D'abord, en raison de sa position géographique. En outre,
parce que toute action britannique est subordonnée à un concert
avec les dominions. Ceux-ci sont très éloignés ; ils ne sont pas direc-
tement menacés ; ils ont des intérêts divergents. Pour toutes ces
raisons, il est difficile à la Grande-Bretagne de prendre des mesures
préventives ou des mesures immédiates en cas de conflit ou de
menace de conflit.
C'est ainsi, qu'en 1914, la Grande-Bretagne a hésité avant d'en-
trer en guerre. Elle n'a agi que parce que la Belgique était envahie
et qu'ainsi l'Angleterre se sentait immédiatement en péril. Si
l'agression allemande est dirigée, non vers l'ouest, mais vers l'est,
l'Angleterre aura du mal à se décider. Si elle l'a fait en sep-
tembre 1939, c'est après une série de capitulations. En revanche,
quand l'agression allemande est en cours et que la Grande-Bre-
tagne se sent menacée, elle agit avec constance, courage, énergie.
Il est certain que la Grande-Bretagne doit être associée à la France
et à l'Union soviétique dans la défense de la paix. Mais c'est un
autre étage de la sécurité.
La sécurité doit être envisagée, enfin, sous son aspect mondial.
Je pense ici essentiellement à la participation de l'Amérique,
que les querelles européennes contrarient, qui les comprend
mal, qui a une foule d'intérêts épars dans le monde, dont les préoc-
cupations essentielles ne concernent pas l'Europe et qui ne se met
en route qu'au dernier moment. Roosevelt n'est entré dans la
présente guerre que lorsque la France était terrassée, lorsque la
Grande-Bretagne était à bout, lorsque les armées allemandes
avaient atteint le Caucase. Encore, ne l'a-t-il fait qu'en raison
de l'agonie japonaise. Dans l'édifice de la sécurité, l'Amérique
représente le troisième étage. Cet étage ne doit pas être négligé.
Il doit être construit. Mais il doit couronner l'édifice.
Vous nous avez saisis d'une proposition de pacte tripartite
anglo-franco-soviétique. Je tiens à vous dire que nous n'avons
pas d'objection de principe à un tel pacte. Mais nous considérons
qu'il ne répond pas au problème. Nous préférons de beaucoup
un système de sécurité à trois étages :
pacte franco-soviétique ;
pactes anglo-soviétique et franco-britannique ;
sécurité collective (avec inclusion de l'Amérique).
Un point que je tiens à souligner c'est qu'un pacte tripartite
présenterait des complications très grandes. Entre la France et
l'Union soviétique il n'y a pas d'objet de contestation directe.
Avec la Grande-Bretagne nous en avons toujours eu et nous en
aurons toujours. Vous aussi, vous avez avec les Britanniques des
divergences, par exemple en Iran. Vous en aurez peut-être en
Extrême-Orient.
LE RANG 879
Il n'est donc pas facile de conclure un pacte tripartite. En
outre, son jeu peut être gêné et même entravé par des opposi-
tions d'intérêts. Cela est d'autant plus vrai que les Allemands
s'entendront à combiner leurs agressions avec des complications
entre alliés. Nous considérons donc que le pacte tripartite n'est
pas la meilleure méthode pour réaliser la sécurité. »
Le maréchal Staline vante les avantages d'un pacte tripartite.
Les Anglais seraient liés directement à la France et à l'Union
soviétique. Ce serait sérieux et solide. On pourrait se concerter,
amener l'Angleterre à agir plus vite. Staline se demande si cela
ne vaudrait pas mieux. Puis, brusquement, il change de sujet.
« Après tout, nous pouvons faire un pacte à nous deux. Mais
il faut que la France comprenne l'intérêt essentiel de la Russie
soviétique dans l'affaire polonaise. Nous ne pouvons pas admettre
une Pologne qui, tantôt marche contre Moscou, tantôt contre
l'Allemagne. Nous voulons une Pologne franchement sympathique
aux alliés et résolument antiallemande. Cela n'est pas possible
avec le gouvernement de Londres. Il représente un esprit antirusse
qui a toujours existé en Pologne. Au contraire, nous pourrions
nous rencontrer avec une autre Pologne, grande, forte, amie de
la France et de l'Union soviétique parce que démocratique. Si
vous partagez cette manière de voir, faites un arrangement avec
Lublin et, alors, nous pourrons conclure un pacte avec vous. Chur-
chill sera évidemment froissé. Tant pis! Cela ne fera qu'une fois
de plus. Lui aussi m'a offensé bien souvent. »
De ce que vient de dire le maréchal Staline, le général de Gaulle
croit pouvoir conclure que la Russie n'entend faire un pacte avec
la France qu'à condition qu'un arrangement officiel intervienne
avec le Comité de Lublin. Il estime que cette proposition pré-
sente peu d'intérêt.
Il répète que le Gouvernement français veut bien envoyer
un délégué à Lublin et accepter à Paris un délégué de Lublin,
mais sans que ces délégués aient le caractère de représentants
diplomatiques. Il ne veut pas faire de convention avec le Comité
de Lublin. La France et l'Union soviétique ont un intérêt commun
à une Pologne unie, mais non en une Pologne artificielle en laquelle
la France, pour sa part, n'aurait pas confiance.
Staline termine l'entretien en parlant du régiment « Normandie »
et du dîner qui doit avoir lieu le lendemain soir au Kremlin.
Note établie par Roger Garreau au sujet des visites faites au général
de Gaulle, à V Ambassade de France, le 9 décembre 1944, par
MM. Bierut, Osuska-Morawski, le général Rola-Zymiersky, etc.,
membres principaux du Comité polonais de la libération nationale.
Général de Gaulle. — Je voudrais que vous sachiez à quel
point les sentiments du peuple français sont portés vers la nation
polonaise, avec quelle sympathie notre peuple suit vos épreuves
380 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
et combien il tient à ce que la Pologne réapparaisse comme une
nation forte, indépendante, amie de la France et des alliés de la
France et orientée contre le seul ennemi de la France, c'est-à-
dire l'Allemagne.
Vous avez vos difficultés intérieures. Nous ne voulons pas nous
en mêler. Cependant, je serais heureux que vous me donniez
quelques indications sur la situation en Pologne.
M. Bierut s'étend longuement sur la réforme agraire. Il ne
parle ni de l'Union soviétique, ni de l'Allemagne, ni de la guerre.
Il présente la réforme agraire comme devant donner une grande
force à la Pologne. Il reprend, à cet égard, les arguments que le
maréchal Staline a déjà formulés dans ses entretiens avec le
général de Gaulle. Il prétend que la France a fait une réforme
semblable lors de la Grande Révolution et qu'elle en a tiré une
très grande force.
Il se répand en reproches amers contre le gouvernement polonais
émigré à Londres.
M. Morawski souligne que la Pologne est amie de la France,
qu'elle l'a toujours été, qu'elle l'est plus que jamais et que la
Pologne nouvelle veut pouvoir compter sur la France nouvelle.
Il désirerait beaucoup que des relations fussent établies entre
le Comité de Lublin et le Gouvernement provisoire de la Répu-
blique française. Lui, non plus, ne parle pas de la guerre.
Général de Gaulle. — Vous avez écrit à M. Garreau pour lui
poser la question d'un délégué français à Lublin. Nous pouvons
accepter. Le commandant Fouchet ira à Lublin. Il pourra nous
informer de la situation. Il pourra régler sur place les questions
qui intéressent les Français, en particulier les prisonniers français,
qui se trouvent sur le territoire que vous contrôlez. Si vous voulez
envoyer quelqu'un à Paris, nous ne nous y opposons pas.
M. Morawski demande si ces représentants auront un carac-
tère officiel.
Général de Gaulle. — Vous savez que le Gouvernement français
entretient des relations diplomatiques avec le gouvernement
polonais de Londres, comme le font d'ailleurs d'autres gouverne-
ments alliés. Nous attendrons d'être bien informés de l'état des
esprits en Pologne pour réviser, s'il y a lieu, la ligne politique
que nous avons suivie jusqu'ici.
Le général Rola-Zymiersky parle de l'armée polonaise qui,
selon lui, compterait 10 divisions très bien armées.
Là-dessus, M. Morawski intervient à nouveau. « Si nous échan-
geons des représentants à Paris et à Lublin, il convient, dit-il,
que nous rédigions un protocole qui serait publié. »
Le général de Gaulle répète qu'il ne voit pas l'utilité d'un tel
protocole.
« Dans ce cas, dit M. Morawski, il conviendrait peut-être
d'attendre pour échanger des délégués.
a Comme il vous plaira », conclut le général de Gaulle.
LE RANG 381
Communiqué établi en commun
par les délégations française et soviétique.
Moscou, 10 décembre 1944 (5 heures du matin)
Le séjour à Moscou du général de Gaulle, chef du Gouverne-
ment provisoire de la République française, et de M. Bidault,
ministre des Affaires étrangères, a été marqué par de nombreuses
manifestations de la sympathie qui unit le peuple français aux
peuples de l'Union soviétique, sympathie renforcée par les épreuves
subies par les deux pays au cours de cette guerre.
Les entretiens qui se sont déroulés avec le maréchal Staline
et M. Molotov ont porté sur l'ensemble des questions intéressant
la poursuite de la guerre et l'organisation de la paix future et,
en particulier, sur le problème allemand. Ces conversations ont
fait apparaître entre les deux gouvernements une très large con-
cordance de vues ainsi que le désir le plus sincère d'une étroite
collaboration.
Les deux gouvernements ont affirmé, à nouveau, leur résolution
de poursuivre la guerre jusqu'à une victoire totale sur l'Allemagne
et leur volonté de prendre en commun toutes les mesures propres
à garantir l'Europe de toute nouvelle agression.
C'est dans cet esprit que les deux gouvernements ont procédé,
le 10 décembre, à la signature d'un traité d'alliance et d'assistance
mutuelle dont le texte sera publié dans quelques jours.
Texte du Traité d'alliance et d'assistance mutuelle
entre la République française
et l'Union des Républiques socialistes soviétiques.
Le Gouvernement provisoire de la République française et le
Présidium du Conseil suprême de l'Union des Républiques socia-
listes soviétiques,
Déterminés à poursuivre en commun et jusqu'au bout la guerre
contre l'Allemagne,
Convaincus, qu'une fois la victoire acquise, le rétablissement
de la paix sur une base stable et son maintien pour un durable
avenir comportent comme condition l'existence d'une étroite
collaboration entre eux et avec l'ensemble des Nations Unies,
Décidés à collaborer, afin de créer un système international
de sécurité permettant le maintien effectif de la paix générale
et garantissant le développement harmonieux des rapports entre
les nations,
Désireux de confirmer les engagements réciproques résultant
de l'échange de lettres du 20 septembre 1941 relatif à l'action
conjointe dans la guerre contre l'Allemagne,
Assurés de répondre, par la conclusion d'une alliance entre la
382 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
France et l'U.R.S.S., aux sentiments comme aux intérêts des deux
peuples, aux exigences de la guerre comme aux besoins de la paix
et de la reconstruction économique, en conformité entière avec les
buts que se proposent les Nations Unies,
Ont résolu de conclure un traité à cet effet et ont désigné pour
leurs plénipotentiaires, savoir :
Le Gouvernement provisoire de la République française :
M. Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères,
Le Présidium du Conseil suprême de l'Union des Républiques
socialistes soviétiques : M. Viatcheslav Mikhaïlovitch Molotov,
commissaire du peuple aux Affaires étrangères de l'U.R.S.S.
Lesquels, après avoir échangé leurs pleins pouvoirs reconnus
en bonne et due forme, sont convenus des dispositions suivantes :
Article Premier. — Chacune des Hautes Parties Contractantes
continuera de combattre aux côtés de l'autre et des Nations Unies
jusqu'à la victoire finale sur l'Allemagne. Chacune des Hautes
Parties Contractantes s'engage à prêter à l'autre aide et assistance
dans cette lutte par tous les moyens dont elle dispose.
Art. 2. — Les Hautes Parties Contractantes n'accepteront,
ni d'entrer en négociations séparées avec l'Allemagne, ni de con-
clure sans mutuel consentement un armistice ou un traité de paix,
soit avec le gouvernement hitlérien, soit avec tout autre gouver-
nement ou autorité créés en Allemagne dans le but de prolonger
ou d'entretenir la politique d'agression allemande.
Art. 3. — Les Hautes Parties Contractantes s'engagent à prendre
d'un commun accord, à la fin du présent conflit avec l'Allemagne,
toutes mesures nécessaires pour éliminer toute nouvelle menace
provenant de l'Allemagne et faire obstacle à toute initiative de
nature à rendre possible une nouvelle tentative d'agression de sa
part.
Art. 4. — Dans le cas où l'une des Hautes Parties Contrac-
tantes se trouverait impliquée dans des hostilités avec l'Allemagne,
soit à la suite d'une agression commise par celle-ci, soit par le jeu
de l'article 3 ci-dessus, l'autre lui apportera immédiatement toute
l'aide et l'assistance en son pouvoir.
Art. 5. — Les Hautes Parties Contractantes s'engagent à ne
pas conclure d'alliance et à ne participer à aucune coalition dirigée
contre l'une d'elles.
Art. 6. — Les Hautes Parties Contractantes conviennent de se
donner l'une à l'autre toute l'assistance économique possible
après la guerre, en vue de faciliter et de hâter la reconstruction
des deux pays et de contribuer à la prospérité du monde.
Art. 7. — Le présent traité n'affecte en rien les engagements
précédemment assumés par les Hautes Parties Contractantes
envers les États tiers en vertu de traités publiés.
Art. 8. — Le présent traité, dont les textes français et russe
font également foi, sera ratifié et les instruments de ratification
en seront échangés à Paris aussitôt que faire se pourra.
LE RANG 383
Il prendra effet à compter de l'échange des instruments de
ratification et restera en vigueur pendant vingt ans. Si, un an au
moins avant l'expiration de cette période, il n'est pas dénoncé
par l'une des Hautes Parties Contractantes, il restera en vigueur
sans limitation de durée, chacune des Hautes Parties Contractantes
pouvant alors y mettre fin par une déclaration à cet effet avec
préavis d'un an.
En foi de quoi les plénipotentiaires ci-dessus désignés ont signé
ie présent traité et ont apposé leurs sceaux.
Fait à Moscou en double expédition
le 10 décembre 1944.
Signé :
Bidault, Molotov,
ministre commissaire du Peuple
des Affaires étrangères. aux Affaires étrangères.
Lettre de M. T. V. Soong,
ministre des Affaires étrangères de Chine,
au général de Gaulle, à Paris.
Tchoung-King, le 15 décembre 1944.
Excellence,
Ayant toujours été un ami de Ja France, je saisis l'occasion
que m'offre le retour à Paris de M. Georges-Picot pour vous
exprimer ici l'admiration que j'éprouve pour tout ce que vous avez
déjà fait pour votre patrie.
Après la fin de cette guerre, une paix durable ne pourra se con-
cevoir si nos deux pays n'assument pas la responsabilité qui leur
incombe de contribuer au maintien de cette paix.
Pour pouvoir accomplir cette tâche aussi bien que dans notre
intérêt commun, il est nécessaire que la Chine et la France resser-
rent à l'avenir encore plus les liens de sincère amitié qui les ont
unies déjà avant la guerre.
J'ai assuré votre ambassadeur que nous sommes prêts à régler
dans l'esprit le plus cordial toutes les questions pendantes entre
la Chine et la France. Je compte sur la même bonne volonté de
votre part et j'estime que, dans ces conditions, nous ne pouvons
pas ne pas réussir.
Veuillez agréer, Excellence, l'expression de ma plus haute
considération.
384 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Discours prononcé par te général de Gaulle
à V Assemblée consultative, le 21 décembre 1944.
M. le ministre des Affaires étrangères a développé le premier,
dans ce débat, quelles étaient, au point de vue technique, au
point de vue des tenants et aboutissants, les lignes essentielles
du pacte franco-soviétique que nous venons de signer à Moscou
avec la Russie.
D'autre part, la discussion qui s'est instituée après la décla-
ration de M. le ministre des Affaires étrangères a permis à des
membres éminents de cette Assemblée d'exprimer leur opinion
sur l'ensemble des questions que pose le traité, car il va de soi que,
lorsque deux grandes puissances signent un engagement, tous les
problèmes du monde sont posés.
Quant à moi, sans vouloir revenir sur ce qui a été dit, — et
si bien dit, — et qui marque une unanimité vraiment complète
de toutes les opinions de cette Assemblée et, je pense aussi, du
pays, je voudrais, dans cette grave matière, exposer en quelques
mots ce que fut, ce qu'est et ce que sera la philosophie de l'alliance
franco-russe que nous venons de conclure.
Le pacte d'alliance et d'assistance mutuelle que la France vient
de conclure avec la Russie soviétique répond à une tendance rendue,
dans les deux pays, naturelle et traditionnelle par les épreuves
de leur politique européenne. Il constitue l'acte d'union scellé
entre les deux grandes puissances du continent, non seulement
pour mener la guerre jusqu'à la victoire totale, mais encore pour
faire en sorte que l'Allemagne, une fois vaincue, demeure hors
d'état de nuire. Enfin, ce pacte est le signe par lequel la Russie
et la France manifestent leur volonté d'étroite collaboration dans
toutes les mesures qui conduisent au statut de l'Europe de demain.
Un grand peuple, mais qui perpétuellement tend à la guerre
parce qu'il ne rêve que de domination, capable, pour écraser les
autres, de fournir d'extraordinaires efforts et d'endurer d'extrêmes
sacrifices, toujours prêt à acclamer et à suivre jusque dans le
crime ceux qui lui promettent la conquête, tel est le peuple alle-
mand. Tel il est surtout depuis que l'ambition et la rigueur prus-
siennes s'imposèrent à lui sur les ruines du vieil empire des Habs-
bourg et, qu'en même temps, le développement de l'industrie
moderne est venu se conjuguer avec son goût des batailles pour le
transformer tout entier en un instrument de combat puissant et
résolu. Encore, les dons qui lui sont impartis dans les domaines
de la pensée, de la science, de l'art, bien loin d'humaniser ses
tendances, ne laissent pas, au contraire, de les ériger en systèmes
d'après lesquels le règne du peuple allemand devient ainsi un droit
éminent et un devoir implacable.
C'est un fait que, dans l'espace de quatre-vingts ans, la volonté
germanique de domination, d'abord habilement contenue dans
la formule d'unité du Reich, telle que Bismarck l'avait proclamée,
LE RANG 385
élargie ensuite en pangermanisme à la manière de Guillaume II,
s'épanouissant enfin dans les frénétiques exigences d'Hitler, fut
la cause de ces grandes guerres, dont, par une sorte de fatale gra-
dation, chacune dépasse la précédente en durée et en dimensions.
Dans ce perpétuel danger, de terribles leçons ont montré à
la Russie et à la France tout ce qu'elles gagnaient à s'unir et tout
ce qu'elles perdaient à se séparer. En 1870, étant seuls, nous avions
succombé, mais, dès 1875, l'intervention diplomatique de la Russie
avait détourné l'Allemagne de se ruer à nouveau sur nous. L'Al-
liance conclue dès 1892 put contenir, pendant vingt-deux ans,
à la fois les ambitions occidentales et le « Drang nach Osten »
du pangermanisme. Lorsque, en 1914, l'Allemagne et l' Autriche-
Hongrie passèrent à l'attaque, l'offensive russe en Prusse contribua
essentiellement à notre rétablissement sur la Marne. Après quoi,
l'activité simultanée des deux fronts Est et Ouest infligea à l'ennemi
l'usure dont Foch, à la fin, sut tirer la victoire. Si, à la faveur des
événements de 1917, Bethmann-Hollweg parvenait à imposer
à la Russie des conditions draconiennes, l'issue victorieuse de la
deuxième bataille de France contraignait finalement l'Allemagne
à abandonner ses conquêtes.
On a, tout à l'heure, parfaitement bien rappelé comment la
politique de tergiversations et de méfiance menée entre Paris et
Moscou dans l'intervalle des deux guerres et leur désunion au
moment décisif furent à la base du retour de la Wehrmacht sur le
Rhin, de PAnschluss, de l'asservissement de la Tchécoslovaquie,
de l'écrasement de la Pologne, toutes entreprises par lesquelles
Hitler préludait à l'invasion de la France, suivie, une année plus
tard, par l'invasion de la Russie.
On a aussi très justement montré comment l'effort russe, en
faisant subir à l'instrument militaire allemand d'irréparables
blessures, fut la condition essentielle de la libération de notre
territoire métropolitain.
Pour la France et la Russie, être unies, c'est être fortes; se
trouver séparées, c'est se trouver en danger. En vérité, il y a
là comme un impératif catégorique de la géographie, de l'expé-
rience et du bon sens.
Cette vérité, imposée aux deux peuples par tout ce qu'ils
viennent de vivre, a dominé, je puis le dire, les négociations de
Moscou. Les deux gouvernements ont conclu à la nécessité d'une
association particulière entre la Russie et la France; c'est là,
aux yeux des deux contractants, l'étape de base de l'édifice de la
victoire et, demain, celui de la sécurité.
Dans le monde d'aujourd'hui, où un réalisme assez exclusif
préside, paraît-il, aux relations entre les peuples, c'est la raison
qui dicte les pactes. Peut-être, cependant, y entre-t-il dans quelque
mesure ces sentiments de sympathie qui viennent du fond de l'His-
toire et qui, d'ailleurs, procèdent souvent de l'instinct populaire
quant aux intérêts traditionnels des nations.
T, ïli. 25
386 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Si l'alliance franco-russe fut imposée, une fois de plus, aux deux
gouvernements par la claire appréciation de ce qui était utile,
l'amitié naturelle des deux peuples n'a pas laissé d'y (contribuer.
De cette amitié, les siècles passés avaient apporté déjà mille motifs
et mille témoignages. Mais combien la guerre présente en aura-t-elle
fourni de nouveaux 1
Oui, la somme énorme des efforts consacrés à la lutte com-
mune, soit sur les champs de bataille, soit dans les travaux de
l'arrière par des millions et des millions d'hommes et de femmes
de l'Union soviétique, les sacrifices incroyables qu'ils ont consentis,
la capacité déployée par ceux qui les dirigent, et d'abord par le
plus grand d'entre eux, le maréchal Staline, ont si profondément
touché notre peuple dans sa détresse d'hier et dans son ardeur
d'aujourd'hui qu'ils ont élevé au plus haut la sympathie séculaire
que nous, Français, avons toujours nourrie à l'égard du peuple russe.
Puissent tous les braves officiers et soldats qui combattent là-bas
pour la défense de leur sainte terre, tous les bons ouvriers et
ingénieurs qui y forgent les armes des batailles, tous les paysans
et dirigeants courageux qui s'y acharnent à faire produire le sol,
savoir que leur labeur, leur douleur, leur valeur, éclairent, pour tout
le peuple de France, le traité qu'en son nom nous avons été signer !
Mais, parce que les deux principales puissances du continent
européen, immédiatement exposées aux périls venus de l'Alle-
magne, exemptes de toute concurrence d'intérêts en quelque point
du monde que ce soit, rendues solidaires, pour leur reconstruction,
par les destructions qu'elles ont toutes deux subies, capables,
grâce à leurs institutions militaires, d'agir conjointement, à tout
moment, contre l'agresseur, ont décidé de s'unir l'une à l'autre
suivant des termes précis, il va de soi que ni l'une ni l'autre n'envi-
sage l'organisation du monde et même la sécurité sans le concours
contractuel des nations qui, dans la présente guerre, sont, comme
elles, engagées à fond dans le même effort. La base et les termes
des accords qui peuvent être conclus par la France avec telle ou
telle de ces nations dépendent évidemment des conditions dans
lesquelles chacune se trouve placée par rapport à nous, par rapport
à l'ennemi et par rapport au reste du monde et qui influent, d une
manière décisive, sur ce qu'il leur est possible de faire. Mais je
puis dire formellement que de tels accords nous paraissent, par
avance, naturels et souhaitables.
C'est ainsi que la France, qui eut à ses côtés la Grande-Bre-
tagne et les dominions britanniques depuis le premier jusqu'au
dernier jour du précédent conflit et dont le sol enterre un million
de leurs braves soldats; la France, qui entra dans cette guerre
en même temps qu'ils y sont entrés, qui, après les désastres subis
en commun sur son territoire, les vit demeurer inébranlables dans
leur volonté de vaincre, qui trouva chez eux recours et secours
pour les premières forces qu'elle reportait au combat ; la France,
dont la libération s'est accomplie pour une large part depuis les
LE RANG 387
rivages de la vieille Angleterre et qui connaît le rôle de premier
plan joué sur les théâtres d'opérations d'Afrique, d'Europe et
d'Extrême-Orient par la marine, l'armée, l'aviation britanniques ;
la France ne conçoit pour demain ni la victoire, ni la sécurité, vis-
à-vis de l'Allemagne sans l'alliance effective avec Londres.
Il n'est pas moins évident que des liens précis s'imposent avec
les États du continent qui furent, qui sont et qui risqueraient
d'être encore les victimes désignées des ambitions germaniques,
tels la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Belgique, la Hollande, le
Luxembourg.
L'épreuve subie en commun avec tout ce qu'elle comporte de
leçons et d'expériences ne doit pas se terminer sans l'établissement
d'un système général de coopération et de sécurité, tout au moins
au point de vue stratégique et au point de vue économique.
Un tel système devra compter, évidemment et au premier rang,
les États-Unis d'Amérique, dont les efforts prépondérants, aussi
bien sur le front occidental de l'Europe que sur le théâtre du Paci-
fique, ont ajouté dans le cœur des Français l'admiration à l'amitié
et sans le puissant concours desquels on ne voit pas comment
seraient possibles la victoire aujourd'hui et la paix durable demain.
A cette œuvre collective, la France se propose, suivant son
génie, sa tradition et ses capacités, d'apporter le concours de ce
qu'elle sait faire.
La satisfaction que nous causent l'heureuse conclusion du
pacte franco-soviétique et l'accord des intentions russes et fran-
çaises, tel qu'il s'est révélé dans les conversations de Moscou, ne
sauraient, bien au contraire, nous détourner de regarder en face
les durs devoirs du présent.
Certes, nous voyons mieux, maintenant, ce que peut être l'abou-
tissement de nos efforts dans cette guerre. Mais ces efforts ne
sont point à leur terme. Il reste à vaincre, et l'ennemi prouve,
en ce moment même, sur les champs de bataille de Belgique, de
Luxembourg et d'Alsace, que, pour avoir gravement souffert et
beaucoup reculé, il n'est pas encore abattu. Il semble que le même
concours d'événements, qui peu à peu fait reconnaître à tous qu'on
ne peut procéder en dehors de la France au règlement des affaires
du monde, montre en même temps qu'il est impossible de remporter
sans nous la victoire qui le permettra.
Dans l'un et l'autre de ces deux domaines, la France revendique
toutes ses responsabilités.
Mémorandum adressé aux gouvernements
américain, britannique et russe
par le Gouvernement français, le 15 janvier 1945.
Le Gouvernement provisoire de la République française a eu
connaissance, d'après des informations publiques, d'un projet de
388 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
conférence entre les hauts représentants de la Grande-Bretagne,
des États-Unis d'Amérique et de l'Union soviétique, ayant pour
but de préciser les conditions de leur coopération dans la guerre.
A ce 'sujet le Gouvernement provisoire de la République fran-
çaise croit devoir appeler l'attention du Gouvernement des États-
Unis d'Amérique (ou de la Grande-Bretagne, ou de l'Union sovié-
tique) sur les observations suivantes :
Les opérations militaires à l'ouest se déroulent actuellement
sur le territoire français ou au voisinage immédiat de ses fron-
tières. La France y engage, dans toute la mesure de ses possibilités
actuelles, une importante et croissante contribution, non seule-
ment par ses forces armées, terrestres, navales et aériennes, mais
encore par certaines ressources indispensables à la bataille, notam-
ment ses moyens de transport et ses ports.
Il apparaît, en outre, à la lumière des récents événements mili-
taires, que la poursuite de la lutte jusqu'à la victoire suppose
nécessairement une participation constamment accrue de la France
à l'effort de guerre commun. Cette participation ne peut être assurée
dans des conditions satisfaisantes sans une révision des pro-
grammes de fabrication, de fournitures et de transports qui sont
actuellement en vigueur entre les Alliés, révision à laquelle il ne
saurait être utilement procédé sans la participation directe du
Gouvernement provisoire de la République française.
Il convient d'observer, d'autre part, que les conférences tenues
entre les autres grandes puissances alliées amènent celles-ci
à préjuger, sans que la France y ait pris part, du règlement de
certaines affaires d'ordre politique ou économique, qui, cependant,
intéressent directement ou indirectement la France, alors que le
Gouvernement provisoire de la République française ne saurait
évidemment se considérer comme engagé par aucune des décisions
prises en dehors de lui et que, de ce fait, ces décisions perdent
de leur valeur.
Indépendamment de tous motifs de haute convenance poli-
tique ou morale, il paraît donc opportun au Gouvernement pro-
visoire de la République française de faire connaître que sa
participation à de telles conférences est, à ses yeux, nécessaire
pour tout ce qui a trait aussi bien aux problèmes concernant la
conduite générale de la guerre qu'à ceux dont le règlement inté-
resse l'avenir de la paix ; problèmes dans lesquels la responsabilité
de la France est évidemment engagée.
Le Gouvernement provisoire de la République française ne peut
douter que son point de vue ne soit partagé par les autres grandes
puissances alliées.
LE RANG 889
Note du général de Gaulle
pour le ministre des Affaires étrangères.
Paris, 17 janvier 1945.
Nous n'avons, à ma connaissance, rien dit encore au sujet
du traité anglo-éthiopien.
Cependant, ce traité est mauvais pour nous et s'applique a une
région où nous avons de grands intérêts.
L'armée éthiopienne devient « partie intégrante des forces
de Sa Majesté Britannique » 1 Et ceci dans le même temps où les
Anglais prétendent se mêler de la question de l'armée syrienne
et la retirer à notre commandement.
Les Anglais, d'après ce traité, remettent à l'Ethiopie îe chemin
de fer d'Addis-Abéba, qui est à nous, qui fut construit par nous
et qui aboutit à Djibouti, chez nous.
Il y a lieu de protester contre ce traité qui dispose d'intérêts
français sans la signature de la France. En outre, nous devons
demeurer les protagonistes de l'indépendance éthiopienne.
Note établie par le cabinet du général de Gaulle, au sujet de son entre-
tien avec M. Harry Hopkins, envoyé spécial du Président Roo-
sevelt, rue Saint-Dominique, le 27 janvier 1945.
M. Caffery assistait à l'entretien.
M. Harry Hopkins indique qu'il a eu, dans l'après-midi, une
conversation avec M. Bidault, au cours de laquelle un certain
nombre de questions particulières ont été abordées. Ce qu'il vou-
drait, dans son entretien avec le général de Gaulle, c'est négliger
les détails et aller au fond des choses. Il constate et déplore l'exis-
tence d'un malaise dans les rapports entre Paris et Washington.
Le Général de Gaulle déclare que ce malaise existe, en effet.
M. Harry Hopkins voudrait que l'on ait recours à lui, non seu-
lement à l'occasion de son court passage à Paris, mais également
dans les semaines prochaines, pour dissiper ce malaise. La guerre
atteint son point culminant. L'avenir du monde se dessine en
ce moment et dépend dans une large mesure de l'action concertée
des États-Unis et de la France. Il est donc nécessaire que les rela-
tions franco-américaines sortent de l'impasse actuelle. M. Hopkins
désire contribuer personnellement à cette évolution. Sa bonne
volonté est à la disposition du gouvernement français.
Le Général de Gaulle demande à M. .Hopkins de préciser
les raisons du malaise dont il parle.
M. Hopkins répond qu'il va s'exprimer très franchement. Le
malaise est ancien. Il remonte à la défaite des armées françaises
390 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
en 1940, défaite qui a stupéfié le public américain, et à la poli-
tique adoptée à cette époque par le gouvernement américain à
l'égard du Gouvernement de Vichy. Cette politique a, d'emblée,
mécontenté ceux des Français qui, au dedans ou au dehors, avaient
choisi de continuer le combat. Au fur et à mesure qu'elle se pour-
suivait, cette politique a, d'incident en incident, jusqu'en no-
vembre 1942, provoqué l'irritation d'une fraction croissante du
peuple français et aussi de l'opinion publique américaine. Pour-
tant, dans le même temps, les États-Unis construisaient leur
puissance militaire et entraient en guerre contre l'Allemagne.
Peu à peu, la poursuite du combat et la recherche des moyens
propres à détruire l'ennemi devenaient l'unique préoccupation
du peuple américain et de son gouvernement. Dans cette deuxième
phase, l'attitude du général de Gaulle a parfois irrité le gouver-
nement américain. (M. Hopkins revient sur son propos et souligne
que le mot « irrité » est peut-être excessif. En tout cas, aucun terme
plus fort ne répondrait à la réalité.)
Le Général de Gaulle répond que le passé est le passé et qu'il
n'y a pas lieu, aujourd'hui, d'y attacher trop d'importance. Le
malaise actuel, selon lui, tient accessoirement à une série de diffi-
cultés secondaires, inséparables des conditions du moment. L'on
ne livre pas combat côte à côte sans s'exposer à certaines frictions.
Il n'y a là rien de fondamental. Mais les rapports franco-améri-
cains souffrent également d'un élément beaucoup plus important.
Il s'agit de l'incertitude où se trouvent les Français quant à la
conception que se font les États-Unis de l'avenir de la France.
Beaucoup de Français ont peu à peu pris conscience de l'enjeu
exceptionnel du conflit actuel en ce qui concerne leur pays. Il est
exact, qu'au cours des années qui précédèrent la guerre, la France
était sur son déclin. Il y avait à cela des raisons économiques,
démographiques et autres. Mais cette décadence procédait avant
tout de l'agression allemande.
Tandis qu'au xvm e siècle l'histoire extérieure de la France est
surtout faite de sa rivalité avec l'Angleterre, c'est, dès le xix e siècle,
l'agression allemande qui constitue l'élément déterminant de
notre destin. La France, au cours des soixante-dix dernières années,
a eu à subir trois fois l'assaut de l'Allemagne. Chaque fois, même
lorsqu'elle sortait victorieuse de la guerre, elle en demeurait
affaiblie. Si les Français veulent, cette fois, que la victoire consacre
le retour de la France à son rang de grande puissance, c'est parce
qu'ils sentent que leur tranquillité et leur prospérité intérieures
sont à ce prix. Or, dans le passé, les États-Unis n'ont pas paru
comprendre que le sort même de la France était lié à cette voca-
tion de grandeur. En 1917, ils sont intervenus tardivement, après
que le Président Wilson se fut prêté à des tentatives de paix de
compromis. Après nous avoir apporté un appui important, sur-
tout sur le plan moral, les États-Unis se sont déclarés contre les
mesures militaires de sauvegarde réclamées par le Gouvernement
LE RANG 391
français, puis ont laissé la France porter seule le fardeau de la
sécurité européenne. Le résultat a été que la France, en dépit
d'un effort financier et militaire considérable et aussi par suite
d'erreurs et de faiblesses dont elle porte la responsabilité, a engagé
le combat en 1939 sans y être préparée. En 1940, le Gouverne-
ment français, dont faisait partie le général de Gaulle, a fait en
vain appel au Président Roosevelt. Pourtant, de la réponse des
États-Unis dépendait, pour beaucoup, le choix que le gouverne-
ment allait faire entre la continuation de la lutte dans l'Empire
ou la capitulation devant l'Allemagne. Ce fut, ensuite, la politique
américaine à l'égard de Vichy, puis le débarquement en Afrique
du Nord et les expédients auxquels le gouvernement américain
crut devoir recourir. Ces expédients ne favorisèrent pas ceux des
Français qui, précisément, se faisaient l'idée la plus haute de la
grandeur de la France. Ce furent, enfin, les réticences et les hési-
tations qui ont précédé le débarquement en France et l'installation
à Paris du Gouvernement français.
Cette politique, d'ailleurs, n'est pas obligatoirement une poli-
tique déraisonnable. Tout dépend de l'idée que l'on se fait de la
place de la France dans le monde. Mais, si l'avenir prouve que la
France est appelée à reconquérir son rang de grande puissance,
ne peut-on concevoir une autre grande politique américaine, qui
eût consisté, dès 1940, à prendre parti pour la France, à refuser
d'admettre sa défaite et à lui faire confiance?
M. Hopkins déclare qu'il est d'accord avec le général de Gaulle.
Celui-ci vient de réduire le problème à ses données essentielles.
Mais il reste que le peuple américain a été très frappé de l'étendue
du désastre français en 1940. Au fur et à mesure qu'il fut mis
au courant des dessous de la politique française avant la guerre,
il a été effrayé des faiblesses qu'ils révélaient.
Le Général de Gaulle reprend, qu'aujourd'hui encore, les
Français n'aperçoivent pas clairement les desseins de la politique
américaine à leur égard. Les troupes françaises se battent de leur
mieux avec les moyens qu'elles ont. Ces moyens, dans une large
mesure, leur ont été fournis par les États-Unis. Mais on n'a pas
l'impression que les concours partiels que l'on nous donne, ici ou
là, correspondent à une politique résolue de reconstruction d'une
grande puissance française. De même, il est troublant que les
trois puissances, qui doivent à l'étendue de leur territoire ou à leur
éloignement des champs de bataille de n'avoir pas succombé au
premier choc des armées allemandes, entreprennent de recons-
truire l'Europe sans la France. Encore une fois, c'est une politique
qui peut se justifier si la France est désormais exclue des premiers
rôles dans le monde. Dans le cas contraire, cette politique n'est
pas bonne. L'avenir seul dira si l'on a bien calculé.
M. Hopkins dit que, pour sa part, il ne conçoit pas que la
France puisse être absente du Comité consultatif européen. Sa
place y est marquée. Elle doit y siéger sur un pied d'égalité maté-
392 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
rielle et psychologique. Ce qu'il réprouve, ce sont les récriminations
formulées à ce sujet.
Le Général de Gaulle fait observer que le Gouvernement fran-
çais ne réclame rien à cet égard %
M. Hopkins souligne que les États-Unis et la France ont certai-
nement beaucoup de conceptions communes. La question du Rhin,
par exemple, pourrait être aisément résolue entre les États-Unis
et la France, plus aisément peut-être qu'entre l'une ou l'autre
de ces deux puissances et la Grande-Bretagne.
Le Général de Gaulle réplique que la France, du seul fait de sa
situation géographique, est en mesure de régler la question rhé-
nane pour ce qui la concerne. Elle la réglera bien ou mal. Elle la
réglera, soit avec, soit contre, l'Allemagne. Mais, pour finir, elle
la réglera.
M. Hopkins, en demandant à prendre congé, prononce des
paroles d'espoir quant à l'avenir des relations franco-américaines.
« Le pont a été heureusement franchi. » Il doit revoir, si le général
de Gaulle est d'accord, M. Bidault et certains ministres. Il demeure
à l'entière disposition du général de Gaulle pour parler de toutes
questions d'intérêts communs. Le Général charge M. Hopkins de
transmettre ses amitiés au Président Roosevelt.
Lettre du général de Gaulle
à Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères.
Paris, le 27 janvier 1945.
Mon Cher Ami,
J'ai vu ce soir M. Harry Hopkins. Burin des Roziers vous dira
ce que fut notre conversation.
Pour la suite, je ne crois pas que nous ayons intérêt à lui donner
l'impression que nous sommes vexés ou contrariés de ne pas prendre
part à la prochaine conférence.
D'abord, il est maintenant trop tard pour y aller dans de
bonnes conditions. Ensuite, nous serons beaucoup plus libres
pour traiter ultérieurement l'imbroglio européen, si nous n'avons
pas participé au prochain bafouillage, lequel peut se terminer par
des rivalités entre les « présents ».
Amicalement à vous.
LE RANG 893
Lettre de Georges Bidault au général de Gaulle.
Paris, le 28 janvier 1945.
Mon Général,
M. Burin des Roziers vous rendra compte de la conversation
que nous avons eue, M. Hopkins et moi. J'avais prié également
à déjeuner M. Mayer, M. Teitgen et M. Pleven, dont l'intervention,
spécialement en ce qui concerne ce dernier, a été très précieuse.
Il s'agit évidemment d'un homme intelligent et bien disposé.
Nous lui avons parlé aussi clairement et franchement qu'il était
désirable.
Il m'a fait part du désir que le Président Roosevelt l'a chargé
d'exprimer et qu'il m'a dit n'avoir pas eu l'opportunité de faire
connaître au cours de l'entretien qu'il a eu hier avec vous. J'ai
vainement cherché à savoir avec quelque détail quel3 seraient
les conditions et les buts d'une telle rencontre (entre vous-même
et Roosevelt). Je ne lui ai pas dissimulé que l'occasion ne me parais-
sait pas la meilleure possible, au contraire. Je n'ai rien ajouté,
sinon que l'indication vous serait transmise.
En ce qui concerne la conférence à trois, je lui ai souhaité bien
du plaisir. Voilà, je crois, le principal. M. Burin des Roziers vous
dira tout le reste. Je ne quitte pas le Quai d'Orsay et je suis, natu-
rellement, prêt à vous fournir toute indication complémentaire
que vous souhaiteriez obtenir de moi, par téléphone ou autrement.
Agréez, je vous prie, mon Général, le témoignage de mon res-
pectueux dévouement.
Télégramme du général de Gaulle
à Vamiral Fenard,
chef de la mission navale,
militaire et aérienne à Washington.
Paris, 1 er février 1945.
Votre télégramme du 29 janvier m'informe de la démarche
faite auprès de vous par la marine américaine au sujet de l'occu-
pation de Clipperton, accomplie proprio motu par les Américains.
Vous répondrez à la marine américaine que le secret des opéra-
tions ne lui confère pas le droit de violer à Clipperton la souve-
raineté française. Vous ajouterez que le Gouvernement français
considère que le respect de cette souveraineté par ses propres alliés
est, à ses yeux, plus important pour la conduite de la guerre par
notre coalition que le secret d'une opération américaine. Le mi-
nistre des Affaires étrangères prescrit à l'ambassadeur Henri
Bonnet de faire au Département d'État des observations analogues.
Veuillez, d'autre part, envoyer sans délai à Clipperton un élé-
ment français.
394 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Lettre de M. Ivanoë Bonomi,
président du Conseil des ministres italien,
au général de Gaulle, à Paris.
Rome, le 10 février 1945.
Mon Général,
L'accord qui vient d'être réalisé sur ia question tunisienne et
l'imminente reprise des rapports diplomatiques et consulaires
me fournissent l'occasion propice d'entrer de nouveau en contact
direct avec vous, ainsi que j'en avais depuis longtemps le vif
désir.
Permettez-moi de vous dire que c'est avec une profonde émo-
tion que nous avons pris, mon gouvernement et moi-même, une
décision qui touche directement au sort de dizaines de milliers
d'Italiens, qui ont collaboré depuis des générations à la prospérité
de la Tunisie et qui devront aussi continuer à y collaborer honnê-
tement et loyalement dans l'avenir.
Par l'acceptation sans réserves de la fin des vieilles Conventions
de 1896, qui ont réglé pendant un demi-siècle le régime des Ita-
liens en Tunisie, nous avons de propos délibérés, comme du reste
par les précédentes déclarations solennelles du gouvernement,
entendu et voulu liquider un récent passé déploré vivement par
le peuple italien, déblayer sans hésitations le terrain de la seule
controverse sérieuse qui aurait pu nous diviser, préparer la voie
à une confiante collaboration qui est la condition fondamentale
de notre reconnaissance et notre intérêt fondamental comme
celui de l'Europe, créer en somme entre nous et la France une situa-
tion nouvelle.
J'ai pleine confiance dans l'œuvre de normalisation et de
démobilisation des mesures de guerre, bref de pacification, que
vous croirez être en mesure de réaliser, dans l'esprit d'équité qui
est celui de la France et de ses traditions, à l'égard de nos citoyens
et de nos intérêts, soit sur le territoire métropolitain, soit sur celui
de l'Empire, pour que cette situation nouvelle puisse rapidement
s'orienter vers une consolidation définitive.
J'évoque avec une vive sympathie, mon Général, les paroles
que vous m'avez indirectement adressées en juin dernier à Naples,
sitôt après la libération de Rome, alors que débutait, dans les
conditions extrêmement difficiles que vous connaissez, mon acti-
vité gouvernementale ; paroles élevées et humaines de solidarité
latine, par lesquelles vous exprimiez l'espoir que, de cette solida-
rité, puisse renaître un jour, quand le terrain aurait été déblayé du
litige tunisien, une entente entre nos deux peuples qui aurait pu
et dû devenir progressivement, à travers une série d'accords
économiques, d'émigration, culturels et de sécurité, toujours plus
étroite et plus cordiale.
Ce seul litige sérieux étant aujourd'hui éliminé et à la veille
de la reprise de nos rapports, je tiens beaucoup, comme alors
LE RANG 395
et avec la même conviction . prof onde, à apporter à nouveau à
vos paroles mon plein accord et ma pleine adhésion.
C est mon souhait profond et cordial que le représentant italien
à Paris et que le représentant français à Rome aient la possibilité
et le moyen de travailler sans impatience mais avec une fermeté
constante dans cette direction et vers ce but.
Veuillez recevoir, mon Général, mes plus vives félicitations pour
votre admirable oeuvre de gouvernement, qui a remis la France
à la grande place qui lui revient, et vers laquelle toute l'opinion
publique italienne, d'un cœur dégagé de toute méfiance et de tout
soupçon, la voit monter et veuillez croire aux sentiments de ma
cordiale amitié.
Communications adressées au général de Gaulle
par MM. Roosevelt, Churchill et Staline et r remises
par M. Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis.
TRADUCTION
Paris, le 12 février 1945.
Monsieur le Président,
... J'ai l'honneur de vous transmettre, au nom des Chefs de
gouvernements américain, britannique et soviétique, les deux
communications ci-jointes.
Je vous prie, etc..
Communication n° 1.
Nous avons examiné la question du contrôle de l'Allemagne
après sa défaite et nous en sommes venus à la conclusion qu'il
est hautement désirable que le Gouvernement provisoire de la
République française accepte, s'il le veut bien, la responsabilité
d'une zone d'occupation et celle d'être représenté à l'organisation
centrale du contrôle.
Nous serions heureux d'apprendre que le Gouvernement fran-
çais est disposé à accepter ces responsabilités.
Communication n° 2.
Vous voudrez bien observer que le communiqué que nous
avons arrêté à la fin de la conférence contient une déclaration
au sujet de l'Europe libérée. Vous remarquerez, qu'au dernier
paragraphe de la déclaration, nous exprimons l'espoir que votre
gouvernement puisse être associé aux nôtres dans l'action et dans
la procédure envisagée.
Si les circonstances l'avaient permis, nous nous serions grande-
ment félicités de discuter avec vous les termes de cette déclara-
396 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
tion. Cependant, les termes sont moins importants que l'obliga-
tion d'agir conjointement dans certaines éventualités. Nous avons
le sentiment qu'il est de la plus haute importance, quant aux
intérêts de l'Europe, que le Gouvernement provisoire de la Répu-
blique française soit d'accord avec ses trois alliés pour accepter
cette obligation.
Mémorandum
remis au général de Gaulle par V Ambassadeur des États-Unis,
de la part du Président Roosevelt.
TRADUCTION
Le 12 février 1945.
« A la suite de la présente réunion des représentants des États-
Unis, de la Grande-Bretagne et de l'Union soviétique, un com-
muniqué sera publié, contenant l'annonce que les trois gouverne-
ments se sont mis d'accord sur la procédure du vote au Conseil
de sécurité et que la Conférence des Nations-Unies sera réunie
le 25 avril à San Francisco (Californie), dans le but de formuler
la Charte des Nations Unies pour une organisation internationale
en vue du maintien de la paix internationale et de la sécurité.
Le communiqué annoncera également que les gouvernements de
Grande-Bretagne et de l'Union soviétique ont autorisé le Président
des États-Unis, à consulter, au nom des trois gouvernements, le
Gouvernement provisoire de la France et la République de Chine.
Les points sur lesquels le Président des États-Unis a été autorisé
à consulter le Gouvernement provisoire de la France et la Répu-
blique de Chine sont les suivants :
Il est proposé que l'invitation soit adressée par le gouvernement
des États-Unis en son nom propre, au nom du Royaume-Uni,
de l'Union soviétique, de la République de Chine et du Gouverne-
ment provisoire de la France.
L'invitation serait adressée aux nations qui ont signé le Pacte
des Nations Unies à la date du 8 février 1945 et aux nations
associées, y compris la Turquie, qui auront déclaré la guerre à
la date du 1 er mars 1945. La substance de l'invitation sur laquelle
on s'est mis d'accord est la suivante :
« Le gouvernement des États-Unis, en son nom propre et au
nom des gouvernements du Royaume-Uni, de l'Union soviétique,
de la République de Chine et du Gouvernement provisoire de la
France, adresse une invitation au gouvernement de... à envoyer
des représentants à une Conférence des Nations Unies qui se tien-
dra le 25 avril 1945, ou peu après cette date, à San Francisco (Cali-
fornie), pour préparer une charte d'organisation internationale géné-
rale en vue du maintien de la paix internationale et de la sécurité.
LE R\NG 397
« Les gouvernements ci-dessus mentionnés suggèrent que la
Conférence considère que la base d'une telle charte est offerte par
les propositions pour l'établissement d'une organisation interna-
tionale générale qui ont été rendues publiques en octobre dernier
après la Conférence de Dumbarton Oaks. Ces propositions ont
maintenant été complétées par les dispositions suivantes pour la
section C du chapitre vi.
« C. — Vote :
« 1° Chaque membre du Conseil de sécurité aura une voix.
« 2° Les décisions du Conseil de sécurité sur les questions
de procédure seront prises à la majorité de sept voix.
« 3° Toutes les autres questions seront décidées à la majorité
de sept voix du Conseil de sécurité, étant entendu que, dans les
décisions visées au chapitre vm section A et à la seconde phrase
du paragraphe 1 du chapitre vin section C, les parties en cause
ne prendront pas part au vote.
« Toutes informations complémentaires relatives à l'organisa-
tion de la conférence seront adressées ultérieurement. Dans le
cas où le gouvernement de... désirerait présenter avant la confé-
rence des vues ou des commentaires concernant les propositions
faites, le gouvernement des États-Unis sera heureux de trans-
mettre ces commentaires et ces vues aux autres gouvernements
participants. »
D'autre part, il est proposé que les cinq gouvernements invi-
tants se consulteront avant la conférence sur les dispositions à
inclure dans la charte pour établir un système de trusteeship pour
les mandats existants, pour les territoires qui pourront être enlevés
à l'ennemi après cette guerre et pour tous autres territoires qui
pourront être placés volontairement sous trusteeship. Ni la consul-
tation préliminaire, ni la discussion à la Conférence des Nations
Unies, ne s'occuperaient de territoires déterminés, mais elles se
limiteraient à formuler des principes et des dispositions d'appli-
cation. La question de territoires déterminés à placer sous trus-
teeship serait l'objet d'un accord ultérieur. »
J'ai été chargé par le Président de consulter le Gouvernement
français et d'exprimer son plus sincère espoir que celui-ci sera
d'accord sur ce3 propositions. La question est de la plus grande
urgence, puisque les gouvernements des États-Unis, de la Grande-
Bretagne et de l'Union soviétique ont prévu la publication du
communiqué, dont il est fait mention dans le premier para-
graphe de ce mémorandum, dans les journaux du matin du mardi
13 février.
Les questions à l'étude qui sont esquissées dans le présent mémo-
randum doivent être considérées comme strictement confiden-
tielles, jusqu'à ce que l'envoi de l'invitation ait été décidé,
398 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Message remis, le 12 février 1945,
au général de Gaulle par M. Jefferson Caffery,
de la part du Président Roosevelt.
TRADUCTION
Vous êtes prié d'informer le générai de Gaulle, dans le plus
grand secret, que j'ai anticipé avec la plus vive impatience le plaisir
de faire sa rencontre à Alger, d'ici quatre ou cinq jours. C'est
avec infiniment de regret que je dois lui faire savoir l'impossi-
bilité d'accepter sa très aimable invitation à visiter Paris en ce
moment. J'ose espérer qu'Alger ne lui sera pas désagréable comme
alternative.
Si le Général consentait à me rencontrer à Alger, vous serez
en mesure de fixer la date que je proposerais dans les quarante-
huit heures qui suivront.
Texte de la réponse « verbale » faite, le 13 février 1945,
par le général de Gaulle à M. Jefferson Caffery,
pour être transmise au Président Roosevelt.
Malheureusement, je ne puis me rendre à Alger en ce moment
et à l'improviste.
Nous avons invité le Président à venir à Paris, et cela en no-
vembre 1944. Nous avons beaucoup regretté qu'il n'ait pu s'y
rendre alors.
Nous comprenons très bien que le Président ne puisse passer à
Paris maintenant.
Si, par la suite, il souhaitait y venir, nous serions très heureux
de l'y recevoir.
S'il désire, à présent, passer à Alger, bien que je ne puisse l'y
recevoir, qu'il veuille bien nous le faire connaître pour que nous
puissions prévenir le gouvernement général de l'Algérie afin que tout
y soit fait selon les désirs du Président.
Note adressée au gouvernement italien
par le Gouvernement français.
Paris, 16 février 1945.
Le Gouvernement provisoire de la République française a décidé
de rétablir des relations directes avec le gouvernement italien.
A cet effet, il a désigné son délégué au Conseil consultatif pour les
Affaires italiennes, M. Couve de Murville, comme son représentant
auprès du gouvernement italien, avec le rang d'ambassadeur.
Le Gouvernement provisoire de la République française est
LE RANG 399
disposé à recevoir, dans les mêmes conditions, un représentant du
gouvernement italien.
Il est également d'accord pour l'envoi à Paris, Toulouse et Mar-
seille d'agents consulaires italiens dont les compétences seront
définies ultérieurement.
Lettre du général de Gaulle à M. T. V. Soong,
ministre des Affaires étrangères de Chine, à Tchoung-King.
Paris, le 17 février 1945.
Excellence,
J'ai été très sensible aux termes de votre lettre du 15 décembre
et j'apprécie hautement les sentiments d'amitié que vous portez
à la France.
J'estime comme vous-même que, la guerre finie, la Chine et
la France auront intérêt à joindre leurs efforts pour contribuer
au maintien d'une paix durable.
L'accueil que les représentants de la France ont trouvé auprès
de vous me laisse espérer qu'une impulsion nouvelle pourra animer
les relations franco-chinoises, pour le plus grand bien de no3 deux
pays dont la traditionnelle amitié s'en trouvera resserrée.
J'attache un prix particulier aux assurances que vous avez
bien voulu donner à l'ambassadeur de France, concernant l'esprit
cordial dans lequel seront réglées les questions pendantes entre
la Chine et la France. Vous trouverez, de notre côté, la même
bonne volonté.
Je saisis cette occasion pour exprimer à Votre Excellence les
vœux que je forme pour la victoire prochaine de la Chine, qui est
celle de toutes les Nations Unies, et je vous prie d'agréer l'expres-
sion de ma plus haute considération.
Communiqué de la présidence du gouvernement.
Paris, le 20 février 1945.
Le 12 février à 17 heures, le général de Gaulle, président du
Gouvernement provisoire de la République française, a reçu
M. Jefferson Caffery, ambassadeur des États-Unis, qui lui a com-
muniqué un message adressé à l'ambassadeur par le président
Roosevelt.
Dans ce message, le président Roosevelt chargeait l'ambassa-
deur d'exprimer au général de Gaulle ses regretu de ne pouvoir
se rendre à Paris, comme le Gouvernement français l'y avait invité
depuis le mois de novembre 1944. En revanche, le président Roo-
sevelt invitait le chef du Gouvernement français à se rendre à
Alger pour l'y rencontrer. Si le général de Gaulle acceptait l'invi-
400 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
tation, la date de la rencontre lui serait indiquée ultérieurement.
Le président du Gouvernement provisoire de la République
française répondit à l'ambassadeur qu'il se félicitait d'apprendre
que le président Roosevelt projetait de rendre visite à un port
français. Le général de Gaulle ajoutait que l'invitation qui lui
était adressée de se rendre dans ce port le prenait à l'improviste,
dans un moment où beaucoup d'affaires exigeaient sa présence à
Paris et au lendemain d'une conférence entre trois chefs de gou-
vernements alliés, leurs conseillers et leurs experts, conférence
à laquelle la France n'avait pas pris part et dont elle ignorait
encore les multiples objets. Le général de Gaulle pria l'ambassa-
deur d'assurer le président Roosevelt qu'il ne cessait d'espérer
de le voir se rendre à Paris, où le gouvernement et toute la
population seraient, à tout moment, extrêmement heureux de
le voir.
On sait que, depuis cette date, le gouvernement travaille acti-
vement aux échanges de vues qui s'imposent entre la France et
les gouvernements alliés au sujet des conclusions de la Conférence
de Yalta.
Lettre du générai de Gaulle
à V ambassadeur des États-Unis.
Paris, le 23 février 1945.
Monsieur l'Ambassadeur,
Par une note en date du 12 de ce mois, Votre Excellence a bien
voulu faire part au Gouvernement provisoire de la République
de la réunion le 25 avril 1945, à San Francisco, d'une Conférence
des Nations Unies dans le but de formuler la Charte des Nations
Unies pour une organisation internationale en vue du maintien
de la paix et de la sécurité ; la base des discussions de cette confé-
rence devant être les propositions qui ont été rendues publiques,
en octobre dernier, après la Conférence de Dumbarton Oaks.
Elle a fait savoir au gouvernement qu'il était proposé que les
invitations à cette conférence fussent adressées aux nations
par le président des États-Unis, au nom notamment du Gouver-
nement provisoire de la France.
Elle lui a notifié également que les gouvernements invitants
se consulteraient avant la conférence sur les dispositions à inclure
dans la charte internationale pour établir un système de trus-
teeship pour les mandats existants, pour les territoires qui pour-
ront être enlevés à l'ennemi après cette guerre et pour tous autres
territoires qui pourront être places volontairement sous trusteeship,
étant entendu que ni la consultation préliminaire, ni la discussion
à la Conférence des Nations Unies, ne s'occuperaient de terri-
toires déterminés, mais qu'elles se limiteraient à formuler des
principes et des dispositions d'application et que la question de
LE RANG 401
territoires déterminés à placer sous trusteeship serait l'objet d'un
accord ultérieur.
Le Gouvernement provisoire de la République se trouve ainsi
l'objet d'une triple invitation :
— celle de participer à la Conférence de San Francisco pour
l'établissement d'une charte internationale ;
— celle de participer aux invitations à cette conférence ;
— celle, enfin, de participer à une consultation préliminaire
des puissances invitantes pour l'établissement d'un système de
trusteeship.
Sur le premier point, je puis d'ores et déjà vous transmettre
la réponse favorable du gouvernement.
Le second point, au contraire, soulève une question préalable.
Si je comprends bien la communication de Votre Excellence,
l'invitation à faire serait adressée, au nom des cinq puissances
désignées pour faire partie du Conseil de sécurité, sur la base du
plan établi à Dumbarton-Oaks, plan que quatre de ces puissances
ont déjà discuté et dont elles ont, après discussion, arrêté en
commun les termes. Or, tel n'a pas été le cas pour la France. Elle
n'en a connu le texte qu'après coup, par la communication qui
lui en a été faite par son ambassade aux États-Unis. Elle a, sur
plusieurs points, à y demander des amendements, dont ia liste,
déjà établie, vous sera communiquée incessamment. Elle ne pour-
rait, évidemment, renoncer au droit de les présenter. Elle ne pour-
rait davantage accepter de participer à l'invitation à adresser
aux autres Nations Unies, s il n'était spécifié dans le texte de
l'invitation que la France désire voir adopter certains amende-
ments au projet qui doit servir de base de discussion à la Confé-
rence de San Francisco.
En ce qui concerne, enfin, l'établissement d'un système de trus-
teeship, c'est une question d'une grande importance pour la France,
qui tient du Traité de Versailles et des traités subséquents plu-
sieurs mandats de différents types et qui attache un intérêt parti-
culier au futur statut de certains territoires susceptibles d'être
enlevés à l'ennemi après cette guerre. Le Gouvernement provisoire
de la République ne saurait se prononcer avant d'avoir reçu des
informations complètes sur la nature et les modalités d'applica-
tion de ce système.
Veuillez agréer, etc..
Télégramme de M. Choukri Kouatly,
président de la République syrienne, au général de Gaulle.
Damas, 2 avril 1945.
C'est un grand plaisir pour moi d'adresser à Votre Excellence
mes remerciements les plus vifs pour le noble geste manifesté
T. III. 26
402 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
par le Gouvernement français à l'égard de la Syrie dans sa légitime
demande de siéger à la Conférence de San Francisco. Saisissant
cette occasion, je présente à Votre Excellence mes meilleurs vœux
pour le bonheur et la prospérité de la France et de la nation
française.
Télégramme du général de Gaulle au président Truman.
Paris, 14 avril 1945
Monsieur le Président,
C'est avec une intense émotion et une profonde tristesse que
le gouvernement et le peuple français apprennent la mort du
grand président Roosevelt.
Il était, aux yeux de l'humanité entière, le champion symbolique
de la grande cause pour laquelle les Nations Unies ont tant souf-
fert et tant combattu, la cause de la Liberté.
Il n'a pu vivre assez pour voir le terme triomphal de cette
guerre, où son noble pays lutte au premier rang. Du moins, des
succès décisifs, auxquels il a si puissamment contribué, lui ont-ils
donné, avant qu'il ne succombe à son poste de combat, la certitude
de la victoire. Il laisse au monde un exemple impérissable et un
message. Ce message sera entendu.
Il fut, de son premier jusqu'à son dernier jour, l'ami de la
France. La France l'admirait et l'aimait.
Je vous adresse, Monsieur le Président, son hommage fervent
à la mémoire de Franklin Roosevelt et ses sentiments d'extrême
sympathie et d'amitié affligée pour le grand peuple américain.
L'ORDRE
Allocution prononcée à la radio
par le général de Gaulle, le 14 octobre 1944.
Il y a plusieurs semaines déjà que l'ennemi a été chassé de la
plus grande partie de notre territoire, grâce à l'effort des armées,
des flottes et des aviations alliées et françaises. La joie et la fierté
de la libération n'empêchent pas la nation de mesurer courageu-
sement les dures réalités dans lesquelles elle se trouve et de dis-
cerner clairement les conditions de son salut.
Tout d'abord, les Français savent que la guerre qu'ils mènent
au premier rang, depuis plus de quarante-neuf mois, va se pro-
longer encore. En dépit des terribles revers qu'il a subis à l'ouest
et à l'est, l'ennemi a rétabli son front depuis Breda jusqu'à Belfort.
Il résiste opiniâtrement dans l'Apennin italien. Il se bat avec
acharnement en Pologne et dans les pays Baltes. Il se prépare
à lutter jusqu'au bout à l'intérieur de son territoire. L'Allemagne
ne sera abattue que par de nouveaux et sanglants efforts, dont la
France veut et doit prendre la plus large part possible.
Or, cette guerre, cette guerre française en même temps que
mondiale, il nous faut la mener dans l'état où nous ont mis les
grandes batailles de 1940, puis quatre années d'invasion, d'oppres-
sion et de pillage, enfin les combats, bombardements et destruc-
tions de 1944. Au total, 300 000 hommes tués à l'ennemi, soit
sur les champs de bataille, soit aux poteaux d'exécution, environ
2 millions de prisonniers et de déportés,|nos fabrications d'armement
réduites à une proportion infime, la plupart de nos ponts sautés,
nos chemins de fer, nos moyens de transmissions, presque entiè-
rement paralysés, nos mines en déplorable état, nos usines sans
charbon et sans courant électrique, notre outillage agricole usé,
nos stocks de combustibles, de carburants, de matières premières,
complètement anéantis, tel est le bilan d'aujourd'hui. Encore,
ce qui nous reste, en fait de trains, de navires, de matières, devons-
nous, le plus souvent, le laisser pour les besoins militaires à la dis-
position du commandement interallié. Bref, la reprise, même élé-
408
404 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
mentaire, de l'activité dans la plupart de nos entreprises se heurte
à mille obstacles et subit de grands retards.
Certains ont pu croire que, dans cet ordre d'idées, le concours
des Alliés serait puissant et rapide. Ce sont là des illusions. La
première obligation qui s'impose aux belligérants c'est de nourrir
la dévorante bataille, ce qui implique, en France même, de lourdes
charges et de vastes problèmes. D'ailleurs, les Alliés sont des
États, dont chacun, tout en combattant les mêmes ennemis que
nous, poursuit ses propres intérêts et fait sa propre politique.
Certes, beaucoup de Français peuvent s'étonner d'une sorte de
relégation dans laquelle les autres grandes puissances tiennent
actuellement la France pour tout ce qui concerne la conduite du
conflit et la préparation de la paix. L'avenir montrera si une
telle attitude aura été utile au camp de la liberté, profitable à
la grande cause pour laquelle souffrent et combattent des millions
et des millions d'hommes et de femmes dans le monde, favorable
à l'unité future de la présente coalition. Mais, pour l'instant, nous
avons à prendre les choses telles qu'elles sont, à reconnaître que,
dans nos difficultés présentes, nous devons compter avant tout
sur nous-mêmes et à comprendre que notre grandeur procédera
demain, comme elle procédait hier, non point de la bienveillance
des autres, mais bien de notre propre effort.
Ces conditions, pour dures qu'elles soient, n'ont rien qui puisse
dépasser le courage du peuple français. Au contraire i Depuis
le premier jour du drame, nous ne doutions pas qu'il nous coûterait
extrêmement cher et, dans la situation affreuse où nous avons
été longtemps plongés, nous discernions fort bien l'étendue des
épreuves qu'il nous resterait à surmonter dès le lendemain de la
libération. Bien plus, j'oserais presque dire que nous saluions par
avance ces épreuves, parce qu'elles nous permettraient de nous
donner à nous-mêmes et de donner aux étrangers la mesure de
ce que vaut notre peuple, injustement malheureux. Eh bien !
nous y voilà. C'est maintenant le moment d'être ce que nous vou-
lons être et de montrer ce que nous sommes. Nous sortons à peine
de l'abîme. Il s'agit d'empoigner la corde et de remonter la pente
à la force de nos poignets.
Or, le pays a pleinement conscience des conditions qui doivent
être remplies pour émerger décidément, c'est-à-dire battre l'ennemi,
nous imposer à l'étranger, nous reconstruire et nous rénover.
C'est répondre à sa volonté profonde et à son intérêt vital que
d'exprimer ces conditions.
D'abord, il faut travailler. Quelles que soient les difficultés,
chacun a sa tâche à remplir. Qu'il la remplisse consciencieusement,
dans toute la mesure où il le peut 1 Certes, il est facile, par le
temps qui court, d'énumérer tout ce qui manque, de décrire ce
qui ne va pas et de noter les déficiences des autres. Mais les choses
ne s'amélioreront pas si tout le monde ne s'y met, parce que chacun
aujourd'hui dépend de tout le monde. Agriculteurs, ouvriers,
L'ORDRB 405
artisans, patrons, fonctionnaires, n'ont jamais, depuis que la
France est la France, été plus étroitement solidaires qu'ils ne le
sont.
Ensuite, il est nécessaire que l'effort national se déploie dans
l'ordre national, c'est-à-dire que ceux qui, du haut en bas, sont
légalement responsables assument pleinement leurs responsabi-
lités et que cessent absolument toutes improvisations d'autorité
qui ont pu se justifier dans le temps et sur les terrains où l'action
spontanée était indispensable pour chasser l'ennemi et ses com-
plices, mais qui, désormais, ne seraient plus qu'abus inadmissibles
et sources de confusion. La charge de gouverner incombe au gou-
vernement. Il en doit et il en rendra compte à la souveraineté
nationale, dès que celle-ci aura pu s'exprimer en élisant ses repré-
sentants par le suffrage universel. Le devoir d'administrer est
l'apanage des administrateurs que le gouvernement a nommés.
Le droit de commander quelque force armée que ce soit appartient
uniquement aux chefs désignés par les ministres responsables.
Le pouvoir de rendre la justice revient exclusivement aux magis-
trats et aux juges commis pour le faire par l'État. Quant à
l'opinion, dont l'expression est aussi large et libre que le permet-
tent les circonstances de la guerre, elle a, pour se faire entendre,
en attendant les élections, l'Assemblée consultative auprès du
gouvernement, les comités locaux auprès des administrateurs
locaux, la presse, les réunions, les associations. Tous empiétements
d'autorité porteraient de graves atteintes à l'effort de guerre et
de reconstruction, à la cohésion nationale et à la situation interna-
tionale de la France. C'est dire qu'ils seraient condamnables et
certainement, tôt ou tard, condamnés.
Enfin, nous devons nous unir. Assurément, nous autres, Fran-
çais, sommes divers à tous égards. Nous le sommes par nos idées,
nos professions, nos régions. Nous le sommes par notre nature
qui nous a faits essentiellement critiques et individualistes. Nous
le sommes aussi, hélas ! en conséquence des malheurs que nous
venons de traverser et qui nous ont blessés et opposés les uns aux
autres. Mais, à part une poignée de misérables et d'indignes dont
l'État fait et fera justice, l'immense majorité d'entre nous furent
et sont des Français de bonne foi. Il est vrai que beaucoup ont pu
se tromper à tel moment ou à tel autre, depuis qu'en 1914 com-
mença cette guerre de trente ans. Je me demande même qui n'a
jamais commis d'erreur? Il est vrai que certains ont pu céder à
l'illusion ou au découragement quand le désastre et le mensonge
avaient submergé notre pays. Il est vrai même que, parmi ceux
qui s'opposèrent vaillamment à l'ennemi, il y a eu des degrés divers
dans le mérite et la nation doit savoir reconnaître les meilleurs
de ses enfants pour en faire ses guides et ses exemples. Mais quoi?
La France est formée de tous les Français. Elle a besoin, sous
peine de périr, des cœurs, des esprits, des bras de tous se3 fils
et de toutes ses filles. Elle a besoin de leur union, non point de celle
406 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
que Ton proclame dans des programmes ou des discours pour la
compromettre en même temps par querelles, outrages et suren-
chères, mais de leur union réelle, sincère, fraternelle.
Français, c'est à chacun de vous, Françaises, c'est à chacune
de vous, que je m'adresse ce soir. Le salut, le bonheur, la gloire
de la France, combien nous en avons rêvé dans la douleur depuis
quatre ans 1 A présent, c'est de nous qu'ils dépendent. Oui, nous
avons beaucoup souffert et de peines dont les plus profondes sont
souvent, n'est-ce pas? les plus silencieuses. Nous voici sortis
de la nuit. La lumière nous découvre encore bien des obstacles.
Allons ! Suivons notre route. Tenons-nous, comme de bons com-
pagnons, tout près les uns des autres. Nous vivons la plus grande
époque de l'Histoire de la France. Il faut que ses enfants soient
assez grands pour elle.
Rapport adressé au général de Gaulle
par le ministère des Affaires étrangères au sujet des négociations
relatives aux importations.
Paris, 9 novembre 1944.
Dès avant la libération du territoire, des négociations avaient
été menées à Londres et à Washington afin d'établir un programme
d'importation de produits essentiels à la vie économique de la
France pendant la période militaire de libération. Ce plan, dit
« plan de six mois » ou « plan A », devait être exécuté par les
services militaires de S. H. A. E. F. Il comprenait :
a) du ravitaillement en vivres, des vêtements, des souliers, du
savon, des médicaments, des équipements sanitaires, des pro-
duits pour l'agriculture, pour un total d'environ 150 000 tonnes
par mois;
b) du pétrole et du charbon, pour un total d'environ
270 000 tonnes par mois.
Ces tonnages avaient été prévus par les négociateurs, dans la
conviction que, si le débarquement allié réussissait, les ports de
France deviendraient rapidement utilisables au fur et à mesure
de la libération. D'autre part, ce programme comportait des
quantités considérables de produits de ravitaillement en vivres,
pour faire face aux besoins des différentes régions, dont la libéra-
tion devait être progressive et pouvait se faire isolément.
Les événements n'ont pas permis d'exécuter ce plan dans son
intégralité et ont, d'autre part, justifié sa révision, en raison
de la libération totale du territoire, qui rendait disponible, pour
la couverture de l'ensemble des besoins alimentaires, une plus
grande partie des ressources nationales.
Le fait essentiel et qui domine, pour les mois à venir, tout le
problème des importations est^celui de l'état de nos ports et de
L ORDRE 407
leurs moyens d'évacuation. Les ports artificiels créés au moment
du débarquement sur les côtes de la Manche ont permis, dans des
conditions particulièrement remarquables, de faire face aux
besoins militaires. Il ne pouvait être question, en raison des de-
mandes considérables des armées, de les utiliser, sauf pour un
faible tonnage, pour les besoins civils. Ce sont les ports français
progressivement libérés et remis en état qui, seuls, permettront
le débarquement des marchandises destinées à la consommation
civile. Des opérations, à la fois militaires pour leur libération et
techniques pour leur remise en état, sont en cours avec l'aide des
forces alliées. C'est sur la base des prévisions d'utilisation progres-
sive de nos ports, établies en accord avec les autorités militaires
interalliées, qu'a été préparé le nouveau plan d'importation
jusqu'en juin 1945. Ce plan, dans le cadre des arrangements inter-
venus, va pouvoir entrer en exécution dès que les décisions néces-
saires auront été prises par les « Combined Boards. »
En fait, la remise en marche de l'économie française aurait
exigé des importations massives pendant cette période et les
restrictions que le Gouvernement provisoire a dû s'imposer vont
le placer devant des problèmes d'ordre économique et social parti-
culièrement graves au cours de l'hiver'; la. reprise de l'activité
économique française sera, en effet, du fait des circonstances,
beaucoup plus lente qu'on avait pu l'espérer.
Les importations prévues constituent donc un minimum vital.
Elles sont les suivantes pour la période de novembre 1944 à juin 1945 :
— produits alimentaires indispensables pour
compléter les ressources nationales 890 000 tonnes
(dont 390 000 tonnes de corps gras).
— produits nécessaires à la remise en marche
de l'agriculture, engrais, phosphates 390 000 —
— matières premières pour l'industrie 600 000 —
— produits sidérurgiques semi-finis 510 000 —
— équipements divers, notamment pour les
mmes et matériaux de construction 248 000 —
— produits pétroliers 800 000 —
— charbon 2 500 000 —
Ce programme d'importations de toutes provenances, notam-
ment de Grande-Bretagne, des États-Unis et de l'Empire français,
va faire l'objet de pourparlers à Washington.
408 MEMOIRES DE GDERRE — LE SALUT
Ordonnance
du 18 novembre 1944 instituant une haute cour de justice.
Le Gouvernement provisoire de la République française,
Ordonne :
Article Premier. — Il est institué une haute cour de justice, dont la
compétence, la composition et la procédure sont fixées ainsi qu'il suit.
Art. 2. — A l'exclusion de toute autre juridiction, la haute cour
de justice est compétente pour juger les personnes ayant parti-
cipé, sous la dénomination de : chef de l'État, chef du gouvernement,
ministres, secrétaires d'État, sous-secrétaires d'Etat, commis-
saires généraux, secrétaires généraux du chef de l'État, du chef du
gouvernement et des ministres, résidents généraux, gouverneurs
généraux et hauts-commissaires, à l'activité des gouvernements
ou pseudo-gouvernements qui ont eu leur siège dans le territoire
de la Métropole depuis le 17 juin 1940 jusqu'à l'établissement
sur le territoire continental du Gouvernement provisoire de la
République française, pour crimes ou délits commis dans l'exercice
ou à l'occasion de leurs fonctions.
Elle est également compétente pour connaître ceux de leurs
actes antérieurs au 17 juin 1940 ou postérieurs à l'établissement
du Gouvernement provisoire de la République française sur le
territoire continental, s'ils se rattachent aux faits visés par l'iden-
tité du but ou par un même dessein.
La haute cour de justice est enfin compétente, concurremment avec
les juridictions qui le seraient normalement, pour juger les coauteurs
ou complices des personnes mentionnées aux alinéas précédents.
Les réquisitoires prévus à l'article 7 seront obligatoirement
délivrés à l' encontre des personnes ayant fait partie, sous la
dénomination de : chef de l'État, chef du gouvernement, ministres,
secrétaires d'État, sous-secrétaires d'État, des gouvernements ou
pseudo-gouvernements désignés à l'alinéa premier.
Art. 3. — La haute cour de justice est composée :
Du premier président de la cour de cassation ou du magistrat
qui en remplit les fonctions, président.
Du président de la chambre criminelle de la cour de cassation
et du premier président de la cour d'appel de Paris, ou, à défaut,
des magistrats en faisant fonctions, assesseurs.
Et de vingt-quatre jurés.
Les deux conseillers les plus anciens de la chambre criminelle
de la cour de cassation sont membres suppléants de la haute
cour de justice.
Les vingt-quatre jurés sont choisis par voie de tirage au sort
sur deux listes établies par l'Assemblée consultative provisoire,
à raison de douze noms pris sur chacune des deux listes.
La première de ces listes comprend cinquante sénateurs ou
députés en cours de mandat au 1 er septembre 1939. La seconde
409
comprend cinquante personnes choisies librement par l'Assemblée
consultative provisoire en dehors de ces catégories. Les membres
du gouvernement ne peuvent figurer sur aucune de ces listes.
Huit jurés suppléants sont choisis par voie de tirage au sort
après les vingt-quatre jurés titulaires, à raison de quatre noms
pris sur chacune des listes.
Les modalités du tirage au sort des jurés titulaires et des jurés
suppléants sont fixées par décret.
Art. 4. — Le ministère public près la haute cour de justice
comprend un procureur général et deux avocats généraux nommés
par décret en Conseil des ministres parmi les magistrats honoraires
ou en exercice de la cour de cassation ou des cours d'appel.
Art. â. — Le greffier en chef et les greffiers sont désignés par
arrêté du garde des Sceaux, ministre de la Justice.
Art. 6. — L'instruction est confiée à une commission composée
de cinq magistrats de l'ordre judiciaire nommés par décret et
de six personnes nommées par l'Assemblée consultative provi-
soire. Cinq magistrats nommés par décret rendu sur la proposi-
tion du ministre de la Justice et trois personnes désignées par
l'Assemblée consultative provisoire sont choisis à titre de sup-
pléants. Les membres de la commission d'instruction ne peuvent
être membres de la haute cour de justice.
Cette commission est présidée par l'un des magistrats qui y sont
appelés. Celui-ci est désigné par décret.
Art. 7. — La commission d'instruction est saisie par réquisi-
toire du procureur général.
La commission a tous les pouvoirs du juge d'instruction et pro-
cède aux actes d'information collectivement ou par un ou plu-
sieurs de ses membres. Elle peut également donner par son prési-
dent commission rogatoire à un juge d'instruction pour les actes
à accomplir hors de son siège.
Toutefois, l'inculpation de personnes non désignées par réquisi-
toire du procureur général, la délivrance de mandats de dépôt
ou d'arrêt, la liberté provisoire, le non-lieu et la mise en accusa-
tion sont décidés par la commission à la majorité des voix. En cas
de partage, la voix du président est prépondérante...
Art. 8. — Les règles fixées par le code d'instruction criminelle et les
lois en vigueur sont applicables à la procédure d'instruction dans
la mesure où elles ne sont pas contraires à la présente ordonnance.
Art. 0, 10, 11. — ...
Fait à Paris,
le 18 novembre 1944.
C. de Gaulle.
Par le Gouvernement provisoire
de la République française :
Le garde des Sceaux,
ministre de la Justice i
François de Me n thon.
410 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Ordonnance
du 13 décembre 1944 portant institution des « Houillères nationales
du Nord et du Pas-de-Calais ».
Le Gouvernement provisoire de la République française :
Ordonne :
Article Premier. — Il est institué, sous le nom de Houillères
nationales du Nord et du Pas-de-Calais, un établissement de
caractère industriel et commercial doté de la personnalité civile
et de l'autonomie financière et chargé de gérer, dans l'intérêt
exclusif de la nation, l'ensemble des exploitations houillères du
Nord et du Pas-de-Calais.
Art. 2. — Les Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais
sont placées sous l'autorité et le contrôle du ministre chargé des
mines.
Elles prennent possession du fonds de commerce, des installa-
tions minières de toute nature, de leurs dépendances légales et
des industries annexes, des chemins de fer et des ports, qu'exploi-
taient les concessionnaires ou amodiataires, et généralement de
ceux de leurs biens, situés sur le territoire des concessions ou à
proximité de celles-ci, qui sont affectés à l'exploitation, au logement
du personnel et aux services sociaux.
Les Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais succèdent,
en ce qui concerne l'exploitation des mines, à tous les droits et
obligations du concessionnaire vis-à-vis de l'État.
Les Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais prennent
également possession des biens et services des groupements cons-
titués par les concessionnaires dans leur intérêt commun et, notam-
ment, du comptoir des mines du Nord et du Pas-de-Calais...
Art. 3. — ...
Art. 4. — Une ordonnance, prise dans le délai d'un an à compter
de la publication de la présente ordonnance, déterminera :
le statut et l'organisation définitifs des Houillères nationales
du Nord et du Pas-de-Calais ;
les indemnités qui seront allouées aux propriétaires, conces-
sionnaires, amodiataires ou exploitants, à raison de leur dépos-
session.
Art. 5. — En attendant que leur statut et leur organisation
définitifs soient déterminés comme il est prévu à l'article 4 ci-dessus,
les Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais sont dirigées
par un président directeur général, assisté de directeurs généraux
adjoints et d'un comité consultatif.
Le président directeur général est nommé par décret rendu
sur proposition du ministre chargé des mines. Un arrêté ministériel
désigne le directeur général adjoint chargé de suppléer le prési-
dent directeur général, en cas d'absence ou d'empêchement de
celui-ci.
L ORDRE 411
Art. 6. — Le Comité consultatif comprend vingt-quatre
membres, savoir :
A. — Représentants du personnel :
Cinq membres appartenant au personnel ouvrier des
Houillères nationales, désignés par les organisations syn-
dicales ouvrières.
Un membre appartenant au personnel employé des Houil-
lères, désigné par les organisations syndicales des employés.
Un membre appartenant au personnel des agents de
maîtrise des Houillères nationales, désigné par les orga-
nisations syndicales des agents de maîtrise.
Un membre appartenant au personnel des cadres supé-
rieurs des Houillères nationales, désigné par ce personnel.
B. — Représentants des utilisateurs :
Le fonctionnaire chargé de la répartition des combus-
tibles minéraux solides.
Un membre désigné par le Conseil d'administration de
la Société nationale des chemins de fer français.
Trois membres désignés par le ministre chargé des mines
pour représenter les utilisateurs de la houille et autres
marchandises produites par les Houillères nationales.
C. — Représentants des sociétés antérieurement exploitantes :
Deux membres désignés par le ministre chargé des mines,
sur proposition des sociétés dont les biens sont gérés par
les Houillères nationales.
D. — Représentants du Gouvernement :
Quatre membres désignés par le ministre chargé des
mines, soit au sein des grands corps techniques ou adminis-
tratifs de l'État, soit parmi des personnes ayant une compé-
tence reconnue en matière minière.
Deux membres désignés par le ministre de l'Économie
nationale.
Un membre désigné par le ministre des Finances.
Un membre désigné par le ministre du Travail et de la
Sécurité sociale.
Un membre désigné par le ministre des Travaux publics
et des Transports.
Le président directeur général préside le comité consultatif;
il a voix délibérative.
Les directeurs généraux adjoints peuvent assister aux séances
du Comité consultatif ; ils n'ont pas voix délibérative.
Aucun membre d'une assemblée nationale politique ne peut,
pendant la durée légale de son mandat, faire partie du Comité
412 MÉMOIRES DE GUERRE — LE 3ALUT
consultatif, ni être nommé à un emploi rétribué sur les fonds des
Houillères nationales du Nord et du Pas-de-Calais.
Art. 7 à32. — ...
Fait à Paris, le 13 décembre 1944.
Jules Jeanneney,
ministre d'État,
(par mandat du général de Gaulle
en voyage à Moscou).
Par le Gouvernement provisoire
de la République française :
Le ministre de la Production industrielle i
Robert Lacoste.
Le ministre de l'Économie nationale :
Pierre Mendès-France.
Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale r
Alexandre Parodi.
Le ministre des Finances :
René Pleven.
Rapport au sujet de la situation économique de la France, adressé
au général de Gaulle conjointement par les ministres intéressés
(Economie nationale, Production, Agriculture, Transports, Ravi-
taillement),
Paris, 15 décembre 1944.
I
COMMUNICATIONS ET MOYENS DE TRANSPORT
A. — Moyens ferroviaires ;
Le parc des locomotives était avant guerre de 11 800 ; il était
de 2 800 au moment de la libération.
Il est actuellement de 4 000 et le rythme des réparations dans
les chantiers ouverts à cet effet est de 220 par mois.
Au 1 er janvier, il y aura 6 000 locomotives en service, plus
913 locomotives électriques.
Le nombre des wagons chargés est passé de 50 000 en octobre
à 80 000 à l'heure actuelle.
Ouvrages d'art :
3 125 ouvrages d'art avaient été détruits.
Au 9 décembre, 1 245 des mêmes ouvrages avaient été recons-
truits ou mis en état d'assurer la circulation des trains. En parti-
culier, la Loire pouvait être franchie, le 22 novembre, et le réta-
L'ORDRE 413
blissement du viaduc d'Anthéor, le 23 novembre, permettait à
nouveau la liaison entre Saint-Raphaël et Cannes jusqu'à Saint-
Laurent-du-Var. Le ravitaillement des grandes villes de la Côte
d'Azur pourra être assuré dans de meilleures conditions.
B. — Transports routiers :
L'importance de notre parc était, en 1939, de 2 500 000 véhi-
cules automobiles.
En 1944, il n'en reste plus que 300 000, dont 80 % de véhicules
utilitaires. Le parc des transports publics compte 80 000 véhicules,
dont 61 000 camions, 9 000 véhicules ordinaires et 10 000 autocars.
La capacité de transport respective de chacun de ces deux parcs
est de 300 000 tonnes, soit 600 000 tonnes au total.
Il convient de noter que les usines Berliet, à Lyon, sortent
environ 40 camions par semaine.
Pneumatiques :
La principale difficulté de remise en marche de nos moyens
de transports routiers réside dans la précarité de nos ressources
en pneumatiques.
Actuellement, cependant, nos usines réparent 9 000 pneuma-
tiques par mois, pour des besoins se chiffrant à 30 000, et 25 000 en-
veloppes de bicyclettes, pour des besoins évalués à 500 000.
C. — Voies fluviales :
La navigation, qui avait été complètement interrompue en sep-
tembre, pour la Seine, l'Oise et la Marne, à cause des épaves qui
encombraient ces rivières, des ponts tombés dans le courant et
des barrages détruits, a pu être rétablie à peu près partout.
Possibilités de navigation :
Seine : de son embouchure à Bray-sur-Seine.
Oise et canal de Saint-Quentin : liaison Nord-Paris depuis le 15 no-
vembre.
Liaison Nord-Est : du Nord jusqu'à Vitry-îe-François et Saint-
Dizier, par le canal de Saint-Quentin, le canal latéral à l'Oise,
l'Aisne, le canal latéral à l'Aisne, les canaux de l'Aisne à la
Marne, de la Marne au Rhin, de la Marne à la Saône.
Canal des Ardennes : de Berry-au-Bac à Pont-à-Bar.
Canal du Nivernais : du nord de Port-Brule jusqu'à Laroche.
Canal du Loing et de Briare : libre.
Canaux du Berry : latéral à la Loire, du Centre et de Roanne à
Digoin : libres.
Saône : de Collonges (Rhône) à Saint-Symphorien.
Canal du Rhône au Rhin : de Saint-Symphorien à Clairval.
Rhône : de son embouchure à Lyon.
Canaux du Midi : libres.
L'Oise et les canaux rendus à la navigation permettent de ravi-
414 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
tailler Paris en charbon et de faire partir de Paris les péniches
bloquées en aval.
Au lendemain de la libération, il nous restait 199 remorqueurs
et 50 % de notre matériel de navigation.
D. — Ports :
Les ports ont été bloqués par les destructions allemandes. Leur
capacité actuelle représente le 1/3 de notre trafic total d'impor-
tation, qui, en 1938, s'élevait à 35 millions de tonnes.
Le Havre et Rouen ont cependant été rendus au trafic. A Rouen,
on débarque présentement 10 000 tonnes par jour.
Sète, dont le déminage se poursuit, a déjà reçu un cargo améri-
cain qui a débarqué des armements et des équipements destinés
aux troupes françaises.
La remise en état du port de Marseille se poursuit activement.
Des tractations en cours auprès de nos alliés doivent nous per-
mettre d'obtenir l'utilisation d'une partie des quais. Ainsi, ces
deux ports méditerranéens pourront reprendre, à brève échéance,
leurs échanges avec la côte d'Afrique et l'Afrique du Nord.
Il convient de noter que nos disponibilités en fret ne repré-
sentent plus que le 1/3 du tonnage total de la flotte marchande
française d'avant-guerre (3 500 000 tonnes).
En fait, nous n'avons la disposition, au 15 décembre, que de
223 000 tonnes (navires de la liste B). Les autres navires font
partie du pool allié de shipping et ne peuvent servir à la satisfac-
tion de besoins exclusivement français. Des négociations sont en
cours pour l'affrètement d'un certain nombre de liberty-ships qui
seraient armés par des états-majors et des équipages français.
II
ÉNERGIE
La remise en marche de nos moyens de transport et des industries-
clefs, condition de la reprise de l'activité économique de notre
pays, était subordonnée à la production de l'énergie nécessaire
à 1 alimentation de ces moyens.
A. — Charbon :
La production hebdomadaire du charbon est passée de
224 000 tonnes par semaine au mois de septembre, à 442 000 tonnes,
soit la moitié de notre production d'avant-guerre, pendant les
sept premiers jours du mois de décembre.
Cette augmentation est due, d'une part, à la fourniture de bois
de mines aux mines du Nord et du Pas-de-Calais, fourniture
qui a été facilitée par la reprise du trafic à travers la Loire et par
la circulation des péniches sur les canaux reliant le Nord à Paris,
L ORDRE 415
et, d'autre part, à la semaine de travail qui a été portée dans les
mines de trois à six jours.
L'amélioration de cette situation permettra de rendre à bref
délai à l'activité : les usines de l'alimentation, une partie de l'in-
dustrie sucrière, les usines de réparation de matériel de transport
routier, de transport ferroviaire et d'énergie électrique.
Enfin, les industries du bâtiment (plâtrières, fabriques de carton
bitumé, vitreries, tuileries) pourront commencer à fabriquer les
matériaux indispensables à la réparation et à la reconstitution
des immeubles sinistrés.
B. — Électricité :
Le 31 août 1944, Paris recevait 900 000 kWh. ; dès à présent,
la production a été portée à 9 600 000 kWh., contre 11 millions
en 1938, permettant un éclairage de 20 heures sur 24. On ne peut
utiliser encore l'énergie produite par les grands barrages du Massif
Central. La chute de la moyenne Dordogne ne sera prête qu'en
1945 : 400 000 kW. Celle de Génissiat : 1 600 000 kW, en 1947.
C. — Carburants :
Avant la guerre, la France utilisait pour ses besoins 400 000 m 3
de carburants liquides par mois.
Actuellement, nos ressources ne sont que de 9 000 m 3 par mois.
III
. REMISE EN MARCHE DES INDUSTRIES ET HESOINS
EN MATIÈRES PREMIÈRES
En plus du fait qu'elle poursuit la guerre, la France libérée
doit faire face au double problème de sa reconstitution et du réap-
provisionnement en matières premières de ses usines.
La bataille qui s'est développée sur son sol a causé à ses moyens
de communications, aux immeubles privés à usage d'habitation
ou à usage commercial et industriel, des destructions qu'il faut
réparer d'urgence, si l'on veut, d'une part, mettre les personnes
à l'abri et, d'autre part, leur donner le moyen de travailler.
Enfin, pendant quatre ans, l'ennemi s'est appliqué à ache-
miner vers l'Allemagne tous les stocks de matières premières, en
puisant aussi bien dans les stocks privés que nationaux.
A. — Industrie du bâtiment :
a) Difficultés de main-d'œuvre.
Du fait de la guerre, le capital-travail du pays a été amputé
de plus de 2 millions et demi de Français, dont 100 000 tués et
plus de 2 400 000 prisonniers, déportés ou travaillant en Alle-
magne.
416 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
b) Destructions matérielles :
900 000 immeubles sinistrés et 200 000 totalement détruits.
Les personnes sans abri représentent, dans :
le Calvados 100 000
la Manche 135 000
la Seine-Inférieure 100 000
l'Orne 50 000
l'Eure 30 000
les Vosges 60 000 à 90 000
chiffres auxquels il faudra ajouter ceux de l'Alsace et de la Lorraine,
lorsque ces provinces auront été complètement libérées.
c) Matériaux nécessaires pour cette reconstruction d? urgence.
Pierres, moellons, gravillons, briques . . . 160 000 000 de m 8
Ardoises et tuiles , 5 000 000 de tonnes
Bois 10 000 000 de m 3
Verres à vitres 2 000 hectares
En outre, le ministère du Travail déclarait récemment que,
pour reconstruire entièrement les immeubles sinistrés et démolis,
il faudrait employer pendant plus de sept années les 600 000 ou-
vriers que comptait l'industrie du bâtiment ; ces ouvriers travail-
lant à plein rendement.
B. — Industries textiles :
Cette branche de notre économie est toujours affectée par ie
manque de matières premières et le manque de charbon.
Les régions du Nord ne travaillent environ que 20 heures par
semaine. Dans la région de Lyon, les stocks actuels de matières
premières sont en voie d'appauvrissement et la cadence de travail
n'est que de 15 à 20 heures par semaine. Dans la région rémoise,
les industries de bonneterie, de coton et do rayonne, ont encore
pour un mois de travail.
C. — Industries sidérurgique et chimique :
Le manque de matières premières et le manque de charbon
se font également sentir. Il faut espérer que la libération de
la Lorraine et la remise prochaine à notre disposition des mines
de la Sarre permettront à l'industrie des hauts fourneaux de l'Est
de reprendre la fabrication de l'acier.
D. — Industrie aéronautique :
400 usines, 1 800 000 m 3 de bâtiments, 23 000 machines-outils,
5 000 ouvriers, ont déjà repris le travail. En un an, le programme
de fabrication porte sur 2 000 appareils : 1 500 planeurs, 500 avions
do tourisme.
41?
IV
CONSOMMATION
Dans le domaine du ravitaillement de grands progrès ont été faits.
La ration de pain notamment a été portée de 270 à 350 grammes.
Celle de viande : de 80 ou 100 à 350 grammes. La ration de corps
gras : 100 grammes.
Enfin, les légumes sont en vente libre et de très larges distribu-
tions de pommes de terre ont pu être effectuées ces derniers
temps.
Le ministre du Ravitaillement vient même de recommander
aux consommateurs de se mettre directement en relations avec
les producteurs pour absorber une partie de la récolte de pommes
de terre qui ne peut être transportée.
A. — Blé :
La récolte de blé de la campagne 1944-1945 est chiffrée à
60 millions de quintaux.
Elle permet donc de couvrir nos besoins qui sont de l'ordre de
54 millions de quintaux et d'envoyer en Afrique du Nord, en Alsace
et en Lorraine 2 millions de quintaux.
Le solde de 4 millions serait réservé à l'amélioration éventuelle
de la ration.
B. — Sucre :
Des dispositions viennent d'être prises pour faciliter le traite-
ment des betteraves sucrières et leur transformation en sucre.
Ces dispositions consistent, d'une part, en l'attribution de char-
bon aux usines et, d'autre part, en l'attribution de primes aux
producteurs qui livrent directement leurs betteraves aux usines.
Le gouvernement a décidé de tenir les engagements qu'il avait
pris vis-à-vis des producteurs de betteraves et de couvrir les
sinistres.
G. — Importations alliées :
Il est bien certain que les ressources nationales ne sont pas
suffisantes pour donner à la population, qui a été sous-alimentée
pendant quatre ans, la ration alimentaire normale, soit 2 500 ca-
lories par jour.
Aussi, nos plans prévoient-ils l'importation d'une importante
quantité de denrées alimentaires, qui, pour le moment, font défaut
sur notre sol.
Mais, au 5 décembre, la France n'avait reçu que :
Viande 6 246 tonnes
Matières grasses 621 —
T. III. 27
418 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Produits laitiers 3 050 tonnes
Céréales 61 556 —
Sucre 493 —
Denrées coloniales 1 480 —
Biscuits 1 370 —
Soit, au total, environ 75 000 tonnes de produits alimentaires
Huile et graisse de machines 41 tonnes
Carburants liquides 324 000 hectolitres
Charbon 117 673 tonnes
Savon 1 720 —
Produits pharmaceutiques, habillements et
chaussures 32 000 000 francs
Couvertures 13 000 couvertures
Ceci représente une faible partie de l'exécution des programmes
qui avaient été élaborés à Alger.
Le plan de huit mois qui entre actuellement en vigueur procu-
rera à la France, si les moyens de transport maritimes et l'utilisa-
tion de nos ports le permettent, des denrées alimentaires et des
produits industriels en quantité beaucoup plus importante.
Note du général de Gaulle pour les ministres de la Justice,
de V Intérieur et de la Guerre.
Paris, 30 décembre 1944.
Les odieux incidents, qui se sont produits récemment dans
les prisons de Maubeuge, Annecy, Bourges, Aies, révèlent, de la
part des ministres de la Justice, de l'Intérieur et de la Guerre,
une sorte d'hésitation à exercer leur autorité, un défaut de pré-
voyance et une confusion quant à leurs attributions respectives,
qui risquent de compromettre gravement à la fois l'ordre public
et le prestige du gouvernement. Les mêmes défauts apparaissent à
l'échelon des commissaires de la République, préfets, procureurs
généraux, commandants de régions militaires intéressés.
Dans le cas où le jugement de certains accusés, ou bien la commu-
tation de leur peine capitale, risquent de fournir des prétextes
locaux d'excitation, il appartient naturellement au garde des
Sceaux et, au-dessous de lui, aux procureurs généraux de prendre
ou de provoquer les mesures préalables nécessaires pour que la
détention, le procès et l'exécution de la peine aient lieu dans des
conditions d'emplacement et de temps qui limitent au minimum
les risques d'incident.
La garde des prisons, la sécurité des cours de justice, de leurs
membres et des témoins, l'escorte des inculpés et des con-
damnés, etc., sont à assurer par la force publique, placée, pour le
L'ORDRE 419
maintien de l'ordre, à la disposition du ministre de l'Intérieur,
de3 commissaires de la République et des préfets (Gendarmerie,
Garde mobile, Forces républicaines de sécurité), quitte à procéder
à temps au renforcement indispensable, soit par mise en œuvre
de réserves, soit par prélèvements momentanés sur d'autres
régions ; l'autorité militaire ayant, en outre, à prêter son concours,
lorsqu'elle en est requise.
Pour être efficaces, les mesures à prendre dans les circonstances
délicates doivent être concertées. C'est l'affaire du ministre de la
Justice de provoquer auprès de ses collègues de l'Intérieur et de
la Guerre l'établissement en commun d'un plan précis dans chaque
cas particulier ; les trois ministres ayant alors à donner des ordres
explicites aux responsables locaux qui relèvent de chacun d'eux.
Je prie les ministres de la Justice, de l'Intérieur et de la Guerre
d'établir entre eux sans délai les liaisons nécessaires, de préparer
en commun les moyens et de donner les ordres voulus pour que
des crimes tels que ceux qui viennent d'être commis sur la per-
sonne d'inculpés ou de condamnés soient désormais rendus impos-
sibles. D'autre part, aucune défaillance dans la répression de ces
crimes ne peut être tolérée.
Allocution prononcée à la radio par le général de Gaulle
le 31 décembre 1944.
Une année disparaît, dont l'Histoire dira qu'elle fut l'une des
plus grandes qu'a vécues la France.
Oh ! Non point certes que notre patrie y ait paru dans sa puis-
sance. C'est un pays torturé par l'ennemi, puis ravagé par la
bataille, bouleversé enfin dans ses moyens d'existence et de pro-
duction, qui vient de vivre les douze longs mois de 1944. Mais
c'est un pays résolu, confiant en soi, maître de lui-même, qui
vient de réapparaître entre l'Atlantique et le Rhin. Comme un
homme qui, se relevant après un grave accident, tâte ses membres,
s'essaie à la marche, reprend ses forces et son aplomb, ainsi avons-
nous maintenant fait l'inventaire de nous-mêmes. Nous sommes
blessés, mais nous sommes debout.
Or, devant nous se tient l'ennemi ! L'ennemi qui, à l'ouest, à
l'est et au sud, a reculé peu à peu, mais l'ennemi encore menaçant,
actuellement redressé dans un sursaut de rage et qui va, au
cours de Tannée 1945, jouer, sans ménager rien, les derniers atouts
qui lui restent.
Toute la France mesure à l'avance les épreuves nouvelles que
cet acharnement comportera, pour elle comme pour ses alliés.
Mais toute la France comprend que le destin lui ouvre ainsi
la chance d'accéder de nouveau, par un effort de guerre grandis-
sam% à cette place éminente qui fut la sienne depuis tant de
420 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
siècles et qu'il est nécessaire qu'elle garde pour elle-même et pour
les autres, je veux dire celle d'une puissance sans laquelle rien
ne se décide, ni la victoire, ni l'ordre du monde, ni la paix.
Car, en dépit des pertes que nous avons subies, de la captivité
de deux millions et demi de nos hommes, des destructions causées
à nos moyens de transport et à nos usines, du manque cruel de
matières premières, nous avons commencé à nous refaire une
grande armée, dont tout annonce qu'elle est appelée à jouer un
rôle capital dans cette phase décisive de la guerre. -
Chaque Français, qui réfléchit aux conditions dans lesquelles
nous sommes, discerne le dur effort d'organisation, de compé-
tence et de discipline qu'une telle entreprise exige du haut en bas
de la hiérarchie. J'ai eu naguère l'occasion de dire, je répète aujour-
d'hui, qu'à cet égard le gouvernement a arrêté son plan, qu'il
le suit et qu'il le mènera au terme. Après la mise sur pied en
Afrique des forces admirables qui mènent la bataille d'Alsace,
après avoir pris part à toutes celles de la Méditerranée, comme
aux combats de Normandie, de Paris et de Lorraine, après l'incor-
poration de la magnifique jeunesse qui a, sur le territoire, com-
battu pour la libération au milieu même de l'ennemi, voici que
commencent dans la Métropole les mesures d'appel des classes
et de mobilisation. Tout cela est, et demeurera, conjugué avec les
possibilités progressives d'armement et d'équipement que nous
procurent à la fois nos propres fabrications et le concours de nos
alliés. A ce sujet, je suis heureux de pouvoir annoncer aujour-
d'hui que ce concours vient de nous être largement promis pour
nombre d'unités nouvelles et dans des délais satisfaisants. Jusqu'à
l'écrasement total de l'ennemi et l'établissement définitif de la
sécurité de la France d'un bout à l'autre du Rhin, pas un jour
ne se passera sans que notre épée soit plus lourde. La Victoire
trouvera, j'en réponds, la France au premier rang et les armes
à la main.
Mais, aussi, elle la trouvera libre. En dehors des contraintes
indispensables de la guerre, chaque Français, chaque Française,
a repris possession de soi-même, recouvré la possibilité de penser,
de parler, de croire, comme il lui convient de le faire. Et voici
que notre peuple, c'est-à-dire la collectivité de quarante-deux mil-
lions de Français et de Françaises, va pouvoir recommencer
à exercer son droit de suffrage. A moins que les circonstances de
la guerre ne viennent soudain s'y opposer, les élections munici-
pales et départementales auront lieu au printemps prochain. Ces
élections seront, bien entendu, provisoires et ne vaudront que jus-
qu'au retour des absents. Il y sera procédé dans la dignité des
personnes et dans la liberté des opinions qui doivent marquer
le choix des citoyens dans un pays comme le nôtre, accoutumé
à la démocratie et d'autant plus résolu à la recouvrer qu'il a pra-
tiqué plus cruellement l'expérience de ce que lui coûtait le fait
de l'avoir perdue. Il y sera procédé sous l'égide de la seule protec-
421
tion qualifiée, celle de l'État républicain, s'exerçant par son
gouvernement et ses représentants désignés et responsables.
Mais, tandis qu'elle renaît à la vie d'un pays libre, la nation
française se débat au milieu de multiples difficultés quant à sa
production et ses échanges. Il est bien inutile d'énumérer les
obstacles que tout le monde connaît. Il ne serait pas moins vain
d'affecter de détenir le transcendant secret qui permettrait de
les surmonter quand on voudrait et comme on voudrait. En vérité,
l'activité économique du pays ne renaîtra que peu à peu, à mesure
que les transports, la distribution d'énergie, l'importation des
matières premières, iront en s'améliorant et que notre sol cessera
d'être le champ de bataille des nations. J'ai des raisons d'affirmer
Sue l'année 1945 nous apportera de lents mais constants progrès.
»n peut espérer, notamment, que le printemps prochain verra
revenir dans nos ports un nombre appréciable de navires qui ne
seront plus chargés exclusivement de troupes, d'armes, de muni-
tions et de rations militaires. Aujourd'hui, nous devons nous
accommoder de ce que nous avons en en tirant durement le meil-
leur parti possible et supporter courageusement les contraintes
et les déficits. Mais, en même temps, nous avons le devoir de créer,
entre tous ceux qui participent à la tâche sacrée de la production
française : chefs d'entreprise, ingénieurs, ouvriers, paysans, les
modalités et l'atmosphère de cette réelle et franche collaboration
dans l'effort, l'initiative, les traverses et le succès, qui doit devenir
la psychologie nouvelle de notre activité nationale. D'autre part,
nous devons poursuivre, comme nous avons commencé de le faire,
mais sérieusement et solidement, un certain nombre de réformes
de base qui correspondent à la fois aux exigences de l'économie
moderne et à celles du progrès social.
Cet effort suprême, pour la victoire, la liberté et le renouveau,
exige l'union de tous les Français. J'entends l'union sincère et
fraternelle, non point celle que l'on proclame, mais bien celle
que l'on pratique. Dans cette guerre qui dure depuis trente ans,
il n'est que trop facile à chacun de découvrir les erreurs et les
fautes des autres. Car, qui donc en fut exempt? Sauf un nombre
infime de malheureux qui ont consciemment préféré le triomphe
de l'ennemi à la victoire de la France et qu'il appartient à la jus-
tice de l'État de châtier équitablement, la masse immense des
Français n'a jamais voulu autre chose que le bien de la patrie,
lors même que certains furent parfois égarés sur le chemin. Au
point où nous en sommes et étant donné tout ce qu'il nous reste
à faire pour nous sauver, nous relever et nous agrandir, les fureurs
intestines, les querelles, les invectives, sont injustes et malfai-
santes. Dans la communauté française, tous les Français, paysans,
ouvriers, bourgeois, qu'ils fussent, comme on disait naguère, de
droite, du centre ou de gauche, ont leur place et doivent la tenir.
Nous ne sommes pas trop en France pour refaire la France mutilée I
Au moment où l'année de la libération s'efface devant l'année
422 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
de la grandeur, que les pensées des cent six millions d'hommes et
de femmes qui peuplent la France et l'Empire s'unissent avec
confiance, loyalement, fraternellement i Que ces pensées se portent
vers nos soldats, nos marins, nos aviateurs, qui font valoir, par les
armes, la gloire de la patrie ! Qu'elles n'oublient pas nos vaillants
alliés qui souffrent et qui luttent comme nous, pour la même
cause que nous-mêmes ! Qu'elles aillent trouver dans leur tristesse
nos chers, nos braves garçons que l'ennemi nous a pris, mais dont
chacun détient en lui une part de l'honneur, du combat, de l'avenir
de la France ! Qu'elles entourent celles et ceux qui souffrent en
silence pour la patrie : mamans en deuil, femmes à leur foyer vide,
enfants malheureux, vieux parents seuls ; toutes celles et tous ceux
dont le cœur, ce soir, berce tristement son chagrin. Français,
Françaises, que vos pensées se rassemblent sur la France 1 Plus
que jamais, elle a besoin d'être aimée et d'être servie par nous tous
qui sommes ses enfants. Et puis, elle l'a tant mérité !
Lettre (P Adrien Tixier, ministre de F Intérieur,
au général de Gaulk.
Paris, îe 8 janvier 1945.
J'ai l'honneur de vous communiquer les conclusions de l'enquête
faite sur place, au sujet des incidents d'Alès, de Nîmes, de Béziers
et de Rodez.
1° La foule, surtout à Àîès et à Nîmes, est spontanément et
sincèrement exaspérée par la lenteur de la répression judiciaire
et des condamnations et par la grâce accordée à Farger, qui fut
certainement un abominable collaborationniste.
2° Le3 effectifs de la police, dans toute la 16 e Région, sont sque-
lettiques et leur armement est, dans l'ensemble, dérisoire.
3° L'élément le mieux armé, les bataillons régionaux... ne sont
pas sûrs pour assurer des services d'ordre. La police militaire...
avait une telle attitude que le colonel Zeller a dû la dissoudre à
]a date du 1 er janvier.
4° Le commissaire de la République Bounin, le colonel Zeller
et le préfet Paganeîli ont fait tout ce qui était de leur devoir
et en leur pouvoir, dans les conditions où ils étaient placés...
Par contre, j'ai relevé de leurs fonctions le secrétaire général
de la police, qui a fait preuve d'une docilité excessive à l'égard
des organisations de résistance, et ie sous-préfet de Béziers, qui
s'est montré faible.
5° A Rodez, toute la responsabilité incombe au... chef F. T. P.
qui s'est enfui et qui fait l'objet d'un ordre d'informer. J'espère
que le ministre de la Guerre donnera immédiatement l'ordre de
départ à son bataillon, qui devait commencer son déplacement
vers le front le 10 janvier.
L'ORDRE 423
Le préfet de rAveyron est relevé de ses fonctions.
... J'ai donné aux commissaires régionaux, aux préfets et sous-
préfets et aux chefs de la police les instructions les plus catégo-
riques en vue de l'identification et de l'arrestation de tous individus
coupables d'attaques contre les prisons, d'exécutions illégales et
d'assassinats de prisonniers et de condamnés. Mais je dois recon-
naître que mes ordres sont difficilement exécutables, tant que
chaque région et chaque département ne posséderont pas un mi-
nimum d'effectifs de police, de gendarmerie et de garde mobile,
un minimum d'armement et un minimum de moyens de transports.
Or, cette triple condition n'est nulle part réalisée.
L'enquête que j'ai prescrite, il y a un mois, sur les effectifs de la
police, leur armement, leur équipement et leur répartition dans
chaque région et dans chaque département, sera bientôt ter-
minée et je serai prochainement en mesure de dresser, en liaison
avec le ministre de la Guerre, un plan de répartition des forces
et un programme minimum d'équipement et d'armement à réaliser
par priorité dans le programme du ministère de la Guerre.
L'exécution rapide de ce programme sera une condition essen-
tielle du maintien de l'ordre...
Allocution prononcée à la radio par le général de Gaulle
le 17 janvier 1945.
L'offensive ennemie dans l'Ardenne belge est en train de se
terminer par la retraite de Pas3aillant. En Alsace, les attaques
des troupes alliées succèdent aux tentatives d'irruption allemande.
Sur le front de l'Est, les positions des armées d'Hitler qui cou-
vrent le territoire du Reich sont percées de part en part. En Ex-
trême-Orient, les Japonais voient se déployer dans les Philippines,
près des côtes de notre Indochine, des forces qu'ils ne peuvent
contenir. Sur notre sol, une armée nouvelle, dont l'armement est
maintenant assuré, se forme pour les chocs décisifs du printemps
prochain. Notre pays, au milieu de l'étonnement du monde, émerge
de la crise sans exemple où l'avaient plongé l'invasion et l'oppres-
sion. Or, tandis que le but est en vue et que notre espérance de
l'atteindre se transforme en certitude, nous constatons, jour après
jour, que le chemin qui nous y mène demeure un âpre chemin.
En ce moment, la rigueur de l'hiver ajoute à nos difficultés.
Le peuple français, surtout dans les grandes villes, souffre cruelle-
ment du froid et ne reçoit, en général, qu'une nourriture à peine
suffisante. D'innombrables demeures sont absolument sans feu.
Dans presque tous les ateliers, bureaux, magasins, il faut travailler
sans chauffage. Les hôpitaux, les pouponnières, les écoles, ne re-
çoivent que de maigres allocations de combustibles. Les rations
alimentaires sont très étroitement calculées ; leur distribution subit
424 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
des à-coups et des retards. Il n'y a de lait qu'à peine ce qu'il
faut aux tout petits enfants et aux malades. Le gaz, le cou-
rant électrique, sont distribués avec parcimonie. En outre, un
grand nombre de nos entreprises ne peuvent encore travailler ou
ne le font qu'au ralenti. Notre agriculture, bien qu'elle se trouve
dans une situation relativement meilleure, ne dispose cependant
pas des engrais et de l'outillage qui lui permettraient de prendre
l'essor dont elle est capable. Nos villes, nos villages, dévastés,
parviennent à déblayer leurs ruines mais manquent de tout ce
qu'il faudrait pour commencer leur reconstruction.
Sans m'étendre sur les causes que mesurent fort bien tous
ceux qui jugent avec leur raison, je dois répéter cependant com-
ment se présentent les réalités matérielles quatre mois après la
libération de la plus grande partie du territoire. L'activité et la
vie du pays dépendent de quatre facteurs, qui sont : la production
d'énergie, — charbon et électricité, — les matières premières, la
production agricole, les transports. Pour le charbon, la France, en
temps normal, en tirait de son sol chaque semaine 850 000 tonnes.
Elle en consommait 1 300 000 tonnes, la différence venant de
l'importation. Grâce à un vaste effort de remise en état des mines
que la bataille laissait désorganisées, nos mineurs extraient main-
tenant des fosses 600 000 tonnes en moyenne hebdomadairement.
Mais les besoins militaires en exigent, à eux seuls, le tiers.
Nous avons maintenant réparé la plupart des barrages, des tur-
bines et des lignes d'où provient l'électricité fournie par la force
hydraulique. Toutefois, l'hiver s'oppose en partie à leur utilisation.
En ce qui concerne les matières premières, le gouvernement,
prévoyant le manque presque total de stocks dans lequel nous
nous trouvons, avait établi, avant la bataille de France, un plan
d'importations destinées aux premiers mois qui suivraient la
libération. Mais certaines conceptions aventurées quant à la capa-
cité de résistance de l'Allemagne, la nécessité pressante de nourrir
les batailles d'Europe occidentale, de Russie, d'Extrême-Orient,
les obligations écrasantes qui en résultent pour les convois mari-
times, la destruction de nos ports, ont retardé, du côté de nos
alliés, l'exécution du plan, qui commence seulement ce mois-ci à
produire ses premiers effets. Cependant, je suis heureux de pouvoir
confirmer que les négociations, poursuivies par nous à Washing-
ton pour préciser et développer ce plan, ont abouti dans la journée
d'hier. Nos alliés viennent de reconnaître l'importance que revêt,
pour l'issue victorieuse et aussi rapide que possible de la guerre,
le concours de l'industrie de la France, comme d'ailleurs celui de
ses armées et de ses transports, et d'arrêter, d'accord avec nous,
les dispositions nécessaires pour que des matières premières soient
importées en notables quantités.
Quant aux transports, je résumerai la question en disant que
nous avions en service en temps de paix 16 000 locomotives, que,
le 15 septembre dernier, il nous en restait 2 000 en état sur des
425
réseaux partout coupés et qu'aujourd'hui, à force de réparations,
nous en faisons rouler, d'un bout à l'autre du pays, un peu plus
de 6 000, dont un grand nombre sont d'ailleurs employées à tracter
les trains militaires.
Dans ces conditions, une secousse telle que celle d'une vague
de froid suffît à altérer un équilibre malaisé. Quand, dans l'espace
de vingt-quatre heures, les barrages d'où provient la force élec-
trique se trouvent gelés, quand, le long des canaux, les péniches
sont bloquées par la glace, quand, dans les dépôts et ateliers dé-
truits, l'entretien et la réparation des locomotives deviennent
soudain plus difficiles en raison de la bise et du gel, quand cepen-
dant il faut à tout prix que nos trains continuent à transporter,
pour les batailles de Belgique ou d'Alsace, les renforts et les
ravitaillements, de dures restrictions s'imposent, en ménageant
toutefois les hommes et les entreprises qui contribuent le plus
directement à faire et à abréger la guerre, c'est-à-dire les soldats
au front et les usines d'armement.
Ces restrictions ont été prises. Elles font cruellement souffrir.
Je sais, en particulier, quelles épreuves traversent en ce moment
nos mères de famille françaises, hantées par le souci de l'existence
et de la santé de ceux et de celles qui les entourent et surmenées
par les perpétuels et pénibles problèmes que leur pose leur ménage
dont, cependant, tout dépend. Mais, ces restrictions, dont nous
pouvons, d'ailleurs, espérer qu'elles vont quelque peu s'adoucir,
sont supportées avec courage par un peuple qui sait ce qu'il veut.
Car nous savions bien d'avance que, pour être sortis de l' est l'inflation, l'inflation sans contre-
partie ni contre-mesure.
Seule, l'inflation permet à la fois de satisfaire les demandes
d'augmentation de salaires, d'accorder des accroissements de
tarifs ou de prix (au marché officiel ou au marché noir) et, même,
des dégrèvements fiscaux (car il en figure de substantiels dans
la dernière loi des finances), le tout sans inquiéter sérieusement
ceux qui ont accumulé des avoirs considérables et cachés et sur
qui l'on compte, au fond, pour souscrire, aux futurs emprunts ;
en même temps, l'inflation gorge les spéculateurs qu'une hausse
constante et assurée enrichit automatiquement. (Je sais bien que
l'on n'entend pas les favoriser; je crois même qu'on veut sincè-
rement les traquer ; mais ne voit-on pas qu'ils sont les seuls béné-
ficiaires — et les principaux soutiens — de la politique de faiblesse
à laquelle on reste malheureusement attaché?)
Dans ce système, une classe est complètement sacrifiée, celle
des petites gens à revenus fixes, sacrifices dont le courrier quotidien
vous apporte certainement des témoignages pathétiques; mais
les classes moyennes sont celles dont les protestations sont les
moins bruyantes. L'expérience montre, il est vrai, qu'en les rui-
nant, on les pousse dans les bras du fascisme. Conséquence loin-
taine, dont on ne s'embarrasse pas. Pour l'instant, on pense apaiser
un peu les victimes en leur versant quelques indemnités, c'est-
à-dire en leur réservant une part d'inflation, à elles aussi.
Or, j'y reviens, distribuer de V argent à tout le monde sans en
reprendre à personne, c'est entretenir un mirage, mirage qui autorise
chacun à croire qu'il va vivre aussi bien et faire autant et plus
de bénéfices qu'avant la guerre; alors que les dévastations, les
spoliations, l'usure du matériel et des hommes, ont fait de la France
un pays pauvre, alors que la production nationale est tombée à
la moitié du niveau d'avant-guerre.
C'est la solution commode immédiatement. Il est plus facile
de consentir des satisfactions nominales que d'accorder des satis-
factions réelles, plus facile de profiter de l'illusion des gens qui
réclament des billets dans le vain espoir d'accéder, eux aussi,
au marché noir et de s'y procurer du beurre avec leur surcroît
de papier-monnaie. Mais, plus on accorde de satisfactions nomi-
nales, moins on peut donner de satisfactions réelles. Car, plus on
fait fleurir le marché noir par l'inflation, plus on y fait monter les
432 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
prix et plus se dérobe le mirage d'un « marché noir pour tous »,
plus on augmente l'écart entre prix illicites et prix taxés et moins
il vient de produits sur le marché régulier, plus se confirme le
privilège des riches et se détériore la condition des pauvres.
Combien de temps ce jeu peut-il durer et où mène-t-il? Faut-il
rappeler qu'aucun des pays belligérants — ni l'Allemagne, ni
l'U. R. S. S., ni l'Angleterre, ni les États-Unis (1) — n'a cru
possible de faire la guerre en pratiquant une telle politique?
Tous, quel que soit leur régime politique ou social, ont pris une
voie diamétralement opposée. Avons-nous la prétention de penser
que la France, seule, pourrait faire exception?
*
* *
Ne croyez pas, mon Général, que je pousse le tableau au noir.
Il n'est que d'ouvrir les yeux pour voir se développer le processus
inflationniste auquel tant de pays ont succombé après l'autre
guerre. Déjà, la sensation générale d'insécurité monétaire pro-
voque partout de nouvelles demandes de hausses de traitements
et de salaires. Le gouvernement vient de réaliser une seconde
augmentation des traitements, qui a aussitôt déclenché une vague
de hausse de salaires... toujours sans contrepartie dans l'appro-
visionnement du marché. Il a adopté, sans qu'aucune urgence le
justifiât, une hausse des tarifs de la S. N. C. F. Il a fallu toute
mon insistance pour qu'on limitât le relèvement du prix des
abonnements ouvriers ; mais, déjà, voici qu'on nous annonce la
hausse des tarifs du Métropolitain, voici qu'on demande l'augmen-
tation du prix du gaz et de l'électricité.
Il serait vain de croire que le niveau des prix supportera une
pareille pression. L'équilibre est d'ores et déjà rompu. Les fonc-
tions que vous m'avez confiées me mettent en rapport quotidien
avec les milieux de producteurs. Je connais la limite à partir de
laquelle ils s'abandonneront à la démoralisation et aux tentations
du marché noir et cette limite est atteinte, sinon dépassée. Aussi,
les prix agricoles, comme les prix industriels, devront-ils être
relevés sans retard. Mais la seule annonce de ces hausses stimule
de nouveau les réclamations des salariés, des retraités, des pen-
sionnés. La course sans fin ne peut être stoppée que si le gouver-
nement, par des décisions courageuses et qui frappent l'opinion,
témoigne enfin de sa volonté de briser le circuit inflationniste.
Mes fonctions me mettent aussi en rapport avec les spécialistes
étrangers. J'ai vu fréquemment, dans ces derniers mois, des
hommes d'affaires, des économistes, des financiers, anglais, améri-
cains, suisses ou belges. Ceux d'entre eux qui aiment la France
sont navrés du spectacle que nous leur donnons et ne compren-
nent pas que nous ne mettions pas à profit l'ordre qui règne en
Cl) J'oubliais la Chine
433
France et le prestige du chef du gouvernement pour réaliser le
programme vigoureux et même révolutionnaire que nous avions
promis au pays avant la libération. A ces témoignages, je n'ose
ajouter celui qui nous vient du marché noir des monnaies sur les
places neutres, où la comparaison des cours du franc belge et
du franc français n'est guère flatteuse pour nous ; celui, même, du
marché noir français qui renaît, après avoir été momentanément
découragé, et où l'or atteint son prix record, cependant qu'à la
Bourse même une vague de hausse spéculative rappelle les pires
époques (1).
Je sais, mon Général, qu'on peut sans peine trouver et développer
des objections à la politique que je préconise : la première de ces
objections étant, sans doute, qu'elle vaudrait au gouvernement
des critiques, des récriminations. Je suis persuadé, au contraire,
que le pays saurait gré à son gouvernement de décisions coura-
geuses ; l'expérience belge, bien que pratiquée dans un climat
politique et des conditions économiques défavorables et avec des
modalités excessives, nous montre son auteur, M. Gutt, bénéfi-
ciant auprès de ses compatriotes d'une approbation quasi una-
nime et d'un prestige incontesté.
Je connais donc les objections qu'on peut me faire, mais je sais
aussi qu'il n'y a pas de contre-projet ; j'attends encore que quel-
qu'un en oppose un au mien, devant le gouvernement. On ne
suggère que des expédients empiriques, trouvés au jour le jour.
Ce sont les moyens d'une politique qui suit le fil de l'eau, qui
n'a d'autre ambition que de franchir les obstacles à mesure qu'elle
les rencontre et qui espère le mieux sans savoir comment ni pour-
quoi. Cette politique accommode volontiers toutes les recettes.
Il arrive qu'elle prenne un morceau sain; mais alors, soi-disant
pour le rendre plus assimilable, elle le noie dans une sauce qui
le neutralise et le dénature.
J'ai peur, mon Général, que, par un souci très compréhensible
d'arbitrage, vous n'incliniez à faciliter, ou tout au moins à admettre,
les compromis. Mais il est des matières où la demi-mesure est une
contre-mesure; qui ne le sait mieux que vous?
J'éprouve, quant à moi, un sentiment de tristesse et d'anxiété,
lorsque je n'arrive pas à faire comprendre que les moyens de
l'assainissement indispensable au salut du pays ne sont pas de
ceux qu'on peut diluer et dont on peut, à la fois, et prendre et
laisser.
Me plaçant ici sur le seul plan technique, j'ai la conviction que
les mesures monétaires et financières que je préconise constituent
un minimum, sans quoi l'inflation ne recevra pas le coup d'arrêt
(1) C'est bien ce que, du temps de leur grande inflation, les Allemands appe-
laient < hausse de misère >.
T. III. 28
434 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
qui s'impose pour que nous ne soyons pas emportés très vite dans
le vertige de sa course accélérée.
Ce coup d'arrêt est indispensable, parce que nous sommes
déjà dans la phase où les intervalles entre chaque demande d'aug*
mentation ou de hausse se rapprochent dangereusement ; parce
qu'il commence déjà d'exister, dans la classe ouvrière, chez les
paysans, chez les industriels, une sorte de fatalisme de l'inflation ;
j'entends par là : un consentement donné d'avance à la chute
indéfinie de la monnaie, consentement qui, en poussant chacun à
anticiper sur la dépréciation (dans ses actes et ses calculs quoti-
diens comme dans ses revendications) précipite effectivement cette
chute.
Le coup d'arrêt est indispensable, parce qu'en résumé la con-
fiance dans le franc est ébranlée et que cet état d'esprit détermine
la rétention des marchandises et non leur circulation ; encou-
rage la spéculation à la hausse avec bénéfice assuré et décourage
l'investissement, dont les rendements lointains en une monnaie
dépréciée sont sans attrait ; incite à la production comme à la
consommation des objets de luxe et de marché noir et non aux
fabrications essentielles pour la vie du pays. Bref, la politique
d'abandon tend à paralyser les activités utiles et à stimuler les
activités malsaines et immorales, dans un pays qui a besoin de
produire à toute force et qui ne peut se sauver qu'en bandant
tous ses ressorts pour un immense effort de guerre et de recons-
truction.
Nous sommes engagés dans la spirale ; la différence entre mes
contradicteurs et moi c'est que, consciemment ou non, ils escomp-
tent l'équilibre réalisé en hausse plus ou moins automatiquement,
sans intervention, c'est-à-dire un miracle. Malheureusement, il
n'existe dans le passé aucun précédent connu d'un miracle de
ce genre. Il faut le dire tout net : le choix est entre le coup d'arrêt
volontairement donné et l'acceptation d'une dévaluation indéfinie
du franc.
Il y a aussi un problème politique.
Pouvons-nous mener la France sur le chemin de la grandeur,
exiger d'elle des sacrifices sanglants et des efforts sans nombre
et poursuivre en même temps une politique de facilité dans le
domaine financier et économique, c'est-à-dire dans ce qui fait la
vie et les préoccupations quotidiennes de chaque Français ; une
politique qui favorise inévitablement les enrichis de la guerre,
les spéculateurs, les trafiquants, tout eu frappant quantité de
petites gens, et qui, par ce spectacle, ruine aux yeux de la nation
tout entière les valeurs morales les plus fondamentales et corrompt
les mœurs?
Est-ce par cette politique qu'on remettra la France au travail,
qu'on reconstruira son appareil productif et qu'on introduira
435
le sens de la justice, la compréhension et l'harmonie dans l'orga-
nisation économique et sociale du pays? Est-ce en ménageant
les égoïstes, les parvenus, les cupides, en nous appuyant incons-
ciemment sur eux, est-ce en bafouant ceux qui ont cru que nous
voulions une République pure et dure, que nous referons la France?
Pour répondre autrement que je le fais moi-même à ces ques-
tions, il faut être pénétré d'un pessimisme que je ne partage pas.
On prétend que la France fatiguée ne peut supporter une politique
vigoureuse, trop éloignée de ses mauvaises habitudes d'avant-
guerre. Je ne crois pas, quant à moi, qu'elle soit incapable d'ac-
cepter le traitement susceptible de la guérir. Ses éléments les
plus jeunes, les plus sains, le réclament. Sans doute doit-il, pour
recueillir l'adhésion populaire, s'accompagner de réformes hardies
auxquelles le pays aspire ; ces réformes étant la contrepartie, la
compensation des privations présentes. Ne serait-ce pas précisé-
ment dans l'espoir d'écarter les réformes profondes, pour tromper
l'appétit des masses et les détourner des revendications redoutées,
que nous voyons des conservateurs sociaux — connus, dès avant
la guerre, comme les plus rétrogrades — admettre si facilement
qu'on octroie les vaines satisfactions nominales, dont je parlais
plus haut, et parfois même y pousser?
Cependant, la France sait qu'elle est malade et qu'elle ne se
guérira pas dans l'euphorie. Elle sait qu'elle ne se relèvera que
par un effort long, difficile, pénible. Elle attend qu'on l'appelle à
cet effort. J'en recueille le témoignage chaque fois que j'ai l'occasion
d'exposer les opinions auxquelles je suis attaché. Je crois même
discerner que les plus ardents, les meilleurs, les « gaullistes », sont
déçus du silence du chef du gouvernement à ce sujet.
Mon Général, j'en appelle à vous, à votre clairvoyance, à votre
inflexibilité, à tout ce qui fait que les Français ont confiance en
vous, pour prendre des mesures de salut public. Je songe aux
sentiments qui devaient vous animer au moment où, la guerre
étant déjà commencée, vous tentiez, par un dernier effort, de faire
admettre les solutions dont vous aviez la certitude qu'elles seules
pouvaient sauver la Patrie. Si j'évoque ce souvenir, c'est qu'en
mon âme et conscience j'ai la conviction que le pays a déjà passé
la croisée des chemins et qu'il n'y a plus un instant à perdre pour
quitter celui qui mène tout droit aux pires désordres et rejoindre
le seul qui puisse conduire vers la paix civile, le travail et la gran-
deur.
Je décline la responsabilité des lourdes décisions contre les-
quelles je me suis élevé vainement ; je ne puis être solidaire de
mesures que je juge néfajtes. Je vous demande donc de me rendre
ma liberté ; je n'ai pas le désir de rester au sein d'un gouverne-
ment où ma présence ne se justifie plus, puisque mes efforts obstinés
ne réussissent pas à convaincre mes collègues et que je suis impuis-
sant à éviter ce qui m' apparaît comme une série d'erreurs fonda-
mentales. Je me considère dès maintenant comme démissionnaire
436 MEMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
après quinze mois d'un travail dans lequel je n'ai été soutenu que
par la fierté d'être votre collaborateur. Aujourd'hui, j'ai conscience
que je ne puis vous assister utilement dans votre mission ; il est
trop clair que le gouvernement a définitivement choisi une voie
qui est à l'opposé de la mienne.
Je vous prie de croire, mon Général, à mes sentiments de sin-
cère et respectueux attachement.
Allocution prononcée par le général de Gaulle
à Voccasion de Vouverture solennelle
de V Université de Paris, le 22 janvier 1946.
M. le Recteur de l'Académie de Paris, M. le Professeur Le Bras
et Mlle Descombey ont, en termes émouvants, décrit le rôle que
l'Université de Paris avait su jouer dans la Résistance française
contre l'oppression de l'ennemi. Ils en ont justement exalté le
courage. Ils ont montré que cette défense de l'esprit, par les
hommes qui en étaient par excellence les garants, avait assuré
la condition élémentaire du salut, tout comme la trahison géné-
ralisée de l'esprit, — si elle avait été commise, aurait fait de
la défaite un désastre définitif. Car, si dans le pire malheur rien
n'est perdu pour un peuple qui garde l'espérance intacte, sa chute
ne se répare point dès lors qu'il y a consenti.
A présent, l'ennemi chassé et la victoire en vue grâce aux canons
libérateurs, parmi lesquels les nôtres, qui se répondent en ce mo-
ment de l'ouest à l'est de l'Europe, la pensée française tout entière
reprend, non point conscience d'elle-même puisqu'elle la conserva
dans l'horreur de la nuit, mais bien contact avec les faits et les
mouvements de l'époque que lui découvre la lumière de la liberté.
Devant le désarroi des esprits et des âmes qui fut la cause profonde
de la guerre et que la fin du conflit ne pourra par elle-même abolir,
la plus vaste carrière s'ouvre devant l'effort des intelligences,
des volontés et des sensibilités.
C'est dire quel peut être le rôle de la pensée française. Pour elle,
il s'agit d'abord d'orienter la nation vers les voies intellectuelles,
spirituelles, morales et matérielles qui la mèneront au renouveau.
Il s'agit aussi de faire refleurir, au milieu des peuples de la terre,
cette influence de caractère humain et universel qui fut de tout
temps la nôtre, qui leur est par là bienfaisante et dont nous pou-
vons voir, par divers signes, qu'elle ne se remplace pas. Il s'agit
enfin de contribuer à résoudre le grand problème politique, social,
moral de notre temps, qui consiste à sauver et faire vivre la
liberté, à l'intérieur de l'organisation rigide et belliqueuse que le
machinisme impose à la société.
Dans cet immense effort de l'esprit, le labeur de la noble Uni-
versité de Paris, les leçons de ses maîtres, le travail de ses étudiants,
L ORDRE 437
vont prendre une part capitale. En dépit des difficultés dans les-
quelles l'Université entreprend sa tâche à la fois nouvelle et tra-
ditionnelle, il me semble qu'on peut dire que sa fonction est aujour-
d'hui plus enviable que jamais. Car, rien ne vaut un grand
devoir, à accomplir au nom d'un grand peuple, au milieu d'une
grande époque.
Ordonnance du 22 février 1946
instituant des comités d'entreprises.
Le Gouvernement provisoire de la République française,
Ordonne :
Article Premier. — Des comités d'entreprises seront constitués
dans toutes les entreprises industrielles ou commerciales, quelle
qu'en soit la forme juridique, employant habituellement, dans
un ou plusieurs établissements, au moins 100 salariés.
Des arrêtés du ministre du Travail et du ministre de la Produc-
tion industrielle, ou des autres ministres intéressés, pourront
rendre l'institution de comités d'entreprises obligatoire avec tout
ou partie des attributions prévues aux articles 2 et 3 ci-après :
1° dans les entreprises comptant moins de 100 salariés ;
2° dans les offices ministériels, les professions libérales, les so-
ciétés civiles autres qu'à caractère industriel ou commercial, les
syndicats professionnels et les associations de quelque nature que
ce soit.
Des décrets en Conseil d'État détermineront les services publics
à caractère industriel ou commercial, y compris les services
exploités en régie, même monopolisés, dans lesquels il sera obli-
gatoirement créé des comités d'entreprises et, s'il y a lieu, les mo-
dalités particulières de composition et de fonctionnement de ces
comités.
Un arrêté du ministre du Travail et du ministre de la Produc-
tion industrielle déterminera les conditions dans lesquelles les
travailleurs à domicile seront considérés, pour l'application de
la présente ordonnance, comme faisant partie du personnel des
entreprises.
Art. 2. — Le comité d'entreprise coopère avec la direction à
l'amélioration des conditions collectives de travail et de vie du
personnel, ainsi que des règlements qui s'y rapportent, à l'exception
des questions relatives aux salaires.
Le comité d'entreprise assure ou contrôle la gestion de toutes
les œuvres sociales établies dans l'entreprise au bénéfice des sa-
lariés ou de leurs familles, ou participe à cette gestion,
quel qu'en soit le mode de financement, dans les conditions qui
seront fixées par un décret pris en Conseil d'État...
438 HÉMOIRS8 DB GUÏRRB — LB SALUT
Art. 3. — Dans l'ordre économique, le comité d'entreprise exerce
à titre consultatif, les attributions ci-après :
a) Il étudie toutes les suggestions émises par le personnel
dans le but d'accroître la production et d'améliorer le rendement
de l'entreprise et propose l'application des suggestions qu'il aura
retenues. Il peut émettre des vœux concernant l'organisation
générale de l'entreprise.
b) Il propose, en faveur des travailleurs ayant apporté par
leur initiative ou leurs propositions une collaboration particu-
lièrement utile à l'entreprise, toute récompense qui lui semble
méritée.
c) Il est obligatoirement informé des questions intéressant
l'organisation, la gestion et la marche générale de l'entreprise.
Le chef d'entreprise devra faire, au moins une fois par an, un
exposé d'ensemble sur la situation et l'activité de l'entreprise,
ainsi que sur ses projets pour l'exercice suivant.
Lorsque l'entreprise est constituée sous la forme d'une société
par actions ou, quelle que soit sa forme, lorsqu'elle réunit d'une
façon continue plus de 500 salariés, le comité est, en outre, informé
des bénéfices réalisés et peut émettre des suggestions sur leur
emploi.
Dans les entreprises qui revêtent la forme d'une société ano-
nyme, la direction est tenue de communiquer au comité, avant
leur présentation à l'assemblée générale des actionnaires, les
comptes de profits et pertes, le bilan annuel et le rapport des com-
missaires aux comptes, ainsi que les autres documents qui seraient
soumis à l'assemblée générale des actionnaires.
Un des commissaires aux comptes devra être obligatoirement
choisi par l'assemblée générale des actionnaires sur une liste
dressée par le comité d'entreprise et comprenant trois noms de
commissaires aux comptes agréés par les cours d'appel et appar-
tenant à l'ordre des experts-comptables.
Le comité d'entreprise peut, ou convoquer à la réunion qu'il
consacre à l'examen des documents mentionnés ci-dessus les
différents commissaires aux comptes, ou se faire assister spé-
cialement du commissaire aux comptes dont il a proposé
la désignation. Il reçoit leurs explications sur les différents
postes de ce document, ainsi que sur la situation financière de
l'entreprise. Il peut formuler toutes observations utiles, qui
seront obligatoirement transmises à l'assemblée générale des
actionnaires en même temps que le rapport du conseil d'admi-
nistration.
Art. 4. — Les membres du comité d'entreprise sont tenus au
secret professionnel, sous les peines portées par l'article 378 du
code pénal, pour tous les renseignements de nature confidentielle
dont ils pourraient acquérir connaissance à l'occasion de leurs
fonctions.
I Art. 5. — Le comité d'entreprise comprend le chef d'entreprise
439
ou son représentant et une délégation du personnel, composée
comme suit :
De 100 à 500 sal. : 5 dél. tit., 3 dél. suppl.
De 501 à 1 000 sal. : 6 dél. tit., 4 dél. suppl.
De 1 001 à 2 000 sal. : 7 dél. tit., 5 dél. suppl.
Au-dessus de 2 000 sal. : 8 dél. tit., 5 dél. suppl.
Art. 6. — Les représentants du personnel sont élus, d'une part
par les ouvriers et employés, d'autre part par les ingénieurs,
chefs de service, agents de maîtrise ou assimilés, sur des listes
établies par les organisations syndicales les plus représentatives
pour chaque catégorie de personnel...
Art. 7. — Sont électeurs les salariés des deux sexes de natio-
nalité française, âgés de dix-huit ans accomplis, ayant travaillé
douze mois au moins dans l'entreprise et n'ayant encouru aucune
des condamnations prévues aux articles 15 et 16 du décret orga-
nique du 2 février 1852...
Art. 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14. — ...
Art. 15. — Le comité d'entreprise est présidé par le chef d'en-
treprise ou son représentant...
Art. 16. — Le comité se réunit au moins une fois par mois,
sur convocation du chef d'entreprise ou de son représentant. Il
peut, en outre, tenir une seconde réunion à la demande de la
majorité de ses membres.
L'ordre du jour est arrêté par le chef d'entreprise et le secré-
taire et communiqué aux membres trois jours au moins avant
la séance. Lorsque le comité se réunit à la demande de la majorité
de ses membres figurent obligatoirement à l'ordre du jour de la
séance les questions jointes à la demande de convocation.
Les résolutions sont prises à la majorité des voix...
Art. 17 à 26. — ...
Fait à Paris, le 22 février 1945.
C. de Gaulle.
Par Je Gouvernement provisoire
de la République française :
Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale :
Alexandre Parodi.
Le ministre de la Production industrielle
Robert Lacoste.
Le ministre de l'Économie nationale
Pierre Mendès-France.
440 MÉMOIRES DE GUERRE — LE SALUT
Rapport adressé au général de Gaulle
par René Pleven, ministre des Finances.
Paris, 24 février 1945.
Une opération d'échange des billets peut avoir trois objets :
1° assurer l'annulation, au profit de l'État, des billets détruits,
ainsi que des billets emportés par l'envahisseur ou exportés frau-
duleusement à l'étranger;
2° recenser la partie des fortunes qui est constituée en billets
de banque ;
3° provoquer, en associant à l'échange une opération de blocage
des billets, une contraction brutale des moyens de paiement à
la disposition des consommateurs et assurer ainsi une baisse des
prix, une suppression du marché noir.
Les deux premiers objets sont d'ordre fiscal. Je crois entière-
ment à l'efficacité de l'échange pour les atteindre.
Le troisième est d'ordre monétaire et économique. J'ai toujours
souligné devant le gouvernement que l'échange à cet égard ne
pouvait être qu'inefficace, le marché noir ne pouvant être contre-
carré que par :
— un système de rationnement suffisant pour assurer la subsis-
tance minima des populations ;
— une augmentation de la production et la reprise des impor-
tations.
L'expérience belge a démontré l'exactitude de ce point de vue.
Je n'en veux d'autre preuve que les indications très précises,
tout récemment rapportées de Belgique, par l'enquêteur que le
ministre du Ravitaillement y avait envoyé afin d'étudier plus
spécialement cet aspect particulier de l'expérience belge. Les con-
clusions sont formelles : la limitation des billets remis aux
consommateurs n'a nullement entraîné la disparition du marché
noir et n'a provoqué aucune baisse de prix. En fait, dans plu-
sieurs cas, les prix du marché noir sont plus élevés qu'avant
l'échange.
Dans ces conditions, je suis, plus que jamais, résolument hostile
à une opération qui impliquerait un blocage. Non seulement
parce que l'action sur les prix serait inexistante. Mais parce qu'une
telle expérience présenterait en France des risques financiers
incalculables. La trésorerie ne peut supporter les dépenses de
guerre et de reconstruction et combattre l'inflation que par un
appel constant aux souscripteurs de valeurs du Trésor, à court
terme. Un blocage détruirait ce mécanisme délicat, s'étendrait
aux comptes de banques, aux dépôts dans les Caisses d'épargne,
aux remboursements des bons du Trésor. Je ne prendrai pas la
responsabilité d'entraîner le gouvernement dans une telle aventure.
441
LES FAITS
A. — Quantité de billets nouveaux disponibles.
Les commandes suivantes de billets avaient été passées, en
mai et juillet 1944, par le commissariat aux Finances d'Alger :
aux Etats-Unis 25 milliards en billets de 5 000 francs
— 250 — — 1 000 —
— 75 — — 500 —
— 80 — — 100 —
en Grande-Bretagne. 50 — — 5 000 —
— — — ... 300 — — 1000 —
soit 780 milliards.
De Paris, au début d'octobre 1944, M. Lepercq avait passé en
Angleterre une commande de 50 milliards en billets de 5 000 francs.
Le 15 novembre, époque où, dans les circonstances que l'on sait,
j'ai dû succéder à M. Lepercq, seuls 80 milliards de billets de
1 000 francs, en provenance des États-Unis, avaient été reçus.
Or, au moment même où j'arrivais rue de Rivoli, la Banque de
France avisait le ministère que les billets « complémentaires » de
500 francs de fabrication américaine étaient l'objet de falsifica-
tions nombreuses et faciles à réaliser. Les billets de 1 000 francs
et de 5 000 francs commandés à Alger, qui étaient d'origine amé-
ricaine, apparaissaient comme se prêtant aux mêmes risques
de falsification extrêmement aisée et rapide, d'autant plus dange-
reuse que les coupures étaient d'un montant plus élevé. Dès le
23 novembre, je décidai donc, par précaution, de passer des
commandes supplémentaires :
— à Londres, pour 75 milliards en billets de 500 francs
— à New- York, pour 7,5 milliards en billets de 50 francs
A la même date, j'envoyai à Londres et aux États-Unis des
personnalités qualifiées pour provoquer l'accélération des fabri-
cations et des expéditions. L'une d'elles, l'amiral Fenard, partait
pour les États-Unis le 25 novembre, par avion, et provoquait,
le 2 décembre, l'envoi d'un croiseur aux États-Unis pour prendre
livraison des caisses préparées. Ses diligences furent si efficaces
qu'à l'heure actuelle tous les billets de 100 francs et au-dessus sont,
soit expédiés, soit en cours d'expédition.
En Angleterre, l'intervention de l'envoyé spécial ne fut finale-
ment pas nécessaire. L'attaché financier obtint l'expédition de
350 milliards dès le 23 décembre. L'exécution et l'expédition du
surplus des commandes sont activement suivies ; un représentant
spécial de la Banque de France a été envoyé à Londres.
De graves difficultés de déchargement se sont p